‹ Manuel de l'histoire de FranceChapitre 56 sur 68 · CHAPITRE XXXVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXVIII

IfrKIM I» LM TRAITÉ DE CAMBRAI

JUSQU'A LA MOBT DE FBANÇOIS 1".

Pondant sept ans les hostilités furent cessées ; l'empereur n'avait d'autres soucis que de pacifier l'Allemagne soulevée à la voix puissante de Luther ; ce n'était pas seulement en effet un changement de religion qu'il craignait , mais il avait pensé que ce revirement religieux pourrait porter atteinte à son autorité ; il avait vu avec regret les électeurs les plus puissants 7 et à leur tête celui à qui il devait l'empire , saluer de leurs acclamations les paroles de liberté que Luther avait fait retentir à leurs oreilles. La ligue de Smalkade avait prouvé la puissance des protestants d'Augsbourg et de Nuremberg, et Charles tenait trop à concentrer toutes ses forces sur ce point pour se jeter dans une guerre étrangère.

François Ier voyait avec peine l'épuisement de la France ; l'administration de son royaume réclamait ses soins et d'ail-

leurs n'avait-il pas de brillants pas d'armes pour lui faire oublier l'Italie. Les lettres aussi eurent de nombreux encouragemens ; les savans étrangers reçurent à la cour de France l'accueil le plus empressé , et les Grecs, échappés à la prise de Constantinople, vinrent apporter dans ce pays le fruit de leurs veilles et de leur érudition. François Ier lui-même, poète couronné, nous a laissé des chants pleins de grâce et de légèreté ; il voyait avec plaisir autour de lui de doctes courtisans et recherchait leurs savans entretiens. Cette trêve contribua beaucoup à fortifier le pouvoir royal ; la mort de Louise de Savoie, princesse d'une extrême avarice, rendit au trésor les exactions énormes dont elle s'était rendue coupable ; \ ,500,000 écusd'or, provenant de cet héritage , permirent au roi de tenter d'utiles réformes ; la Bretagne qui, au terme du contrat de mariage de François Ier, devait former un nouvel état toutr-à-fait indépendant, fut enfin et pour toujours réunie à la couronne. On obtint que les habitans choisiraient pour leur duc l'alné des fils du roi au lieu du second qui devait avoir dans son lot cette riche province. Depuis près d'un siècle les troupes royales avaient pris de la force. Charles VII , par l'institution des francs archers, avait délivré la royauté de l'arrogance des nobles ; Louis XI s'était plu à s'entourer de fidèles Écossais qui lui étaient dévoués; ses successeurs avaient appelé à leurs secours les Suisses indomptables , mais ce peuple inconstant les avait quelquefois entraînés dans des défaites terribles pour le royaume. François I" ne leur avait jamais pardonné leur trahison dans les plaines de Marignan, ni leur lâcheté à Pavie ; il songea à tirer de la France même ces troupes que l'on ne soudoyait qu'à prix d'or et l'on forma , à l'imitation des Romains, des légions d'infanterie qui devaient porter l'effroi dans les batailles. Chaque légion était forte de six mille hommes divisés en six bandes ; les armes étaient la pique , la hallebarde et l'arquebuse. Ces corps devaient être au nombre de sept. On pouvait par ce moyen espérer pour la France une infanterie nationale et permanente ; mais on craignit que les seigneurs n'en

lissent usage contre la royauté, et l'on en revint aux bandes ou compagnies séparées de deux à trois cents hommes. Ce ne devait être qu'un demi-siècle plus tard (1558) que devait avoir lieu la création des régiments.

