‹ Manuel de l'histoire de FranceChapitre 46 sur 68 · DEPUIS LA MORT DE CHARLES V · texte numérisé non relu

DEPUIS LA MORT DE CHARLES V

JUSQU'A A t*S A SSI IV AT DU DUC D'ORLÉANS.

Le roi Charles V, craignant la sordide avarice du duc d'Anjou , que le sang appelait à être régent , puisque le jeune roi n'avait pas encore accompli sa douzième année , lui avait envoyé, avant de mourir, l'ordre de ne pas quitter sa province menacée par les armes Anglaises ; d'un autre côté il s'était entouré des ducs de Bourgogne , de Bourbon et de Berry, paraissant ainsi leur confier la garde de son fils. Mais le duc d'Anjou n'avait que faire delà volonté d'un mourant ; il voulait à toutes forces conquérir le trône de Naples que lui avait légué la reine Jeanne , et pour cela il fallait de l'argent. Aussi le roi n'était pas encore descendu dans la tombe , qu'il s'appropriait non-seulement les trésors amassés , mais encore les pierreries et les joyaux. De plus le bruit courait que Charles V avait caché , dans le château de Melun , des lingots d'or et d'argent ;

cependant le duc d'Anjou l'avait en vain fait fouiller de toutes parts sans pouvoir rien découvrir. Un de ses conseillers lui rappela que Philippe de Savoisy, toujours auprès du feu roi , devait connaître cette cachette. Le duc trouva l'avis bon. Un jour, accompagné du bourreau , il se présenta chez l'ancien argentier, et ordonna qu'il lui livrât ce secret. De Savoisy eut peur ; il obéit en tremblant et le duc d'Anjou se vit maître de quinze à dix-huit millions, somme énorme pour ce temps-là. Il avait de plus revendiqué la régence pour lui seul , mais il avait trouvé de nombreuses difficultés , et des gens d'armes pour opposer à ceux qu'il avait assemblés. De part et d'autre on résolut d'avoir recours à des arbitres; on décida que le duc d'Anjou aurait la régence du royaume jusqu'au sacre du roi , et qu'aux ducs de Bourgogne et de Bourbon appartiendraient le maniement des finances et la garde du jeune prince.

Le couronnementse fit avec toute la magnificence possible ; les hommes et les chevaux étaient couverts de velours et de pierreries. Cette fête ne put cependant se terminer sans querelles ; les ducs de Bourgogne et d'Anjou prétendaient avoir des droits à la première place ; le premier de ces princes , que déjà l'on avait surnommé Philippe-le-Hardi, s'élança et s'en empara. Ce démêlé n'eut pas d'autres suites , mais le peuple voyait avec peine naître des dissensions entre des princes qui étaient appelés à le gouverner.

Au retour du sacre Philippe-le-Hardi accusa le duc d'Anjou d'avoir volé le trésor royal , et demanda qu'il fût condamné à le restituer. Il fallait de l'argent et le peuple n'en voulait pas donner ; il avait pris au sérieux les dernières paroles de Charles V mourant , par lesquelles le vieux roi abolissait les impôts; il avait môme fallu , pour apaiser une révolte des Parisiens, que le duc d'Anjou jurât sur la table de marbre que l'on ne paierait plus de taxe : à Rouen , où l'on avait voulu établir de nouveaux subsides , le peuple avait couru aux armes et, ayant rencontré un gros homme, l'avait couronné avec dérision ; puis le roi de Rouen , porté en triomphe sur la place, avait aboli les

impôts, ordonné la mort desagensdu fisc, et vu ses ordres exécutés sur-le-champ. Le trésor était cependant vide ; on eut recours à un stratagème. Pendant que le roi était au siège de Rouen où il entra par la brèche , un homme à cheval parcourut les rues de la ville de Paris , annonçant que Ton avait pris la vaisselle royale, proclamant le pardon du voleur pourvu qu'il la rapportât et lorsque, par ce moyen, il eût rassemblé du monde , il annonça à son de trompe que les impôts étaient rétablis et s'enfuit au galop. L'agitation des Parisiens fut grande lorsqu'ils apprirent cette nouvelle ; excités par une marchande de la halle ils se jetèrent sur les agens du fisc, et cette révolte eût eu les suites les plus funestes, si l'avocat Desmarais n'avait trompé le peuple sur ses intérêts. Il obtint même qu'il demanderait grâce à Charles, ce qu'il fit ; le roi , de son côté lui promit de se contenter d'une forte somme d'argent.

