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Dans les siècles suivants , l'idiome national prit un nouvel essor ; la langue latine fut le partage des clercs et des savants , et en 995 au concile de Mouson-sur-Meuse l'évéque de Verdun s'exprima en français; la poésie devint en honneur, car c'est par elle que commence toute littérature ; quand une société se crée, elle chante d'abord ; c'est l'enfance qui s'émeut.
Oyez cançons de joie et de baudour.
La poésie vulgaire naquit au XIe siècle dans le Midi de la France et se répandit dans les provinces du Nord et même dans les pays voisins ; les troubadours faisaient les vers , les jongleurs les chantaient. On compta bientôt à la cour, des poètes d'un talent remarquable , parmi lesquels nous avons déjà eu occasion de citer Thibaut de Champagne , le ridicule amant de la reine Blanche de Gastille ; dans le Nord la poésie se répandit aussi , et si l'influence du Midi a été long-temps plus étudiée et est plus connue , il est probable que celle de la poésie de la langue d'ouï n'a pas exercé une moins grande puissance. On peut cependant remarquer entre les chants des troubadours et ceux des trouvères de notables différences. La poésie Méridionale fut moins sévère que celle du Nord ; on y remarque des pièces de courte haleine , force sirventes , sonnets , cançms et ballades ; elle peignait la corruption où étaient tombées ces contrées. Dans le Nord au contraire , la poésie fut grave , ne parla que de grands événements , ne chanta que des hommes célèbres ; c'est Quène de Béthune excitant son roi à marcher à la croisade ; elle servait à animer les guerriers, à convaincre les peuples , en même temps qu'à séduire les dames ; les chansons de geste doublaient le courage des chevaliers et de leurs hommes d'armes, et jusque sur les étendards on pouvait lire des distiques. Les Flamands révoltés en gravèrent sur leurs drapeaux ; on mit des inscriptions sur les portes des villes , en un mot la poésie se glissa partout.
Dès le XIIIme siècle on trouve des poèmes ; le fameux
roman de la Rose , cette étrange épopée, dont on connaît deux auteurs , est de cette époque ; on ne remarque cependant pas de notable différence dans la langue ; dans ce long poème, commencé par Guillaume de Lorris et terminé par Jean de Meung , tout est froid ; morale , galanterie , satire sont en allégorie. Un amant veut jouir d'un bouton de rose : il va consulter le Dieu des amours, et dès-lors il ne se laisse effrayer par aucun travail ; les conseils de dame raison, les hypocrisies de fauxsemblant , les menaces de danger, ne peuvent rebuter l'amant; c'est encore l'enfance de l'art. Et cependant dans le môme temps Ville - Hardouin et Joinville nous laissaient en prose deux monuments curieux à étudier. Le premier, maréchal de Champagne sous Thibaut V , nous a transmis une histoire de la conquête de Constantinople à laquelle il avait pris part (1198-1207.) On trouve encore dans cet ouvrage quelques mélanges des langues romane et wallonne , quelques mots des idiômes provençal et teutonique. Dans Joinville on remarque un grand progrès , et cet auteur plaît , outre l'intérêt qui s'attache à sa vie de Louis IX , par sa naïveté , voire même par son style ; on sent déjà qu'il est le précurseur de Froissart.
La philosophie avaitaussi fait un pas immense ; produite par le christianisme, elle lui était restée aveuglément soumise pendant plusieurs siècles ; mais enfin naquit la Scholastique au commencement du XIm« ; les écrits d'Aristote furent retrouvés et étudiés avec toute l'ardeur du prosélytisme. En effet , la philosophie dès sa naissance se trouva divisée ; quelques-uns de ses sectaires soutenaient que les idées générales ne subsistent que par les noms qu'on y attache , sans avoir aucune réalité hors de notre esprit , c'étaient les nominaux ; les autres y (les réalistes) prétendaient que les idées générales ont un but réel , séparé à la fois des choses et de notre esprit ; ces derniers comptaient dans leurs rangs St-Anselme de Cantorbéry, Guillaume de Champeaux , Amaury de Chartres, etc. ; les principaux nominaux étaient Jean Roscelin , chanoine de Compiè-
gne , Abeilard , Guillaume Occam. L'église intervint dans ces diseussions et appela les sectaires à son tribunal , c'est-à-dire, pardevantles conciles; on sait les condamnations portées au concile de Soissons en 1 1 22 contre Abeilard (1 ) , l'un des plus fermes appuis des nominaux. Cette célèbre controverse se prolongea jusque vers le milieu du XVme siècle ; on vit alors des auteurs ne point reculer devant le projet de ressusciter toutes les doctrines de l'antiquité.
