‹ Manuel de l'histoire de FranceChapitre 57 sur 68 · JUSQU'AU BÉGNE DE CHARLES IX · texte numérisé non relu

JUSQU'AU BÉGNE DE CHARLES IX

Il eut été glorieux pour le nouveau roi d'oublier les dissensions qui avaient agité les dernières années du règne de son père , lors de la rivalité jalouse de la maîtresse de François Ieet de Diane de Poitiers Pâmante du jeune Henri. Il n'en fut rien; et il sacrifia quiconque avait eu les bonnes grâces de la duchesse d'Étampes; une des victimes de cette favorite, le connétable de Montmorency , revint triomphant et fut rétabli au pouvoir. Diane , belle encore malgré ses 48 ans , se fit donner à vie le duché de Valentinois (4548) et fut comblé chaque jour de nouvelles faveurs: Bien plus elle bouleversa le conseil, le ministère et le parlement , ôta à Pierre Lizet sa charge de premier président , chassa de la cour le chancelier Olivier, et s'appuya sur les Guises et d'Albon de St-André ; en un mot elle fit tant de promesses, pour se créer des partisans, que Henri ne savait où puiser pour y satisfaire.

Pendant que ces choses se passaient à l'intérieur , des intérêts graves se discutaient en Écosse ; la mort du dernier roi avait laissé , comme nous l'avons dit plus haut , héritière de ce pays Marie Stuart encore plus célèbre par ses malheurs que par sa beauté ; les ministres d'Edouard VI auraient voulu réunir à l'Angleterre ce pays depuis si long-temps le fidèle allié de France, et n'en faire qu'un seul royaume. Mais les habitans repoussaient de leurs vœux cette union , et leurs députés vinrent attirer de ce côté les regards de Henri. Par une adroite politique , ce roi appela à sa cour la jeune reine d'Écosse , la fit élever avec soin et la fiança à son fils (4 548) . C'était une déclaration de guerre à l 'Angleterre ; Henri le savait bien : aussi résolut-il de commencer le premier les hostilités. Une révolte en Guyenne au sujet des gabelles le força d'ajourner ses projets au moins pour quelques temps. Le connétable fut envoyé punir les révoltés , et il s'acquitta de cet ordre avec toute la férocité d'un soldat du seizième siècle. Les Bordelais , dont la colère avait été excitée par les menaces de Tristan de Monneins, lieutenant du gouverneur de Guyenne, avaient suivi l'exemple de leurs voisins ; cependant le calme fut bientôt rétabli dans la ville , et à l'approche des troupes royales , les bourgeois offrirent au connétable d'ouvrir leurs portes ; de Montmorency ne fut pas touché de cette soumission ; il entra par la brèche comme dans une ville conquise , désarma les habitants , enleva leurs privilèges, rasa l'hôtel -de -ville et plus de cent quarante personnes périrent dans des supplices de toute espèce. Puis , quand il eut effrayé la province par ses rigueurs , le connétable traversa le royaume et vint mettre le siège devant Boulogne. La fin de la campagne amena un traité entre l'Angleterre et la France ; l'Ecosse y était comprise, et Boulogne rentrait sous l'obéissance Française moyennant 400,000 écus (24 avril 1550.)

Pendant ce temps, Henri 11, prévoyant que la paix de Crépy ne pouvait ôtre de longue durée , avait visité les provinces les plus voisines de l'Italie et son nom y avait été béni ; les peu-