Depuis long-temps les Gantois étaient en révolte ouverte avec leur comte Louis dont Philippe-le-Hardi devait hériter ; de plus c'était à leur instigation que des révoltes avaient éclaté en France et en Angleterre , et l'orgueil, qu'ils ressentaient d'avoir vaincu les seigneurs Flamands dans une bataille rangée, les empêchait d'écouter aucune proposition. Charles, poussé par son oncle le duc de Bourgogne , annonça qu'il allait marcher contre eux , et bientôt la plupart des nobles Français et Flamands se rangèrent à sa suite. Les Gantois ne furent point effrayés de rapproche de cette armée ; ils quittèrent leur ville et mirent à leur tête Artevelt , fils de ce brasseur si redouté. Les deux troupes se rencontrèrent dans les plaines de Rosbeck, novembre 1 382. On combattit avec acharnement , mais les Flamands culbutés s'enfuirent de toutes parts, et Artevelt resta sur le champ de bataille ; l'effroi fut tel que les cités rebelles ouvraient d'elles-mêmes leurs portes ; Gand fut la seule qui résistât. Quant aux chevaliers, lorsqu'ils entrèrent dans l'église de Courtrai et qu'ils y virent les éperons, pris à leurs pères il y avait près d'un siècle , ils ressentirent une telle colère qu'ils mirent presque toute la ville à feu et à sang.

La victoire de Rosbeck devait avoir du retentissement en France ; le peuple de Paris en fut agité ; il courut aux armes , et sortit ainsi au-devant du roi. Cette démonstration n'effraya personne, un ordre seul le fit rentrer dans la ville ; et peu après Charles y pénétra , la lance en arrêt. Le lendemain on donna ordre d'apporter les armes et les chaînes des rues , et quand les bourgeois furent ainsi désarmés , les rigueurs commencèrent. Elles furent sanglantes ; l'avocat Desmarais ne put même trouver grâce malgré les services qu'il avait rendus dans la révolte des inaillotins , (ainsi nommée des maillets de plomb dont se servait le peuple) ; il marcha au supplice avec un grand calme, priant le seigneur, et répétant à haute voix qu'il avait toujours été fidèle au roi. Le prévôt des marchands ainsi que les autres magistrats protecteurs de la cité furent supprimés et les taxes les plus vexatoires furent établies sans qu'on osât murmurer. Le duc d'Anjou était pressé de passer les Alpes : il voulait de l'argent à tout prix ; que lui importaient les embarras dans lesquels la royauté allait se trouver, et d'ailleurs si l'effervescence des partis était au comble, ses sujets d'Italie n'y verraient que des difficultés apportées par sa retraite. Il partit enfin traînant à sa suite des chariots d'or et d'argent. Et cependant d'une' expédition si ruineuse pour la France, de cette réunion de nobles et de chevaliers , il ne rejaillit même pas un peu de gloire; après avoir en effet traversé tranquillement quelques provinces dévouées , cette armée si belle et si bien approvisionnée fut décimée par les maladies ; la mort du duc d'Anjou dans la petite ville de Bari mit fin à cette guerre (1 384.)

