DEPUIS LE TRAITÉ DE BRÉTIGMY
JUSQU'A V/k MORT DE CHARLES V.
Cette paix, reçue d'abord avec acclamation , ne tarda point à paraître dure au pauvre peuple ; il avait espéré voir cesser tous ses malheurs , surtout à la vue du roi Charles-le-Mauvais venant humblement solliciter la faveur d'être compris dans le traité. Le trajet de Calais à Paris ne fut pour Jean qu'une longue suite d'ovations et de triomphes ; cette dernière ville se signala par son dévouement , et le lendemain de l'entrée du roi , elle lui fit présent de mille marcs d'argent en vaisselle. Edouard n'avait relâché son prisonnier qu'après avoir reçu pour otages le frère de son captif , deux de ses fils , vingt seigneurs et quarante des principaux bourgeois ; de plus il exigea peu après le premier paiement de la pension et la remise des pays qui avaient été abandonnés par le traité. L'argent fut facile à trouver ; le Languedoc , quoiqu'il se fût déjà imposé de grands sacrifices pendant la captivité de Jean, pour que ce prince pût
paraître avec éclat aux fêtes royales Anglaises, promit un million quatre cent cinquante et un mille écus ; une des filles du roi fut donnée en mariage à Galeas Visconti , seigneur de Milan, à la charge par lui de payer six cent mille écus. Le rappel des Juifc et un impôt de douze deniers par livre sur les marchandises suffirent largement pour le reste. Mais Edouard employa une grande partie de cet argent à soudoyer les grandes compagnies qui ravageaient la France ; elles augmentaient chaque jour, se recrutaient d'un grand nombre d'étrangers et devenaient ainsi de puissants auxiliaires aux Anglais qui voulaient réduire ce pays à la dernière extrémité. Edouard aurait dû voir cependant que déjà l'esprit national était dans toute sa force ; en effet lorsqu'il fallut livrer les places promises par le traité de Brétigny, le peuple et les seigneurs murmurèrent : les sires d'Albret , d'Armagnac et les Gomminges déclarèrent que le roi n'avait pas le droit d'aliéner ses sujets, qu'ils étaient Français et qu'on ne pouvait leur faire renier leur pays. Les gens de la Rochelle , craignant la vengeance des Anglais à qui leurs pirates avaient si souvent porté préjudice , offrirent de se tailler tous les ans de la moitié de leurs revenus plutôt que d'être remis aux mains de leurs ennemis. Ces cris furent étouffés par les ravages des grandes compagnies , par la peste qui désolait à son tour le royaume , de telle sorte que jamais la France n'avait éprouvé tant de malheurs à la fois.
Jean , disait-on , commençait à regretter sa douce captivité et à préférer les fêtes Anglaises aux ennuis de la royauté ; il se plaignait que le fardeau en était trop lourd pour lui. C'est sur ces entrefaites que la reine de France et son fils Philippe, duc de Bourgogne, furent emportés par cette maladie contagieuse qui n'épargnait personne. Cette double mort laissait le duché de Bourgogne sans héritiers directs ; les comtés de Bourgogne et d'Artois avaient été réclamés à titre d'héritage par la comtesse de Flandre, Marguerite, fille de Philippe Y, sans que Ton élevât le moindre doute sur ses droits. Charles de Navarre prétendait que le duché devait lui revenir par représenta-
tion ; Jean le réclamait à titre de proximité et , devançant son rival en vitesse , il parcourut tout le pays et déclara qu'avec la Champagne et le comté de Toulouse il faisait définitivement partie du royaume de France. 11 revint cependant sur cette décision , soit qu'il eût craint de s'aliéner un peuple habitué depuis si long-temps à l'indépendance , soit qu'il eût voulu récompenser le dévouement d'un de ses fils , de ce Philippe qui avait combattu à ses côtés à la journée de Poitiers et partagé sa captivité. Ce fut lui qu'il investit de ce duché sous réserve d'hommage au roi de France (Germiny-sur-Marne, 6 septembre 1363.)
