SOUS LES FILS DE CLOVIS
Glovis étant mort, ses états qui comprenaient les deux tiers de la Gaule , furent partagés , à peu près également, entre ses quatre fils; Thierry l'aîné, né d'une concubine, eut dans sa part l'Austrasie et Metz pour capitale ; de plus, il avait le royaume d'Aquitaine, dont il s'était rendu maître du vivant de son père et assumait la plus grande part de puissance , ce qui joint à celle de Glotilde , conserva long-temps la paix entre les trois autres frères. On avait fait du reste trois royaumes qui furent celui de Paris donné à Childebert, celui de Soissons à Clotaire (\) , et celui d'Orléans à Clodomir (2) , mais dans ce partage, on eut plus égard à l'égalité de richesses qu'aux divisions naturelles.
Glovis avait laissé une population remuante, habituée à vaincre et à piller ; Thierry en profita pour augmenter son
(1) Klot-her, célèbre déminent.
(2) Clodomir, Klodo-mir, chef célèbre.
royaume et le mettre de tous côtés à l'abri des invasions qu'auraient pu tenter les barbares. Il fut cependant obligé d'ajourner quelques temps ses projets de conquête ; une troupe de Saxons , d'au 1res disent de Danois , vint fondre sur ses Etats sous les ordres de leur roi Chlochilaïc ; comptant sur la faiblesse de leurs ennemis , ces étrangers croyaient n'avoir qu'à piller, lorsqu'ils furent à leur tour assaillis par une armée d'Austrasiens , commandée par le (ils de Thierry, le brave et jeune Théodebert (1). Le combat fut sanglant, les hommes du nord furent néanmoins forcés de s'enfuir, lai>sant leur roi au nombre des morts ; cette victoire ne suffisant pas à la valeur de Théodebert , il fait monter ses troupes sur les vaisseaux , attaque la flotte, obtient dans le même jour deux triomphes et inspire une telle crainte aux ennemis que de long-temps, ils ne reviendront attaquer l'Austrasie (512). D'autres évènemens suivirent bientôt et Thierry tourna du côté de la Thuringe ses vues ambitieuses ; Bazin , roi de ce pa\s, dont nous avons déjà parié en plusieurs endroits, étant venu à mourir , ses trois fils Hermanfroi , Badéric et Berthaire partagèrent ses états. Mais le premier excité par sa femme Amalberge , se trouva trop à l'étroit dans un tiers de royaume et bientôt il y joignit la part de Berthaire, après l'avoir fait traîtreusement mettre à mort. Restait Badéric , mais le meurtre de son frère lui avait été un avertissement de se tenir sur ses gardes contre toute embûche secrète , et il était trop fort pour redouter une attaque ouverte. Hermanfroi résolut donc de traiter avec Thierry, craignant peut-être que son frère ne recherchât lui-même cette alliance pour l'écraser, il lui offrit de faire la conquête ensemble et de partager également les dépouilles du vaincu. L'Austrasien mit aussitôt ses troupes en campagne , mais lorsque Badéric eut succombé , que Thierry, confiant dans les promesses de Hermanfroi , se fut retiré du pays , celui-ci refusa de mettre à exécution le traité. Alors, irrité de cette indigne con-
(1) Théod-bert, brillant parmi le peuple.
duite , Thierry appelle à son secours Clotaire , tous deux pénètrent dans la Tburinge , et traversant l'Unstrud sur un pont formé par les cadavres de leurs ennemis , parcourent le pays en conquéranset se le partagent (521-531 .) Clotaire épris des charmes de Radegonde , fille de Berthaire l'épousa , ce qui ne l'empêcha pas de mettre son frère à mort.
Dans le centre même de la Gaule, lesBourguignons prenaient de jour en jour des goûts plus Romains et leur puissance augmentait , de plus, leur roi avait abandonné l'arianisme et s'était ainsi rattaché une partie du clergé du midi. Tel était l'état des choses, lorsque Clotilde sortit soudain de la retraite où elle s'était enfermée à la mort de Clovis et ayant assemblé ses trois fils, leur dit : faites que je ne me repente pas de vous avoir donné le jour, mais marchez contre la Bourgogne et vengez le meurtre de mes parons. Il n'en fallut pas davantage pour exciter l'humeur remuante de ces princes. Ils envahissent aussitôt la Bourgogne , défont leurs ennemis dans plusieurs rencontres et Sigismond , qui a succédé à son père Gondebaud , peut à grande peine se retirer sur les terres de l'abbaye de St-Mesmin près d'Orléans (523.) Mais Clodomir connaît sa retraite , il l'y suit, l'en arrache, et, malgré la sainteté du lieu , le fait précipiter dans un puits, ainsi que les autres prisonniers. Cependant la guerre n'était pas encore terminée , Godemar appela le peuple aux armes, pour venger le roi son frère , et Clodomir revenu seul pour combattre cette armée de rebelles , ainsi qu'il les appelait , fut tué dans les plaines de Véseronce ; la victoire n'en resta pas moins aux Francs , mais privés de leurs chefs , ils se replièrent sur Orléans et les quelques Austrasiens qui étaient dans l'armée; retournèrent chez eux en toute hâte (524.) Le peuple regarda la mort de Clodomir, comme une punition de Dieu, car il avait refusé la grâce du roi Bourguignon aux supplications du pieux prélat Avitus ; Sigismond fut vénéré comme un saint et l'on prétendit que de nombreux miracles s'opérèrent à l'endroit de son supplice. Godemar par suite de la mort de Clodomir et de la retraite de ses troupes , redevint encore une fois
roi et put jouir quelques instants de la couronne. Childebert en effet était alors en guerre avec les Visigoths dont sa sœur nommée Clotilde avait épousé le roi. Amalaric , ainsi s'appelait ce prince, professait l'arianismeet pour faire changer de religion à la reine, la tourmentait de toutes manières et poussait la cruauté jusqu'à l'accabler de mauvais traitemens. Elle envoya un jour à ses frères un mouchoir teint de son sang , aussitôt Ghildebert prit les armes et s'avança à marches forcées dans le pays des Visigoths. Cette campagne n'eut cependant d'autres résultats que la mort d'Amalaric assiégé dans Narbonne et qu'un soldat perça de sa lance ; les Francs rentrèrent chez eux , ne rapportant pour tout butin , que le cadavre de Clotilde.