On fut plus heureux dans le Nord. C'était là en effet que l'on devait surtout réprimer les révoltes, c'était là qu'était l'appui des Parisiens , et cependant chaque jour les nouvelles apportées de Flandre jetaient l'effroi parmi les nobles. A d'Artevelt avait succédé François Alkerman , et peu après l'on avait appris que la défaite de Rosbeck avait été vengée par le meurtre de la garnison que les Français avaient laissée à Ardenhourg. Les Anglais, pour lesquels les Gantois s'étaient tou-

jours montrés fidèles alliés, s émurent d une révolte qui durait depuis tant d'années. Ils voyaient avec peine que l'héritier du comte Louis fût ce puissant duc de Bourgogne , prince léger il est vrai , mais Français de cœur, et ils résolurent d'avoir aussi quelques places dans ce riche pays. Alors Charles parla en suzerain ; les Anglais avaient été vainqueurs à Dunkerque ; on souleva tout le pays contre eux, et la noblesse Française fut convoquée pour se ranger sous l'oriflamme. C'est sur ces entrefaites que mourut à St-Omer le comte Louis , 1 383 , et cet événement suspendit les hostilités. Philippe-le-Hardi prit possession de son héritage et, voulant s'attacher ses sujets , leur fit quelques concessions , les attira peu à peu à lui , traita d'abord avec les Anglais (1384) et consentit à y comprendre les Gantois. Ceux-ci, fiers de leurs avantages, poussèrent l'arrogance jusqu'à refuser de le reconnaître pour leur souverain légitime , et cette décision ils la maintinrent quoique l'armée Française fût venue camper presque sous leurs murs. Les seigneurs voulaient détruire de fond en comble ce foyer de discorde; mais Philippe , craignant qu'on ne ruinât ainsi son héritage , y mit obstacle. Il temporisa , gagna quelques citoyens, et dès-lors attendit que la grande sévérité , on pourrait dire la cruauté d'Alkerman , lui rattachât les Gantois. Cela ne tarda guères à arriver, et comme il se montra bon et facile, qu'il confirma les privilèges des bourgeois, il fut généralement reconnu et la paix de Tournai mit fin à cette guerre (18 octobre 4385.) Pendant ces démêlés, Charles, circonvenu par le parti Bourguignon, s'était laissé prendre d'amour pour la belle Isa beau, fille du duc de Bavière. C'était à Amiens, le 7 juillet précédent, qu'avaient eu lieu les noces du roi avec cette princesse, dont on a , selon nous , exagéré l'importance , et qu'on s'est plu à peindre méchante, lorsqu'elle n'était peut-être que faible et insouciante Dès-lors Charles VI cessa d'être un enfant ; son noble caractère se développa chaque jour ; les Anglais furent attaqués sur tous les points, et les oncles du roi ne conservèrent quelque crédit sur son esprit qu'en abusant des mois d'honneur et de gloire

nationale. C'est ainsi que Philippe de Bourgogne conduisit son royal neveu contre le duc de Gueldre. Mais ce faible vassal n'eut même pas le courage de l'insolence , et quoiqu'il eût insulté la noblesse Française et poussé l'aveuglement jusqu'à provoquer le roi lui-même , il eut peur à la vue de ces troupes si belles et si nombreuses et réclama avec instance un pardon qu'il ne méritait pas. Charles le lui accorda cependant et ramena en France son armée réduite de moitié par les maladies et les fatigues. Cette fois le peuple se fâcha ; deux expéditions formidables préparées contre l'Angleterre et manquées par l'incurie des gens du conseil , le trésor pillé et dilapidé, la misère augmentant chaque jour lui donnaient quelque droit de se plaindre. Il parla haut et la disgrâce des oncles du roi put à peine faire taire ses menaces. Charles rappela près de lui les sages conseillers de son père , et lit défense au parlement d'obéir aux ordonnances injustes qu'il pourrait promulguer. L'influence de Bureau de la Rivière , du sire de Nogent et des autres ministres (4) se fit bientôt sentir ; une trêve avec l'Angleterre (1389) en fut le premier résultat. Le roi résolut ensuite déjuger par lui-même de l'état de son royaume, et , entouré de ses fidèles conseillers , il se dirigea vers les provinces méridionales livrées aux cruelles exactions du duc de Berry, et d'où se faisaient entendre les plaintes les plus nombreuses. On disait tout bas à la cour que , du fond de la Guyenne, un pauvre moine , l'écho des douleurs populaires , était venu trouver le roi , et que c'était lui qui l'excitait le plus à ce voyage. Quoiqu'il en soit de ces bruits , Charles partit , rendant la justice dans chaque cité qu'il traversait , écoutant les doléances des députés des villes et y faisant droit quand il le pouvait. Il n'osa

