‹ Manuel de l'histoire de FranceChapitre 55 sur 68 · CHAPITRE XXXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXVII

DEPUIS

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Louis XII, n'ayant pas d'enfants mâles, avait pris un soin tout particulier de François duc d'Angoulême que sa proche parenté désignait comme son successeur ; il y avait loin cependant de lui , vêtu comme un bourgeois et que ses goûts et ses habitudes avaient fait surnommer le Père du peuple , à ce jeune homme de vingt et un ans , ardent et impétueux , qui porta sur le trône les vertus et les défauts d'un simple chevalier. Brave jusqu'à la témérité , joyeux compagnon , poète même au besoin , François I" vit son avènement salué avec enthousiasme par cette jeune noblesse qui ne rêvait que gloire et fêtes chevaleresques. Et parmi ces fêtes pouvait-il y en avoir qui égalassent ces guerres d'Italie , ces batailles qui en un seul jour décidaient du sort d'un royaume. Aussi , lors de son sacre , le jeune roi n'eut-il garde d'oublier les droits qu'il avait sur le

Milanais comme petit-fils de Valentine de Milan , et le héraut cria à haute voix : salut au roi de France et duc de Milan ; ce n'était , il est vrai , qu'un vain titre , puisque les Français n'avaient plus aucune place au-delà des Alpes , mais François avait le projet de le justifier bientôt. Son trésor était vide , et son armée en désordre malgré les préparatifs qu'avait faits le feu roi ; pour y obvier , les finances furent confiées à Duprat , les charges de judicature furent vendues , et par ce vil moyen, l'argent afflua bientôt. Dix mille Basques et vingt-deux mille Lansquenets remplacèrent les Suisses et formèrent une armée brillante et nombreuse. Pendant ce temps le roi resserrait d'anciens traités avec l'archiduc Charles (24 mars 4515) : il lui assurait l'Espagne à la condition qu'il abandonnerait la Navarre à Jean d'Albret, légitime possesseur de ce pays et qu'il rendrait hommage pour le comté d'Artois. Il renouvela ceux qui existaient avec le roi d'Angleterre , les Vénitiens , etc. ; Gènes même se donna aux Français , et Frégose promit d'échanger son titre de doge contre celui de gouverneur perpétuel au nom du roi de France. Quand les choses en furent là , François 1er abandonna le gouvernement du royaume à sa mère , et partit entouré de l'élite de sa noblesse.

Pendant ce temps l'Empereur, le roi d'Espagne , le pape et les Suisses avaient renoué leurs traités d'alliance et promis de maintenir le duché de Milan à Maximilien Sforce : vingt mille Suisses étaient échelonnés sur les Alpes pour en défendre le passage. Les Français insoucieux ne faisaient aucun doute de la victoire et ils ne savaient même point par où ils pourraient pénétrer en Italie. Enfin un vieux paysan Suisse s'offrit de leur servir de guide ; ce n'étaient , il est vrai , que des sentiers de chasseurs , mais Pierre Navarre promit de les rendre praticables , même à la grosse cavalerie. En effet l'armée traversa les Alpes , non sans de nombreuses fatigues , mais avec une prudence qui rendit ce passage à jamais célèbre. Les Suisses furent surpris, mais non point effrayés, et ils se préparèrent au combat ; François, écoutant alors la voix prudente de ses vieux

