CHAPITRE XXXIII
DEPUIS
LE COMMIBMOBMBMT DU RÈCiKE DE LOUIK XI JUSQU'A ËjA MORT DU DUC DE ROURCSOCtNE , CUABliES-LE.TÉUÉRAIBB.
Ce fut un jour bien triste pour la France , que celui où Ton déposa dans la tombe l'infortuné Charles VII, et lorsque, selon la coutume , après la cérémonie, le héraut cria : vive le roi Louis XI ; pas une voix ne répéta ces paroles. Que chacun songe à se pourvoir, dit Dunois , et on suivit son conseil. Les seigneurs se retirèrent dans leurs châteaux forts et laissèrent la place aux chevaliers Bourguignons qui formaient l'escorte du nouveau roi. Louis n'avait encore que le germe de ces qualités qui devaient se développer par la pratique et même le malheur; esprit brouillon et toujours inquiet, cœur froid et incapa ble d'aucun généreux sentiment, il avait déjà cette force de parole dont il sut se servir si souvent. Le duc Philippe, pour lui faire honneur, l'avait fait accompagner d'une nombreuse escorte , mais Louis , toujours défiant , pria son gracieux protec-
leur d'en diminuer le nombre. Les seigneurs Bourguignons s'attendaient à occuper tous les emplois ; ce n'était point ce que voulait Louis qui les trouvait déjà trop fiers et trop arrogants; aussi il se contenta de donner au comte de Gharolais , plus tard Charles-le-Téraéraire , le gouvernement de la Normandie avec une pension de trente-six mille livres, somme énorme pour cette époque. Puis quand il se fut débarrassé de tous ces étrangers , qu'il fut enfin maître chez lui, il jeta le masque et commença l'œuvre de sa vie , la destruction de la puissance féodale au profit de la royauté.
A la cérémonie du sacre, Philippe s'était approché du roi et, mettant un genou en terre , lui avait demandé l'oubli des injures faites au duc de Guyenne. Louis XI avait promis le pardon, en exceptant huit personnes qu'il se réservait de nommer plus tard ; c'était 1 epée de Damoclès dont il espérait se servir pour effrayer les seigneurs. Son premier soin fut de se débarrasser des sages ministres du feu roi et de s'entourer de gens de basse extraction qu'il dominait de toutes les manières. Ses premiers essais ne furent cependant pas heureux : une nouvelle alliance avec les Liégeois, ennemis acharnés des Bourguignons, qui fut connue du duc Philippe , lui aliéna ce puissant allié. Dans une entrevue qui eut lieu peu après, Louis offrit le rachat des villes de la Somme cédées par le traité d'Àrras et le Bourguignon ne put y mettre obstacle. Le gouvernement de la Normandie fut par le fait ôté au comte de Gharolaiset donné au duc de Bretagne ; un édit royal défendit la chasse sous les peines les plus sévères, môme aux gentilshommes; les seigneurs se ruinaient alors en équipages de chasses , mais Louis XI usa d'une telle sévérité qu'un auteur contemporain, Seissel, n'hésite pas à dire que c'était un cas plus graciable de tuer un homme que de tuer un cerf ou un sanglier ; deux seigneurs , pris sur leurs propres terres, eurent les oreilles coupées pour avoir enfreint cette ordonnance. D'un autre côté , la pragmatique , qui conférait aux nobles des bénéfices énormes sur les élections canoniques, fut abolie à sa prière. Il est vrai que Louis XI, s'étant aperçu qu'il
était joué, protégea la résistance faite par le parlement d'entériner cet édit ; mais cet acte n'en avait pas moins contribué à détacher du roi les seigneurs. L'orage grondait et tout faisait craindre une guerre prochaine : Louis ne ménagea même pas le peuple, et, dès la première année de son règne, il augmenta la taxe de plus d'un million. Le parlement de son côté avait vu avec regret les nouveaux privilèges accordés aux villes de la Guyenne , et surtout la création d'un parlement à Bordeaux , ce qui était un second coup terrible porté a sa puissance.