(1) Le sire Bureau de la Rivière, le premier président Armand de Corbie, les sires de Nogent et de Monlagu dirigèrent les finances et eurent l'administration de la justice ; le connétable de Clisson et le Bègue de Vilaines, ancien lieutenant de du Gucsclin, redevinrent tout-puissants pour te fait de laffuerre; H. Martiu.

cependant accuser ouvertement le duc de Bcrry des exactions dont le Midi avait tant à gémir : ce fut de Bétizac , homme de basse extraction , mais très haut dans la faveur du duc , qui en porta la peine et son supplice étonna et réjouit tout le monde. Quant au duc de Berry il fut privé d'un gouvernement dont il avait tant abusé, et on nomma à sa place l'archevêque de Reims et trois chevaliers avec le titre de Réformateurs. Une affaire importante fut conclue pendant ce voyage. Gaston de Phébus n'avait point d'héritier direct; Charles lui acheta ses vastes domaines moyennant cent mille francs et la jouissance du comté de Bigorre; mais à peine Gaston était-il mort (1390) que les oncles du roi revenus un peu en faveur firent casser cet acte si avantageux pour la couronne.

Pendant que nous suivions Charles VI dans ses courses méridionales, il s'était passé en Bretagne un événement qui devait avoir les suites les plus fâcheuses. Les inimitiés qui divisaient le connétable et le sire de Montfort n'avaient fait qu'augmenter de jour en jour. Déjà précédemment le duc de Bretagne avait attiré Clisson dans un de ses châteaux et, s'étant ainsi traîtreusement emparé de sa personne, l'avait jeté dans un cachot. Il l'eût même fait périr si le gouverneur , nommé Bavalen, n'avait différé d'exécuter l'ordre qu'il avait reçu ; ce retard sauva la vie du connétable. Clisson relâché était venu en toute hâte vers le roi, le priant de venger l'affront fait à son connétable; mais il importait peu aux régens que, dans cette discussion , l'autorité royale fût compromise ; en vain Charles avait murmuré, crié au déshonneur ; on lui avait montré l'insolence du duc de Gueldre et il avait marché contre lui.

Lorsque les régens eurent perdu toute faveur auprès du jeune roi, Clisson, qui n'avait pas oublié la trahison dont il avait été victime, rappela à Charles les promesses de vengeance qui lui avaient été faites , et mit tout en œuvre pour réussir. De son côté le duc de Bretagne regrettait de ne s'être pas délivré de ce rival , lorsqu'il l'avait eu en sa puissance. Les choses en étaient là au retour de Charles VI à Paris.

Un soir que Clisson sortait de chez le roi, accompagné à peine de quelques serviteurs , et traversait le marais , quartier triste et désert dont la solitude actuelle peut à peine donner une idée , pour regagner la rue du Paradis où était son hôtel , il fut assailli par une troupe d'hommes armés et masqués. Finissez , beau sire, dit Clisson pensant que c'était une espièglerie du jeune frère du roi ; il n'eut d'autre réponse qu'un violent coup de masse d'armes. Le connétable n'avait pour défense qu'un petit coutelas ; il essaya en vain de parer les coups ; son adversaire l'attaquait avec la plus grande violence et, dans l'aveuglement de la colère , lui criait : Je suis Pierre de Graon ton ennemi acharné. Enfin Glisson fut frappé à la tête si violemment que , renversé de cheval , il enfonça la porte d'un boulanger , alors occupé à cuire son pain. Ce fut ce qui le sauva : ses adversaires n'osèrent mettre pied à terre pour l'achever ; ils préférèrent se persuader qu'il n'existait plus et partirent au galop (1 3 juin 13921). Le roi, aussitôt qu'il apprit le malheur de Glisson , accourut à l'endroit où ce forfait s'était commis , sans prendre même le temps de se couvrir ; il jura de venger son connétable et ne se retira qu'après l'avoir consolé et lui avoir renouvelé ses promesses.