Ce fut le dernier acte qu'il fit comme roi de France ; un de ses fils , le duc d'Anjou , ennuyé d une captivité qu'Edouard resserrait chaque jour, s'était enfui de Londres et était revenu à Paris. Cette désertion parut causer un vif chagrin à Jean ; si la bonne foi était exilée du reste de la terre , elle devrait habiter le cœur des rois , disait-il à ceux qui le dissuadaient de retourner en Angleterre; d'ailleurs la partie n'était pas belle en France ; chaque jour entendait de nouvelles plaintes du peuple écrasé par les impôts, ruiné par les grandes compagnies et surtout par ces tard-venus, qui, comme le marquait leur nom, ayant commencé leurs dégâts long- temps après les grandes compagnies, voulaient ne point rester en arrière des autres. On venait d'apprendre la rude défaite de Brignais où Jacques de Bourbon, à la téte de la noblesse, avait été entièrement battu et mémo était resté sur le champ de bataille avec un grand nombre de chevaliers. Jean partit donc pour l'Angleterre, sous prétexte d'excuser son fils , et de disposer Edouard à une croisade contre ces aventuriers. H avait donné avant son départ la régence au dauphin ; cet hiver se passa pour lui en plaisirs et il mourut le 8 avril suivant (1 364) à l'âge de quarante-quatre ans. Un grand fonds de l>onté le fit regretter par les Français malgré les malheurs dont il était cause , et la postérité lui a conservé avec élonnement le surnom de Bon que lui donnèrent ses contemporains.
Ce n'était pas a proprement parler un nouveau règne que celui de Charles V ; ce prince avait fait un pénible apprentissage de la royauté lorsque, sous le titre de régent, il avait dû tenir téte à la révolte , en triompher après en avoir été abreuvé d'outrages, et enfin conduire les négociations du traité de Brétigny. Il voulut cependant se faire sacrer à Rheims avec tout l'éclat et la pompe possibles ; il écrivit dans ce but aux seigneurs ses sujets de se préparer à cette fôte. Peu de temps après le retour de son père en Angleterre , il avait recommencé la guerre avec ce Charles de Navarre , sans cesse jaloux de justifier son surnom de Mauvais ; mais il avait confié le soin de cette entreprise à un chevalier glorieux qui s'inscrit pour la première fois sous notre plume, et sur lequel nous ne pouvons nous empêcher de dire quelques mots.
Bertrand du Guesclin ou Glesquin , Claiquin, Clasquin , Glesquin , Glacequin , Guesequin , car les auteurs contemporains lui donnent ces divers noms , descendait d'une illustre famille de Bretagne ; plus tard on fit même remonter jusqu'aux rois Maures la souche dont il était sorti. C'était un de ces hommes à la téte grosse , ne sachant même pas signer leur nom , véritable type du chef de compagnies au quatorzième siècle. Encore enfant il se sauvait du château de ses pères pour aller se battre à coups de poings avec les autres vassaux de son Age , et il revenait souvent de ses luttes les vêtements en lambeaux et le corps tout déchiré; sa mère regrettait presque de lui avoir donné le jour, mais une vieille religieuse , la seule qui le soutint , avait confiance en son avenir et déclarait en le montrant aux autres membres de sa famille qu'il serait la gloire de leur maison. Le gros Bertrand ne tarda guères à vérifier la prophétie ; un tournoi est publié , il s'échappe de la chambre où. on l'avait enfermé, se couvre d'armes d'emprunt, renverse seize chevaliers . et ce n'est qu'à la dix-septième lance que sa visière brisée laisse voir aux Bretons étonnés que le vainqueur du tournoi est cet enfant de seize ans auquel personne ne songeait. Inutile de dire que dès-lors il reprit clans sa fa-
