‹ Manuel de l'histoire de FranceChapitre 52 sur 68 · CHAPITRE XXXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXV

DEPUIS

LE COMMENCEMENT DE» «UBRREi D'ITALIE, JUSQU'AU BÈGNE DE FBANÇOI*

Ce n'était pas seulement à l'Italie que Charles VIII bornait ses rêves ambitieux, et la conquête de l'Orient suffisait à peine à son ardeur belliqueuse. Entouré de jeunes seigneurs dont il avait formé sa cour, il se plaisait au récit des prouesses des anciens chevaliers et espérait les surpasser tous. Les circonstances étaient favorables ; le royaume de Naples appartenait à Ferdinand , prince haï de ses sujets et qui n'était même pas le bâtard du feu roi. Ludovic-le-More, qui s'était emparé du duché de Milan, et le pape craignant l'effet de ses armes se hâtèrent d'entrer dans les vues du roi. Au mois d'août 1 494 , Charles VIII partit de Lyon où il était depuis quelque temps pour être plus à même de surveiller les préparatifs de la guerre ; avant de passer les Alpes , il avait laissé la régence à sa sœur Anne de Beaujeuque la mort de son frère avait fait duchesse de Bour-

bon. Cependant le roi n'avait pas apporte les précautions nécessaires pour préparer un si grand armement , car il était à peine à Asti qu'il manquait déjà d'argent pour solder ses troupes ; la duchesse de Savoie fut forcée d'engager ses diamants pour lui fournir les sommes dont il avait besoin.

A l'approche de l'armée Française, le vieux Ferdinand mourut de peur et laissa le trône de Naples à son fils Alphonse. Aussitôt ce jeune homme chercha à former une ligue contre l'ennemi envahisseur : le pape lui donna l'investiture et lui promit de joindre ses troupes aux siennes pourvu qu'il n'allât pas audelà des États Romains; Venise se déclara neutre et fit la même réponse à Commines que le roi y avait envoyé pour sonder la disposition des esprits. A Florence , la ville tenait pour les Français , mais Pierre , descendant de cette famille de Médicis dont le nom est si connu dans l'histoire des Républiques Italiennes, promit de se joindre aux Napolitains. Restait le duché de Milan que Ludovic -le -More (1) avait enlevé à Galéas Sforcequi en était le légitime propriétaire. Ludovic amusa Alphonse par des ambassades et des pourparlers , puis craignant que Charles VIII ne fit valoir les droits que le duc d'Orléans avait sur le Milanais et ne l'en dépossédât à son tour, il reçut les Français dans ses places avec toute la munificence Italienne. Charles VIII , dont les conseillers avaient sans doute été gagnés par l'usurpateur , n'osa se déclarer pour Galéas ; il se contenta de l'aller voir dans sa prison. A peine les Français eurent-ils quitté le Milanais que la mort de cet infortuné duc leur apprit le peu de foi qu'ils devaient apporter aux promesses de Ludovic, et leur fit clairement voir qu'ils avaient laissé derrière eux un adversaire redoutable. Mais le réve ambitieux de Charles était de marcher en avant , et il ne s'inquiétait pas des moyens de retour.

Le commencement de l'expédition fut heureux : les villes s'empressèrent d'envoyer des ambassades et d'ouvrir leurs por-

(i) Moro signifie Mûrier, symbole de la prudence.

tes. C'est alors que Charles commença son rôle de conquérant ; il délivra Pise du joug des Toscans et se déclara le conservateur des libertés Italiennes. A Florence, Pierre de Médicis courut au camp des Français et signa en aveugle un traité honteux ; mais à son retour il trouva les Florentins soulevés à la voix puissante du moine Savonarole , et il fut exilé de la ville avec ses frères. Alors on envoya vers Charles VIII le fougueux prédicateur. Lorsque l'Italie jouissait du plus grand calme, il avait prédit l'arrivée des étrangers et il n'était parvenu au pouvoir qu'à l'aide de la faction populaire. Charles voulait entrer dans la ville en vainqueur et la lance en arrêt ; il demandait de plus qu'on lui livrât les places promises par Pierre de Médicis , c'est-à-dire Pietra Santa , Sarzanella et le port de Livourne. Mais il n'avait plus affaire à un chef tremblant : la fermeté des Florentins lui imposa ; il craignait d'ailleurs de perdre du temps au siège de cette ville ; il se contenta d'un tribut de 120,000 écus et continua sa marche.