11 nous est venu peu de monuments antérieurs à cette époque ; à part en effet quelques palais élevés à grands frais , quelques rares cathédrales , on bâtissait en bois , et les Normands dans leurs dévastations eurent bientôt détruit les églises , et môme les cités entières ; mais au XIe siècle , lorsque les craintes qu'avaient fait naître les millénaires furent entièrement dissipées , la foi inspirée éleva de nombreux et curieux édifices , la France se couvrit d'églises remarquables par leurs belles proportions et leur nouveau style (novo œdificandi génère); dès-lors les monuments devinrent plus grands , leur décoration fut mieux entendue et le symbolisme se fixa.
Cette architecture , que l'on appelle généralement romane , tenait beaucoup des ruines Romaines que l'on trouvait dans le pays; mais bientôt les chrétiens, revenus des saints lieux, rapportèrent des notions plus étendues; ils avaient étudié le style Bizantin et s'étaient épris pour ces basiliques si belles parleur grande simplicité. Le XIIe siècle substitua l'arc en tiers points plus connu sous le nom d'ogive au plein cintre Romain ; on vit naître l'art gothique qui n'est que le développement de l'art roman. En effet , il n'est pas rare de voir dans les monuments du XIIe siècle , l'ogive se mêler au plein cintre , c'était un temps d'étude , mais bientôt l'ogive s'élança légère et rapide et détrôna complètement les lourdes constructions des siècles antérieurs. La forme des cathédrales est la croix ; le
(4) Il avait pour antagoniste le fougueux et éloquent St-Bernard. Voy. plus haut , pag, 144.
monument est orienté de manière que les regards des fidèles soient tournés vers le tombeau du Christ , la terre où s'est passé le sanglant drame du christianisme. Mais cette architecture , quelque belle qu'elle parût , subit cependant des transformations qu'on peut résumer par ces trois dénominations.
/ à lancettes , de 1 200 à 1 300.
Style ogival j rayonnant , de 1300 à 1400.
N flamboyant , de 1 400 à 1 550.
En effet , les fenêtres des églises, élancées d'abord en fer de lance , se développèrent pour recevoir à leur amortissement les quatre feuilles , les rosaces et autres formes rayonnantes ; puis elles se trouvèrent traversées par des montants ou traverses à jour appelés meneaux , que l'art contourna , et qui de loin encore ressemblent à de longues flammes; bien plus l'art gothique se refléta sur les édifices civils; des palais de princes, des hotels-de- ville , et des beffrois , symboles des privilèges d'une cité , furent construits d'après ces modèles nouveaux.
«Tous les arts, dit le docteur Ott, trouvaient leur place » dans la cathédrale : la peinture, dans les vitraux resplendis- » sants ou dans les miniatures des manuscrits ; la sculpture , » supérieure à toute autre pour l'expression , comparable sou- » vent aux chefs-d'œuvre des anciens pour la forme , dans le » peuple des statues qui couvraient l'édifice ; la musique dans » les chants religieux du chœur. Que dirons-nous des magni- » ficences du culte ? Les offices ordinaires ne suffirent plus à » l'ardeur sentimentale des peuples , de nouvelles prières fu- » rent ajoutées à la messe ; on institua la féte du Saint-Sacre- » ment où le culte put développer toutes ses pompes au grand » jour. »
Dans les lettres , le quatorzième siècle avait été marqué d'un grand progrès. Froissart , au lieu d'écrire comme Jean de Meung un roman allégorique , étudia l'histoire de son temps (1337-1 419), et nous laissa des chroniques où la grâce du style est encore relevée par la naïveté de l'expression . c Froissart . dit M. Michelet , c'est la France au quatorzième siècle , au fond
» toute prosaïque , mais chevaleresque et gracieuse d'allure. » Le galant chapelain nous conte son histoire aussi noncha- » lamment qu'il chantait sa messe : d'amis ou d'ennemis , » d'Anglais ou de Français, de bien ou de mal, il ne s'en sou- » cie guères. » En effet, Froissart va tour-à-tour en Angleterre, en Ecosse, en Italie, à la cour du comte de Foix, et nous devons le suivre dans ses divers voyages. Ce qu'il aime , le parti qu'il favorise , nul ne le sait , il écrit au jour le jour, insoucieux du vainqueur et du vaincu , maltraitant les Anglais , puis lorsqu'il a reçu l'or d'Edouard , changeant le passage incriminé , quelquefois le supprimant entièrement. De là les nombreuses versions que présentent ses chroniques , et peut être aussi la grande quantité d'éditions différentes qu'elles ont eues et qu'elles auront encore.