pies saluaient de leurs sincères acclamations celui qui leur accordait la remise des impôts, qui faisait transporter au centre de son royaume et soigner par des religieux les militaires malades. D'un autre côté le roi resserrait ses alliances avec les protestants d'Allemagne , se déclarait le protecteur de leurs libertés, renouvelait les traités avec les Suisses et pressait les Turcs d'attaquer l'empereur. Celui-ci s'était également préparé à la guerre : les troupes impériales parcouraient l'Italie , y répandaient l'effroi et empêchaient ainsi les révoltes. Le concile de Trente fut de nouveau rassemblé , et une armée surveilla sa conduite. Tout en un mot faisait pressentir une guerre imminente ; elle commença en Italie par une simple querelle entre Farnèse, duc de Parme, et le pape ; ce dernier était soutenu par les Impériaux , mais les Français s'étaient déclarés contre lui. Ce n'était guères là qu'une simple diversion, et les deux rivaux le savaient bien. Cependant Charles fut frappé d'un coup auquel il ne s'attendait pas ; ce fut la révolte de Maurice qui , au nom de la liberté, rallia à lui luthériens et catholiques. De son côté Henri déclara en plein parlement la guerre à l'empereur ; ses armées après s'être emparé coup sur coup de Metz , Toul et Verdun , pénétrèrent dans l'Alsace et dans le Luxembourg. Charles, pressé de toutes parts, se voyant attaquer par les Turcs qui portaient leurs ravages jusques dans ses Etats , et abandonné par les Allemands , fut forcé de céder ; le concile de Trente fut dissous, la liberté de religion hautement proclamée ; à ces conditions les luthériens renoncèrent à toute alliance étrangère. (Paix de Passau 2 août 4 552.) Cette paix ne put arrêter la guerre; car Charles avait compris que la France seule était cause du revers qu'il venait d'éprouver ; il résolut de réunir contre elle ses efforts : par son ordre la gouvernante des Pays-Bas pénétra en Picardie et y porta la désolation ; plus de sept cents villages furent livrés aux flammes. Quant à l'empereur , à la^tête de l'élite de ses troupes , il vint mettre le siège devant Metz qu'Henri avait refusé de rendre. La place était vaste et peu fortifiée , mais Guise était dans ses murs. A l'exemple de

son chef la jeune et ardente noblesse résolut de se défendre jusqu'à la dernière extrémité ; les seigneurs eux-mêmes prirent la pelle , travaillèrent à l'envi et firent tant que l'empereur, après avoir perdu un temps précieux, fut forcé de se retirer (janvier 1 553) ; il avait tiré \ 1 ,000 coups de canon et perdu 30,000 soldats. Ce n'était pas assez pour Guise, il se mit à sa poursuite ; mais à la vue des fuyards mourant de faim et de froid et qui couvraient les chemins, les vainqueurs s'arrêtèrent , et des secours donnés à temps sauvèrent des milliers d'hommes d'une mort imminente.

Cette victoire eut un grand renom en France ; on croyait l'ennemi à jamais repoussé ; cette confiance fut cause qu'on ne profita point de cet avantage avec l'activité qu'il eût fallu ; quant à Charles-Quint , retiré dans les Pays-Bas , il cherchait à rassembler les débris de son armée et à en former une autre. On le croyait encore occupé à pleurer sa défaite , lorsqu'à la tête de ses soldats il pénétrait dans l'Artois et venait mettre le siège devant Thérouanne. A cette nouvelle un fils du connétable s'était jeté dans la place ; voulant imiter la défense héroïque de Metz, il apporta tous ses soins à se fortifier. Charles perdit encore un temps précieux, et sans les lenteurs du connétable , il est hors de doute qu'il eût été de nouveau contraint de s'enfuir ; ce ne fut qu'après avoir vu ses murailles entièrement écroulées, après avoir soutenu plusieurs assauts à découvert, que le jeune de Montmorency se rendit. L'empereur furieux voulut éterniser sa vengeance; Thérouanne fut entièrement dévasté , on ne laissa point pierre sur pierre , et l'on cultive encore aujourd'hui l'emplacement de cette ville autrefois si puissante. De là Charles-Quint courut assiéger Hesdin et s'en empara également. Cependant l'armée française était enfin rassemblée ; la jeune noblesse ardente au combat n'eut pas de peine à persuader le roi de se mettre à sa tête; les deux rivaux se rencontrèrent en Artois. On s'attendait à voir un de ces brillans faits d'armes qui avaient illustré le dernier règne ; il n'en fut rien ; les Impériaux avaient appris à redouter les Français , et