Il s'était fait précéder à Rome par des ambassadeurs qui demandaient au nom de leur maître l'investiture du royaume de Naples ; Alexandre VI répondit que , l'ayant déjà accordée , il ne pouvait plus en disposer : et que ce n'était pas à la tête d'une armée nombreuse qu'on devait faire valoir ses droits sur un fief ; si Charles avait quelques raisons de réclamer, il n'avait qu'à déclarer quelles étaient ses prétentions , et lui , seigneur suzerain , les pèserait dans la balance de la justice. Il avait cependant eu soin de faire entendre que l'approche des troupes Françaises pourrait le faire changer d'avis. Une armée Napolitaine devait défendre ses États; mais, quand il la vit fuir en désordre vers le royaume de Naples , il eut peur luimême, et abandonnant la ville papale, il se retira dans le château St-Ange. Charles fit dans Rome une entrée triomphale et la lance en arrêt. On lui conseillait de déposer un pape qui souillait de ses excès la chaire de St-Pierre , d'assembler le conclave et d'en élire un autre; de plus on voulait que, en donnant l'assaut au ehâteau, il forçât Alexandre VI de déposer la

tiare. Mais déjà on avait séduit ses conseillers; il fut décidé que I on traiterait, et le roi, après avoir rendu au pape les honneurs dus au successeur de St-Pierre , continua son expédition. Un changement était survenu dans le gouvernement Napolitain : Alphonse avait abandonné la couronne à son fils Ferdinand , que ses qualités avaient fait aimer des seigneurs. Mais rien ne pouvait arrêter les Français ; les villes ouvraient leurs portes et le prince n'eut d'autre ressource que de s'enfuir dans l'Ile d'ischia pour être à môme de surveiller les mouvemens des ennemis, tandis que le vainqueur entrait dans Naples (21 février 1 495.) Six mois à peine avaient suffi à son triomphe.

Au lieu d'enlever à l'ennemi les quelques châteaux qu'il tenait encore dans le royaume , Charles ne songea qu'à donner des fcUes, à parader devant les dames et à appeler les nobles aux Tournois. Se croyant l'égal de Gharlemagne qu'il s'était proposé pour modèle , il voulut faire une seconde entrée avec les insignes de l'empereur; puis il se fit couronner roi de Jérusalem , envoya quelques secours aux Grecs et ne parut plus songer qu'aux plaisirs. Il n'essaya même pas de s'attacher les Napolitains , distribua les faveurs aux Français qui l'avaient accompagné, et ne parut pas s'inquiéter des murmures qu'excitait la conduite de ses soldats. Pendant ce temps une ligue formidable se formait contre lui ; le bruit de sa prompte conquête l'avait fait redouter de toute l'Europe et l'on songea , pour la première fois , à s'opposer aux envahissemens d'un royaume voisin. Maximilien promit d'entrer en France par la Champagne, Henri VII d'aller mettre le siège devant Boulogne, tandis que Ferdinand d'Espagne devait pénétrer par les Pyrénées. En Italie, les Florentins qui ne pouvaient oublier qu'on avait délivré Pise de leur domination , Ludovic-le-More qui redoutait les Français et le voisinage du duc d'Orléans , resté dans son duché, s'unirent au pape pour faire de l'Italie le tombeau des vainqueurs. Ces bruits alarmans parvinrent aux oreilles de Charles , et il se rappela enfin qu'il était roi. 11 vit , outre cette réunion d'ennemis, la population tout entière sou-

levée contre lui ; il entendit les murmures des Napolitains qui déjà rappelaient de leurs vœux l'ancienne domination, et se décida à la retraite. L'armée fut partagée en deux corps. Montpensier et d'Aubigné devaient défendre la conquête, tandis que Charles retournerait en France. Ce projet fut aussitôt mis à exécution ; le pape à cette nouvelle, craignant avec raison le courroux du roi, s'enfuit aussitôt, mais Florence ferma ses portes et ne voulut les ouvrir à aucune condition. Il fallut bien se détourner et passer par Pise où les Français furent reçus comme des libérateurs ; mais tous ces détours faisaient perdre du temps et Ludovic en avait profité pour lever une armée de quarante mille hommes dont il avait donné le commandement à Gonzague , marquis de Mantoue. Charles avait à peine neuf mille hommes harassés de fatigue ; il ne refusa cependant point le combat qu'on lui offrit près de Fornovo, et la victoire lui sourit encore. Les Italiens regardèrent dès-lors comme impossible de résister à l'impétuosité Française. Mais quoique vainqueur le roi dut néanmoins traiter : le duc d'Orléans avait voulu faire valoir ses droits sur le duché de Milan, et au lieu de marcher directement sur la ville capitale , ou il avait de nombreux amis , il s'était contenté de s'emparer de quelques bicoques, et avait ainsi donné le temps à Ludovic de l'enfermer entièrement dans Novarre. L'accord signé à Verceil n'avait d'autre but que de permettre le retour à l'armée Française. Enfin Charles arriva à Lyon ramenant une armée exténuée de fatigues ; il n'avait rapporté de son expédition que la gloire stérile d'avoir deux fois parcouru l'Italie en vainqueur.

