‹ Manuel de l'histoire de FranceChapitre 49 sur 68 · CHAPITRE XXXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXII

DEPUIS LE TBAITÉ D* Alt II AS

JUSQU'A LA MORT DE CHARLES Ail.

Le peuple fit éclater sa joie lorsqu'il sut que la paix était signée , et bientôt elle produisit les effets qu'on devait en attendre. Le maréchal de l'Ile Adam , ainsi que ses parents et ses amis , les Montmorenci , et tous les autres seigneurs de l'Ile de France , qui étaient restés jusqu'alors dans le parti Bourguignon , se rangèrent sous les ordres de Charles VII. Melun se donna aux Français ; Pontoise se révolta et appela dans ses murs le seigneur de l'Ile-Adam ; St. -Germain , Corbeil , Vincennes, Beauté, suivirent cet exemple. Bien plus, Paris, fatigué d'un joug cruel , ouvrit ses portes aux gens du comte de Glermont , alors duc de Bourbon, et les Anglais furent chassés de rues en rues ; en vain ils essayèrent de se réfugier à la Bastille ; ils furent effrayés des démonstrations hostiles des Parisiens et se réjouirent d'avoir pu regagner Rouen sans être inquiétés. Dans le Nord , Philippe , fidèle au traité d'Arras, avait mis le

siège devant Calais , mais celle place était bien fournie d'hommes et de munitions ; d'ailleurs la division éclata bientôt dans les rangs des troupes Flamandes , et il fut contraint de se retirer. Le duc de Glocester vint à Calais peu de jours après la levée du siège et , ne trouvant plus d'ennemis à combattre , se jeta sur la Flandre occidentale et sur l'Artois. Il commit de grands dégâts , brûla Poperinghes et Bailleul , et rentra dans Calais avec un riche butin (1 436.)

En outre, Bruges venait de se révolter, et les frontières de la Flandre avaient été ravagées par ces gens d'armes toujours habitués à guerroyer ; ils avaient rendu à Charles de grands services mais celui - ci , avec son insouciance habituelle , les avait déjà oubliés. Ce n'étaient pas seulement les Bourguignons qui se plaignaient de leurs désordres : du nord au midi , le peuple murmurait de cette indolence du roi qui le laissait ainsi pressurer, lorsqu'il aurait eu besoin de repos pour se remettre des malheurs de la guerre ; Charles s'émut enfin, et il dispersa plutôt qu'il ne ruina ces troupes dévastatrices. De plus une taxe avait été imposée et rudement exigée ; le clergé, les gens de l'université n'en furent pas exempts; on s'empara des encensoirs , chandeliers , burettes , et autres argenteries des églises. Du moins cette campagne fut utile, et les Anglais sa virent enlever les places de Chàteau-Landon, Nemours, CharnyetMontereau (4 437.) Charles vint ensuite à Paris où il fut reçu aux cris de joie de la multitude heureuse de voir son roi. Le sort de cette ville était cependant bien malheureux ; la famine et les maladies y faisaient des ravages affreux , et les Ecorcheurs , on nommait ainsi les chefs des pillards , interceptaient souvent toutes communications. Le roi n'éprouva nulle pitié à la vue de tant de misères; on dit môme qu'il conçut alors le projet de transporter, sur les bords de la Loire, la capitale de son royaume : voulant cependant faire cesser la famine qu'enduraient les Parisiens , il lit publier par toute la France que ses sujets eussent à prendre les armes ; peu après en effet il mit le siège devant Montcrcau et s'en rendit maître.

Charles convoqua ensuite à Orléans (1439) les états généraux, et s'en fit donner des subsides pour soutenir la guerre ; c'est sur ces entrefaites qu'il changea l'organisation de l'armée. Cet acte porta un coup terrible aux bandes d'Eeorchcurs qui continuaient de ruiner la France : nul seigneur ne put lever bannière qu'après en avoir reçu l'autorisation par lettres royales ; un crédit de douze cent mille livres fut affecté à armer des gens d'armes qui ne relevaient que du roi , et les peines les plus sévères furent portées contre quiconque enfreindrait cette ordonnance. Nul ne pouvait laisser manger a ses chevaux les blés en herbes, piller les églises, maltraiter les laboureurs. Le moment était bien choisi ; les Ecorcheurs , dans l'espoir de mettre à rançon le concile , avaient tenté une entreprise sur Baie , mais on avait appris à redouter leurs désordres ; les paysans de l'Auvergne leur coururent sus et en tuèrent un grand nombre.