mille le rang qui lui était dû par sa naissance et sa bravoure. Fidèle allie des Penthièvre , il avait lutté pour Charles à la tète d'une troupe de ses parens , car les batailles rangées n'étaient point encore connues ; les armées se divisaient en petits corps et chacun combattait séparément sous les ordres d'un chef. Plus tard il alla offrir son épée et sa troupe au roi de France qui le reçut à bras ouverts. Charles sentait qu'il ne pouvait, faible et délicat comme il était , parcourir les camps et veiller aux batailles : il espéra trouver ce soutien dans son fidèle Breton ; quant à lui , retiré dans son palais, il méditait des ordonnances , qui aujourd'hui encore lui font donner le surnom de Sage. Bertrand ne tarda guères à se signaler par quelques escarmouches avec les Anglais , mais le traité de Brétigny le réduisit à l'inaction. Charles de Navarre se révolta alors; ses prétentions grandissaient , et ce n'était rien moins que le duché de Bourgogne dont il réclamait l'héritage. Le roi de France n'avait pas oublié ces insultes que dans des temps plus malheureux il avait été obligé de laisser impunies , et il ne pardonnait pas non plus cette tentative de poison qui le rendait si débile. Il chargea du soin de cette guerre Bertrand du Guesclin , et avant la fin de la campagne , le Navarrais avait perdu trois places importantes, Mantes , Meulan et Rouleboise. Aussi Charles-le-Mauvais solda en toute hâte quelques compagnies, et alla chercher au fond de la Gascogne un célèbre capitaine , pour l'opposer à Bertrand : c'était le captai de Buch , qui avait recueilli tant de lauriers dans la guerre précédente. Ce fut une grande joie pour Bertrand d'apprendre qu'il allait se mesurer avec un chef aussi brave , et selon les usages du temps , il courut au-devant de son rival; il le trouva près de Cocherel. Le Captai , connaissant par expérience l'ardeur aveugle des Français, s'était retranché dans une position très forte , et ne paraissait pas devoir en bouger ; les troupes de Bertrand voulaient à toute force combattre , et leur chef plus qu'un autre , mais il savait trop bien la guerre pour se livrer à découvert. H résolut plutôt d'attirer les ennemis dans la plaine et il usa
pour cela d'un stratagème qui eut plein succès ; il ordonna à l'arrière-garde de repasser le ruisseau et de se replier sur l'autre rive. A cette vue les Anglais crurent qu'il battait en retraite ; rien ne put les arrêter et le Captai fut contraint de les suivre ; alors les Français revinrent en courant , reformèrent leurs bataillons , et leurs archers s'avancèrent pour lancer leurs flèches, signal du combat. En vain le chef Anglais , qui attendait un renfort , fît proposer à Bertrand de prendre jour en plaine , et de lui donner des vivres ; le Breton , heureux du résultat de sa ruse , refusa de rien écouter et les armées en vinrent aux mains. Les Anglais furieux se battirent avec un acharnement qui tenait de la rage, mais ayant été tournés par un corps de Français que commandait la Houssayc , ils furent contraints de fuir; leur chef lui-même fut forcé de se rendre. Cette heureuse nouvelle arriva à Rheims le jour même du couronnement de Charles V et beaucoup y virent un heureux présage pour ce règne.