de nombreuses défaites leur avaient fait oublier la v ictoire de Pavie ; ils se retirèrent en bon ordre], et rapproche de l'hiver suspendit les hostilités. En Italie le maréchal de Brissac , qui commandait les troupes Françaises réduites à un petit nombre d'hommes , ne voulut pas tenter de nouvelles victoires ; il se contenta de se maintenir dans le Piémont et de protéger la France du côté des Alpes. Les flottes Turque et Française , réunies dans la Méditerranée avaient eu quelques avantages , mais la division s'était mise entre les vainqueurs ; en effet l'un ne pensait qu'à piller, et l'autre qu'à conquérir ; les résultats furent donc presque nuls ; d'ailleurs le fort de la guerre était dans le Nord (1554.)

Pendant que ces choses se passaient , l'empereur , bien que vieux et cassé, n'avait pas encore abandonné son rêve de monarchie universelle ; il envoyait des ambassadeurs en Angleterre demander pour son fils Philippe la main de la reine Marie, tandis que lui-môme pressait son frère Ferdinand de renoncer aux droits qu'il avait à l'empire. Mais malgré les promesses les plus mielleuses, malgré les menaces môme, il ne put obtenir cet acte si désiré ; et Ferdinand ne voulut à aucune condition se désister de ses prétentions. L'empereur fut plus heureux en Angleterre ; depuis la folie amoureuse de Henri VIII , ce pays avait par ordre du parlement changé si souvent de religion , qu'il ne savait guères quelle était la sienne ; la seule chose dont on était d'accord était de poursuivre le catholicisme avec une fureur violente et jalouse. Et voilà que la jeune reine Marie se déclare pour cette secte devenue la victimée, et envoie des députés à Rome se réconcilier avec le pape. Les membres du parlement qui , au fonds étaient attachés à la réforme , virent dans la demande de Philippe d'Autriche un coup terrible porté ii leurs croyances ; d'ailleurs ils ne se souciaient guères de contribuer pour leur part à cette toute puissance qui avait ruiné l'Italie et l'Espagne , divisé l'Allemagne et décimé les Pays-Bas. La reine d'un autre côté , espérant trouver dans cette union le moyen d'écraser la nouvelle religion , la désirait de toutes

ses forces ; il fallut céder à ce caprice de femme ; la seule chose qu'obtint le parlement fut de dresser un acte par lequel Philippe ne pourrait jamais s'immiscer au gouvernement de l'Angleterre. Charles-Quint, en obtenant la main de Marie , perdait par là toute illusion ; il voyait de plus combien il lui serait difficile de réunir la monarchie universelle.

A la nouvelle de ce mariage , Henri prit les armes , fomenta des révoltes en Angleterre, se mit à la tête de ses troupes et vint assiéger Benty. C'était un château-fort de l'Artois, sur les frontières du Boulonnais , et l'une des principales défenses des Pays-Bas : Charles le savait , aussi il accourut le défendre ; il engagea , dans les marais au milieu desquels cette place était située , une escarmouche qui devint bientôt une bataille générale : les impériaux furent défaits , mais ils maintinrent leur position [\ 3 août 4 554.) Les lenteurs du connétable empêchèrent de profiter de cet avantage , et le roi n'en fut pas moins forcé de lever le siège deux jours après. En Italie, Brissac fatiguait les impériaux par une foule de petits combats dans lesquels il était presque toujours vainqueur. Laissé sans secours par Henri H , il y suppléait de lui-même ; les Italiens , qu'il avait traités avec une grande douceur , lui apportaient leurs denrées , et , par la prise des villes ennemies , il trouvait de quoi soudoyer ses troupes. Brissac et Guise furent , sans contredit , les plus braves et les plus humains chevaliers de ce règne.