conseillers , leur offrit de traiter, aimant mieux se débarrasser d'eux par un sacrifice d'argent, que de risquer dans un combat le sort de sa conquête. L'accord fut signé : les Suisses devaient se retirer après avoir reçu une forte somme, mais, par une indigne trahison , ils formèrent le complot de battre les Français et de s'emparer de l'argent. François en fut averti , et lorsque, dans les plaines de Marignan , les Suisses fondirent sur lui, il était en armes et prêt à les recevoir. L'attaque fut violente : on combattit avec un acharnement jusqu'alors sans exemple ; la nuit même ne put suspendre les coups et chacun resta à son poste. Le roi prit quelques heures de repos sur l'affût d'un canon à vingt pas à peine d'un gros bataillon Suisse. Mais le matin au son de la trompette royale qui fut reconnue de tous les Français, ils reformèrent leurs bataillons et le combat recommença avec une nouvelle furie. Une démarche hardie perdit les Suisses : ils voulurent tourner les Français et se trouvèrent en face des troupes Vénitiennes qui arrivaient à marches forcées au secours de François Ier, selon le traité juré; la bataille est perdue pour les Français , disent quelques-uns; nous la rétablirons , répondit d' Alviano , et nous n'en aurons que plus de gloire. Enfin les Suisses furent forcés de reculer, mais ils le firent sans désordre et toujours en combattant ; on défendit de les poursuivre. Le maréchal de Trivulce , qui avait assisté à dix-sept batailles, prétendait que les autres n'étaient que jeux d'enfants , mais que celle-ci était un combat de géans. François avait noblement gagné ses éperons ; il voulut se faire armer chevalier sur le champ de bataille , et Bayard eut cet honneur. Ce brave capitaine le refusa long-temps ; forcé enfin d'accepter, il donna l'accolade au roi et s'écria : ma noble épée,vom serez moult bien comme relique gardée et sur toutes autres honorée; et m vous porterai jamais , si ce n'est contre Turcs, Sarrazins ou Maures; et puis fit deux sauts et après remit son épée dans le fourreau.

La victoire de Marignan (4 3 et 1 4 septembre \ M 5) eut d'immenses résultats , dont le moindre fut la conquête du Milanais

et la prise de la capitale de ce duché que Maximilien Sforce rendit après vingt jours de siège et en échange d'une pension. Les troupes Françaises , jointes aux Vénitiens , aidèrent ceux-ci à reprendre le territoire que Maximilien avait empiété sur la république ; le pape traita aussi et rechercha l'amitié de François Ier. Après avoir pourvu à l'organisation administrative de son duché , le roi songea à retourner en France où le rappelaient ses sujets. Avant de repasser les Alpes , il offrit son alliance aux Suisses , et leur accorda les mêmes conditions qu'avant leur trahison ; mais que lui importait l'argent , Duprat n'était-il point là pour subvenir à toutes ces dépenses. Huit cantons acceptèrent ces offres avantageuses , et on put espérer que bientôt ce pays redeviendrait l'ami et l'allié fidèle de la France.

Sur ces entrefaites, Ferdinand d'Espagne vint à mourir (janvier \ M 6) laissant ses vastes états à Charles d'Autriche ; celuici, prévoyant de graves difficultés, résolut de resserrer les traités qui l'unissaient à François , et dans la convention signée à Noyon (août 1 51 6) Charles s'engagea à restituer la Navarre à la maison d'Albret ; le roi pouvait de plus continuer de fournir du secours aux Vénitiens même contre l'empereur Maximilien ; à ces conditions François Ier promettait d'aider Charles, ou du moins de ne profiter d'aucun embarras qui pourrait lui subvenir. Pour gage de cette union, Charles devait épouser la princesse qui venait de naître , et François abandonnait , comme dot de sa fille , ses droits chimériques sur le royaume de Naples. Peu après l'Empereur lui-même , qui sans cesse manquait d'hommes et d'argent pour ses expéditions , accéda au traité de Noyon

Le roi s'était attaché les Florentins en faisant épouser à Laurent de Médicis une princesse Française , et le pape en remplaçant la pragmatique par le concordat. Par cet acte, publié le 1 8 août 1 54 6, le roi pouvait nommer aux évêchés et aux abbayes de son royaume , mais les annates et une partie des réserves appartenaient au pape. Une paix générale régnait donc

en Europe. François en profila pour gagner Wolsey , ministre tout puissant de Henri VIII roi d'Angleterre ; il racheta Tournai moyennant 400,000 écus ; on dit môme qu'il eût obtenu la reddition de Calais s'il eût poussé activement les négociations.