Charles , après avoir récompensé la bravoure de Bertrand par le gouvernement de Pontorson , l'envoya en Bretagne où la guerre recommençait avec une grande violence. Les deux rivaux avaient conservé les mêmes protecteurs. Charles-de- Valois comptaitun grand nombre de Français dans ses rangs et entr'autres Bertrand et sa troupe. Quant à Montfort il accepta plus qu'il ne sollicita l'appui d'Edouard. Ce prince en effet était content de s'attacher la Bretagne qui séparait l'Aquitaine de ses possessions continentales du Nord et il ne reculait devant aucun sacrifice pour arriver à ce but. Les peuples fatigués attendaient avec anxiété quelle serait l'issue de cette longue lutte et demandaient la paix à grands cris. On put croire à ce résultat; les légats en effet, voulant prévenir l'effusion du sang, avaient fait consentir les deux rivaux à un arrangement qui donnerait à chacun d'eux , avec le titre de duc et les hermines pour armoiries, la moitié de la Bretagne avec Rennes ou Mantes pour capitale. Mais Jeannc-la-Boiteusc, femme de Charlesde- Valois, ne put consentir à ces conditions , et le traité fut de
nouveau rompu ; elle fit même promettre à son mari de n'eutendre à aucun arrangement et tout se prépara pour une bataille décisive. Elle eut lieu à Auvray ; Montfort y triompha malgré les efforts de Bertrand ; Charles y fut tué, et cette mort mit fin à la guerre , le pays ne demandant pas mieux de la regarder comme le jugement de Dieu. Le roi de France était trop sage pour s'opiniâtrer à défendre le parti désespéré des Valois ; il envoya des ambassadeurs au vainqueur, et l'on convint des conditions de la paix. (Traité de Gérande , 12 avril 1365.) Montfort devait avoir la Bretagne sans partage, à la condition de rendre hommage au roi de France qu'il promettait de reconnaître comme suzerain.
Ce traité et celui qui fut signé à peu prés en môme temps avec le Navarrais furent la source de nouveaux embarras pour Charles V ; les armées en effet ayant été dissoutes , de grandes compagnies s'organisèrent sous les chefs les plus expérimentés, et de nombreux dégâts marquèrent l'endroit de leur séjour. En vain le pape leur offrit des indulgences et le pardon de toutes leurs fautes , à la condition qu elles prendraient la croix , elles n'avaient garde d'aller chercher ailleurs ce qu'elles trouvaient sous la main , et elles refusèrent ces offres. Charles fut plus heureux ; un tyran régnait sur l'Espagne après avoir dépouillé son frère de l'héritage qui lui revenait ; Dom Pèdre, haï de ses sujets, n'avait pas craint, pour se livrer plus facilement à la délvauche, de tremper ses mains dans le sang de sa femme, princesse du sang royal de France. Ce meurtre criait vengeance ; Charles montra aux chefs des grandes compagnies ces fertiles campagnes , et tous acceptèrent d'une commune voix. Un chef manquait à cette entreprise ; Charles jeta les yeux sur son fidèle Breton qu'il venait de racheter des Anglais (il avait été fait prisonnier à la bataille d' Auvray) et ce fut grande joie lorsqu'on sut que Bertrand allait prendre le commandement des grandes compagnies et les conduire en Espagne. De nobles chevaliers s'associèrent à cette entreprise ; on y vit môme le duc de Bourbon , prince du sang royal qui voulait, disait-il ,
venger sur le tyran la mort de sa cousine Blanche , et le maréchal du roi d'Audrehen. Bertrand duGuesclin, pour donner un prétexte religieux à son entreprise, fit prendre à ses soldats des croix blanches et les dirigea vers Avignon où résidait alors le pape. A cette nouvelle, ce pontife , effrayé des ravages que commettaient ordinairement ces troupes indisciplinées , envoya un de ses cardinaux porter aux chefs l'absolution bien signée et scellée. Ce n'était point là le compte des compagnies ; Bertrand fit ranger ses hommes en bataille , et en les montrant au cardinal : ces gens , dit-il , se passeront très-bien de l'indulgence , mais ce qui leur est plus nécessaire , c'est l'argent ; que le pape envoie donc cent mille livres et nous quitterons aussitôt le pays. On trouva ces conditions dures et les portes d'Avignon furent fermées. Alors Bertrand permit le pillage, et ses troupes, se répandant dans les campagnes, eurent bientôt fait une ceinture de flammes à la ville papale ; les dégâts allèrent même si loin que les bourgeois enrayés firent eux-mêmes cette somme par cotisations. L'argent fut refusé ; on n'avait que faire , disaient les chefs , des dépouilles du peuple, le pape seul devait fournir les cent mille hvres ; bien plus Bertrand jura que fût-il au-delà des mers, s'il y apprenait la moindre fraude, il viendrait s'en venger. Il fallut enfin s'exécuter et le même cardinal fut de nouveau renvoyé vers les compagnies; celte fois il portait l'argent , l'absolution signée de la main du pape et ses vœux pour la réussite de cette expédition. Bertrand, de son côté , fidèle à ses promesses , donna l'ordre du départ et peu après descendit en Espagne où l'avaient déjà devancé la crainte de son nom et la terreur de ses soldats. 11 n'eut en effet qu'à se montrer; les places s'ouvrirent devant lui; bientôt Henri de Translamare se vit seul roi , et son frère Dom Pèdrc fut contraint de se retirer en Portugal. Il n'y resta pas longtemps , car désireux de reprendre son royaume il se mit en quête d'alliés et se dirigea vers Bordeaux où Edouard tenait sa cour.