A cette époque Henri VIII déshonorait le trône d'Angleterre par ses monstreux excès ; dans l'espoir de faire casser son mariage avec Catherine d'Aragon, il resserra les traités qui l'unissaient à François Ier. Alors le pape s'émut ; il craignait de compter parmi ses ennemis un roi aussi puissant , et les galères Françaises l'amenèrent à Marseille. A l'arrivée du Saint-Pontife , François courut fléchir le genou devant lui ; puis , après des fêtes brillantes , tous deux se promirent fidèle amitié , et cette alliance se cimenta par le mariage de Catherine de Médicis , nièce du pape, avec le second fils de François Ier. D'un autre côté ce roi voyait l'Empereur son rival près de succomber sous les nombreux ennemis qu'il lui avait suscités. Des traités signés avec les protestants , traités que n'avaient pu annuler quelques supplices dirigés contre les Luthériens Français , une alliance avec les Turcs , tels étaient les fruits de la trêve ; un moment même François avait espéré s'attacher le duc de Milan. Une armée était prête à porter la guerre en Italie , lorsque les ambassadeurs Espagnols vinrent , au nom de leur maître, demander qu'on prolongeât la suspension d'armes jusqu'à la défaite des infidèles. Sous les ordres en effet d'un habile pirate , Barberousse , ils croisaient dans la Méditerranée et portaient le ravage et la désolation sur la côte des royaumes chrétiens. François Ier n'osa refuser : il craignait de voir se tourner contre lui l'Europe entière, mais il ne voulut prêter à l'Empereur d'autre appui que ses prières , et des processions furent ordonnées par toute la France. François Ier avait résolu d'employer cette nouvelle trêve à détacher de Charles-Quint le duc de Milan , et d'ouvrir ainsi l'Italie. Il espérait que l'Empereur s'était engagé dans une longue guerre, et ne cachait même pas ses vues ambitieuses. Il fut trompé dans son attente, car vainqueur des infidèles, Charles somma Sforce de rompre avec la

France et ce faible duc, n'osant résister à l'Empereur, ordonna en tremblant la mort de Merveille, l'agent de François Ier (1 534.) Justement irrité , ce roi donna ordre à ses troupes d'envahir le Milanais et d'obtenir une éclatante réparation : Sforce , n'ayant nul moyen d'échapper à un ennemi aussi redoutable, mourut de frayeur. Par le traité de Cambrai , François 1er s'était engagé à laisser le duc de Milan et sa race jouir tranquillement de ce pays , mais cette mort le délivrait de sa promesse. Au lieu de faire valoir ses droits l'épée à la main , le roi de France se fia à la bonne foi de l'Empereur , et poussa son aveugle confiance jusqu'à retirer ses troupes. Les circonstances étaient d'autant plus malheureuses que Charles venait de rassembler une armée , et tandis qu'il amusait le roi par la vaine promesse de donner le Milanais à son second fils , il envahissait ce pays.

Depuis quelques années les batailles rangées avaient été trop fatales à la France pour que le roi voulût en un seul jour risquer la conquête de son pays , et il donna l'ordre à son général de ne point tenir la campagne. Charles-Quint furieux s'écria qu'il ne serait content que lorsqu'il aurait vu le roi de France le plus pauvre gentilhomme de son pays , et pour mettre ce projet à exécution il franchit les Alpes, et se précipita sur la Provence. Il voulut d'abord so faire couronner à Arles. Ce projet était d'autant moins téméraire , qu'on n'avait trouvé à lui opposer que Anne de Montmorency ; encore ce chef n'avait-il d'autres ressources que sa bravoure et son esprit inventif. Par son ordre le pays fut complètement dévasté , les flammes consommèrent tout , et cette riche province ne fut bientôt plus qu'un vaste désert ; cette mesure ruina la Provence , mais sauva le royaume. Charles se vit contraint de reculer : peu après il ramenait en Italie les tristes débris de sa nombreuse armée, défaite sans avoir combattue ; il courut en toute hâte cacher sa honte en Espagne. Ce plan de campagne valut à Anne de Montmorency le surnom de Fabius Français et l'épée de connétable.

Cette nouvelle put seule adoucir la douleur du roi que la mort de son fils aîné avait plongé dans un sombre chagrin

(4536.) Le bruit courait publiquement que l'Empereur, voulant se débarrasser d'un prince redoutable, l'avait fait empoisonner. En vain Charles-Quint protesta contre cette indignité, en vain il dit qu'il n'était pas coupable et qu'il n'avait nul intérêt à commettre ce crime , le soupçon resta long-temps ; il n'osa se porter sur Catherine de Médicis dont le caractère altier était encore peu connu et qui peut-être n'eût pu se disculper. C'est sur ces entrefaites (19 juin 1536) que François Ier rendit l'édit connu sous le nom de Crémieu par lequel il déterminait la juridiction des baillis , sénéchaux et sièges présidiaux avec les prévêts , châtelains et autres juges ordinaires inférieurs , ainsi que les matières que chacun d'eux devait connaître.