Enfin au mois de décembre 1 464 les seigneurs mécontens formèrent une ligue formidable ; on y voyait le duc de Berri, frère unique du roi , le duc de Bourbon , le comte de Dunois, le duc de Bretagne et le comte de Gharolais. Bientôt Jean d'Anjou , duc de Calabre, fils de Réné roi de Naples, leur amena quelques Ixa taillons Suisses, les premiers qu'on ait vus en France. Louis ne se laissa cependant pas effrayer ; il convoqua les seigneurs de moindre état , espérant les gagner par de douces flatteries ; ils lui promirent en effet tout ce qu'il voulut , mais en le quittant ils coururent se joindre aux chefs de la révolte. Le roi , n'ayant plus d'espoir de ce côté, résolut d'en appeler à son épée. Le duc de Bourbon avait le premier donné le signal de la révolte ; ce fut par le ravage de ses États que Louis commença la campagne ; il le poursuivit avec tant de violence que le rebelle fut contraint de réclamer un moment de repos. La trêve de Riom fut signée , mais elle fut mal observée. Pendant ce temps le comte de Charolais s'était avancé dans l'Artois et la Picardie , à la tête d'une nombreuse armée. Il échoua néanmoins dans une entreprise sur Paris et se contenta, dans chaque ville qu'il traversait , de faire ouvrir les greniers au sel et de brûler sur la place les registres des impôts. En effet les seigneurs s'étaient ligués au nom du peuple opprimé et du bien public, vain prétexte qui cachait mal une ambition démesurée. Le comte de Gharolais, pour opérer sa jonction avec les Bretons, passa la Seine le 13 juillet 1465 , se dirigea vers Issy et vint ensuite camper près de Monthlvry, petite ville du Hure-
poix (maintenant Seine-et-Oise.) Louis XI alla l'y chercher : le combat resta indécis et chacun des deux partis revendiqua l'honneur de la victoire (\ 6 juillet 1 465) .La perte des deux armées fut évaluée à trois mille cinq cents hommes, mais les fuyards Bourguignons eurent beaucoup à souffrir des paysans de Tile de France, et les troupes royales reprirent, presque sans coup férir, St «Cloud et Ponk-Ste-Maxence.
Le roi profita d'un moment de calme pour traverser sa bonne ville de Paris, récompensant les serviteurs fidèles et accordant à ses bourgeois leurs demandes. Il sut s'y prendre avec tant d'adresse que ses lieutenans eurent peu de peine à maintenir cette grande cité dans le devoir ; il n'en fut pas de môme de la Normandie. Cette province se jeta dans le parti des confédérés , et Louis XI , craignant d'autres défections, s'empressa de traiter à tout prix avec le comte de Charolais à Con flans , et avec les princes à St-Maur (1 465.) Les conditions étaient dures ; le Bourguignon réclamait les villes de la Somme, le duc de Berry frère du roi la Normandie , le duc de Bretagne le fort de St-Pol , le duc de Nemours le gouvernement de Paris et de l'île de France, le duc de Bourbon plusieurs villes en Auvergne, etc. Louis accorda tout ce qu'on lui demandait ; jamais en un jour ses prédécesseurs n'avaient tant fait pour la féodalité. Les seigneurs rentrèrent dans leurs biens , obtinrent de l'argent , des terres, des honneurs; de plus on convint que trente-six commissaires seraient nommés pour réformer les abus qui ruinaient la France : c'était soumettre la royauté à l'arbitrage des grands seigneurs. Ce premier essai n'avait point été heureux , mais Louis XI en signant ce traité n'avait pas l'intention de tenir des conditions si onéreuses : ce qu'il voulait, c'était gagner du temps, et prendre une éclatante vengeance. D'un coup-d'œil sûr il avait découvert ses fautes, et ne pensait plus qu'à les réparer.