Aussitôt après le départ du roi , Ferdinand avait en effet quitté sa retraite et avait attaquéles garnisons Françaises. D'Aubigné se défendit avec bravoure, mais il luttait contre le mauvais vouloir des habi tans et la peste qui ravageait son armée. Vainqueur à Séminare, il n'en fut pas moins contraint d'abandonner un pays qu'il ne pouvait plus défendre, et son habileté de capitaine ne lui servit qu'à ramener, enseignes déployées et à travers l'Italie, le peu de soldats qu'avaient épargnés les com-

bats, le fléau et les fatigues (4 496.) D'un autre côté Ferdinandle-Catholique avait envahi le Languedoc et poursuivait le cours de ses conquêtes sans qu'on pût lui opposer une armée. Cette glorieuse expédition, sans avantages pour les Français, n'avait servi qu'à exciter en eux le goût des expéditions lointaines , et surtout dans cette Italie où nous les reverrons pendant plusieurs règnes encore.

Malgré le peu de résultats de cette entreprise, la noblesse en désirait une nouvelle et l'appelait de tous ses vœux : la république de Venise elle-même avait envoyé une ambassade et promis des secours si l'on voulait détrôner Ludovic-le-More. Mais le duc d'Orléans était occupé d'autres soins ; le roi , dont la santé était chaque jour plus chancelante , venait de perdre son fils unique et par cette mort le duc devenait le plus proche héritier du trône. D'ailleurs il s'était laissé prendre d'amour pour une des dames d'honneur de la reine Anne et il ne pensait plus qu'à célébrer les charmes de celle qu'il aimait. Quant à Charles VIII il ne paraissait plus songer aux expéditions ultramontaines , et se contentait d'user sa vie dans des fêtes et des amours continuelles. Il songea cependant à la réforme du royaume, et fit procéder à la rédaction des coutumes ; ce travail ne put être terminé que sous Charles IX. Il voulait aussi réformer l'église , diminuer les impôts , se contenter de ses domaines , mais tout cela n'exista qu'en projets ; une mort inopinée vint en effet le frapper lorsqu'il n'était encore âgé que de vingtsept ans (avril U98.) Deux de ses domestiques moururent , dit-on , de la douleur qu'ils éprouvèrent de l'avoir perdu.

Charles VIII n'ayant laissé aucun enfant de son mariage avec la belle duchesse , Anne de Bretagne , le trône appartenait au duc d'Orléans, le chef de la guerre folle, et il s'y assit sansqu'aucun compétiteur songeât à le revendiquer. On pouvait craindre bien des vengeances , bien des rancunes ; Louis XII rassura tout le monde ; Anne de Beaujeu fut traitée avec tous les égards dus à la fille de Louis XI , et la conduite du nouveau roi dissipa bientôt les craintes qu'avait conçues la noblesse.

Ce n'est pas au roi de France use souvenir des injures faites au duc d'Orléans, avait-il dit en présence de sa cour , et ses actes justifièrent ce discours. Un de ses premiers soins fut cependant de faire rompre son mariage avec cette autre fille de Louis XI que les contemporains surnommèrent Jeanne-la-Contrefaite, et dont les éminentes vertus ne purent jamais faire oublier la hi deuse laideur. Le pape se laissa gagner par des offres avantageuses ; il nomma des commissaires dévoués au roi , et Louis XII put bientôt voler dans les bras de la duchesse de Bretagne qu'il avait aimée autrefois ; heureusement la politique était d'accord avec l'amour, et cette union (8 janvier 4 499) privait les seigneurs mécontens d'un de leurs principaux appuis. Les conditions ne furent pas aussi avantageuses pour la France que celles dictées par Charles VIII ; le duché de Bretagne devait être l'apanage du second fils qui naîtrait de cette union, ou , à défaut de mâle, appartenir à la fille aînée. C'est ce qui arriva, et , par le mariage de François \ er avec l'héritière de Bretagne, cette riche province fut à jamais réunie à la France.