La mort de Maximilien vint rompre cette paix générale (1519) , et de nombreux concurrens se mirent sur les rangs pour obtenir la couronne impériale. Mais bientôt les ambitions durent se taire quand on sut qu'elle était disputée par l'archiduc Charles, déjà roi d'Espagne, et par François 1er. Longtemps le choix fut incertain ; on craignait dans le Français cette ambition mal déguisée , cette gloire du vainqueur de Marignan, et d'ailleurs la différence de caractères mettait une barrière entre les deux peuples ; cependant l'autre rival n'était guères plus aimé. Les suffrages des électeurs se partageaient également, et rien ne faisait présager la fin de cet interrègne. On apprit enfin que Charles avait fait avancer ses troupes , et l'assemblée d'une commune voix déclara Empereur Frédéric-le-Sage, électeur de Saxe. Mais ce puissant soigneur connaissait trop l'agitation des esprits , excités déjà par les prédications de Luther , pour accepter ce fardeau ; il déclina cet honneur et le nom de l archiduc Charles , pour qui le premier il donna son vote , sortit de l'urne. Pendant ces démêlés et tout le temps que le choix des électeurs était resté incertain , l'intelligence la plus parfaite avait paru régner entre les deux rivaux : nous courtisons la même maîtresse, écrivait François Ier a Charles-Quint , nom que nous donnerons désormais au nouvel Empereur. Mais lorsque celui-ci fut élu et couronné avec pompe à Aix-la-Chapelle le 21 octobre 4520,1e roi de France, soit mécontentement ou jalousie , soit qu'il voulut mettre obstacle à la grande puissance de son heureux rival , prit les armes et résolut de s'attacher le roi d'Angleterre dont la fastueuse devise , qui je défends est maître, n'était que trop justifiée par sa force. On convint d'une entrevue entre Guînes et Ardres, au lieu nommé depuis le Camp du drap d'or; mais François Ier, dont les idées chevaleresques s'étaient

réveillées à l'approche d'une grande solennité , ne songea qu'à écraser de son luxe le roi Anglais , et comme les seigneurs Français voulurent suivre cet exemple , plusieurs, dit Martin du Bellay , y portèrent leurs moulins, leurs forêts et leurs prés sur les épaules. Les deux rois se séparèrent enfin après s'être donné des marques d'une vive amitié , mais sans avoir rien conclu. Charles fut plus heureux ; Wolsey, fils d'un simple boucher , avait obtenu , comme nous l'avons dit plus haut, la confiance de Henri VIII ; Charles -Quint se l'attacha en lui abandonnant les revenus des deux plus riches évéchés de l'Espagne et en lui promettant la tiare après la mort de Léon XII. Par ce moyen il gagna facilement l'esprit du roi Anglais; arrivé à ce point, il le prit pour arbitre de ses différends avec la France et l'engagea à se déclarer contre qui ne le regarderait comme tel. Le pape était resté long- temps indécis ; il penchait même pour la France , mais il n'osa prendre ce parti craignant que l'Empereur ne se déclarât contre lui à la diète de Worms qui était alors assemblée, et il finit par accéder à cette ligue. Il ne restait donc aux Français d'autres alliés que les Vénitiens et les Suisses : c'était assez pour triompher, si des fautes impardonnables n'avaient fait manquer la plupart des entreprises.

Dès-lors la paix était rompue et I on n'attendait plus qu'un prétexte pour commencer la guerre : ce fut François qui le premier ordonna à ses troupes de pénétrer dans la Navarre et de reprendre ce pays que l'empereur retenait contrairement au traité de Noyon. Une intrigue de cour avait fait donner le soin de cette expédition à André de l'Esparre, parent de Henri II à qui revenait la Navarre. De l'Esparre s'empara d'abord de St.- Jean-Pied-de-Port et dePampelune; mais dans l'espoir de frapper un grand coup, il s'avança imprudemment en Espagne, fut battu près d'Esquiros (30 juin 4524) et fut même fait prisonnier. Cette défaite entraîna la soumission complète et définitive de la Navarre. De plus François Ier dans son imprévoyance n'avait fortifié aucune de ses frontières ; ses troupes

étaient en désordre, son trésor vide et il était menacé de voir envahir de toutes parts son royaume sans pouvoir le défendre. En effet les Impériaux se hâtèrent de pénétrer dans la Champagne , repoussèrent le duc d'Alençon et vinrent mettre le siège devant Mézières. Sans la héroïque défense de Bayard qui s'était jeté dans cette place , nul doute qu' elle ne fût tombée à leur pouvoir ; mais le chevalier sans peur et sans reproche s'illustra par des prodiges de valeur et déconcerta les ennemis par de nombreuses sorties.Le duc d'Alençon , après avoir ravitaillé Mézières, vint à la tête de forces supérieures et fit reculer les Impériaux (août \ 521 .) François Ier les atteignit entre Cambrai et Valenciennes ; il eût pu leur couper la retraite et même s'emparer de l'empereur, c'était l'avis du connétable de Bourbon et des généraux les plus expérimentés ; le roi préféra se laisser guider par Châtillon ; bien plus il blessa le connétable en donnant le commandement de l'avant- garde au duc d'Alençon, contrairement aux usages établis; enfin l'empereur s'échappa et le seul fruit de cet armement fut la prise d'Hesdin.