Malgré ces avantages la France était épuisée ; des murmures commençaient à se faire entendre, et on avait tant abusé de la vente des places de judicature qu'on n'osait plus avoir recours à ce moyen ; d'ailleurs la réforme d'abord timide voyait croître sa puissance et Henri II lui-même était bien aise de pouvoir oublier pendant quelque temps, dans les bras de Diane de Poitiers, les fatigues de la guerre. L'horizon était encore plus noir pour l'Empereur ; l'Italie était à jamais perdue , l'Espagne appauvrie cachait en vain sa détresse sous son manteau de gloire , elle n'avait plus qu'un souffle de vie. L'Allemagne

était entièrement déchirée ; il n'y avait ni foi religieuse , ni amour du prince ; dans une assemblée tenue à Augsbourg les réformés avaient forcé l'Empereur de proclamer que la religion serait libre et que le pouvoir de chaque état serait le régulateur do la doctrine religieuse ; les Pays-Bas eux-mêmes que Charles-Quint avait toujours protégés et qui , sous son règne , étaient devenus l'entrepôt du commerce général de l'Europe , pouvaient à peine suffire à payer la solde de ses troupes. Ce fut sur ces entrefaites que des conférences entre les deux rois s'ouvrirent à Vaucelles et qu'on y décida une trêve de cinq années (\ 556). Peu après, on apprit que dans une assemblée tenue à Bruxelles, le vieil Empereur avait abdiqué la souveraineté des Pays-Bas , et avait fait reconnaître en sa place son fils Philippe II. Fatigué des grandeurs , accablé de maladies , Charles renonça bientôt à l'Empire et à l'Espagne ; il se retira dans un couvent de ce pays , et passa les dernières années d'une vie si agitée dans le calme d'un monastère , s'occupant de querelles de moines , et de la confection d'horloges.

Le pape n'en poursuivit pas moins ses projets : voyant qu'il ne pouvait obtenir de l'Empereur ce qu'il en voulait , il appela Henri II au secours du catholicisme ; d'un commun accord leurs troupes réunies devaient chasser les Espagnols de l'Italie et rendre à ce pays sa nationalité. Henri leva aussitôt une armée dont il donna le commandement au duc de Guise; ce chef franchit les Alpes, et repoussa les Espagnols qui voulaient lui en disputer le passage : mais se laissant entraîner par ses rêves ambitieux , il tenta la conquête du royaume de Naples sur lequel il prétendait avoir des droits , et perdit à Rome un temps précieux. Il avait espéré trouver prête l'armée que le pape s'était engagé de lever ; il n'en continua pas moins de marcher en avant, mais il vint échouer contre Civitella , place de peu d'importance , que sa position cependant rendait presqu'imprenable.

Dès le commencement des hostilités , Philippe II était passé en Angleterre auprès de la reine Marie qui l'aimait d'un vio-

lent amour, et avait sans peino obtenu d elle la promesse d7un secours ; les armées Espagnole et Anglaise ayant opéré leur jonction dans les Pays-Bas , après avoir trompé par une contremarche les troupes qu'on avait pu réunir pour leur opposer , s'avancèrent au centre de la France et vinrent mettre le siège devant Saint-Quentin. Cette place était sans fortifications, ses murailles étaient démantelées; il était peu de villes alors qui fussent dans un si mauvais état : les arbres protégeaient l'arrivée des ennemis ; on avait à peine pu se procurer des vivres pour trois semaines , et, dans le recensement des armes, on n'avait pu compter que vingt-une arquebuses à crochets et trois petites nacelles. Coligny n'hésita point à s'y jeter, et à tenter de sauver la France par une défense héroïque, il écrivit en même temps au connétable de ne point tarder à envoyer des secours que sa position désespérée rendait nécessaires. Avec un manque de prévoyance sur lequel on ne devait pas compter de la part d'un aussi vieux guerrier , Montmorency, voulant ravitailler la ville, approcha du camp ennemi à la portée de l'arbalète , et ne prit pas les mesures nécessaires pour protéger sa retraite. Le duc de Savoie, qui commandait les Espagnols , s'aperçut de cette imprudence , fit tourner les Français et les força à combattre. La prise du connétable et de quatre mille de ses soldats fut le triste résultat de cette défaite : la France était ouverte et , en quelques jours de marches , le duc de Savoie pouvait venir battre les murailles de Paris qui était plongé dans la plus grande désolation. C'était aussi le projet du général Espagnol , mais Philippe 11, que son inexpérience éloignait de l'armée , ne permit pas cette mesure hardie , et défendit qu'on levât le siège de St -Quentin. Coligny sans espoir d'être secouru n'en fit pas moins une héroïque défense et ce ne fut qu'après dix-sept jours de combat , après avoir souffert onze brèches, que la ville fut emportée.