On se rappelle que, aux prétentions de son devancier sur le royaume de Naples, Louis joignait des droits sur le Milanais et il brûlait de les faire valoir. Aussi, après avoir mis ordre aux affaires de l'État, et s'être occupé de l'administration intérieure , il donna tous ses soins à la guerre étrangère. 11 comptait de nombreux alliés en Italie : d'abord le pape Alexandre VI qui , plus d'une fois avait rêvé une principauté indépendante pour son fils César Borgia , et qui espérait voir ce désir se réaliser par l'appui de la France ; ensuite les Vénitiens jaloux de leurs voisins , et que d'ailleurs l'offre de la Ghiara d'Adda et de Crémone avait attaché à Louis XII : d'autre part, un nouveau traité lui assurait la neutralité du roi d'Angleterre; les Suisses étaient à sa solde ; Maximilien , occupé contre ce peuple invincible, ne pouvait prêter que le faible appui de son nom , et le roi de Naples , épuisé parles guerres précédentes, n'était pas un ennemi redoutable. Louis franchit les Alpes, et en vingt jours le Milanais reconnaissait son autorité, et son rival était contraint de cher-

cher un asile en Allemagne. Les commencemens de l'administration que Louis établit dans ce nouveau royaume furent calmes et tranquilles ; les impôts diminués et les emplois donnés aux seigneurs naturels du pays attachaient à la France ses nouveaux sujets. Mais le roi fut contraint de repasser les Alpes; fidèle à sa politique conciliatrice, il mit à la tête du pays Trivulce , Milanais de naissance , que ses éminentes qualités appelaient à ce poste. Il fut cependant trompé dans ses espérances ; le nouveau gouverneur , cédant à de vieilles inimitiés , rappela les noms oubliés de Guelfes et de Gibelins : les partisans des Sforce furent impitoyablement poursuivis , et le duc fugitif apprit avec étonnement qu'un nombreux parti s'était déclaré en sa faveur. Aussitôt il revint à la téte de \ ,500 Suisses qu'il avait à sa solde, et, se précipitant du haut des Alpes , il reprit son duché au pas de course. Alors Louis XII envoya en Italie une nouvelle armée composée en grande partie de Suisses fournis par la république. Quand ceux qui servaient dans l'armée de Ludovic virent les étendards des cantons, ils déclarèrent qu'ils ne pouvaient combattre contre leurs frères , et quittèrent leurs rangs. Bien plus un jour qu'il sortait avec eux de Novarre et que, sous un déguisement de cordelier, il espérait tromper tous les regards, ils le livrèrent à la France, et l'infortuné duc fut envoyé captif au château de Loches (dans le Berry) , où il resta jusqu'à sa mort. Quant au Milanais , il subit de nouveau la loi du vainqueur (avril 1500), et cette conquête eut été décisive si des rêves ambitieux n'avaient poussé les Français à s'emparer du royaume de Naples.

Plus prévoyant que son prédécesseur, Louis XII chercha à assurer la conquête de ce pays par tous les moyens possibles ; l'abandon de Pise aux Florentins, un secours envoyé à César Borgia lui attiraient deux puissans alliés, tandis que, par un traité secret , Ferdinand , roi d'Espagne, et Louis XII devaient faire marcher conjointement leurs troupes ; après la victoire , ce royaume devait être partagé. A Ferdinand II avait succédé son oncle l'infatigable Frédéric ; aussitôt que ce prince sut le .

danger qui le menaçait, il apporta tous ses soins à s'en préserver ; ignorant le traité signé par les deux rois et pressé par d'Aubigny qui, à la tête de \ 6,000 Français, envahissait déjà son royaume, il appela Gonzalve, général Espagnol, et lui livra ses meilleures places. Grand fut son étonnement quand il apprit les conditions de l'alliance jurée entre la France et l'Espagne. Craignant la fourberie Espagnole , il préféra se remettre entre les mains du roi Louis, qui lui abandonna, en dédommagement de son royaume, une retraite agréable en Touraine et une pension de 30,000 ducats. Tel ne fut pas le sort de son fils ; ce jeune prince, renfermé dans Tarente, après avoir lutté avec un courage digne de succès, se livra enfin à Gonzalve qui , contrairement à la foi jurée sur l'autel, l'envoya en Espagne , où il fut retenu dans une dure captivité (1 501 .)