Mais le fort de la guerre était en Italie ; le gouvernement du Milanais avait été confié à Lautrec , frère de la comtesse de Châteaubriand , la belle maîtresse du roi ; cet officier n'était cependant pas un homme incapable d'occuper ce poste , mais on se plaignait généralement de sa dureté, et d'ailleurs la cour de France le laissait sans ressources. Pour entretenir ses troupes, il était obligé de permettre le pillage à ses soldats, et luimême était contraint d'accabler d'impôts ce pays déjà tant de fois maltraité. A l'instigation du pape , une ligue formidable se forma contre les Français ; les Florentins , les Espagnols y entrèrent ; leurs armées réunies pénétrèrent dans le Milanais , et vinrent mettre le siège devant Parme. Mais Lautrec accourut aussitôt au secours de cette ville et les repoussa. Il eût pu même les accabler sur les rives du Pô : il ne sut profiter de l'occasion et dès-lors la fortune ne cessa de le poursuivre. Retiré dans Milan, il y fut bientôt suivi par l'armée des confédérés, et comme

il était sans ressources , elle le força de se retirer sur le territoire Vénitien. Lorsqu'il avait appris la formation de la ligue , Lautrec était accouru à la cour de François I" et avait à grands cris réclamé un prompt secours; il n'en était même reparti qu'après avoir obtenu la promesse formelle du roi, mais le désordre était tel en France que les troupes envoyées en Italie n'arrivèrent pas à temps. La retraite de Lautrec mit tout le duché de Milan au pouvoir des confédérés, et Parme ainsi que Plaisance furent réunis au territoire de l'église ; le pape en conçut tant de joie qu'il expira peu de jours après (1 ct décembre 1 521 .)

Charles-Quint avait promis la tiare à l'ambitieux Wolsey ; mais, oublieux de ses promesses , il fit élire le cardinal Adrien d'Utrecht, son ancien précepteur (9 janvier 1522.) Comme ce prélat était fort âgé , le ministre Anglais ne se fâcha point de ce choix. Bien plus, voulant mériter par un service signalé d'ôtre appelé à lui succéder, il agit si bien sur l'esprit de son maître, qu'il l'amena à conclure le traité de Windsor par lequel Henri et Charles contractaient une alliance offensive et défensive contre la France. L'armée Anglaise passa ensuite la mer, et, après avoir opéré sa jonction avec les Impériaux , vint mettre le siège devant Hesdin. Cette place se défendit vaillamment , et les Anglais fatigués d'un siège de neuf mois quittèrent le continent. En Italie , Lautrec ayant reçu quelques renforts , auxquels s'adjoignirent bientôt dix mille Suisses , reprit courage , et après avoir opéré sa jonction avec l'armée Vénitienne, s'empara de Novarre. Il voulait s'approcher des frontières pour être plus à même de recevoir les secours qu'on pourrait lui envoyer, mais les confédérés , retranchés à La Bicoque dans une position presqu'inexpugnable, lui barrèrent le passage (29 avril 4529.) La prudence voulait qu'il attendit , cependant le découragement s'était mis dans son armée. Depuis dix-huit mois les gens d'armes n'avaient point reçu de solde ; les Suisses voulaient se retirer dans leurs montagnes , et ne cessaient de demander la bataille ou leur congé. Lautrec , forcé d'obéir à ses soldats , prit les dispositions les plus habiles et rangea son ar-

mée de manière à faire honneur au plus grand capitaine ; la témérité des Suisses vint le faire échouer. Un chemin, couvert et dominé par l'artillerie confédérée , conduisait à la position ennemie ; ils s'y engagèrent et pendant un jour entier soutinrent le choc et tentèrent l'escalade. Les Français aussi firent des prodiges de valeur ; ils furent inutiles et il fallut plier. Cependant malgré la perte qu'elle avait éprouvée , l'armée Française était encore redoutable; mais le lendemain les Suisses , honteux d'une défaite dont ils étaient la cause , regagnèrent leurs montagnes, et cette retraite réduisit les Français à l'inaction. Les Vénitiens se retirèrent aussi pour défendre le territoire delà République. Lautrec , réduit à cette extrémité , laissa à Lescun le commandement de la gendarmerie et revint en France, criant à la trahison et accusant à haute voix François Ier d'avoir manqué à sa parole. Il fut prouvé que la mère du roi avait gardé pour elle l'argent nécessaire à la solde des troupes ; on n'en fit pas moins le procès au surintendant des finances, Semblançay, et , malgré son innocence, il fut pendu comme concussionnaire.