Déjà ce prince et ses chevaliers s'ennuyaient de n'avoir
pu tirer Tépéc dans une guerre importante ; les victoires de Crécy et de Poitiers commençaient à perdre de leur prestige , et d'ailleurs les conditions de Dom Pèdre étaient trop avantageuses pour ne pas être acceptées. Edouard donna aussitôt Tordre aux compagnies de venir se ranger sous ses drapeaux , et ces gens sans foi ni discipline quittèrent Bertrand, et se hâtèrent d'obéir aux ordres de celui qu'ils regardaient comme leur premier chef. Henri de Transtamare se trouva ainsi privé de ses troupes et obligé de fuir ; Du Guesclin, qui venait d'être nommé connétable d'Espagne , résolut de tenter la fortune des combats ; à la tête d'un renfort de quatre mille hommes qui venaient d'arriver de France, il arrêta l'armée Anglaise ; mais son courage fut inutile ; accablées par le nombre ses trouas furent obligées de céder et lui-même forcé de se rendre. Dotn Pèdre ne resta pas long-temps sur le trône , car ayant refusé de payer aux Anglais les sommes qu'il leur avait promises, il se vit abandonné par eux ; bien plus Edouard délivra son captif Breton et lui permit de le venger. Cette fois encore Henri de Transtamare se vit rapidement seul maître de tout le royaume et la mort de son frère l'en laissa tranquille possesseur.
Charles pendant ce temps n'avait point été oisif ; délivré des ravages que commettaient les grandes compagnies , il tourna ses soins vers l'administration de son royaume : de nombreuses réclamations des villes livrées aux Anglais par le dernier traité lui arrivaient de toutes parts ; il n'osait cependant se déclarer et faisait sonder sous-main les gens du Nord. De ce côté aussi on se plaignait de la dureté des Anglais, et les bourgeois d'Abbeville entr'autres engagèrent le roi a leur déclarer la guerre , promettant de l'aider. C'était bien aussi le désir de Charles; aussi quand il vit Edouard écrasé par sa victoire , qu'il apprit que ses fatigues et ses infirmités l'empêchaient de monter à cheval , lorsque son fidèle Breton de retour d'Espagne lui eût rapporte un traité par lequel Henri de Transtamare s'engageait à équiper une flotte pour sa défense , il donna Tordre à ses Sénéchaux du Midi d'assigner Edouard au •
parlement pour y répondre des méfaits à lui imputés dans son gouvernement de la Guyenne. Je m'y rendrai , dit ce prince furieux , mais ce sera à la tête de soixante mille hommes et le bassinet en tête. Cette nouvelle avait jeté les Anglais dans un tel étonnement qu'on laissa échapper les ambassadeurs , mais on les reprit bientôt et on les mit à mort.