La guerre continua avec violence : l'empereur avait fait envahir le nord de la France ; aussitôt le parlement fut assemblé , Charles y fut accusé d'avoir violé le traité de Cambrai et sommé de venir se justifier à Paris sous peine d'être dépouillé de l'Artois. Ce n'était là sans doute qu'une vaine formule qui n'en imposait à personne ; François voulut la mettre à exécution, et, à la tête de ses troupes, il s'avança dans le Nord et y obtint quelques succès ; forcé de quitter son armée, il perdit un à un ses avantages, et cette campagne ne produisit aucun résultat. Cependant le pape Paul III, qui dès l'abord s'était déclaré neutre , offrit sa médiation aux deux rivaux ; il leur proposa Nice pour entrevue et promit de s'y rendre malgré sa vieillesse. Les deux rois épuisés par leurs derniers efforts consentirent sans peine ; mais malgré leur désir de conclure la paix , ils se défiaient tellement l'un de l'autre , qu'ils ne pouvaient se persuader que leur adversaire livrerait le prix de la concession. Tout ce qu'on put gagner d'eux fut une trêve de dix ans et la promesse d'envoyer à Rome leurs députés (18 juin 1 538.) Chacun des deux rivaux devait garder ses possessions et abandonner ses alliés ; ils eurent peu après une entrevue à Aiguës Mortes , où ils se donnèrent les marques de la plus vive amitié et ils parurent avoir oublié leurs longues inimitiés. C'est là que François Ier, fidèle à sa promesse , livra à son rival les noms des protestants qui avaient recherché son alliance.

Cette fidélité chevaleresque empêcha le roi de profiter d'avantages plus grands encore; les Flamands, redoutant la colère de l'Empereur, n'avaient osé remuer jusque là mais lorsqu'ils le virent en guerre avec les Turcs, séparé d'eux par les protestants d'Allemagne , ils songèrent à faire valoir, les armes à la main , leurs anciens privilèges. Gand donna l'exemple , et pour se mettre autant que possible à l'abri de la vengeance impériale , elle envoya solliciter des secours à la cour de France. Le roi non seulement les refusa, mais il, poussa son aveugle confiance jusqu'à livrer à l'empereur le secret de cette conspiration et lui offrir de traverser ses états pour punir plus tôt les révoltés. Charles n'eut garde de refuser ; l'insurrection pouvait grossir chaque jour , la route par terre lui était fermée , la mer était peu sûre. A la frontière il trouva le connétable avec les deux fils du roi comme otages de sa personne, mais il ne voulut pas les accepter ; il avait , disait-il , pleine confiance en la loyauté de son bon parent. Des ordres avaient été donnés pour que partout l'empereur fût reçu d'une manière éclatante, et les habitans, curieux de contempler les traits de cet homme dont les vastes états entouraient presque la France, déployèrent un luxe encore plus grand qu'on aurait pu l'attendre. Charles croyait la France épuisée ; ce fut donc avec jalousie qu'il vit cette population si riche se presser sur ses pas. D'ailleurs il commençait à craindre que le roi ne prît une revanche du traité de Madrid : il savait qu'à la cour on avait parlé de son arrestation, que Triboulet , le fou de François, avait écrit sur sa liste que Charles-Quint était plus fou que lui, et que le roi ayant répondu qu'il laisserait passer l'empereur , Triboulet avait substitué à Charles le nom de François \ cr ; que la duchesse d'Étampes , maîtresse du roi, alors toute puissante lui était contraire, et chaque fête qu'on lui offrait aggravait sa position en retardant sa marche. Lui-même ne cachait point ses craintes , et un jour le duc d'Orléans l'avait en riant enlacé dans ses bras et menacé de le faire prisonnier , on le vit pâlir et dès-lors il n'eut d'autre désir que de franchir au plus vite la frontière. Il ne négli-

gea cependant aucune mesure de sûreté : de riches cadeaux lui attirèrent l'amitié de la favorite du roi ; il y ajouta la promesse formelle , quoique verbale , de donner le Milanais au duc d'Orléans avec la main de sa nièce.