Il ne restait aucune place aux Français de leurs conquêtes en Italie , Gênes même avait chassé les Frégoses et s'était donné à l'Autriche. Pour comble de malheur, la défection d'un des plus puissans et des plus braves chevaliers de la France , vint aggraver la détresse de ce royaume. Le connétable de Bourbon, à qui l'on devait en grande partie la victoire de Marignan , avait refusé la main de la reine-mère , Louise de Savoie , et dès-lors cette princesse avait conçu l'affreux projet de ruiner l'homme qui l'avait dédaignée. L'occasion ne tarda guères à se présenter : la duchesse de Bourbon étant venue à mourir , le connétable fit valoir les droits légitimes qu'il avait sur ce riche héritage , mais la reine-mère prétendit qu'une part lui en revenait et l'autre à la couronne. Par les artifices de Duprat , elle obtint d'abord un arrêt provisoire ; puis à force de machinations elle parvint à dépouiller le légitime héritier. Alors le connétable furieux ne recula point devant la trahison ; il

appela en France les armes des confédérés , réchauffa leur zèle et pressa leur arrivée. Par ce nouveau traité , le partage de la France fut arrêté ; Bourbon devait en avoir quelques lambeaux avec le titre de roi : aux autres confédérés les provinces le plus à leur convenance. Comme au temps de Louis XII la France seule devait lutter contre presque toute l'Europe (1523.)

C'était surtout en Italie que l'armée confédérée était redoutable, aussi la plus grande partie des forces Françaises furent dirigées de ce coté ; malheureusement on en confia le commandement à Bonnivet , général incapable , qui n'avait d'autre titre à cette faveur que d'être l'amant de la reine-mère et de l'avoir aidée à dépouiller le connétable de Bourbon. Après avoir obtenu quelques avantages insignifians , Bonnivet voulant , disait-il , éviter les fautes de ses devanciers , perdit par ses lenteurs un temps précieux : il vint enfin mettre le siège devant Milan tandis qu'il aurait pu emporter cette place d'assaut. Après quelques attaques infructueuses , voyant que la saison était déjà avancée , Bonnivet alla prendre ses quartiers d'hiver. Sur ces entrefaites on apprit la nouvelle de la mort du pape ; Wolsey espérait que cette fois Charles tiendrait sa promesse ; on ne proposa même point son élection , et dès-lors l'Empereur perdit un de ses plus fidèles alliés. Les suffrages du sacré collège s'étaient réunis sur Jules de Médicis , homme habile et qui avait eu toute la confiance de Léon X et d'Adrien. Suivant la même ligne de politique , il accéda à la ligue formée contre François I". Les troupes confédérées l'emportaient de beaucoup en nombre , et fatiguaient les Français par de continuelles et sanglantes escarmouches. Bonnivet était toujours à Biagrasso, attendant des secours de la France; voyant qu'il n'en recevait point , il songea enfin à la retraite. Blessé sur les bords de la Sésia , il fut contraint de remettre le commandement de l'armée à Bayard ; alors commença cette suite de petits combats , qui firent tant d'honneur à l'habileté du chevalier Sans peur et sans reproche. Malheureusement il y trouva la mort , mais du moins il périt glorieusement , les

armes à la main et faisant face à l'ennemi. La France perdait en lui un de ses braves et de ses plus vaillans capitaines , dont elle avait eu le tort de ne pas se servir assez. Après une courte campagne le Milanais retourna de nouveau aux confédérés, et Bonnivetfiit heureux de ramener en France les quelques débris de sa puissante armée.