Le parlement , à son instigation, avait refusé d'enregistrer les traités deConflansetdeSt-Maur,et Louis XI comptait bien profiter plus tard de cette résistance. Le duc de Bourbon s'était
franchement donné à lui , et le comte de St-Pol , ainsi que le brave Dunois , avaient suivi cet exemple. Une révolte des Liégeois attirait dans le nord toutes les forces Bourguignonnes , et la division ne tarda guère à éclater entre les ducs de Berry et de Bretagne. Le moment était favorable : Ghabannes , avec lequel le roi venait également de se réconcilier , reçut Tordre d'entrer dans la Normandie, et six semaines après l'avoir donnée à son frère, Louis se vit maître de la province entière. En vain le duc de Bretagne fit entendre des réclamations fondées , le roi n'écouta rien ; bien plus , prenant hautement le parti des Liégeois révoltés , il envoya une ambassade au duc de Bourgogne et le menaça de pénétrer en Bretagne , à la tète d'une nombreuse armée , s'il osait attaquer les fidèles alliés de la France. La mort de Philippe-le-Bon (1 467) avait fait duc de ce pays Charles son fils , qui dès-lors portait le surnom de Téméraire qu'il justifia plus tard. Celui-ci refusa d'écouter de semblables propositions et se contenta de faire répondre au roi qu'avant trois jours il espérait avoir la bataille avec les Liégeois , et qu'il viendrait ensuite en France prendre le parti de son cousin et allié le duc de Bretagne ; il tint en effet ses promesses ; vainqueur des révoltés à St-Tron , il leur dicta de dures conditions et s'avança à marches forcées jusqu'à Saint- Quentin pour porter secours aux Bretons.
Pendant ce temps, Louis XI , avec cet esprit de conciliation doucereuse que nous verrons souvent lui réussir , convoqua à Tours (\ 468) des états généraux qu'il avait en quelque sorte formés à sa guise ; il y fit décréter que la Normandie ne pourrait être à l'avenir distraite du royaume ; il demanda des secours pour soutenir la guerre de Bretagne regardée comme nationale, et enfin se fit accorder la nomination des commissaires pour la réforme de l'état. Content do cette décision , il ordonna à Ghabannes de poursuivre la conquête de la Basse-Normandie , et Gharles-le-Téméraire apprit avec surprise que le duc de Bretagne venait d'être forcé d'abandonner son alliance et de se soumettre au roi par le traité d'Ancenis.
Il ne restait que lui d'ennemi sérieux, mais Louis XI, soit qu'il redoutât la chance des armes , soit qu'il eût pleine confiance en la parole du Bourguignon, conseillé d'ailleurs par le traître la Balue , forma le projet d'aller à Péronne visiter son puissant vassal et y discuter les articles d'un nouveau traité. Grand fut l'étonnement de Charles à cette nouvelle ; il reçut cependant le roi à bras ouverts , et tout faisait espérer une paix prochaine , lorsqu'on apprit que les Liégeois venaient une seconde fois de prendre les armes à l'instigation du roi de France et qu'ils avaient mis à mort leur seigneur. Alors le Bourguignon entra dans une violente colère ; l'évéque , chef de la ville , était un de ses parents et amis ; il fit jeter d'abord le roi dans cette tour profonde où la tradition prétend qu'Herbert se rendit régicide. Pendant trois jours le sort de Louis resta indécis; Charles voulait tantôt se porter aux extrémités les plus fâcheuses et rougir d'un nouveau sang le sol du cachot ; tantôt charger de fers son prisonnier , le retenir le reste de sa vie, et faire crier vive le roi Charles. Jamais Louis XI ne se montra plus grand , ni plus maître de lui , que dans ces moments d'angoisses ; il faisait répandre l'or avec profusion , s'attachait ainsi les principaux seigneurs Bourguignons, et employait la flatterie pour gagner ceux qui résistaient; Corn mi nés , qui devait un jour laisser de si exacts mémoires sur ce règne , fut du nombre de ces derniers.
