RÈGNE DE CLOVIS
Clovis (4 ) avait à peine quinze ans lorsqu'il succéda à son père Childeric ; soit qu'alors il ne se trouvât pas assez âgé pour marcher à la conquête de la Gaule , soit que ce besoin d'agir qui le domina plus tard et qui fut le mobile de ses actions , ne se fit pas encore sentir , il passa les cinq premières années de son règne à jouir en paix du petit état que lui avait laissé Childeric , peut-être aussi à préparer sa grande entreprise. Quoiqu'il en soit , il passa le Rhin, l'an 486, comptant dans ses rangs plusieurs de ses parens, qui avaient eux-mêmes de petits royaumes, ou pour mieux dire , qui possédaient des villes ou des terres : c'étaient Cararic , à qui appartenait Térouanne, Ragnacaire, roi de Cambrai, etc., etc. Clovis, à la tête de ces troupes, s'avança directement vers Soissons , l'une des places les plus riches et les plus fortes des Gaules et envoya défier Syagrius , général Romain , qui y était en ce moment ; celui-ci accepta le défi et tout se prépara pour le combat. Les
(1) Klodo-wig, célèbre guerrier.
Romains furent battus et leur chef n'eut que le temps de s'enfuir chez Alaric , roi des Visigoths , qui tremblant aux menaces du roi Franc , le lui livra peu de temps après. Clovis pour assurer sa puissance et enrayer, en même temps, les rois ses voisins, le fit mettre à mort, après avoir reçu le serment des légionnaires Romains. C'était, en effet, peu de chose, en ces temps, que le pouvoir d'un roi, et l'on se rappelle tout d'abord, l'histoire du vase de Soissons, comment Hincmar, archevêque de Rheims, le fit redemander à Clovis, parce que, lors du pillage, son grand prix avait tenté la cupidité de plusieurs; comment Clovis , l'ayant désiré dans sa part , fut refusé par ces mots grossiers d'un soldat : Tu n'auras ici que ce qui t'appartiendra par le sort , paroles qu'il accompagna d'un coup violent qui mit le vase en pièces , comment enfin le roi Franc fut obligé de dévorer l'affront et la manière dont il se vengea, un an après, lors du champ de mai, en déchargeant sa francisque sur la tête du soldat, et en lui disant : Souviens-toi du vase de Soissons.
Pendant que Clovis étendait sa puissance jusqu'à la Seine , il apprit que Bazin, ce roi de Thuringe, dont nous avons parlé plus haut, ayant voulu venger l'affront que Childéric lui avait fait en recevant sa femme infidèle , avait pénétré dans la terre des Francs , mettant tout à feu et à sang et se livrant à des cruautés presque sans exemple. Aussitôt le roi Franc revient sur ses pas, traverse le Rhin et s'avance dans la Thuringe, dont il ne sort qu'après l'entière conquête. Tous les historiens et les chroniqueurs sont d'accord sur ce fait et cependant il n'en est pas un , qui en donne les détails. Clovis reperdit-il plus tard ce pays ou fit-il un arrangement avec Bazin, c'est ce qu'on ignore. Quoiqu'il en soit, on retrouve souvent des rois de Thuringe en guerre avec les fils de Clovis , comme on le verra plus tard.
De retour dans ses Etats , le roi Franc résolut d'affermir sa puissance par un mariage, et il jeta les yeux sur Clotilde, nièce de Gondebaud, roi de Bourgogne, que son oncle avait dépouillée
de ses biens. Il chargea de cette mission un Franc, nommé Aurélien, qui était d'une grande adresse. Glotilde était chrétienne , on pouvait donc craindre qu'elle ne voulut point consentir à cette union, mais au contraire, elle y accéda volontiers. Gondebaud en fut enrayé , il craignait que l'épouse de Clovis, ne voulut recouvrer les terres, dont il l'avait dépouillée , mais d'un autre côté, il n'osait mécontenter, par un refus, le roi Franc , dont le nom devenait de jour en jour plus redoutable. Cependant, son hésitation fut vaincue par l'adresse d'Aurélien et il consentit enfin à cette union. Il laissa partir sa nièce , dans une basterne ( espèce de grand chariot) , qu'il fit traîner par des bœufs, afin disait-il de lui faire plus d'honneur : mais Glotilde, craignant quelqu'embûche , monta à cheval pour arriver plus tôt, et bien lui en prit, car, quelques jours après, la basterne fut arrêtée par des troupes bourguignonnes qui l'attaquèrent vivement dans un défilé et s'en emparèrent.