La discorde ne tarda guères à diviser les vainqueurs, et lorsqu'il fallut partager la conquête , elle éclata au sujet de quelques provinces qui n'avaient pas été mentionnées dans le traité. Quant à Louis XII, retenu a Lyon, il paraissait prendre peu de part à ces guerres ultramontaines , et laissait à ses généraux le soin de se défendre. La fortune voulut d'abord favoriser son insouciance : Gonzalve , malgré ses déloyales perfidies , fut repoussé avec perte , et les généraux Français conçurent un moment l'espoir de ranger l'Italie sous les ordres de leur maître. Mais le fourbe Ferdinand eut recours à de nouvelles ruses et ses ambassadeurs vinrent en France déclarer que l'intention de leur maître n'avait jamais été de rompre la paix ; Louis XII se laissa facilement persuader et se hâta de donner l'ordre à ses généraux de rester inactifs. Pendant ce temps arrivaient de nombreux renforts Espagnols , et Gonzalve , sûr maintenant de la victoire , rompit la paix jurée. D'abord les Français crurent que c'était une erreur; ils montrèrent le traité signé , l'ordre de leur maître , mais ils ne purent rien obtenir ; alors découragés , ils reprirent les armes , et coup sur coup, à huit jours de distance, furent battus à Séminara et à Cérignoles (24 -28 avril 4503.) Cette dernière

bataille , où le duc de Nemours perdit la vie , fut décisive , et malgré les efforts de d'Ars, et des autres généraux français, les Espagnols firent chaque jour de nouveaux progrès. Ces tristes nouvelles finirent cependant par tirer le roi de son apathie. Trois armées furent mises sur pied, dont l'une, sous les ordres <le la Trémouille et du cardinal d'Amboise, devait aller secou- . rir les Français du royaume de Naples.

Un événement imprévu neutrahsa la puissance de cette armée si forte; pendant qu'elle traversait les terres de l'église, on apprit qu'Alexandre VI et son fils venaient de périr, victimes d'un poison qu'ils avaient préparé pour un des grands de leur cour. Cette nouvelle excita l'ambition du cardinal , et son œil se fixa avec envie sur la tiare. Les Français s'arrêtèrentsousles murs de Rome et y perdirent un temps précieux; d'Amboise, reculant devant les moyens violens qui seuls pouvaient assurer son élection , eut recours à toutes ces ruses Italiennes dans lesquelles il devait être vaincu par les naturels du pays. Après plus de deux mois de petits démêlés et d'intrigues (18 août-31 octobre) Julien de la Rovère fut salué pape sous le nom de Jules II , et le cardinal d'Amboise se vit contraint de ratifier le vote d'une assemblée qu'il savait lui être hostile. Enfin l'armée pénétra dans le royaume de Naples ; mais elle était sans chef, décimée par les fatigues et les maladies ; les Espagnols attendirent encore quoique temps et alors ils eurent bon marché de gens qui se soutenaient à peine. Louis d'Ars continua cependant la guerre ; rappelé par son maître , il ramena à travers l'Italie les débris de sa troupe , et long-temps cette retraite fut célébrée comme un des plus beaux faits de cette guerre si fertile en actions héroïques (1504). L'une des principales conditions du traité signé l'année suivante à Blois fut que la France céderait à l'Espagne ses droits sur le royaume de Naples, comme dot de Germaine de Foix , jeune princesse que le roi paraissait chérir beaucoup. On y avait de plus traité du mariage de Claude, fille aînée du roi , avec Charles fils de l'archiduc ; elle devait lui porter pour dot la Bourgogne et le duché de Milan.

Cette dernière condition eût été la ruine du pouvoir royal et nul doute que la France , déjà si malheureuse sous le règne suivant , n'eût été écrasée par la puissance de la maison d'Autriche. Quoiqu'il en soit , les Etats généraux furent convoqués à Tours le 4 4 mai \ 506. D'abord ce furent des éloges sans fin sur la bonté débonnaire du roi , à qui l'on décerna d'un commun accord le surnom de Père du peuple. En effet , les expéditions malheureuses d'Italie ne portèrent aucun préjudice au pays; les impôts répartis avec plus de justice avaient même été diminués , et le départ des aventuriers rendait à la France une aisance à laquelle depuis plusieurs siècles elle n'était plus habituée. Aucune levée d'hommes n'avait eu lieu ; le roi avait assez de sa noblesse pour ses chevaleresques entreprises , et elle courait en foule s'y signaler par de hauts faits d'armes. Aussi les États n'avaient été que l'écho de lu reconnaissance du peuple pour ce bon roi qui souvent administrait lui-môme la justice et qui, en un mot , s'occupait du bonheur de ses sujets. Puis soudain , soit qu'ils aient continué d'être l'interprète de la volonté nationale, soit qu'ils aient cédé aux désirs du roi luimême, ils le supplièrent de rompre le traité dernièrement conclu, et lui représentèrent les malheurs dont cette union menaçait la France. Louis se hâta de profiter de cette demande , et dans le même temps qu'il signifiait au roi d'Espagne la rupture d'une paix que les États généraux avaient refusé de ratifier, il pressait les noces de sa fille avec François duc d'Angoulême que sa proche parenté désignait comme son successeur ; il le fit reconnaître comme tel , car à cause de sa mauvaise santé il craingnait une fin prochaine. On s'attendait à une guerre imminente et déjà l'archiduc Philippe s'y préparait lorsqu'il mourut âgé de 28 ans , laissant deux fils , Charles et Ferdinand. Les Pays-Bas, qui de droit revenaient à l'aîné , furent administrés pendant sa minorité par Marguerite fille de Maximilien

(25 septembre 1506.)