Tout se disposa en effet pour la guerre de Bretagne, car on sut bientôt que le meurtrier avait trouvé asile dans ce pays. Montfort poussa même l'arrogance jusqu'à refuser d'accéder aux propositions de paix qui lui furent faites. Alors Charles appela près de lui sa noblesse, et la guerre fut décidée; en vain les oncles du roi firent leurs efforts pour suspendre pendant quelque temps la vengeance royale, en vain les nobles eux-mêmes témoignèrent leurs regrets de marcher contre un des leurs, le roi persista dans sa résolution. A peine remis d'une fièvre longue et cruelle , il fit ranger son armée en bataille et donna le signal de la marche. Le soleil était chaud et dardait ses rayons brûlans sur la tête du pauvre convalescent; les grands arbres de la forét'du Mans interceptaient l'air, et tous se plaignaient. Le roi était pensif. Depuis quelque temps des avis sinistres Tef-

frayaient ; soudain au détour du chemin , un homme noir se précipita à la bride de son coursier : Arrière noble roi, cria-t-il, ne vasoultre, tu es trahi; puis, avant qu'on ait même songé à le poursuivre, il disparut dans le fourré. Charles fut effrayé ; ses yeux se troublèrent, il ordonna cependant de continuer la marche un instant interrompue ; mais son air hagard frappa ceux qui l'entouraient. Soudain le bruit du fer a retenti près de lui; un page endormi a heurté sa lance contre le casque de son voisin. Alors le roi dégaine son épée, puis se levant sur les étriers il anime son cheval du geste et de la voix et fond sur ses gardes effrayés. Déjà trois avaient succombé, lorsque le duc d'Orléans accourut tête nue ; Charles le poursuivit à son tour et le blessa. Cet accès de violence se calma enfin ; on saisit le roi, on arracha de ses mains le reste de son épée, on le garrotta, puis on le ramena au Mans sur une charrette de bouvier. Le voyage est rompu , dirent les frères du roi , et chacun se retira sans s'informer de l'infortuné Charles VI.

Sans en avoir appelé au Parlement ni aux Etats-Généraux , les frères du roi s'emparèrent de la régence , et en profitèrent pour s'assurer le pouvoir. Leur premier acte fut le renvoi des ministres, de ces marmousets, ainsi qu'on les appelait à la cour, qui avaient eu l'audace de dépouiller le duc de Berry de son gouvernement de Guyenne et d'ôter au duc de Bourgogne l'omnipotence dont il eût voulu jouir. Quant à Clisson , prévoyant bien ce qui allait arriver , il s'était enfui en Bretagne comptant plus, pour se protéger contre la rage de Montfort, sur les murailles de ses châteaux que sur son épée de connétable. Appelé à la cour de France pour répondre de quelques méfaits dont il était accusé, il refusa de s'y rendre ; les régents, furieux de ce déni d'obéissance lui redemandèrent Pépée de connétable. Mais Charles, qui avait parfois des instants de raison, refusa de ratifier l'ordonnance de ses oncles ; il alla même jusqu a approuver la conduite de Clisson. Le royaume était dans un bien triste état ; les régents gouvernaient à leur guise; puis le roi , lorsque la maladie le lui permettait , reprenait les rênes du

gouvernement, cassait tout ce qui avait été fait et redemandait ses ministres. Alors le peuple , espérant un sort meilleur, illuminait les rues et faisait éclater sa joie. Un nouveau malheur vint empirer l'état du roi.