La guerre s'était traînée avec lenteur sur les autres frontières; les Anglais avaient ruiné le pays sans pouvoir s'emparer d'une seule place ; les Espagnols avaient envahi le Roussillon , mais Lautrec défendait cette province , et la campagne se passa sans autre événement important que la prise de Fontarabie dont les Espagnols s'emparèrent par la lâcheté du gouverneur. Aussitôt qu'il apprit la retraite de Bonnivet , Charles donna ordre à ses généraux d'envahir la France par les Alpes, et Pescaire ainsi que Bourbon, car celui-ci, malgré son titre de vice-roi , n'avait guères fait que changer de chef , étaient venus mettre le siège devant Marseille , après s'être emparé de Toulon. Bourbon croyait n'avoir qu'à se montrer pour voir les portes s'ouvrir devant lui ; grand fut son étonnement lorsqu'il fut reçu à coups de canon ; c'est que la France était bien changée depuis Louis XI et ce qui eut paru alors tout naturel était maintenant regardé comme une indigne trahison. Après avoir consumé plusieurs mois en vains efforts contre cette place , les chefs des confédérés songèrent à la retraite ; mais ils ne purent l'exécuter sans que leur arrière-garde n'éprouvât quelqu'échec.

François Ier s'était mis à la tôte d'une nouvelle armée et avait appelé sa noblesse à la conquête du Milanais. Les commencements furent heureux ; les chefs ennemis , redoutant le combat pour leurs troupes fatiguées , se replièrent derrière l'Adda ; François entra dans Milan , mais au lieu de poursuivre l'armée confédérée , et de la détruire , comme le lui conseillaient ses vieux généraux, il préféra suivre l'avis de Bonnivet et mettre le siège devant Pavie. Cette place était forte , et venait de recevoir un renfort de six mille hommes. Avec cette imprévoyance qui lui avait fait commettre tant de fautes, le roi divisa

son armée et en détacha huit ou dix mille hommes pour conquérir le royaume de Naples.

Enfin arriva le renfort que Bourbon était allé chercher en Allemagne, et les troupes confédérées , après avoir opéré leur jonction, se trouvèrent plus nombreuses que celles de François I". L'avis des généraux expérimentés était de lever le siège de Pavie, de se retirer dans une forte position et d'attendre que cette troupe avide de pillage se fût dissipée d'elle-même. Bonnivet s'opposa à ce prudent conseil ; il déclara qu'un roi de France ne devait jamais fuir et on se prépara au combat. Les commencemens en furent heureux ; l'artillerie enlevait des rangs entiers d'Impériaux. François n'avait qu'à laisser faire pour obtenir la victoire ; toujours emporté par ses idées chevaleresques, il voulut contribuer lui-même au gain de la bataille et, se précipitant au milieu de la mêlée à la tête de sa noblesse, il neutralisa les effets de sa redoutable artillerie. Alors les rangs Allemands s'ouvrirent, et les Français furent exposés à un feu redoutable qu'ils ne purent soutenir. Les Suisses, frappés d'une terreur panique, avaient fui sans combattre, et mis le désordre dans les rangs de leurs alliés. Après avoir fait des prodiges de valeur , le roi fut entouré d'aventuriers Allemands , et s'il n'avait été reconnu par un gentilhomme qui avait accompagné le duc de Bourbon dans sa trahison, peut-être eut-il succombé sous leurs coups. Pressé de toutes parts , perdant son sang en abondance , il remit son épée au vice-roi qui était accouru aussitôt. La bataille n'avait duré qu'une heure, mais le massacre continua toute la journée, et huit mille Français restèrent sur la place (22 février \ 525.) Quant à François, le soir même il écrivait à sa mère : de toutes choses ne m'est demeurée que l'honneur et la vie qui est sauve. Et cependant tout n'était pas perdu ; les confédérés Italiens s'étaient sentis émus par une si grande infortune ; Henri VIII, dont le ministre n'avait pu pardonner à Charles sa perfidie, penchait pour la France ; les débris de l'armée, mise en déroute à Pavie, étaient encore redoutables , et un hardi coup de main pouvait délivrer le royal captif.