Enfin Charles parut s'adoucir ; il fit venir son royal captif, et lui dicta de dures conditions que Louis n'eut garde de refuser : les villes de la Somme étaient cédées en toute propriété , le roi s'engageait à n'exercer, dans les états du duc, aucun acte de souveraineté, et il accordait à son frère la Champagne , une des plus riches provinces de la couronne. Bien plus , il fut forcé de monter à cheval , de combattre sous l'étendard, de Bourgogne contre les Liégeois qu'il avait fait révolter , et il n'eut sa liberté qu'après l'entière destruction de cette ville. Encore une fois il avait échoué par trop de confiance en lui-même et dans les autres; mais quoique vaincu , il avait
cependant fait un grand pas , et nul ne savait le nombre de ses amis cachés.
La Champagne était trop limitrophe des états Bourguignons pour que le duc de ce pays ne devint un ennemi redoutable a la royauté. Louis XI offrit en échange à son frère, la Guyenne riche province du midi ; il le séparait ainsi des seigneurs dont il pouvait avoir à craindre. Le roi n'avait pas encore d'enfants ; aussi fit-il observer au duc de Guyenne que la royauté serait peut-être un jour son partage , et qu'il se faisait tort en agissant contre elle. Cependant rien ne se concluait , et Louis ne savait à quoi attribuer ce retard; il apprit enfin qu'il était trahi par le cardinal de la Balue , homme de basse extraction qu'il avait élevé aux plus hautes dignités , et choisi pour confident. Sa colère fut telle qu'il donna l'ordre de jeter à l'instant le traître dans une cage de fer : c'était un horrible supplice de ce temps, car on ne pouvait ni s'y tenir debout ni y être assis. Le traité ne tarda guère à se signer ; le duc de Guyenne alla même jusqu'à refuser l'ordre de la Toison-d'Or qui lui était envoyé , et la main de la fille unique de Charles.
Débarrassé de ce souci, Louis songea à combattre les seigneurs révoltés ; Nemours fut contraint de se soumettre , et d'Armagnac , obligé de fuir , vit ses états réunis à la couronne (\ 469.) Le duc de Bretagne avait refusé l'ordre de St-Michel pour ne pas prêter de nouveau le serment de fidélité à Louis XI. Les armées royales furent envoyées contre lui, et il fut contraint, pour préserver ses places, de solliciter le pardon du roi ; par la trêve d'Angers, il promettait d'abandonner tous ses alliés. Il est vrai de dire que , peu de jours après , un nouveau traité d'alliance unissait sa cause à celle du Bourguignon ; mais Louis XI avait rendu les seigneurs Bretons garants de la fidélité de leur maître, et même les plus puissants étaient alors à la cour de France.
L'Angleterre était en proie à une guerre terrible, et les rivalités de la maison d'York et de Lancastre déchiraient ce pays. Warwick , surnommé le faiseur de rois, avait résolu de se venger d'Edouard IV et de garder pour lui une couronne dont ses
exploits le rendaient digne. La victoire trompa cependant sa vaillance ; il fut forcé de venir en France chercher de nouveaux secours , et Louis XI le reçut avec toutes les marques possibles d'affection. Mais sa défaite n'avait pas abattu son courage , et bientôt Édouard IV était à son tour réduit à solliciter l'appui de l'étranger (1 470.) Un traité d'alliance unissait la France et l'Angleterre, et Louis, tranquille de ce côté, pouvait poursuivre son rêve ambitieux.
Une nouvelle assemblée des notables fut convoquée à Tours : 470) le roi de France y accusa de mauvaise foi son vassal de Bourgogne et fit casser, comme lui ayant été extorqué de force, l'onéreux traité de Péronne. C'était une déclaration de guerre à laquelle le Bourguignon ne s'attendait pas ; il n'avait pas d'armées ; ses chevaliers , pour éviter sa brutale colère , s'étaient éloignés de lui, et la nouvelle des prises de Roye et de St-Quentin le frappa d'autant plus qu'il ne pouvait s'opposer à la marche triomphante du roi. Pour justifier son surnom de Téméraire, il ne tarda cependant pointa s'avancer, à la tête d'une faible escorte, contre l'armée royale qui venait de pénétrer dans la Picardie. Louis XI pouvait l'écraser, mais lui-même craignait les défections de ses principaux seigneurs , entr'autres celles du comte de St-Pol et du duc de Guyenne, qui n'ayant plus l'espoir de succéder à son frère à cause de la naissance de Charles VIII, recherchait la main de l'héritière Bourguignonne ; il préféra ac • corder une trêve et se retirer après toutefois s'être promis de profiter de la- première occasion de guerre (4 474 .)