La belle Isabeau de Bavière mariait une de ses dames donneur, et des fêtes brillantes étaient données à cette occasion. Charles résolut de prendre une part active dans une de celles qui eurent lieu au faubourg St-Marceau. Avec plusieurs jeunes gentilshommes il se déguisa en satyre, et, pour compléter le déguisement, se couvrit ainsi que ses compagnons de flocons d'étoupes collés au maillot de toile par de la poix et de la résine ; de plus ils étaient tenus l'un à l'autre par des chaînes. Ce déguisement plut beaucoup ; chacun voulut le voir de près et reconnaître ceux qui le portaient ; mais le duc d'Orléans toujours étourdi et voulant augmenter le plaisir des dames, avança trop près un flambeau qui y mit le feu. Sans la présence d'esprit de la duchesse de Berry, le roi partageait le sort malheureux de ses compagnons et mourait dans les flammes ; mais elle avait reconnu Charles ; l'enveloppant dans sa robe elle le força de rester tranquille et lui sauva ainsi la vie. Cette rechute n'en fut pas moins terrible, et dès lors plusieurs regardèrent la maladie du roi comme incurable (4 393). En vain les régens ordonnèrent des prières publiques, en vain dans le désespoir promiton des récompenses à qui guérirait le roi ; deux moines augustins se présentèrent, mais ils ne firent qu'exciter la maladie, et ils payèrent de leurs têtes en place de Grève l'infructueux essai qu'ils avaient tenté.

La guerre se traînait toujours en Bretagne : elle était d'autant plus terrible que les habitans du pays combattaient l'un contre l'autre; enfin en 4395, soit que les deux adversaires eussent vu à regret le sang versé dans cette querelle, soit qu'ils en fussent vraiment fatigués, ils signèrent un traité d'alliance, et le pays se trouva ainsi pacifié.

L'année suivante vit la paix se conclure entre la France et l'Angleterre ; déjà depuis plusieurs années les trêves se gar-

liaient et se renouvelaient à leur expiration. Cette fois on convint que pendant vingt-huit ans les deux rois ou leurs successeurs ne prendraient pas les armes l'un contre l'autre; Richard de plus abandonnait ses prétentions sur la couronne de France, et achetait, par la cession de Brest et de Cherbourg, les deux seules places qui fussent restées à l'Angleterre de ses conquêtes en Normandie et en Bretagne , l'honneur d'épouser une des filles de Charles VI. Une expédition entreprise dans le même temps put cacher à l'étranger la misère du peuple et l'état déplorable de la France. Les Hongrois avaient demandé du secours contre les Musulmans et aussitôt une nombreuse armée, confiée aux soins du jeune duc de Nevers, fils de Philippe de Bourgogne, répondit à cet appel. Malheureusement les chefs étaient jeunes ; ils chevauchaient insoucieux des avis qu'on leur donnait, devisant de leurs dames et des hauts faits qui allaient les illustrer. Enfin l'Amorabaquin parut on vit d'abord une nombreuse troupe indisciplinée ; les chevaliers se la montraient l'un à l'autre avec joie et riaient d'une victoire aussi facile. En vain le roi de Hongrie les avertit et leur jura sur ses cheveux blancs que ce n'était que l'avant-garde de l'armée ennemie, que l'Amorabaquin, à la tète de nombreux bataillons bien armés et disciplinés , était un peu en arrière , qu'il était bon de garder cette chevaleresque ardeur contre les troupes régulières, et d'abandonner aux paysans le soin de poursuivre cette multitude confuse. On refusa d'écouter ses conseils ; on prétendit qu'il était contraire aux lois de la chevalerie de laisser porter les premiers coups par des manants, et ces jeunes seigneurs coururent sus à l'ennemi. Ce que le roi de Hongrie avait prévu s'accomplit de point en point : l'Amorabaquin parut elles croisés dispersés étaient déjà vaincus avant de combattre. Le carnage fut grand, et les plaines de Nicopolis furent couvertes de cadavres; enfin on donna Tordre d'épargner les chefs, et Jean, le futur duc de Bourgogne , eut la vie sauve. On prétend que le soir en parcourant les rangs des prisonniers le sultan dit ken montrant ce jeune chef : Renvoyons celui-ci dans son pays, car il y excitera de grands troubles.