Au jour assigné , le parlement assemblé déclara Edouard déchu de ses possessions d'Aquitaine ; alors Charles prit dans ses écuries un palefrenier et le chargea de déclarer la guerre au prince Anglais. De grands préparatifs furent faits de part et d'autre. Knolles , vaillant chevalier qui avait fait ses preuves aux batailles de Crécy et de Poitiers , fut mis à la tête d'une nombreuse armée qui vint débarquer à Calais. Charles se rappelait trop les désastres des règnes précédens pour risquer une bataille rangée ; d'ailleurs les Français étaient à peine remis de la stupeur dans laquelle les avaient plongés ces deux grandes défaites; aussi avait -il donné ordre à ses capitaines de ne point sortir des places confiées à leurs soins. Bertrand du Guesclin, à qui le roi venait de donner l'épée de connétable que le maréchal de Fiennes accablé d'années avait remise , devait suivre l'armée Anglaise et mettre à mort les traînards. Cette tactique était nouvelle , elle surprit tout le monde. Knolles à la tête de ses troupes mettait tout à feu et à sang sans rencontrer un ennemi ; il étendit même ses ravages jusque dans laBeauce, et des fenêtres de l'hôtel St-Paul où le roi résidait préférablement au Louvre , Charles pouvait voir la fumée de ces nombreux incendies. Enfin l'armée Anglaise pénétra dans le Maine: harassée , décimée par les fatigues et les poursuites du connétable , elle y apprit que Bertrand s'avançait de son côté à la tête de ses troupes et l'on put espérer en venir à une bataille rangée. Les Anglais s'étaient divisés pour trouver plus facilement les vivres et les fourrages qui leur étaient nécessaires ; Thomas Grantson, l'un des chefs, fut le premier qui apprit cette nouvelle et en ayant fait part à quelques-uns de ses compagnons, il envoya défier le nouveau connétable , et le prier de
fixer un jour pour le combat. Mais ce n'était pas seulement par sa bravoure que Bertrand était redoutable , il était aussi un des plus rusés capitaines de son temps; renvoyé fut traité avec toute la courtoisie possible, et pendant qu'avec les écuyers il passait gaîment le temps, s'enivrant des bons vins de France si rares dans son camp , Bertrand à la tête de ses troupes, malgré l'obscurité de la nuit et la violence de la pluie , alla surprendre Grantsonà Pontvallain , enleva ses quartiers un à un , évita les embûches qu'on lui tendait et usant de sa force saisit Grantson à bras le corps et le fit prisonnier. De la nombreuse armée débarquée à Calais , il restait à peine cent hommes et Charles pouvait sans être inquiété , continuer la construction du fort St-Antoine connu plus tard sous le nom de bastille , et reprendre les anciennes alliances avec le roi d'Écosse (1370.) Edouard moins heureux, avait aussi tenté de renouer les traités signés avec les princes Allemands et le comte de Flandre ; deux seuls répondaient à son appel. En vain il essaya d'effrayer le comte en attaquant ses navires et nuisant de toute sa force au commerce de ses sujets ; ce prince venait de marier sa fille au duc de Bourgogne et rien au monde ne put le détacher de la France. Quant à Charles-lo-Mauvais il avait promis au roi Anglais de lui être fidèle, mais à peine ce traité étaitril signé que le connétable avait enlevé ses meilleures places. Edouard luimême dont Tinfirmité (hydropisie) augmentait chaque jour, parut désespérer de la partie et se retira en Angleterre. Une nouvelle armée fut cependant levée dans ce pays et le comte de Pembroke eut ordre de la conduire à Bordeaux, mais à la hauteur de la Rochelle il rencontra les vaisseaux Espagnols équipés par Henri de Transtamarre et confiés au commandement de deux marins expérimentés. Les Anglais voulaient éviter le combat; les Espagnols leur coupèrent le passage et ils eurent raison , car la victoire se déclara pour eux (1371 ) et les vaisseaux qui échappèrent eurent grande peine à regagner l'Angleterre. Ce succès, lorsqu'il fut connu, décida un grand nombre de places à se livrer aux Français, et bientôt ils n'eurent