Une simple révolte des Génois faillit changer la face des affaires. Ce peuple remuant, soutenu en secret par le pape

Jules II , ennemi déclaré des Français qu'il traitait sans cesse de barbares envahisseurs, secoua leur joug et se donna à PEmpereur. Louis XII vit que , à moins d'une prompte et terrible vengeance , l'Italie allait lui échapper : il envoya une armée de quinze mille hommes au - delà des Alpes ( avril 1 507 ) ; les révoltés furent , en peu de temps , forcés de se soumettre , et Gênes, déchu de ses libertés, fut regardé comme ville Française et administré par des étrangers. Quand Maximilien arriva à son secours , on le laissa s'épuiser , et bientôt cet inconséquent empereur se vit contraint de ramener en Allemagne les débris de ses troupes. Un événement plus grave allait agiter les esprits et faire de l'Italie le théâtre de guerres sanglantes.

Une république riche et puissante , fière de ses nombreuses galères , de ses lagunes où Ton ne pouvait venir l'assiéger , de son commerce étendu, avait prospéré de manière à porter envie aux plus puissans rois de l'Europe. Venise n'avait pris le parti de personne dans ces guerres Italiennes , mais se tournant sans cesse du coté le plus fort , elle avait agrandi son territoire aux dépens de ses voisins. Jules II réclamait des places enlevées à l'église , Ferdinand les villes qui lui avaient été remises pour prix de son alliance dans les dernières guerres ; il n'était pas jusqu'aux plus petits ducs de la vallée du Pô qui n'eussent à se plaindre de quelques exactions de la part de cette arrogante république. Louis était furieux qu'elle eût traité avec son ennemi sans l'en prévenir , et Maximilien l'accusait de fourberie et de dissimulation. L'Europe entière se plaignait de sa puissance républicaine , et de toutes parts on prit les armes pour la détruire. Une ligue terrible fut signée à Cambrai (décembre \ 508) et la perte de Venise fut jurée. Que faisait pendant ce temps cette ville? Elle se refusait à croire que la France pût attaquer un allié tant de fois utile , que le pape , sans cesse prêchant contre les barbares , voulût grossir leurs dépouilles , que l'Empereur prît assez d'énergie pour traverser les monts , que le roi d'Espagne enfin eût déjà oublié la reconnaissance

qu'il lui devait. Puis quand elle vit que cette ligue était sérieuse , elle accepta hardiment la lutte et donna ordre au célèbre d'Alviano , son général , de défendre le territoire de la république. Cette fois encore ce furent les Français, conduits par le roi en personne et la Trémouille, qui les premiers firent irruption , et leur impétuosité renversa tout. En vain les Vénitiens voulaient les arrêter près d'Aignadel (M mai 1509) ; enfans, le roi vous voit crièrent les chefs , et rien ne put résister à cette chevaleresque ardeur. Cependant il y eut , disent les mémoires du temps , dur assault et mortel encombre.

Les Vénitiens , battus sur tous les points , s'aperçurent enfin qu'ils ne pouvaient résister seuls , et ils eurent recours à cette politique adroite et rusée qui dans maintes occasions leur avait été d'une si grande utilité. Ils abandonnèrent les places qu'on leur revendiquait et détachèrent ainsi de la ligue des ennemis redoutables. Louis XII , maître des villes qu'il enviait, revint en France , laissant quelques secours au tardif Empereur Maximilien dont les étendards venaient enfin de flotter sur le sommet des Alpes. Les armées réunies allèrent mettre le siège devant Padoue ; mais la mésintelligence ne tarda guères à éclater entre ces troupes rivales , et Maximilien fut contraint de se retirer honteusement. Pendant ce temps les Vénitiens n'étaient pas restés inactifs ; ils avaient repris les places qu'on leur avait enlevées, et entamé avec le pape des négociations qui devaient amener une réconciliation (février 4 5*0.)