Dans la Médi terra née Doria , chef de la flotte de Gênes réunie aux vaisseaux Français, tenait la mer. Louise et le chancelier Duprat avaient pris d'une main ferme Je gouvernement de l'État , et en peu de temps des secours nombreux auraient pu passer les Alpes. François 1er , par son trop de précipitation , nuisit à sa cause ; il croyait, pour se trouver libre, n'avoir qu'à se jeter dans les bras de son bon cousin, ainsi qu'il appelait son rival; le sort le plus rigoureux qui l'attendait était, selon lui , quelques mois d'une captivité joyeuse et fêtée comme celle de Jean après la bataille de Poitiers ; il demanda donc et obtint sans peine d'être transféré à Madrid.

Charles avait défendu toute manifestation publique pour la victoire de Pavie , mais sa joie hypocrite n'en était que plus grande et il résolut d'arracher de la faiblesse et de l'ennui du prisonnier, le traité le plus avantageux possible. D'abord François 1er tint bon ; les rigueurs ne purent l'amener à signer aucune condition honteuse; cependant les mauvais traitemens ne lui étaient pas épargnés ; ce fut même au point qu'il en tomba malade. La mort faisait perdre à l'empereur les avantages qu'il espérait recueillir de cette captivité ; il alla visiter le roi dans sa prison et lui donna , dans cette entrevue , de nombreuses marques d'amitié. François eut dû prévoir l'acte honteux qu'on attendait de lui . et le prévenir par une abdication en faveur d'un de ses enfans : il en fut tenté un moment , mais il se prit à regretter la couronne , et après avoir secrètement protesté contre la violence qui lui était faite, il eut la faiblesse de signer le traité de Madrid. Il renonçait à tous les droits qu'il pouvait avoir sur le royaume de Naples et sur le Milanais, abandonnait la Bourgogne à titre d'hommage, déniait la suzeraineté de la Flandre et de l'Artois, et promettait de plus, de rendre à Bourbon toutes les terres dont il l'avait dépouillé; comme gage de sa parole , il abandonnait deux de ses fils pour étages. A ces dures conditions, il lui fut permis de revenir en France (14 avril 4526.)

François 1er usa des premiers moments de sa liberté pour

protester contre la violence dont il avait été la victime, et lorsque les ambassadeurs Espagnols vinrent réclamer l'exécution de ce honteux traité, il leur répondit qu'un roi de France n'avait pas le droit d'aliéner ses provinces ; en vain Lannoi , chef de l'ambassade, lui rappela sa parole ; pour toute réponse François assembla les États de Bourgogne et fit entendre aux Espagnols les doléances de ce pays. C'était du reste la seule exception qu'il demandait aux conditions jurées et il offrait deux millions d'écus d'or pour la rançon de ses fils. En même temps il signait et publiait une ligue offensive avec le pape , les Vénitiens, les Florentins, les Génois, les Milanais et le roi d'Angleterre lui-même : le but que se proposaient les confédérés était de chasser de l'Italie les troupes impériales et de rendre à ce pays son unité nationale. Mais le roi de France , sans cesse arrêté par de nouvelles fêtes , n'agit que mollement ; les Vénitiens , craignant de ruiner leur puissance , restèrent dans l'i^ naction, et cette ligue ne produisit pas les résultats qu'on devait en attendre. Dès le commencement de la campagne cependant, une armée Française, sous les ordres de Lautrec, avait pénétré dans le Milanais et en avait repoussé les impériaux. Mais le connétable de Bourbon, après avoir recruté un grand nombre d'aventuriers Allemands , revint sur ses pas et s'empara de Milan qu'il livra au pillage. Le duc lui-même fut fait prisonnier , et la prise de cette ville , si cruellement traitée , jeta l'effroi dans le cœur des Italiens. Cependant les troupes impériales commençaient à manquer de tout dans un pays si souvent ravagé, et Bourbon n'avait pas d'argent pour payer leur solde ; il prit alors une de ces décisions hardies que le succès justifie souvent. A marches forcées il s'avança vers Rome , voulant ainsi ruiner la ligue ; il tourna l'armée confédérée qui avait encore reçu de nouveaux secours et vint glacer d'effroi le pape. C'est devant les murs de cette ville que cet homme , à qui l'on ne peut refuser beaucoup de gloire et de bravoure , termina sa carrière; il fut frappé d'un éclat d'arquebuse et expira en donnant quelques ordres pour le succès de l'attaque.