Philippe duc de Bourgogne était à vrai dire seul régent ; il avait de longue main habitué le duc de Berry à une obéissance passive, et même dans les derniers temps il était parvenu à l'éloigner en lui rendant le gouvernement de la Guyenne. Il pouvait donc se regarder comme paisible possesseur du pouvoir royal lorsqu'un adversaire , sur lequel il n'avait certainement pas compté, vint lui en disputer l'exercice. C'était le frère du roi, le duc d'Orléans qui, fatigué d'user sa vie dans les plaisirs et de passer ses jours à agiter des questions savantes ( car il était docte et instruit ) , revendiquait sa part de pouvoir comme plus proche parent du roi. Les circonstances étaient favorables pour faire valoir ses droits : Charles éprouvait une aversion profonde pour la reine et les autres femmes de la cour ; la duchesse d'Orléans seule avait encore quelque crédit sur lui.

Profitant d'un moment de lucidité , cette princesse arracha un édit favorable à son mari ; alors on se prépara à la guerre ; le duc d'Orléans entoura Paris de ses nombreux soldats , et Philippe de Bourgogne fit venir en grande hâte de Flandre, d'Artois et de ses autres états des hommes d'armes ; il en convoqua les nobles , et les logea autour de son hôtel à Paris. Les habitans de cette ville étaient dans la consternation ; ils n'avaient plus d'armes pour se défendre, plus de chaînes de rues pour se protéger et à la moindre querelle les troupes auraient pris les armes et porté la ruine et le désordre dans les divers quartiers. La reine et le duc de Berry intervinrent ; on obtint des deux rivaux qu'ils se jureraient la paix et qu'ils licencieraient leurs armées. Mais nul n'avait prétendu renoncer à sa part de pouvoir, et tous deux profitèrent du crédit qu'ils avaient sur Charles VI pour arracher des édits favorables. Cet état de choses dura jusqu'à la mort de Philippe-le-Hardi , arrivée le $7 avril 1 404 ; le duc d'Orléans se hâta de profiter de cet événement pour s'emparer seul de la régence.

Mais ce n'était pas un homme destiné à vivre paisible dans ses riches domaines que Jean deNevers, à qui la postérité a donné le surnom de Sans-Peur ; brave jusqu'à la témérité , doue d'un

esprit souple et pliant , recherchant la faveur du peuple et s'en créant le défenseur , poursuivant le succès à l'aide de quelque moyen que ce fût, de plus envieux du rôle brillant qu'avait joué son père, Jean n'eût certes voulu consumer sa vie dans les fêtes et les plaisirs. Il avait même une grande réputation de modération et l'on ne citait de lui que de bien rares intrigues amoureuses. Son père était à peine mort , qu'il courut en Flandre, en Artois , en Bourgogne se faire reconnaître de ses nombreux sujets ; puis aussitôt il revendiqua la part qui lui revenait dans le pouvoir royal. Louis d'Orléans , pendant ce court intervalle , avait déjà trouvé le moyen de s'aliéner l'esprit du peuple ; on l'accusait d'avoir pillé la dernière taxe ; on allait même jusqu'à dire que son alliance avec la reine Isabeau n'était nullement désintéressée. Un moine se fit l'écho de ces bruits ; ce fut Jacques Legrand , et un jour qu'il prêchait devant la reine , il ne craignit pas de lui reprocher ses désordres et de l anathématiser de toute la force de sa fougueuse parole. Un officier des gardes voulut le jeter dans la Seine, mais Isabeau n'en fît que rire, et le roi qui en entendit parler, voulut aussi que ce moine prêchât devant lui. Ce second discours était le complément du premier et les grands seigneurs furent indignement insultés. Ils espéraient une punition prompte et sévère , mais le roi se contenta de dire qu'il y avait du bon dans ce sermon et qu'il tâcherait d'en profitor.