Une triste nouvelle suivit, car on apprit bientôt qu'en Angleterre la rose blanche avait définitivement triomphé et que Warwick était resté sur le champ de bataille de Barnet. Louis XI perdait un fidèle allié dont il avait bien besoin dans les circonstances difficiles où il se trouvait. Charles-le-Téméraire venait en effet de former contre lui une nouvelle ligue dans laquelle étaient entrés le duc de Guyenne, les comtes de Bretagne et de St-Pol et le nouveau roi d'Angleterre. Les conjurés annonçaient hautement leurs projets ; ils voulaient renverser le roi et partager
entr'cux la France. Les Parisiens eux-mêmes se plaignaient do leur compère et paraissaient disposés à la révolte. Louis XI , pour se les rattacher, vint allumer le feu St-Jean et causa avec les principaux bourgeois comme si de rien n'était. Ce qu'il voulait , c'était gagner du temps et attendre le dénoûment de la. maladie de son frère depuis quelques mois retenu sur son lit. Heureusement pour la royauté il en mourut et Louis , sans s'inquiéter de bruits qui prenaient chaque jour plus de consistance, fit avancer son armée dans le pays et l'annexa à la couronne (1472.) Louis XI cependant éprouva quelques peines à conquérir cette province, et il ne put se rattacher que par de sanglantes vengeances.
Charles , en apprenant cette mort , entra dans une violente colère ; il accusa Louis XI d'avoir fait périr son frère par maléfices, poison, sortilèges, invocation diabolique et engagea tous les rois de l'Europe à se liguer pour venger ce meurtre. Charles n'était dans ses reproches que l'écho des murmures publics. On disait en effet que , huit mois auparavant , une pèche empoisonnée avait été servie à ce prince, et que sa maîtresse en ayant mangé la moitié avait succombé après quatre mois de douleurs et de déchiremens intérieurs ; on allait môme jusqu'à citer les noms de ceux qui étaient soupçonnés d'avoir accompli ce crime. Charles - le - Téméraire ouvrit la campagne par la prise de Nesle, qu'il abandonna à ses soldats. Us furent si cruels que dans l'église on marchait dans le sang jusqu'à la cheville ; le duc de Bourgogne, tout habitué qu'il était aux scènes les plus terribles , ne put retenir une exclamation de douloureuse surprise : j'ai de bons bouchers avec moi, s'écria-t-il. De là et après s'être rendu maître de Roye , d'Eu , de St- Valéry et de Dieppe, il vint mettre le siège devant Beauvais (1 472.) C'était une place dont la conservation importait beaucoup aux Français : Louis XI cependant ne pouvait y envoyer du secours , occupé qu'il était à surveiller le duc de Bretagne et à empêcher sa jonction avec les troupes Bourguignonnes. La fidélité des habitans le servit au-delà de ses espérances : en vain Charles faisait venir
à chaque instant des renforts , les femmes elles-mêmes étaient sur les remparts et servaient les assiégés. Une d'entre elles 7 Jeanne Lainée , se signala par une rare hardiesse ; sans cesse au premier rang , armée d'une hachette elle repoussait les assiégeans. Un moment la bannière de Bourgogne flotta sur les murs ; Jeanne y courut et s'en empara. (1 ) Dès-lors les habitans devinrent invincibles et Charles fut contraint d'aller honteusement préparer de nouvelles armées. Le duc de Bretagne eut le même sort ; trahi par Lescun , son conseiller intime , il se vit obligé d'accéder à une trêve 7 et le Bourguignon fut trop heureux de pouvoir s'y faire comprendre. (Trêve de Senlis , novembre 1472.)