Mais à peine entré dans les Pays-Bas et vainqueur des Gantois que du reste il traita avec une rigoureuse sévérité, Charles parut avoir oublié ses sermens et, pour ne laisser aucun doute à cet égard, il donna l'investiture du Milanais à son fils don Philippe. Il voulut ensuite gagner du Jtemps, et pendant qu'il amusait le roi avec de nouveaux projets de mariage , il cherchait à soulever l'Europe entière contre la France. Les protestants ne se firent point prier : ils n'avaient pu pardonner à François la trahison dont il s'était rendu coupable à leur égard, et lorsque Charles-Quint , dans la diète de Ratisbonne, eut permis le libre usage de la religion réformée, ils lui votèrent avec acclamations une nouvelle lev ée et des subsides pour l'entretien de ses troupes. De plus Henri VIII se laissa séduire par l'empereur : on lui peignit François Ier comme son ennemi le plus violent , et on lui rappela les traités signés entre l'Écosse et la France. Ces deux princes devaient envahir la France et la démembrer. Quand les choses en furent arrivées là, Charles fit arrêter, malgré le droit des gens , Rinçon et Frégose ambassadeurs Français et donna l'ordre de les mettre à mort. C'était une déclaration formelle de guerre.

Il ne restait pour alliés à François Ie' que le sultan et les rois de Suède et de Danemarck , mais ceux-ci étaient trop éloignés du théâtre de la guerre pour lui être de quelqu'utilité. Il n'en était pas de môme de Soliman. Tandis en effet que les troupes Turques envahissaient la Hongrie, ses vaisseaux , commandés par le redoutable Barberousse , tenaient la mer et ruinaient par des descentes continuelles les états de l'Empereur. Dans ces circonstances difficiles , François Ier eut recours à Soliman, et une alliance offensive et défensive unit les Français et les Turcs. C'était le moment où l'Empereur revenait de l'Afrique après y avoir laissé ses meilleurs soldats. Aussitôt

trois armées Françaises envahirent ses États : la première , commandée par le duc d'Orléans , s'avança dans le Luxembourg , et quelques succès couronnèrent ses débuts. Mais sur la simple nouvelle qu'une grande bataille devait avoir lieu dans le Roussillon , le duc d'Orléans , désireux de s'y signaler, li cencia son armée et courut rejoindre le dauphin son frère qui faisait alors le siège de Perpignan (4542). Cette place était bien défendue; Charles-Quint en avait augmenté les fortifications six ans plus tôt , les soldats de la garnison , braves et résolus, avaient juré de s'ensevelir sous les décombres plutôt que de se rendre ; la défense fut si vive qu'un témoin oculaire compare cette ville à un porc-épic qui ne se laisse approcher d'aucun côté. Cependant c'était là qu'était l'élite des troupes Françaises , et François Ier, éloigné à peine de douze lieues , n'attendait que la prise de Perpignan pour envahir l'Espagne. Malgré des prodiges de valeur, il fallut reculer et les Français saisirent avec empressement la révolte de la Rochelle pour sauver la honte de leur retraite. Le roi , après avoir opéré sa jonction avec le dauphin , alla assiéger cette ville avec toutes ses forces et l'obligea d'ouvrir ses portes. Charles-Quint, dans la révolte des Gantois , avait usé d'une cruelle sévérité ; on craignait que François Ier n'imitât cette rigueur; il n'en fut rien. La Rochelle fut traité avec une douceur qui fit bénir dans toute la France la clémence du roi et lui attira de nouveaux alliés. Cependant les troupes impériales avaient repris presque toutes les places dont s'étaient emparé les Français. La campagne de 1542 n'eut donc d'autres résultats que d'affaiblir les deux rivaux.

L'hiver se passa en pourparlers avec Henri VIII ; la mort de Jacques V laissait l'Ecosse à la jeune et infortunée Marie Stuart et le roi d'Angleterre convoitait pour son fils cet héritage ainsi que la main de cette princesse. Déjà môme il avait employé l'intimidation et la trahison. Mais François Ie1 voyait avec peine lui échapper un pays où il avait toujours trouvé de si fidèles alliés , et des secours , envoyés à propos , permirent à Marie

Stuarl de repousser une alliance aussi contraire à ses intérêts qu'à ceux de la France. Henri VIII furieux resserra les traités qui l'unissaient à l'Empereur , et tous deux jurèrent de se partager la France. Ce n'était pas chose facile de mettre ce démembrement à exécution et , dès la première ville qu'il assiégea (Landrecies) , l'Empereur put s'en convaincre. La place était nouvellement fortifiée ; elle avait pour gouverneur La Lande , officier d'une valeur distinguée , et sa garnison était brave et fidèle. Le roi accourut aussi au secours de cette ville : on crut un moment qu'une grande bataille aurait lieu sous les murs de Landrecies , mais nul n'osa la hasarder ; après quelques petites escarmouches, les Français jetèrent du secours dans la place , et les deux rivaux allèrent prendre leurs quartiers d'hivers. Charles-Quint , malgré les cinquante mille hommes dont se composait son armée, malgré cinquante pièces de canon, avait perdu six mois devant cette place. En Italie la guerre avait été poussée avec mollesse et la prise de Nice , sur les impériaux, fut le seul événement important de la campagne; encore le château ne put-il être forcé.