A peine cet acte étaitril rendu public que Jules II revint à ses premiers projets , et que sa haine pour les Français parut éclater avec une nouvelle violence. Ses ambassadeurs allèrent en Angleterre , en Allemagne , au-delà des Pyrénées chercher des alliés sans pouvoir en obtenir. Mais le pape ne se décougea point , et l'Italie presqu'entière se révolta à sa voix. Louis XII mécontenta les Suisses , et ces constans et fidèles alliés de la France devinrent ses ennemis. Gènes porta les premiers coups ; le pape lui-même attaqua le duc de Ferrare qui était sincèrement attaché à Louis XII. Le roi de France était dans

un grand embarras : sa femme, que le dernier règne avait vue si humble et si craintive , avait repris toute sa Bretonne arrogance et tourmentait son mari de ses craintes religieuses. A grande peine une assemblée de prélats réunis à Tours put , par le vote d'un subside , rassurer son esprit effrayé. Quoiqu'il en soit, Chaumont d'Amboisc reçut l'ordre de passer les Alpes et bientôt la fortune parut lui sourire , car après avoir été sur le point de s'emparer du pape dans une embuscade, il l'enferma dans Bologne. Jules II eut alors recours à ses éternelles démarches , et le roi se laissa prendre à ce leurre. Pendant qu'on agitait ces questions de paix, des secours Vénitiens forcèrent les Français de lever le siège. Devenu encore plus arrogant , Jules attaqua La Mirandole , et , s'étant emparé de cette place, il fit une entrée triomphale par la brèche. C'est de là que coup sur coup il lança l'excommunication sur les généraux Français, et sur le roi lui-même mais indirectement. Louis, poussé dans ses derniers retranchements et après avoir pris du reste l'avis des prélats Français , en appela à un concile qu'il convoqua à Pise (4544) ; le pape furieux répondit en décrétant qu'une autre assemblée aurait lieu dans l'église de St- Jean-de-Latran à Rome : du reste il venait de triompher des répugnances d'Henri et de Ferdinand , et une sainte ligue fut signée les 5 octobre et 47 novembre 4544. Il ne restait pour allié à la France que le faible Max imi lien.

Heureusement le gouvernement du Milanais avait été laissé à un jeune prince, Gaston de Foix , dont la courte carrière n'en a pas moins été une des plus glorieuses et des plus remplies. Partout en effet on le trouve portant des secours aux assiégés , repoussant les assaillans et triomphant en plaine. Les Suisses s'ébranlèrent les premiers , et ils étaient les plus redoutables par leur discipline et leur bravoure ; battus de toutes parts ils se virent contraints de se retirer dans leur pays. Le pape avait mis le siège devant Bologne : Gaston de Foix y accourut, entra dans la ville, les étendards déployés , et la délivra. Une armée Vénitienne voulut venger cet affront ; renversée dès le pre-

mier choc clic se retira en désordre , et les Français s'emparèrent de Brescia qu'ils livrèrent au pillage. Les richesses amoncelées dans cette ville étaient si grandes que l'armée regorgea de dépouilles et qu'un grand nombre de soldats regagnèrent leurs foyers.

Le pape et les Vénitiens firent un nouvel effort ; ils pressentaient que Maximilien ne tarderait pas à se ranger de leur côté : ils signèrent peu après avec lui une trêve de dix mois , et les troupes Allemandes reçurent l'ordre d'abandonner les Français. Mais, dévoué à Gaston, leur chef cacha quelques jours les lettres de l'Empereur et contribua ainsi au gain de la bataille qui se livra le jour de Pâques près de Ravenne ; en vain l'infanterie Espagnole , la plus forte de ce temps , fit des prodiges de valeur, elle fut contrainte de reculer , et sa défense ne fut bientôt plus qu'une honorable retraite. Mais cela ne suffisait pas à la gloire du général Français ; il voulut enfoncer ce bataillon impénétrable , et s'élança dans les rangs les plus épais, où il porta le trouble et la confusion ; mais il y trouva la mort. Douze mille Espagnols restés sur le champ de bataille furent les résultats glorieux que les Français retirèrent de la victoire de Ravenne et cependant Louis XII en apprenant cette nouvelle s'écria : Dieu nous garde de remporter de telles victoires. Il savait bien en effet que ces succès étaient dûs à un général qu'il ne pourrait remplacer (\ \ avril 4 54 2L)