qu'à se présenter pour que les portes s'ouvrissent devant eux. La Rochelle eût suivi cet exemple si le captai de Buch ne s'était jeté dans ses murs avec les restes de l'armée Anglaise et Savait imposé aux bourgeois. Mais l'élan était donné et le vieux chef Anglais vit bien qu'il s'y opposait en vain; bien plus, craignant d'être livré aux Français dont il avait déjà éprouvé la rigueur , il quitta cette ville , ce qui ne l'empêcha pas d'être pris et envoyé au roi. Edouard redemanda en vain son vaillant capitaine , Charles savait trop L'estimer pour le rendre au prix de quelque rançon que ce fût; d'ailleurs ses coffres étaient pleins ; il fit jeter le captai dans un des cachots de la bastille et l'y laissa jusqu'à sa mort. Quant aux habitans de la Rochelle, Jetant emparés par ruse du gouverneur Anglais , ils envoyèrent leurs députés au camp Français ; ils offraient de se rendre, mais à la condition que Charles leur confirmerait leurs anciens privilèges, qu'un hôtel des monnaies serait bâti dans leurs murs et que le roi ne pourrait jamais les aliéner. Leurs offres furent acceptées et dès-lors les Anglais se virent privés de toutes leurs possessions du Midi à l'exception de Bordeaux. L'année suivante Edouard fit un effort nouveau et désespéré ; des levées d'hommes et de subsides s'exercèrent avec rigueur, et lui-même voulut commander l'expédition , mais les vents contraires ne lui permirent même pas de débarquer à Calais.
La cause de l'Angleterre paraissait désespérée, lorsque Montfort duc de Bretagne prit son parti et déclara la guerre à la France ; il avait oublié que son duché , Français par l'affection, comptait à la cour de Charles un grand nombre de ses enfans ; à peine en effet cette déclaration fut-elle connue que Clisson à la tête deja noblesse s'avança au-devant de Du Guesclin et se joignit à lui. Montfort pressé de toutes parts fut contraint de se retirer en Angleterre, laissant la défense de son duché à Knolles. C'était donner beau jeu aux Bretons alliés de la France ; les portes des villes et des forteresses s'ouvraient devant eux . et en peu de temps ils eurent conquis presque toute la Bretagne.
C'est sur ces entrefaites que les légats du pape offrirent leur
médiation entre la France et l'Angleterre ; Edouard était épuisé de force et de santé : Charles vainqueur n'en désirait pas moins une paix qui lui permît de guérir les plaies nombreuses dont son royaume saignait encore ; mais les deux rivaux avaient de trop hautes prétentions pour qu'on pût espérer réussir. Edouard demandait la Guyenne en toute propriété et refusait d'abandonner aucune de ses places du Nord. Charles voulait avant tout rentrer dans la Picardie : là était une question personnelle; le roi Anglais avait conquis Calais et pour rien au monde il n'eût voulu s'en dessaisir. Tout ce que les prélats purent obtenir fut une trêve de deux ans (4373); la guerre continua en Bretagne, le duc de Montfort y revint même, mais elle se passa en escarmouches.
Charles avait le goût des livres ; Jean lui avait laissé vingt volumes , il en porta le nombre à neuf cents ; il aimait à s'entourer de savants , et parmi les personnes qu'il vit le plus souvent , on peut citer Pisan , célèbre astronome qui est cependant plus connu comme père de Christine de Pisan , dont les mémoires sur ce règne fourmillent de faits curieux et intéressans. Un de ses conseillers les plus intimes était Bureau de la Rivière ; Charles se plaisait à passer des heures entières avec lui , à discuter des moyens de gouvernement et de la diminution des impôts que le malheur des règnes précédents avait plus que doublés. Sachant par expérience combien était redoutable le pouvoir des états-généraux , il ne les assembla qu'une seule fois pour en avoir un subside ; encore ne le fit-il qu'après s'être assuré de la disposition des esprits , et au lieu de faire élire les membres du Jiers-état il en forma les listes sous ses yeux ; d'ailleurs l'Anglais était aux portes de Paris et les membres des états effrayés eurent à peine la force de voter le subside demandé.