Clotilde fit à Soissons une entrée solennelle, y épousa Clovis et dès- lors apporta tousses soins à la conversion de son mari (493) . Le roi néanmoins n'était point encore entièrement décidé à abandonner ses faux dieux ; la mort d'un fils atné qu'il avait fait baptiser à la prière de Clotilde , une maladie grave d'un second, également baptisé, n'avaient fait que l'éloigner davantage, et il ne fallut rien moins que la célèbre victoire, qu'il remporta dans les plaines de Tolbiac, pour le forcer à changer de religion. Les peuples de la Germanie, voyant les Gaules livrées entièrement à des barbares , résolurent de faire une nouvelle tentative, pour avoir leur part de ces riches dépouilles. Mais à peine avaient-ils passé le Rhin, que Clovis marcha contre eux ; on en vint aux mains près de Tolbiac ; déjà les troupes Franques pliaient , déjà les Allemands se réjouissaient de leur victoire , lorsque soudain le roi Franc s'écria : Dieu de Clotilde , je reconnais ton pouvoir, rends-moi vainqueur et je me fois chrétien ; en disant ces mots il s'élance au milieu des bataillons les plus épais ; à cette vue les siens se raniment , retournent avec ardeur au combat , renversent à leur tour les
Allemands et la victoire reste à eux ; le roi ennemi fut tué et la nation entière paya tribut. Clovis , fidèle à sa promesse , se fit instruire immédiatement par StrVaast, prêtre de Toul, depuis évèqued'Arras, et peu après se fit baptisera Rheims, par St-Rémy, évéque de cette ville; ce prélat, à la vue du roi couvert d'habillements blancs, comme un simple néophyte, lui adressa ces mots : Fier Sicambre, brûle ce que tu as adoré et adore ce que tu as brûlé ; on rapporte qu'une colombe vint du ciel déposer sur l'autel une ampoule remplie d'un chrême pur et odorant. Pasquier , dans ses recherches , prétend que pour preuve de l'innocence recouvrée au baptême, Clovis porta depuis lors, un lys qui surmontait la couronne , d'où nous sont venues les armoiries de France.
Cette conversion du roi et celle d'un grand nombre de ses compagnons d'armes, attira à Clovis une grande partie des Gaules, qui supportaient, avec peine, le joug des ariens; les cités de l'Armorique firent un traité avec lui , des alliances furent cimentées entre ces deux peuples, qui bientôt, n'en firent plus qu'un. Les évêques de Bourgogne appelaient Clovis à leur secours et Godégisilele pressait de venir le remettre sur le trône. Il finit par céder à leur désirs et, entrant de suite en campagne, marcha contre Gondebaud, le vainquit et le poursuivit de places en places, jusqu'à ce que son armée fatiguée, lui eut enjoint de rentrer dans son royaume. Il fit alors, avec le vaincu, un traité par lequel ce roi se reconnaissait son tributaire et consentait à abandonner à Godégisile les places qui étaient actuellement en son pouvoir. Mais à peine Clovis s'était -il retiré, que celui-ci, victime de la perfidie de son frère, était assiégé dans Vienne, sa capitale, et en peu de temps, réduit à un tel état de misère que pour garder quelques vivres à ses troupes , il fut forcé de chasser de la ville les bouches inutiles ; c'est ce qui fit sa perte. En effet, parmi ceux qui étaient sortis, se trouvait un ouvrier aux aquéducs, qui pendant une attaque simulée, introduisit les soldats de Gondebaud, par les conduits des eaux ; la ville fut prise et Godégisile immolé aux pieds des autels.
Clovis était trop ambitieux pour ne pas profiter de ce meurtre , il annonça qu'il allait venger Godégisile , mais ne voulant pas se mettre en guerre avec les Ostrogoths qui s'étaient déclarés alliés et amis des Bourguignons , il leur envoie auparavant un ambassadeur, avec ordre de traiter avec eux, si ils le veulent , et voici les conditions de l'accord : Tous les deux prendront les armes, et le dernier entré en Bourgogne paiera l'amende ; après la conquête du pays, le partage se fera également. Ce traité fut accepté de part et d'autre ; Clovis en effet ne desirait que la neutralité de Théodoric et celui-ci ne croyait pas acheter trop cher, au prix de l'abandon d'un allié, quelques terres situées au-delà des Alpes. Comme on peut bien le croire, Clovisse hâta d'assembler une nombreuse armée et les Francs étaient déjà maîtres de toute la Bourgogne, lorsque les Ostrogoths y entrèrent; cependant le traité fut fidèlement exécuté.