Les ennemis ne tardèrent pas à reprendre courage : sous un vain prétexte d'économie, les officiers Français avaient renvoyé les confédérés Italiens et diminué ainsi de beaucoup leurs forces. Pendant ce temps Maximilien accédait ouvertement à la ligue et relâchait Maximilien Sforce que les Suisses, redescendus de leurs montagnes rétablissaient dans le Milanais presque sans coup-férir. Ferdinand , d'un autre côté , venait de fondre sur le royaume de Navarre qu'il convoitait depuis long-temps, et l'on avait peine à arrêter sa marche envahissante. La Palisse , chef des Français en Italie , s'était vu contraint d'abandonner presque toutes ses places et de se re-

tirer dans les plus inaccessibles citadelles. Le pape , fort de l'appui des prélats qu'il avait rassemblés à Rome , lançait les foudres de l'excommunication contre ses ennemis , et les Italiens, toujours superstitieux, s'en éloignaient. La mort de Jules II parut cependant faire changer la face des affaires (24 février 151 3) : on lui donna pour successeur Léon X , cardinal de Médicis. Ce pape suivit , il est vrai , la même ligne de conduite que son prédécesseur , mais ce n'était pas un adversaire aussi redoutable ,- et l'on pouvait voir qu'il profiterait du premier prétexte pour se débarrasser d'une guerre si peu en rapport avec ses goûts mondains.

Cependant une ligue formidable venait de se signer contre la France à Malines (5 avril 4 54 3} entre le pape , l'empereur , le roi d'Aragon, le roi d'Angleterre et la reine de Castille. Le pape devait lancer une sentence d'excommunication et envahir le Dauphiné ; le roi d'Angleterre promettait d'opérer une descente en Guyenne ou en Normandie ; le roi d'Aragon s'engageait à attaquer le Béarn, et l'empereur à porter le ravage dans la Bourgogne. Pour résister à la sainte ligue , les confédérés avaient prisée nom , Louis s'unit aux Vénitiens, et tous deux tentèrent la conquête du duché de Milan. Le moment était favorable ; des murmures se faisaient entendre contre la rapacité des Suisses et l'incurie du duc Maximilien. Chassé de ville en ville il se jeta dans Novarre et résolut d'y soutenir un long siège. Il n'avait pour défense que ces mêmes Suisses qui avaient livré son père, et dont la cupidité lui était connue. Cette fois cependant, soit quelaTrémouille n'offrît pas assez, soit tout autre motif, ils furent fidèles , et les Français furent repousses avec grande perte. En France les succès des confédérés n'étaient pas moindres ; Henri VIII avait traversé la mer et était débarqué à Calais à la tête d'une nombreuse armée. Maximilien lui-même avait passé le Rhin avec quelques troupes d'autant plus avides de pillages , que leur solde n'était point payée ; les deux rois , ayant opéré leur jonction , mirent le siège devant Thérouanne. Le duc de Longueville et le sire de Piennes furent envoyés contre eux ,

et les armées en vinrent aux mains près de Guinegatte (1 6 août 4513.) On sait la ridicule défaite des Français, comment saisis d'une terreur panique , ils s'enfuirent laissant à peine dix hommes sur le champ de bataille, ce qui fit surnommer ce combat la journée des éperons. La prise de Tournai et de Thérouanne fut le résultat de cette victoire. Biais la division se mit bientôt entre les confédérés , et Henri , fatigué d'un allié qu'il avait dû prendre à la solde , se retira en Angleterre pour y repousser une invasion du roi d'Écosse.

La même année les Suisses descendirent de nouveau de leurs montagnes et se précipitèrent sur la Bourgogne; déjà ils avaient mis le siège devant Dijon , et tout pouvait leur faire espérer le succès , lorsque la Trémouille lutta contre eux avec la ruse; il les amena à signer un traité merveilleusement étrange par lequel Louis XII abandonnerait le Milanais et 400,000 écus d'or pour les frais de la guerre ; il parvint ainsi à les faire retirer , et évita à la France des malheurs certains. Louis, le désavoua, mais les Suisses n'en étaient pas moins éloignés ; privés de cet allié , les rois d'Espagne et d'Angleterre, le pape et l'Empereur ne tardèrent pas à traiter avec Louis XII ; chacun conserva les places dont il s'était emparé, et le roi de France, veuf de l'arrogante Anne de Bretagne, morte le 9janvier 4544, cimenta cette alliance en épousant la sœur de Henri VIII. 11 mourut peu après (1er janvier 4545) ne laissant rien de ses conquêtes ; on prétend que sa trop grande complaisance pour sa nouvelle épouse avait hâté ses jours. En effet , l'historien de Bayard dit que le bon roi changea en tout sa manière de vivre; car il souloit diner à huit heures, il convenoit qu'il dînât à midi; où il souloit se coucher à six heures du soir , souvent se couchait à minuit.

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