Il n'en fut pas de même l'année suivante (1 544) ; d'Enghien avait reçu le commandement de l'armée Française en Italie , avec l'ordre exprès de ne hasarder aucune bataille. Mais la noblesse ardente et guerrière demandait à grands cris le combat; Montluc fut envoyé solliciter cette permission et dans l'assemblée des vieux généraux il parla avec tant de feu et d'ardeur qu'il l'obtint. A cette nouvelle les jeunes chevaliers quittèrent la cour et vinrent en toute hâte rejoindre l'armée d'Italie ; d'Enghien n'avait pas d'argent pour soudoyer ses troupes, c'est à eux qu'il s'adressa et bientôt sa caisse regorgea d'or. Enfin on rencontra les impériaux près de Cérisoles ; l'ardeur Française, ne voulut souffrir aucun retard et, quoique le jour fût déjà avancé , le combat commença aussitôt. La témérité des jeunes chevaliers les entraîna au milieu des rangs ennemis; deux fois la redoutable infanterie Espagnole n'avait pu soutenir leur choc, deux fois elle s'était reformée et les avait enveloppés ; mais

enfin les Français se serrèrent l'un contre l'autre , et par une attaque impétueuse décidèrent delà victoire : douze mille impériaux restèrent sur le champ de bataille (14 avril 1544). D'Enghien se disposait à profiter de cet avantage : le Milanais était ouvert et deux mois à peine auraient suffi à sa conquête. Mais au nord une formidable armée confédérée s'avançait et François, craignant qu'elle ne pénétrât dans ses états , ordonna au vainqueur de lui renvoyer l'élite de ses troupes. Ainsi réduit, d'Enghien n'en tint pas moins la campagne, jusqu'à ce qu'une trêve de trois mois, consentie par l'empereur et le roi de France, eut porté la guerre exclusivement dans le Nord.

Charles avait résolu d'attaquer la France par les frontières des Pays-Bas et de s'éloigner ainsi des Turcs dont elle tirait tant d'avantages. Craignant une diversion du roi de Danemarck , il traita avec lui , l'arracha à l'alliance Française et se l'attacha par des concessions. Ensuite il conduisit son armée sur les bords de la Marne ; et tandis qu'Henri VIII perdait au siège de Boulogne un temps précieux, il s'emparait de Ligny et de Commercy et, évitant les places fortes, venait établir son camp à deux lieues de la capitale. Le même moyen qui l'avait fait échouer quelques années auparavant dans sa tentative sur la Provence lui fut encore contraire. Les Français ravagèrent leur pays, livrèrent au feu des villages, des villes même, et entourèrent l'armée impériale d'un vaste désert. Les paysans se réunirent en troupes , et malheur à qui s'éloignait de son rang , car il était impitoyablement mis à mort. Déjà Charles voyait ses troupes accablées de fatigues , décimées par la maladie et il eut pu être facilement écrasé. C'était ce que voulait le dauphin et il avait pour lui toute la noblesse de France. Mais la cour était alors divisée par des intrigues de femme , dont on ne pouvait prévoir la fin ; la belle Diane de Poitiers, maîtresse du dauphin, essayait en vain de lutter contre la duchesse d'Étampes que l'amour du roi avait fait souveraine. Cette fois encore celle-ci eut assez de crédit pour faire accepter les conditions proposées par Charles , et on signa le traité de Crépy en

Laonnais (18 septembre 1544.)

En vain le dauphin Henri , poussé par Diane de Poitiers , protesta et en appela à son épée ; il fut forcé de se soumettre et d'attendre que la mort de son père lui laissât le trône. L'empereur avait d'abord demandé l'exécution du traité de Cambrai , puis il s'était quelque peu relâché de ses prétentions ; il n'en obtint pas moins l'abandon du royaume de Naples , la souveraineté de la Flandre et de l'Artois, la promesse d'un secours contre les Turcs et, à la condition qu'il rendrait les villes de Champagne dont il s'était emparé , il lui rat permis de se retirer sans être inquiété. Le duché de Milan devenait la dot de sa nièce, fiancée dès-lors au duc d'Orléans ; le roi n'avait retiré d'autre avantage que la renonciation de Charles- Quint à la Bourgogne. Les Anglais s'étaient emparés de Boulogne ; les hostilités continuèrent donc encore quelque temps mais faiblement. Enfin Henri Vlll repassa la mer, promettant do rendre ses conquêtes moyennant une forte somme d'argent (800,000 écus) et une pension annuelle. (Traité d'Ardres, juin 1546.)