Au retour de cette expédition et sur la demande d'Alaric il eut avec ce chef une entrevue à Amboise près de la Loire, où ils se déclarèrent amis et burent dans la même coupe ; ce traité ne les empêcha pas de faire immédiatement des préparatifs de guerre ; le prétexte fut la religion. Alaric était arien et les catholiques de son pays souffraient beaucoup des cruautés qu'il exerçait sur eux ; plusieurs évêques avaient été envoyés en exil , d'autres avaient été contraints d'éviter, par la fuite, une mort imminente. Tel était l'état des choses , lorsqu'on apprit qu'Alaric avait demandé du secours à Théodoric , son beau-père , et que tous deux devaient attaquer en semble la Gaule Franque. Clovis rassembla ses troupes et leur dit : Je supporte avec peine que des ariens occupent une grande partie des Gaules , marchons donc contre eux et réduisons les à l'obéissance. Les soldats applaudirent à ce discours et Clovis , pour se rendre le ciel favorable, jeta les fondemens d'une église qu'il dédia aux apôtres St-Pierre et St-Paul et après avoir fait de riches offrandes au tombeau de St-Martin , il traversa la Vienne , guidé , disent les chroni-
queurs, par une biche d'une éclatante blancheur. Alaric avait établi son camp à Poitiers , mais forcé par ses troupes qui voyaient à regret leurs campagnes ravagées , il marcha contre Glovis et s'avança dans les plaines de Vouillé. La bataille fut sanglante, les Auvergnats qui combattaient pour les Visigoths, sous les ordres d'un Appollinaire, parent sans doute du célèbre Sidoine Apollinaire par qui nous sont connus la plupart des faits des rois Mérovingiens , soutinrent le choc avec un courage et une ardeur remarquables. Les deux rois s'étant rencontrés au fort de la mêlée en vinrent aux mains, Alaric fut tué, Clovis, attaqué vivement par deux cavaliers Visigoths qui voulaient venger la mort de leur roi , ne dut son salut qu'à la bonté de son cheval. Les résultats de cette victoire furent la conquête de tout le royaume des Visigoths, que Clovis parcourut en maître , après avoir détruit une dernière armée qui s'était formée près de Bordeaux ; il revint ensuite à Tours , chargé de richesses , faire des actions de grâces et de nouvelles largesses au tombeau de St-Martin. Il y trouva des ambassadeurs d'Anastase, Empereur d'Orient, qui lui envoyait le titre d'Auguste, les ornemens consulaires et la dignité de Patrice. C'était reconnaître la conquête de Clovis et légitimer un roi, dont le pouvoir s'étendait des confins de la Septiraanie aux bords du Weser (508.) Cependant la guerre avec les Visigoths n'était point encore terminée , Clovis avait résolu de conquérir la Provence etlaSeptimanie entière, mais occupé de la police intérieure du royaume dont Paris devint la capitale , il ne put conduire ses troupes en personne; confiées à des chefs inexpérimentés, elles furent attaquées près d'Arles, par un nombreux corps d'Ostrogoths et entièrement détruites. Un traité avec Théodoric mit fin à cette guerre et il fut décidé que chacun resterait maître de ses possessions (509.)
Des rois nombreux , tous parens ou alliés et ses tributaires avaient inquiété Clovis pendant son règne ; aussi dans les deux dernières années de sa vie (509-51 1 ) résolut-il de s'emparer de leurs terres. Le premier qui fut victime de cette odieuse poli-
tique fut Sigebcrt, roi de Cologne , que son fils Clodoric mit à mort à l'instigation du roi Franc. Usant ensuite d'une perfidie indigne d'un conquérant , que la barbarie de ce siècle peut à peine excuser, Clovis le fit assassiner comme parricide et dans l'assemblée des guerriers, revendiqua son royaume. Charade, roi de Térouanne, avait été peu fidèle à la bataille de Soissons, Clovis rappelle sa trahison et, saisissant ce prétexte, il marche contre lui , s'en empare et. lui fait couper les cheveux ainsi qu'à son fils. Ces branches coupées appartiennent à un arbre vivant , dit le roi dépouillé dans sa captivité , reprenons courage, il en poussera de nouvelles ; ces paroles furent le signal de leur mort. Cambrai était une place importante dont Ragnacaire était roi et qu'enviait Clovis. Pour arriver à ses fins , il fait les offres les plus brillantes à ces peuples et s'étant fait amener leur roi , lâche , dit-il , de t'être laissé ainsi enchaîner et il l'immole d'un coup de sa francisque ; il donne ensuite aux traîtres des présens de faux or, ceux-ci s'en étant plaints : allez infâmes, rendez-moi plutôt grâce de ne pas vous faire punir comme vous le méritez. Lorsqu'il eût mis à mort tous ses parons, qu'il se fut assuré leurs Etats , soit hypocrisie, soit remords, on l'entendait s'écrier souvent : Malheur à moi qui suis resté seul sur une terre étrangère , sans parens qui puissent m'aider dans l'adversité 1
Clovis, avant de mourir, assembla un Concile à Orléans où se réunirent trente-deux prélats; ils demandèrent que le droit de franchise où d'asile appartint non-seulement aux églises, mais aux parvis des églises, et aux demeures épiscopales; ce qui fut accordé.
Le roi mourut peu de temps après, à Paris, dans sa quarantecinquième année au mois de novembre 51 1 , laissant quatre fils pour partager son royaume ; trois étaient nés de Clotilde. Son corps fut déposé dans l'église des apôtres St-Pierre et St- Paul, qu'il avait fondée et qui s'est conservée jusqu'à présent sous l'invocation de Ste-Geneviève.