L'armée était trop habituée à regarder le pauvre peuple comme indigne de pitié pour exécuter de suite des ordres si rigoureux. Parmi les révoltés et à leur tête se trouvait le dauphin Louis , qui plus tard porta la couronne. Cette révolte , connue sous le nom de la Praguerie, dut inspirer des craintes sérieuses au roi : on ne parlait de rien moins en effet que de renvoyer Charles à Chinon mener la vie douce et paisible de ses premières années et de couronner à sa place le dauphin. Un secours inattendu donna une nouvelle force à la royauté; le connétable de Richemont , qui n'avait jamais caché son mépris pour elle , vint lui offrir son appui et le secours de son armée fidèle. D'autre part , Charles , qui avait secoué cette molle oisiveté qu'on lui reprochait, s'était mis a la tête de ses troupes, et ses nombreux succès déconcertèrent les rebelles. Dunois fut le premier à donner l'exemple de la défection , et bientôt le dauphin lui-même prit le parti de se soumettre et de recourir à la bonté paternelle. Charles lui pardonna ses torts (U40) ; il se contenta de réformer la maison du jeune prince et de ne lu laisser que son confesseur et son cuisinier.

Les vieilles haines des Armagnacs et des Bourguignons s'affaiblissaient chaque jour; il n'était pas jusqu'au duc Philippe qui ne s'occupât de délivrer le duc d'Orléans; depuis la bataille d'Azincourt , ce prince gémissait dans les cachots de l'Angleterre , cherchant en vain , dans les charmes de la poésie, à oublier ses chagrins. Le Bourguignon fut heureux dans ses démarches ; il obtint enfin la délivrance de celui qui , pendant si long-temps, avait été l'ennemi de sa famille ; lorsqu'ils se revirent , ils se précipitèrent dans les bras l'un de l'autre , et les meurtres de la rue Barbette et du pont de Montereau furent à jamais oubliés. Bien plus une nombreuse troupe de Bourguignons accompagna le duc d'Orléans , et lui témoigna tant de déférence que Charles , occupé à chasser les Anglais des quelques places qu'ils tenaient encore sur le continent, en fut effrayé et ordonna à son cousin de renvoyer sans délai cette suite qui lui donnait l'air d'un conjuré. Le duc ne s'attendait pas à pareille réception et il se retira dans Orléans. C'est de là que, d'accord avec Philippe - le - Bon dont il avait épousé la

nièce , il lança un manifeste où il se plaignait du gouvernement , et portait contre le roi l'accusation de prolonger la guerre indéfiniment pour le malheur du peuple. Charles, quoi qu'il eût de nouveau chassé les Anglais de Creil et de Pontoise, savait trop combien il importait de ne pas susciter de révoltes intérieures pour y répondre les armes à la main ; il se contenta de répandre dans le peuple un écrit dans lequel il se justifiait de tous les torts qui lui étaient imputés, et où il déclarait que , si la paix n'avait pas encore été signée , ce n'était pas à lui qu'il fallait en vouloir, mais bien aux ennemis qui ne voulaient accepter aucunes conditions. D'un autre côté , il obtenait que , moyennant une pension de dix mille livres et la somme payée de cent quarante mille francs , le duc d'Orléans abandonnerait ses projets de révolte et deviendrait son fidèle sujet. Charles agit différemment dans le midi où les Armagnacs, fiers de l'appui qu'ils lui avaient prêté , refusaient de se soumettre. Le dauphin fut charge de cette expédition et bientôt la victoire

couronna son entreprise : la maison d'Armagnac se soumit (1443) ; elle fut même forcée de renoncer au titre indépendant qu'elle avait prise en s'intitulant comte par la grâce de Dieu. Puis du midi reconduisant son armée au nord , le prince Louis s'empara de Dieppe , avec une promptitude qui eut fait honneur au plus grand capitaine , s'il ne s'était souillé du meurtre d'un grand nombre d'habitans.