La fin du XIVe siècle et le XVe tout entier, que l'on pourrait appeler la période Franco-Bourguignonne, virent des fétes nombreuses, des somptueux tournois , des brillants faits u a rmes , des joûtes magnifiques. Cet état de choses devait avoir du reflet sur la littérature , qui , comme on le sait , est la véritable expression d'un siècle. En histoire , Juvénal des Ursins , Pierre de Fenin , le religieux anonyme de St-Denis , Monstrelet , Olivier de la Marche , Jacques Duclerc enregistraient avec soin les faits dont ils étaient les témoins; on sait la poésie de leurs récits , on connaît la naïveté de leurs chroniques que M. de Barantc a si bien rajeunies de nos jours. Ces auteurs cherchent cependant déjà à enrichir l'idiôme national par l'imitation des chefs-d'œuvre de l'éloquence latine ; on prévoit vaguement la renaissance , et leur style en maints endroits pourrait être entaché de pédantisme.
La poésie , qu'on nous pardonne cette métaphore, abandonne les langes de l'enfance et s'élève graduellement ; c'est déjà Alain Chartier qui dès sa jeunesse fut appelé l'excellent poète, le noble orateur , le rhétoricien parfait. On sait l'histoire du baiser que lui donna Marguerite d'Ecosse femme du dauphin de France , plus lard Louis XI. Notaire et secrétaire de la mai-
son du roi , toujours au milieu des cours , Chartier apprit le divin langage de la poésie , et s'il n'a pas la verve et l'énergie populaire de Villon , du moins ses vers sont d'une bonhomie indéfinissable , et , chose rare , se font encore lire après cinq siècles. Chartier mourut vers le milieu du XVe siècle.
Villon , sut le premier, dans ces siècles grossiers, Débrouiller l'art confus de nos vieux romanciers.
a dit Boileau , et long-temps on a répété ce jugement sans vouloir le vérifier. Enfin le siècle d'étude est venu , et Villon se trouve détrôné au profit de Charles d'Orléans. Boileau , dit M. Villemain , n'avait sans doute pas lu les chansons de Charles d'Orléans , car s'il les eût connues , il est fort probable qu'il eût réservé pour le captif d'Azincourt la louange qu'il accorde à Villon. Cependant disons que l'opinion de cet habile critique n'a pas encore entièrement triomphé , et qu'on trouve un grand nombre de défenseurs des deux vers de Boileau. Charles d'Orléans , disent-ils , ne manque pas de grâce , mais il se traîne encore sur les traces de nos vieux romanciers ; Charles d'Orléans , c'est le poète féodal , le poète de cour , des grandes maisons , des hautes baronies. Villon , au contraire , ne chante que des sujets connus , le Châtelet , le Cimetière , le Charnier des Innocents , etc. , c'est un simple enfant de la bourgeoisie , s'inspirant des choses qu'il a sous les yeux. Les bornes que nous nous sommes prescrites ne nous permettent pas d'étudier longtemps ces deux poètes ; constatons seulement leurs progrès , et arrivons à la plus grande figure littéraire du XVe siècle , nous voulons parler de Philippe de Commines.
Né en Flandre en 4445, élevé à la cour brillante de Philippcle-Bon duc de Bourgogne, attaché à Charlcs-le-Témémaire, de Commines, s'il ne fut pas le témoin de tous les événements qu'il décrit , a recueilli les jugements qu'en portaient ses contemporains : dégoûté du service du duc Charles , et en ayant été outragé par une insulte publique , il passa à la cour de Louis XI, et ne tarda pas à devenir son conseiller. C'est là surtout qu'il
se forma comme auteur ; il se plait si fort à l'habileté , dit M. Villemain , qu il excuse volontiers une mauvaise action bien faite : son style est généralement élevé , noble et de bon goût, comme le dit Montaigne , ses discours représentent partout avec autorité et gravité l'homme de bon lieu et élevé aux grandes affaires. La langue Française se forme , on n'y remarque plus à chaque ligne des mots étrangers et ce n'est plus le glossaire à la main qu'il faut lire les chroniques. On sent le siècle de renaissance , le moment d'étude , le retour vers les anciens auteurs et l'époque des règles tracées.