Déjà les Français étaient sortis de la consternation où les avait jetés la première nouvelle de leur désastre ; les cités s'étaient imposées , la noblesse, par un mouvement spontané,

avait pris les armes et de Guise revenait à grandes journées de l'Italie ; il fut reçu comme le sauveur du pays , et nommé lieutenant-général avec les pouvoirs les plus étendus. Sans s'arrêter aux timides avis de ses conseillers , il résolut de relever, par un haut fait d'armes, l'ardeur des siens, et profitant de l'hiver , il s'avança vers Calais , s'empara de la citadelle et huit jours après força la ville à capituler (janvier 1558). Cette nouvelle fut reçue en France aux acclamations unanimes : c'était la dernière ville que possédaient les Anglais sur le continent , et sa prise empêchait les insulaires de venir à chaque instant fondre sur ce royaume; ils ne pouvaient pas non plus espérer qu'on paierait aussi cher leur retraite, et c'était avec raison que Marie disait : ouvrez-moi le cœur , et vous y verrez gravé le nom de Calais. Ce fait d'armes, un des mieux conduits du XVIe siècle, faisait prévoir de nouveaux succès , mais le connétable jaloux de la gloire du jeune duc , et de plus ennuyé d'une longue captivité, vint troubler de ses intrigues la Cour de France. D'accord avec Diane de Poitiers , il n'eut pas de peine à persuader au roi qu'il serait bon de traiter avec l'ennemi , et lui-même n'eut pas honte de payer sa rançon par l'abandon d'une province. Les hostilités n'en continuaient pas moins, car les prétentions de chaque parti étaient si élevées qu'on ne pouvait espérer aucune solution. Philippe II voulait qu'Henri rendit ses conquêtes, et Marie Tudor refusait toutes les conditions qui laisseraient Calais à la France. La mort de cette reine fit encore ajourner les conférences ; deux femmes se présentaient pour recueillir son héritage ; l'une fière et altière en qui l'on reconnaissait sans peine le sang de Henri VIII mêlé à la jalousie haineuse d'Anne de Bolein ; l'autre descendante de la sœur aînée du même Henri et qui venait enfin d'être unie solennellement au dauphin de France. Cependant les armées du duc de Guise continuaient à faire des progrès malgré la défaite de Thermes à Gravelines , lorsque les conférences pour la paix furent rouvertes dans l'abbaye de Cercamp. Philippe II y promit d'abandonner le parti de l'Angleterre , et Elisabeth,

alors régnante , avait trop d'embarras à pacifier son royaume (jue le pape voulait mettre en interdit , pour avoir les mêmes prétentions que Marie Tudor. Il fut convenu à Cateau-Cambrésis (3 avril 4 559) que les Français garderaient Calais pendant huit ans , et qu'alors ils rendraient cette place ou qu'ils la paieraient 500,000 couronnes. Mais ils furent moins heureux avec l'Espagne : ils retirèrent leurs garnisons de 199 villes ou châteaux , et il ne leur resta pour compensation que les trois évêchés ; encore leur droit de possession ne fut-il pas publiquement reconnu.