Quelques mois avant la conclusion de ce dernier traité , la mort du duc d'Orléans, enlevé avant qu'il eût consommé son mariage avec la nièce de l'empereur , rendit au roi tous ses droits sur le Milanais. Charles-Quint refusa de les reconnaître, et des deux côtés on se disposa à la guerre. Mais François Ie' était occupé dans l'intérieur de son royaume ; la réforme de Luther y avait pénétré et le roi, quoiqu'il protégeât les protestants Allemands , qu'il les soutint même dans leur rébellion , n'avait pas jusqu'alors accordé le libre exercice de cette rcligion.

Plusieurs fois même l'échafaud s'était dressé , et les inquisiteurs avaient été chargés de maintenir le catholicisme. La sévérité de ces cbâtimens avait d'abord éloigné les protestais d'Allemagne; aussi voit-on le roi employer tour -à-tour la douceur ou une rigidité cruelle, selon que la réforme compte plus ou moins de partisans. On ne peut en effet expliquer com-

ment ce prince , naturellement bon et humain , se portât à une telle rigueur, si ce n'est en considérant qu'il craignait peutêtre de voir menacer son autorité. Les échafauds, dressés dans plusieurs provinces, n'empêchaient point les prédicateurs réformés d'y prêcher leurs doctrines, et, à la fin de ce règne, le nombre de leurs prosélytes était si grand que François Ie ' (1552) se crut obligé de rendre un nouvel éditpar lequel tous les parlemens du royaume devaient veiller au maintien de la foi catholique, et punir d'une manière prompte et exemplaire quiconque enfreindrait cette défense. Les Vaudois étaient nombreux en Provence à cette époque et y exerçaient avec calme les rites de leur religion. Excité par le cardinal de Tournon, légat du pape, le parlement d'Aix prononça contre eux une condamnation cruelle; femmes , vieillards, enfans, personne ne fut épargné, en vain ils tendaient leurs mains désarmées , une mort cruelle était la punition qu'on leur infligeait. Et ces désordres s'étendirent dans vingt -deux villages, bourgs et même villes de telle sorte que , dans l'une des provinces les plus riches de la France , on vit long-temps un désert , terrible protestation contre les auteurs de ces rigueurs.

Nul doute cependant que le roi n'eût modifié cet édit , s'il en avait eu le temps ; il mourut jeune encore ( 31 mars 4 547) victime de ces excès amoureux qui tant de fois avaient mis la France à deux doigts de sa perte. On ne peut cependant lui refuser la gloire d'avoir restauré les lettres oubliées , et lutté seul contre toute l'Europe. D'ailleurs les victoires de Marignan et de Gérignoles jettent sur ce règne un parfum chevaleresque qui fait facilement oublier la défaite de Pavie.

« A la multiplicité des évènemens , » dit H. Martin , dans un rapide résumé de la vie de François Ier, « au vaste mouve- » ment des idées et des faits on eut pu croire que ce règne » avait rempli tout un siècle. Aucun roi de France, antérieur » à Louis XIV, n'a conservé autant de prestige dans le souvenir » des peuples que le brillant monarque de la renaissance. Les » historiens des nations que François Ier avait combattues , les

» protestants qu'il avait si durement persécutés, ont confirmé » en partie les louanges des lettrés, des artistes et des histo- » riens de cour. Les effroyables calamités qui remplirent la » seconde moitié du seizième siècle ont servi la mémoire de » François I€I en habituant les hommes des générations sui- » vantes à tourner les yeux avec regret vers le temps de ce » monarque, comme vers un âge de bonheur et de gloire. »

Une seule phrase d'Anquetil résume la vie privée de ce roi : ce prince, dit cet historien, était indiscret jusques à l'imprudence, léger, imprévoyant. Il fit des femmes de sa cour des objets de scandale, et le faste de cette cour lui coûtait autant que lu guerre.

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