Charles VI en effet ne rêvait que réformes et, dans ses intervalles de raison, de nombreux essais étaient tentés. C'est ce qui arriva vers le milieu de l'année \ 405 : les princes du sang furent tous appelés à Paris. Jean répondit à cet appel, mais ce fut à la tête d'une escorte de 800 chevaliers qu'il grossit encore sur la route et après avoir donné l'ordre de lever de toutes parts de nombreuses troupes. Quand il arriva à Paris, Charles était déjà retombé dans ses accès de folie ; le duc d'Orléans s'était enfui à Melun, et Boucicaut avait reçu l'ordre d'y conduire le dauphin ; sans prendre un seul instant de repos, Jean traversa la ville au galop , rejoignit le dauphin et le ramena

avec lui. Cette nouvelle entrée fut un triomphe , et le peuple regarda le Bourguignon comme son sauveur ; ne s'était - il pas en effet toujours opposé aux impôts arbitraires, et ne venait-il pas encore de rendre aux Parisiens leurs anciens privilèges, les chaînes des rues et le droit de faire le guet. Louis d'Orléans de son côté assemblait en grande hâte une puissante armée ; il vint même la ranger en bataille sur la hauteur de Mont faucon. 11 avait fait peindre sur ses étendards un bâton noueux avec cette devise : Je porte le défi ; je le tiens, écrivit aussitôt sur sa bannière le duc de Bourgogne remplaçant les armes par un rabot. Les Bourguignons étaient nombreux, tout faisait présumer que la victoire serait pour eux ; cependant Jean préféra une paix avantageuse aux chances de la guerre. Les Parisiens avaient refusé de marcher dans ses rangs ; il craignait même que, malgré leurs protestations, ils ne se tournassent contre lui. Les deux ducs s'embrassèrent à Vincennes, et pour signe de concorde dormirent cette nuit dans le même lit (47 octobre U05).

Cette paix ne pouvait être de longue durée ; le trésor était vide , la guerre avec PAngleterre était imminente ; le prince Louis leva une nouvelle taxe contre laquelle s'éleva encore le duc de Bourgogne, puis tous deux se retirèrent pour défendre leurs états : Jean courut faire le siège de Calais d'où les Anglais ravageaient son comté d'Artois et le duc d'Orléans se rendit dans le Midi qui lui était presque tout dévoué. Leurs efforts furent vains, ils échouèrent , accusant l'un l'autre , qui d'avoir pris pour lui seul tout l'argent du subside et d'avoir ainsi fait manquer le siège de Calais , qui d'avoir divisé les forces sur plusieurs points. La consternation fut grande à cette nouvelle dissension ; mais ce n'était pas le compte de Jean de hasarder dans une seule bataille le haut rang qu'il ambitionnait : il parut plier, alla même visiter son parent alors malade au château de Beuté, et attendit patiemment. Puis un soir que Louis d'Orléans, revenait presque seul par la vieille rue du Temple, il le fit assaillir par une troupe nombreuse sous les ordres d'un

gentilhomme Normand, Raoul d'Auctonville, et le fit mettre à mort. Quelques-uns prétendent même qu'il eût la cruauté de frapper le dernier coup. Tout le temps qu'avait duré ce meurtre on avait tiré des flèches aux fenêtres et après s'être assuré delà mort du duc d'Orléans la troupe était partie au galop. (23 novembre 4407). 11 y avait trois jours que les deux rivaux avaient partagé la même hostie et bu dans la même coupe.

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