Louis XI, débarrassé de ses plus puissans ennemis , ne prit plus la peine de cacher la haine qu'il portait aux seigneurs ; sous le prétexte qu'à la voix de d'Armagnac le midi s'était révolté, il y envoya des troupes ; pendant quelque temps la lutte resta incertaine, mais enfin le roi fut victorieux. Le comte d'Armagnac fut assassiné dans Lectoure ; sa femme fut contrainte de prendre un breuvage mortel pour l'enfant qu'elle portait dans son sein et qui la tua elle-même ; le frère du comte d'Armagnac ? devenu héritier de ses domaines , fut saisi et jeté dans un des plus profonds cachots de la Bastille où , privé du soleil pendant quatorze ans , il eut à peine la nourriture nécessaire. D'un autre côté le duc d'Alençon , toujours en révolte ouverte et qui naguère encore avait livré ses places aux Anglais , fut pris par Olivier-le-Daim et condamné à mort malgré le sang royal qui coulait dans ses veines : sa peine fut cependant commuée , mais il ne vécut que deux ans dans l'étroite prison où il avait été renfermé. On se contenta de prendre l'Anjou au roi Réné , et on le menaça de le dépouiller entièrement s'il recommençait ses révoltes.
La féodalité était d'autant plus facile à écraser dans ce mo-
(i; Cet étendard peut encore se voir daus I église des Jacobins, où il a été conservé depuis cette époque.
ment que Charles , en proie à ses rêves ambitieux , ne paraissait plus songer à la France. A ses vastes états, il avait voulu joindre une couronne royale , et voyant qu'il aurait trop à faire pour en dépouiller Louis, il avait jeté les yeux sur les bords du Rhin. A prix d'or il achetait les villes, les domaines, et reculait ses frontières à la pointe de l'épée. Il avait même voulu se faire reconnaître empereur dans le cas où le faible Frédéric serait mort sans enfans; mais une malheureuse fatalité le poursuivait et l'empêchait de réussir dans ses entreprises. Louis XI venait de resserrer ses alliances avec les Suisses et, en prodiguant l'or, empêchait Charles de conclure ses marchés. En Lorraine un nouveau compétiteur vint bientôt faire valoir des droits et disputer ce pays à l'orgueil Bourguignon. Charles furieux voulut à tout prix porter la guerre en France ; il appela à son secours le roi d'Angleterre et marchanda la fidélité du comte de St-Pol. Fier de la prise de St-Quentin , ce chevalier traitait d'égal à égal avec les chefs et les rois ; il avait même poussé l'insolence jusqu'à exiger qu'une barrière le séparât de Louis XI dans une entrevue qu'il eût avec lui.