La guerre durait depuis trop long-temps , avec des chances contraires à l'Angleterre, pour qu'on ne désirât pas généralement la paix ; cependant deux partis existaient à la cour du roi Henri, dont les opinions à cet égard étaient tout-à-fait différentes ; les derniers désastres, la prise du comté de Comminges, la défaite du brave Talbot amenèrent néanmoins une trêve de dix-huit mois qui fut bientôt changée en une autre de quatre ans (i 444.) Le mariage du roi d'Angleterre avec une princesse Française , Marguerite d'Anjou , avait contribué à faire cesser les hostilités. D'ailleurs les Anglais espéraient que, pendant la trêve, les écorcheurs, ne sachant où vivre, ruineraient le royaume. Charles comprit bien le péril dans lequel il allait se trouver; il ne voulait pas user les forces de la France dans des guerres intestines, et il profita de la révolte de Metz qui se prétendait indépendant des ducs de Lorraine , pour y envoyer, au secours de Réné d'Anjou, ces troupes indisciplinées. Metz eut peur ; il abandonna à son duc cent mille florins qu'il lui avait prêtés dans des momens difficiles , et paya au roi deux cent mille écus pour les frais du siège. Mais ce que Charles craignait avant tout était le retour des écorcheurs ; aussi les offrit-il avec joie au duc d'Autriche Sigismond alors en guerre avec les Suisses. Ces peuples furent défaits , mais le dauphin , qui avait vu avec étonnement leur bravoure , signa avec eux un traité de paix et promit de ne jamais leur faire la guerre (1444.)

Le roi de France avait profité de la trêve pour développer le germe des bonnes ordonnances rendues lors de l'assemblée d'Orléans : la taille commençait à rentrer dans ses trésors ; le

chancelier Jouvenel et Jean de Brézc , sénéchal de Normandie , l'aidaient de leurs conseils , tandis que Jacques Cœur lui prêtait les secours de ses immenses trésors. L'armée s'organisait peu à peu : chaque paroisse envoyait l'archer auquel elle avait été imposée, et, comme les soldes étaient régulièrement payées, tout faisait espérer une prompte réussite ; les baillis et les prévôts institués dans chaque ville y rendaient la justice au nom du roi , et le peuple bénissait son souverain. Le parlement de Paris commençait à devenir redoutable ; Charles diminua sa puissance en en créant un autre à Toulouse pour le Languedoc et la Guyenne. Le roi eut pu jouir en paix de son œuvre et retourner à cette vie paisible, qui avait tant de charmes pour lui, si des chagrins domestiques n'avaient empoisonné ses jours. Le dauphin Louis ne pouvait souffrir le repos auquel il était condamné ; il désirait le pouvoir royal et ne pardonnait pas à la belle Agnès la domination qu'elle exerçait sur le monarque. Dénoncé par Chabanesà qui il avait fait part de ses projets ambitieux, Louis quitta le palais de son père en jurant de se venger et se sauva dans le Dauphiné où il commandait à son gré , créant des parlements, protégeant l'industrie, en un mot, faisant le bonheur de cette province.

Les Anglais, divisés par des troubles intérieurs , ne demandaient autre chose que le maintien de la trêve ; mais , quelques uns de leurs aventuriers ayant en pleine paix fait une invasion en Bretagne (1 448) , Charles en profita pour recommencer les hostilités. La victoire couronna presque toutes ses entreprises , et en deux ans il se vit de nouveau maitre de la Normandie (4 450). Au midi , les comtes de Dunois , de Penthièvre, de Foix et d'Armagnac reprirent une à une les places que les Anglais possédaient encore en Guyenne et , entre autres , la puissante ville de Bordeaux : elle ne s'était rendue qu'à la dernière extrémité , et à peine Talbot eut débarqué ses troupes qu'elle arbora de nouveau l'étendard de la révolte. Mais le règne de Charles VII devait être malheureux pour l'Angleterre ; les Français furent encore vainqueurs à Cas-

tillon ; le général ennemi resta sur le champ de bataille. Bordeaux fut repris et on assura , en construisant les châteaux Trompette et Ha, la conquête définitive delà province (1 452) ; il ne restait aux Anglais , jadis maîtres du royaume , que la seule place de Calais dont Édouard s'était emparé deux siècles plus tôt.

Néanmoins les derniers jours de Charles ne furent pas heureux ; la mort d'Agnès , compagne fidèle de ses malheurs et de sa gloire, ainsi que les révoltes continuelles de son fils en empoisonnèrent le cours. Charles regretta long-temps celle qu'il avait tant aimée ; il fit écrire par Jean Chartier son chroniqueur que la dame de Beauté , ainsi nommée d'un château qu'il lui avait donné , n'avait jamais été rien de plus que son amie. L'esprit chevaleresque du siècle suivant admit cette opinion ; nous avons même quelques vers que François Ier, dit-on, consacra à sa vertu.

Plus de louange et d'honneur tu mérites, La cause étant de France recouvrer Que ce que peut dedans un cloître ouvrer Clause nonnaiu ou bien dévôt ermite.