Des fêtes et des mariages cimentèrent cette paix. Philippe II épousa alors en grande pompe Élisabeth de France , fille de Henri, et Emmanuel, duc de Savoie, contracta une alliance avec Marguerite, duchesse de Berri , sœur unique du roi. A l'occasion de ces unions , des tournois appelèrent toute la noblesse Française ; le roi voulut môme descendre dans la lice , mais la lance malheureuse de Montgommery jeta tout le pays dans la désolation , et onze jours après le roi expirait, lorsqu'à peine âgé de quarante-un ans, il pouvait encore se promettre une longue suite de jours heureux (10 juillet 4559).

La réforme avait pris de nombreux accroissements pendant ce règne, et cependant plusieurs de ses partisans étaient morts sur l'échafaud. En 1 554 Henri avait renouvelé les édits de son père contre les hérétiques , et ajouté l'obligation d'un certificat de catholicisme pour l'admission aux charges publiques. Mais rien n'arrêtait le zèle des calvinistes : ils tenaient des écoles au milieu des campagnes, jusque dans les bois et comptaient des prosélytes dans tous les corps de l'état , même au parlement. Henri les eut sans nul doute laissés librement exercer leur religion s'il n'avait été poussé par Diane de Poitiers qui elle-même n'en agissait ainsi qu'à l'instigation du cardinal de Guise ; il revint dès-lors sur les actes où il avait paru traiter les religionnaires avec douceur , et les instrumens de supplice furent relevés par ordonnance royale. Biais l'action la plus infâme de ce règne fut la punition de Anne

du Bourg et de Dufaur , tous deux membres du parlement , et qu'on trompa indignement pour connaître leur croyance. Henri s'étant rendu au parlement le jour destiné aux séances mercuriales demanda à chacun des membres son avis ; trois conseillers avaient déjà proposé des voies de douceur pour la réforme, lorsque du Bourg se leva ; dans un très long discours , il prit hautement le parti de la religion persécutée, et peignit en termes très vifs le malheur du peuple ; Dufaur parla dans le môme sens. Alors le roi , sans égard pour l'inviolabilité des membres de son parlement, ordonna au connétable de les arrêter et bientôt ils expièrent tous les cinq dans les supplices le courage d'avoir osé dire la vérité devant le roi. Au commencement du règne de François II la sixième partie de la France avait embrassé les doctrines de la nouvelle religion. Bien plus en \ 555, un fort parti de calvinistes , voulant mettre l'espace des mers entre lui et ses persécuteurs , alla , sous la conduite de Durand Yillegagnon , fonder une colonie sur la côte du Brésil aux environs de Rio-Janeiro.

« Henri H , dit H. Martin , laissait la France agitée par les » premiers paroxysmes d'une crise immense , que ses fautes » avaient rendue inévitable et que sa mort précipita. Le traité » de Cateau-Cambrésis avait décidé l'avenir fatal de cette mo- » narchie des Valois , qui n'avait cessé de croître en force et » en puissance depuis l'expulsion des Anglais, mais qui allait » expier un siècle de grandeur par trente années de calamités » et s'abîmer enfin dans une longue tempête. »

François II était majeur , selon l'ordonnance de Charles V , mais personne ne se trompait sur cette pleine autorité d'un jeune prince à peine âgé de seize ans, au teint hâve et malade, incapable d'avoir de lui-même une volonté. Deux partis se présentèrent pour gouverner sous son nom : les Guises que leurs hauts faits d'armes et leur zèle pour le catholicisme avaient déjà illustrés ; dès l'abord la reine-mère Catherine de Médicis se déclara pour eux ; de plus, par le crédit de leur nièce Marie Stuart, que le roi avait épousé en 4558 et qui avait su lui

inspirer une \ive passion , ils espéraient triompher. Leurs adversaires, les princes du sang, étaient de cette famille des Bourbons que la trahison d'un de ses membres avait déshonorée et appauvrie ; l'alné, roi de Navarre , était d'ailleurs un homme lent et incapable d'une grande décision ; Gondé , Goligny , le vieux connétable de Montmorency étaient, à vrai dire, les chefs de ce parti , qui , par opposition aux Lorrains, parut protéger la religion réformée. Mais les Guises, arrivés au pouvoir, voulurent s'y maintenir par tous les moyens qu'ils avaient en leur puissance ; les Bourbons furent exilés de la cour, le connétable privé de toutes ses charges et les calvinistes poursuivis avec la plus grande rigueur. C'est alors que le supplice de Anne du Bourg jeta la France dans l'effroi et que de toutes parts on murmura contre ce rigorisme étranger.