La guerre avait éclaté en \ 474 , mais Charles n'avait pas réfléchi que, malgré le nombre de ses troupes , il ne pouvait conduire deux expéditions à la fois ; occupé dans la Lorraine , il laissa sans l'inquiéter le roi de France faire ses préparatifs. Charles avait mis le siège devant une petite ville nommée Nuits, où Neuss (30 juillet 1474) et toute l'Europe avait les yeux fixés sur lui ; les habitans étaient braves , abondamment fournis de toutes choses, et ne paraissaient pas disposés à se rendre. Guillaume de la Mark et l'empereur Frédéric en personne vinrent à leur secours, et firent tant que le Bourguignon , à sa grande honte, fut enfin contraint de se retirer, après avoir perdu onze mois en efforts superflus. Pendant ce temps une autre armée avait été détruite par les Suisses dans les plaines d'Héricourt; Louis XI avait conquis le Boussillon sur un de ses alliés et lui avait enlevé plusieurs de ses villes. D'un autre côté Edouard, nouvellement débarqué en France, n'avait rien trouvé de prêt
pour l'attaque : le comte de St-Pol devait livrer la ville de St- Quentin y mais il répondit par l'artillerie aux sommations qui lui furent faites. Enfin Charles revint , mais n'osant montrer à son allié les tristes débris de son armée, il se rendit seul , et presque sans suite , au camp Anglais ; Edouard reprocha avec raison à son beau frère d'avoir ruiné une armée qui devait servir leur cause : personne n'était moins endurant que le Bourguignon ; il se retira en toute hâte sans répondre. Alors arriva un héraut de Louis XI proposant de traiter. Il était temps ; les pluies continuelles avaient inondé le camp , et le découragement était dans toute l'armée. On convint des conditions ; d'abord les Anglais demandèrent l'exécution du traité de Troyes; on ne s'arrêta pas un instant à discuter. Les députés Français offrirent une pension de 70,000 écus et pareille somme pour les frais de la guerre ; le dauphin devait épouser une des jeunes princesses Anglaises ; de plus Louis XI permettait à Edouard de prendre le titre de roi de France , se contentant de celui de roi des Français. A la nouvelle du traité de Picquigny , (29 août 1 475) le Bourguignon entra dans une violente colère ; il alla trouver son beau-frère et lui adressa de vifs reproches. Quoi , disait-il , vous êtes assez lâche pour repasser la mer sans avoir tué même une mouche I H eut beau faire, il ne put changer celte décision , et lui-même , tout irrité qu'il fût , se vit contraint de signer à Soleure (43 septembre de la même année) une trêve de neuf ans. Le duc de Bretagne s'engagea le mois suivant à défendre le roi de France envers et contre tous. (Traité de Senlis, 9 octobre 1475.)
La base de la trêve de Soleure avait été la ruine du comte de Saint-Pol ; sa perte y avait été jurée. Celui qui le premier se serait emparé de sa personne devait le faire périr dans les huit jours , ou le livrer à l'autre. Le comte effrayé préféra chercher un asile près de Charles à qui il avait rendu de nombreux services , et il se retira à Mons. Louis XI somma aussitôt le Bourguignon de tenir les conditions jurées, mais Charles voulut profiter du hasard pour se faire acheter chèrement le conné-
table. 11 signa alors avec le roi un traité honteux par lequel Louis XI abandonnait le jeune René , pourvu que le comte de St-Pol lui fût livré. Charles hésita, puis enfin consentit et fit remettre ce prisonnier aux gens du roi de France. Aussitôt le procès fut commencé ; le comte de Saint-Pol , convaincu de trahison, fut condamné à périr en place de Grève, et cette dure sentence fut exécutée dans toute sa rigueur le 4 9 décembre 4 475.
Charles pendant ce temps s'était emparé de la Lorraine , et avait réduit le jeune Réné au rôle de fugitif. S'il se fût contenté de ses premiers succès, il est probable qu'il eût pu se maintenir dans ce pays, mais son orgueil l'aveugla. Désireux de se venger des Suisses , il résolut d'aller porter la guerre dans leurs montagnes : en vain ces peuples vinrent lui demander la paix , lui offrant de renoncer à toute autre alliance qu'à la sienne , en vain les seigneurs, ses alliés , Louis XI lui-même, lui représentèrent tout ce qu'il y avait de chanceux dans cette entreprise et le peu d'avantages qu'il retirerait de sa victoire dans un pays où , comme le disaient les habitans , il y avait moins d'or qu'aux éperons de ses chevaliers. Il persista ; cette année même il mit une nombreuse armée en campagne, et s'étant rendu maître de Granson , il fit pendre aux arbres de la route les huit cents hommes dont se composait la garnison. On lui apprit que les troupes Suisses avançaient. Alors , sans rien calculer que sa témérité , il marcha au-devant d'elles et quitta la plaine pour s'engager dans les montagnes. Ses ennemis marchaient en bon ordre aux cris répétés de Granson ! Granson ! et au son de deux énormes trompes nommées le Taureau d'Uri et la Vache d'Undenwalen qui leur venaient , disaient-ils , de Charlemagne. La bataille s'engagea , mais les Suisses combattaient avec toute l'ardeur nationale, tandis que l'armée Bourguignonne ne comptait guères dans ses rangs que des aventuriers plus avides de pillage que de gloire. Quand ceux-ci virent qu'il ne pouvaient pénétrer dans cette forêt de piques , ils commencèrent à fuir, entraînant avec eux leurs chefs. Le désordre fut bientôt au comble, et les Suisses, maîtres
du champ de bataille , n'eurent qu'à se partager les dépouilles. Mais ils ignoraient la valeur des objets dont ils s'étaient rendus maîtres. Le diamant du duc , le plus gros connu alors, fut jeté comme du verre , puis ramassé et enfin vendu pour un écu ; les belles tapisseries , les riches tentures et les draperies les plus magnifiques furent coupées et partagées à peu près également; l'argent ne fut pas compté , on le mesura.