Puis , comme tout s'efface , Charles fit choix de la dame de Villequier , nièce de son ancienne maîtresse. Dès - lors sa vie n'offre plus rien digne d'être noté ; la roi a repris ses mœurs lascives et indolentes ; il parcourt les châteaux de la Loire , et change à chaque instant de résidence dans la crainte de devenir la victime des assassins apostés par son fils. Louis, en effet, effrayé de la colère paternelle, et voyant qu'il ne pouvait soulever le royaume comme il l'avait espéré , s'était enfui du Dauphiné à la cour brillante de Philippe-le-Bon, le puissant duc de Bourgogne, où il trouva un asile et une hospitalité dignes de lui (1 456.) Le roi se contenta d'envoyer quelques-uns de ses procureurs dans le Dauphiné et de faire administrer cette province en son nom ; puis on fit le procès du duc d'Alcnçon sous le prétexte qu'il avait encouragé la révolte du dauphin , et ,

malgré son titre de prince du sang, il fut condamné à mort. Sa peine fut cependant commuée en une prison perpétuelle (\ 459). Jacques Cœur n'avait pas été récompensé des nombreux services qu'il avait rendus à la royauté et que personne ne pouvait nier. Des courtisans , jaloux de ses immenses richesses et peut-être aussi du noble emploi qu'il en avait fait, portèrent contre lui une accusation terrible. A les en croire, Agnès Sorel était morte empoisonnée par cet homme en qui elle avait eu assez de confiance jusqu'à ce moment pour le nommer son exécuteur testamentaire. Cœur crut indigne de lui de descendre à une justification ; ses œuvres parlaient , et il espérait qu'elles l'auraient défendu. Son procès se poursuivait avec toute la rigueur de l'envie et celui qui avait fourni son or avec une noble prodigalité , celui à qui Ton devait toutes les bonnes institutions , fut accusé de lèse-majesté et condamné à mort. Charles , toujours ingrat, brisant sans regret les instrumensdont il s'était servi, n'éleva pas la voix pour excuser son fidèle serviteur, et la sentence fut exécutée dans toute sa sévérité (29 mai U53.)

Enfin le roi de France termina sa vie d'une manière bien cruelle. Un abcès lui était venu à la bouche , et son médecin avait en vain fait usage de toutes les ressources de son art : alors une pensée affreuse traversa l'esprit de Charles ; il se rappela les attentats de son fils et se persuada qu'il était empoisonné. Depuis lors ce fut la crainte de tous les jours 7 et il n'osa plus toucher à aucune des nourritures préparées par ses serviteurs même les plus fidèles ; il expira d'inanition le 22 juillet 1 464 , à peine âgé de 58 ans. Ce roi , le plus puissant de l'Europe, ferma les yeux, se défiant de ceux qui l'entouraient; c'était avec raison , car personne ne songea plus à celui qu'on avait surnommé le Victorieux. Alors un de ses vieux amis, lorsqu'il n'était que dauphin , s'empara de son corps et lui fit faire à ses frais des obsèques dignes de sa puissance : sansTanneguy-Duchâtcl , le vainqueur des Anglais serait sans doute resté sans sépulture.

Nous ne pouvons mieux résumer ce règne qu'en rapportant le portrait que trace de ce roi un de nos meilleurs historiens , M. de Sismondi : Quoique Charles VII, dit-il , ne manquât pas de courage , il n'avait aucun goût pour la guerre , parce qu'elle obligeait à trop de fatigues de corps et d'esprit. Ses dispositions étaient bienveillantes , et il eut plus d'une fois l'occasion de montrer que ses affections et ses compassions pouvaient s'étendre des individus aux masses , en sorte qu'il répandit ses bienfaits sur les peuples , comme il les avait répandus d'abord sur les courtisans; mais pendant long- temps sa douceur ne parut procéder que de faiblesse et de nonchalance. Cédant moins à l'amitié qu'à l'habitude , il s'abandonnait à un favori par qui il se laissait gouverner, à qui il ne savait rien refuser, et qu'il ne paraissait cependant pas regretter un seul jour quand il le perdait. Long-temps exilé de sa capitale, il ne chercha point à la remplacer par quelqu'une des autres grandes villes de ses États. Il évitait toutes les villes ; il fixait son séjour dans quelque château , dans quelque site champêtre ; il s'y dérobait autant qu'il le pouvait avec ses maîtresses aux yeux de sa noblesse, à ceux des bourgeois , à ceux des soldats, et il y oubliait les affaires publiques et les troubles de son royaume (histoire des Français, t. XIÎI ) .

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