Cependant les Guises étaient accablés d'embarras ; le trésor était vide , la France endettée et ruinée , le peuple surchargé d'impôts qu'il ne pouvait payer , et de taxes sans cesse renaissantes. Tout autre eût été effrayé, mais eux , mesurant la profondeur du gouffre , s'arrêtèrent sur le bord , et un édit rigoureux menaça les solliciteurs qui ne quitteraient pas aussitôt la cour : l'armée fut licenciée , et le peuple put enfin respirer un peu. En Ecosse la réforme religieuse était imminente ; l'ord'Élisabeth lui attirait de nombreux prosélytes , et les premiers arrêts contre les luthériens soulevèrent une partie de ce pays. Quant à Marie Stuart , que lui importait ce royaume sauvage et éloigné à elle entourée des hommages des grands , à elle devenue Française moins encore par son éducation que par son cœur. Elle laissait à sa mère le soin pénible du gouvernement et s'inquiétait peu des révoltes qui venaient compromettre son autorité ; mais ses oncles veillaient pour elle, et une flotte Française reçut l'ordre de porter des secours en Ecosse. Elisabeth, qui n'avait pu pardonner à Marie d'avoir pris le titre de reine d'Angleterre, vint à l'aide des révoltés ; ils dictèrent leurs conditions, et la liberté de religion fut publiquement reconnue.

Ce&succès donnèrent aux calvinistes français le désir de faire triompher aussi leur cause; d'ailleurs ne comptaient -ils pas pour eux et à leur tête l'élite de la noblesse et les princes du sang. Une conspiration se forma dans l'ombre , et l'on est encore effrayé des vastes projets que quelques-uns des chefs nourrissaient. Us voulaient culbuter non-seulement les Guises, mais encore le roi lui-même et substituer à la monarchie une oligarchie aristocratique à l'exemple de la république Helvétique. Le chef avoué fut la Renaudie, homme entreprenant, mais que son peu de discrétion semblait éloigner de cette place. Il fut cause en effet de la ruine des conjurés ; il découvrit tous leurs projets à un de ses amis, et celui-ci effrayé s'empressa d'en avertir les Guises. Aussitôt la cour fut transportée à Amboise , lieu fortifié dont les remparts élevés défiaient un coup de main ; les Bourbons reçurent l'ordre de venir et furent contraints de congédier les quelques gentilshommes qui s'étaient rangés à leur suite pour les escorter. Puis, pour les perdre à jamais dans l'esprit des conjurés, les Guises les mirent à la tête de troupes dévouées, et les placèrent au premier rang (mars 1560.) Cependant les révoltés se croyaient encore assez forts pour poursuivre leur entreprise , quoique leurs projets fussent découverts ; ils comptaient d'ailleurs être aidés par les Bourbons qu'ils voyaient parmi leurs ennemis , mais ceux-ci étaient trop surveillés pour les servir : ils furent forcés de marcher en avant , et la victoire s'était à peine déclarée pour les troupes royales que les supplices commencèrent. Les calvinistes furent poursuivis ; les tribunaux suffirent à peine pour prononcer les sentences de mort , et l'on reçut avec avidité les dépositions de ceux qui chargèrent les Bourbons. Alors Condé , s'avançant au milieu du conseil, jeta son gant pour défier quiconque oserait l'accuser. Les Guises n'osèrent d'ailleurs faire tomber celte tête; ils espéraient se débarrasser de ce prince au nom de la religion, et le cardinal donna tous ses soins pour établir en France une inquisition sévère, rigide et cruelle à l'imitation des tribunaux

Espagnol^. Heureusement il se trouva un homme qui fit avorter ces projets : ce fut Michel de l'Hospital.