Ce malheur n'avait pas ouvert les yeux du Bourguignon , et trois mois après, voulant venger sa défaite , il revint à la tote d'une armée encore plus redoutable. 11 ne fut pas plus heureux h Morat qu'il ne l'avait été à Granson : forcé de fuir, il laissa un grand nombre des siens sur le champ de bataille : d'ailleurs les Suisses , emportés par une cruauté qui devait devenir proverbiale , passaient au fil de l'épée les guerriers qui tombaient entre leurs mains. Un trophée de victoire fut construit sur le lieu même avec les ossemens des vaincus (4476.) A cette double nouvelle des feux de joie furent allumés par toute la France, car l'astucieux roi de ce pays , voyait bien que ces paysans , ainsi que les appelait le Téméraire , combattaient pour lui en défendant leurs montagnes et avançaient ses affaires plus qu'il n'aurait pu le faire de long-temps.
Charles voulait encore tenter une nouvelle entreprise; il s'adressa aux états de Bourgogne, de Flandre et d'Artois pour avoir des troupes et de l'argent ; mais on commençait à se fatiguer de ces expéditions lointaines d'où l'on ne rapportait que de la honte : d'ailleurs la noblesse était lasse de se faire décimer dans cette guerre contre des vilains ; tranchons le mot , le pays entier souffrait avec peine cette puissance tyrannique que Charles déployait maintenant. Les trois états répondirent unanimement par un refus , et Charles , réduit à ses propres forces , ne put continuer la guerre. Alors il devint sombre et soucieux , se retira dans la solitude , refusant de s'occuper des affaires de ses états, et chercha, dans l'abus des liqueurs fortes, un adoucissement au chagrin qui le rongeait. Pendant ce temps, ses amis , voyant qu'il ne pouvait plus les protéger , s'cloi-
gnaient de lui et se jetaient dans les bras de Louis XI. La féodalité avait de fait déjà perdu son chef, et chaque jour la royauté faisait un nouveau pas vers le pouvoir absolu. En Lorraine, le jeune Réné , aidé par l'argent du roi de France , était venu mettre le siège devant Nancy , et s'en était emparé. A cette nouvelle Charles-le-Téméraire parut retrouver son activité; il rassembla les débris de son armée , et à la tête de six mille hommes, alla investir cette place. Réné le laissa pendant quelque temps épuiser ses forces , puis revenant avec une armée très supérieure , il lui offrit la bataille, et le Téméraire s'empressa de l'accepter. Gomme si ce n'était encore assez de combattre contre le nombre, la trahison poursuivit encore le Bourguignon. 'Au plus fort de la mêlée un Italien , dont il avait fait son conseiller intime , Gampo Basso , passa a l'ennemi. Dès-lors la victoire se déclara pour les Lorrains et Charles fut contraint de fuir ; mais il préféra la mort à la honte ; deux jours après on retrouva son cadavre ; sa figure était déjà mangée par les loups , et il ne fut reconnu qu'à l'anneau royal qu'il portait au doigt (5 janvier 1 477.)