En apprenant sa mort au milieu de la mêlée , car on l'avait tenue quelque temps secrète, les aventuriers Allemands jetèrent un long cri de rage, et la ville fut emportée d'assaut. Pendant deux mois, les vainqueurs la ravagèrent , rançonnèrent les cardinaux , pillèrent leurs palais et commirent mille excès. Quant au pape , il s'était réfugié dans le château St-Ange ; mais les Allemands l'y assiégèrent et refusèrent de l'en laisser sortir avant qu'il n'eût signé un traité honteux et contraire aux intérêts de l'église.

Ces tristes nouvelles produisirent une vive agitation en Europe ; les villes Italiennes soumises au St^Siège, tout en se délivrant de son joug , plaignaient le pape et promettaient d'armer en sa faveur. François Ier envoya de nouvelles troupes sous les ordres de Lautrec ; Charles-Quint n'osa se réjouir de sa victoire , et avec une lâche hypocrisie , ordonna des prières publiques sans toutefois rien rabattre des dures conditions que ses généraux avaient dictées au pape. 250,000 ducats furent le prix de sa rançon et encore ne dut-il sa liberté qu'à l'approche des troupes Françaises. Lautrec en effet arriva sous les murs de Rome peu de jours après le départ des Allemands, et n'y voyant plus d'ennemis à combattre , il songea à chasser du royaume de Naples les garnisons que l'Empereur avait laissées dans les places les plus fortes de ce pays. Le succès couronna d'abord son entreprise : les villes ouvraient leurs portes et les habitans venaient au-devant des Français qu'ils appelaient les libérateurs du pays. Naples seul résista ; aussitôt Lautrec l'assiégea par terre , en même temps que Doria avec ses vaisseaux arrêtait les communications maritimes. Déjà la famine se faisait sentir dans cette grande ville , déjà le désespoir y semait la division surtout après qu'on y eut appris la défaite d'une flotte Espagnole ; en un mot tout faisait présager un prompt succès. Mais depuis long-temps Doria était ennuyé d'être en butte à des intrigues de cour ; les secours n'arrivaient pas ; il en profita pour trahir la cause Française et se jeter dans les bras de l'Espagne (1528.) Cette défection inattendue força Lautrec de lever le siège. Bientôt les maladies décimèrent

son armée , et lui-môme mourut sans en avoir pu ramener en France les tristes débris. Un nouvel essai tenté l'année suivante ne produisit pas de meilleurs résultats : les Français furent battus à Landriano par des forces supérieures , et pour la dernière fois le royaume de Naples fut perdu pour la France.

D'ailleurs l'Europe était épuisée : l'Italie se voyait enlever sa nationalité sans pouvoir se défendre ; la France ne pouvait suffire aux nombreuses levées d'hommes et aux prodigalités sans cesse renaissantes de son roi ; l'Espagne elle-même était fatiguée de fournir son argent pour des guerres qui ne lui rapportaient rien , et l'Allemagne était trop agitée de ses dissensions religieuses pour penser aux affaires extérieures. Pendant ce temps deux femmes, réunies à Cambrai , s'enfermaient chaque jour pendant de longues heures et travaillaient à ci- ^menter une paix solide entre les deux royaumes ; c'étaient Marguerite, gouvernante des Pays-Bas, tante de Charles-Quint, et la régente de France, Louise de Savoie. On accepta les conditions qu'elles proposèrent et qui n'étaient autres que quelques adoucissemens au traité de Madrid. François devait payer, pour la rançon de ses fils et la conservation de la Bourgogne , deux millions d'écus d'or. Le Charolais fut donné à Marguerite des mains de laquelle il devait passer sous la domination de Charles-Quint, à la condition qu'à la mort de ce prince il y aurait retour à la France. François Ier renonçait au duché de Milan , au comté d'Asti, au royaume de Naples, en un mot à toutes ses possessions ultramontaincs (5 août 1529.) Peu après, le pape obtint aussi des conditions avantageuses à Bologne (5 janvier 4530) et conclut la paix avec l'empereur. Et tandis que François cherchait à oublier sa honte au milieu des tournois et des fêtes , son heureux rival parcourait l'Italie et y affermissait son pouvoir. L'événement le plus important de cette campagne avait été le défi mutuel et ridicule des deux rois ; les conditions du combat furent débattues , le lieu même arrêté , mais lorsque les hérauts d'armes appelèrent Charles d'Autriche et François de France , personne ne répondit : les deux rois avaient fait défaut.

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