La trêve étant terminée (1375), Charles la renouvela pour deux ans et pendant ce laps de temps on reprit les communications pour la paix , sans que la mort du prince noir arrivée à cette époque pût faire diminuer en rien les prétentions des
Anglais. Aussi en 1377 , Charles désespérant d'avoir la paix , équipa une flotte qui, jointe à celle d'Henri de Trans ta marre , alla ravager les côtes d'Angleterre; le roi Edouard venait de mourir laissant le trône à Richard II, pauvre prince qui n'apportait que la faiblesse de l'enfant là où il eût fallu toute la force du vainqueur de Crécy. Charles, tranquille de ce côté, voulut porter un grand coup à la puissance Anglaise. Le duc de Bretagne fut assigné au parlement ; au jour fixé on le déclara traître et félon, et l'avocat-général prononça la confisration de ses biens (1379.) A cette nouvelle grand fut le chagrin du connétable ; il savait trop l'attachement que ses Bretons portaient à la terre natale pour ne pas prévoir leur défection, et que pouvait-il lorsqu'on lui enlevait les plus belles plumes de son aigle. Fidèle à un serment qui l'écrasait, il marcha cependant pour exécuter l'ordre de son roi, et à son entrée dans le duché il put entendre les nombreuses acclamations avec lesquelles était reçu de Montfort dont la cause devenait maintenant nationale; il n'avait plus près de lui son fidèle ami Clisson , ni Beaumanoir, ni la Houssaic , ni en un mot ses braves de Pontorson. Soit qu'il fût désespéré de cette défection , soit qu'il fût encore Breton de cœur et qu'il lui répugnât de porter le ravage dans le pays qui l'avait vu naître, il agit si mollement que Charles lui adressa des reproches. Bertrand n'attendait que cette occasion pour renvoyer son épéede connétable; il voulait môme retourner en Espagne à la cour d'Henri de Transtamarre qui, reconnaissant des services rendus, l'avait comblé de faveurs. Mais ce n'était point là ce que voulait Charles; déjà ses yeux étaient décillés : il envoya à Bertrand ses deux frères, le priant de reprendre son épée et de s'en servir contre les Anglais. Le connétable ne put résister ; il rappela près de lui ses fidèles alliés et tous ensemble allèrent en Auvergne conquérir grand nombre de places jusqu'à ce qu'enfin il rendit l'âme devant un château obscur (Randon.) Le gouverneur avait promis de !e remettre s'il n'était pas secouru ; il ne se crut pas dégagé par cette mort , et voulant honorer la bravoure du héros, il déposa les clefs sur son tombeau (1 3 juillet 1 380.)
Charles fut atterre de cette mort ; il y vit un présage de la fin de son règne ; d'ailleurs la fistule dont il souffrait depuis longues années venait de se sécher, et les médecins avaient déclaré qu'à ce signe il reconnaîtrait sa fin prochaine. Voulant cependant honorer la fidélité de son héros Breton , il fit déposer son corps dans la sépulture royale de St-Denis , et abandonnant au duc de Bourgogne le soin de protéger la France contre les ravages des Anglais , il se retira sur les bords de la Marne à son château de Beauté ; soucieux de l'avenir réservé à la France, sans prévoir cependant des malheurs trop terribles pour être devinés , il ne pouvait livrer sans crainte à la tutelle de ses quatre oncles son fils encore enfant. Déjà en 1374 il avait fait rendre par le parlement un arrêt qui fixait à quatorze ans la majorité des rois, mais Charles son successeur n'avait pas encore cet âge. Ce fut dans ces tristes soucis que ce sage roi rendit l'esprit (26 septembre 4380) ; le jour même de sa mort il dicta à son secrétaire , Bureau de la Rivière , une ordonnance pour diminuer les impôts.