Catherine de Médicis , cette reine si facile et si douce sous le règne précédent, n'avait au commencement de celui-ci revendiqué qu'une petite part de la régence, et les Guises, ne voyant dans cet acte qu'un rêve ambitieux , s'étaient empressés de la rassurer par leurs promesses ; mais bientôt ils parurent les avoir oubliées, et la reine-mère se vit rejetée dans ce rôle inactif dont elle voulait sortir à tout prix. N'osant se déclarer ouvertement pour les princes , elle s'adjoignit quelques hommes modérés du tiers état , et fit tant qu'elle obtint la chancellerie pour Michel de l'Hospital, magistrat aussi remarquable par son jugement droit, que par ses vastes connaissances, mais que l'on disait être en secret, partisan de la religion réformée.

Arrivé au pouvoir , Michel ne chercha pas à démentir l'opinion qu'on avait conçue de lui : aidé de Montluc , évéque de Valence , qui avait un grand crédit sur l'esprit de la reine , il songea à modérer les rigueurs que l'on exerçait contre les calvinistes. L'édit de Romorantin , (mai 1 560) par lequel la connaissance des crimes d'hérésie était retirée aux tribunaux séculiers pour être donnée aux évêques, sauvait la France des cruautés de l'inquisition ; aussi fut -il accueilli par le peuple avec des marques non équivoques d'une vraie joie. C'est alors que Catherine résolut de faire plus encore : de sa seule autorité elle convoqua les prélats et les nobles pour aviser aux désordres de l'État ; malgré ce que purent dire les Guises , malgré la coujuration d'Amboise qu'ils reprochèrent aux luthériens, dans l'assemblée de Fontainebleau (21 août 1560), Coligni, parlant au nom delà religion réformée, obtint la réunion à Orléans d'un synode national ; jusque-là toutes les poursuites devaient être suspendues.

A cette nouvelle, l'Europe entière s'émut. Le pape convoqua de nouveau le concile de Trente ; Philippe II accusa François de lâcheté et lui offrit des secours pour pacifier son royaume. D'un autre côté les ministres luthériens, calvinistes, anglicans,

passèrent en foule les frontières : des prêches s'établirent de toutes parts : les seigneurs coururent aux armes. Une nouvelle ligue se forma pour renverser les Guises, mais les projets des conjurés furent découverts , et les supplices recommencèrent avec une nouvelle rigueur. Le roi de Navarre et Condé furent mandés à la cour ; ils n'osèrent résister à cet ordre , s'adjoignirent quelques gentilshommes et s'en firent une escorte. Mais ils reçurent l'ordre de venir seuls ; à leur arrivée on les plongea dans un profond cachot et on commença leur procès. Cependant la maladie du roi (fièvre scrofuleuse) prenait chaque jour un caractère plus grave : aussi les Guises, craignant qu'un changement de règne ne les culbutât , s'adressèrent à Catherine de Médicis. Ils lui proposèrent de partager avec eux la régence et de cimenter leur alliance par le sang des deux Bourbons. Michel de l'Hospital vit bien que leur intention était de détruire un parti qui contrebalançait leur pouvoir , et qu'en accédant à ce traité , Catherine était perdue à jamais ; aussi par ses conseils la reine -mère refusa. Les Guises n'en poursuivirent pas moins le procès avec vigueur : déjà môme ils avaient obtenu un jugement capital contre Condé , lorsque la mort du roi , en faisant tomber la couronne sur la tête de son frère, vint changer la face des affaires (5 décembre \ 560.)

Cependant ce règne si court avait produit quelques édits utiles au bonheur du peuple ; ainsi les Guises, voulant rendre leur autorité populaire, défendirent le port des armes à feu, révoquèrent toutes les aliénations du domaine et réglèrent les présentations de candidats aux places vacantes dans les tribunaux , etc.

Page 1