Cettecxpédition les dégoûta des guerres méridionales, la Bourgogne d'ailleurs , leur offrait de riches et fertiles campagnes à piller, aussi dès l'année suivante, C Iota ire et Childebert prirent les armes, pour s'emparer de ce pays; Thierry refusa de marcher à leur secours ; ses soldats mécontents murmurèrent , mais il les apaisa en les menant en Auvergne. Cette province s'était révoltée et avait refusé de le reconnaître , il la parcourut en vainqueur, mettant tout à feu et à sang , à tel point que Clermont, sa capitale, put à peine être sauvée. Cette province pacifiée ou pour mieux dire ruinée , il alla rejoindre ses deux frères qui avaient déjà fait de rapides progrès en Bourgogne et s'étaient emparés d'Autun et de Vienne. Cette fois (534) Godemar tomba au pouvoir des rois Francs, qui après avoir partagé ses états , le jetèrent dans un cachot où il mourut peu de temps après.
C'est pendant ces expéditions qu'avait eu lieu le meurtre des enfans deClodomir. Après la mort de ce roi , sa veuve ayant épousé Clotaire , la régence futdonnée à Clotilde , qui , confiante en ses fils, les leur envoya lorsqu'ils les lui demandèrent pour les sacrer. Mais à peine les jeunes princes étaient-ils arrivés à Paris, qu'un certain A rcadius fut envoyé à Clotilde, tenant d'une main une épéc nue et de l'autre une paire de ciseaux ; la reine
comprit que c'était la mort ou le deshonneur de ses fils qu'on lui demandait : qu'ils meurent plutôt que de vivre déshonorés, dit-elle , et les deux frères qui n'attendaient que cette réponse, immolèrent leurs jeunes neveux. Un moment Childebert fut ému , mais Clotaire frappa et bientôt il ne resta plus que Clodoald, échappé par miracle. En vain le chercha-t-on , des soldats en avaient eu pitié et l'avaient enlevé'; ayant renoncé au trône, Clodoald se retira dans un monastère, où il donna l'exemple de toutes les vertus. Il fut honoré sous le nom de St-Cloud , et on appela ainsi le village où il mourut. Clotaire et Childebert partagèrent ensuite les Etats dont le meurtre les avait fait héritiers.
L'église, appelant à son secours l'Empereur d'Orient ou môme les barbares, poursuivait les ariens partout où elle les trouvait, ce qui arriva après la mort de Thierry en fournit la preuve (534.) L'Italie était le théâtre de la guerre entre les Grecs et les Ostrogoths; ces deux peuples implorèrent les armes de Théodctart. Mais ce chef qui joignait à la bravoure du barbare , l'adresse de l'homme civilisé , accepta des deux mains, passa les Alpes et se précipita sur les Ostrogoths qui accouraient pleins de confiance, persuadés qu'il venait combattre avec eux ; il les battit , puis au moment où les Grecs viennent le féliciter de sa victoire, il tourne contre eux ses armes et en triomphe également. Les Francs repassèrent ensuite les Alpes , décimés , il est vrai , par les maladies , mais chargés d'un riche butin qui fit désirer une nouvelle expédition à ceux qui n'avaient pu y prendre part. L'occasion ne tarda point à se présenter et la guerre recommença entre les Grecs et les Ostrogoths. L'Empereur Justinien , pour s'attacher Théodebert, (538) l'adopta, Vitigès dans le même but lui accorda la souveraineté du canton qu'habitent aujourd'hui les Grisons. Le Franc accepta les deux offres , il envoya à l'Empereur, un message, par lequel il lui donnait le nom de père et lui promettait que pas un Franc ne passerait les Alpes, et à Vitigès il offrit un secours de dix mille Bourguignons, disant que ce n'était point des Francs. Avec cet aide , les Ostrogoths reprirent Milan
où , au dire de Procope, (538) plus de trois cents mille hommes furent passés au fil de l'épée. Quoiqu'il en soit de cette victoire, la bonne harmonie ne dura point long-temps entre les deux alliés ; les Bourguignons indisciplinés et pillards fatiguèrent tellement Vitigès qu'il les renvoya , ne demandant au roi Franc que sa neutralité. Ce n'était pas le compte des Àustrasiens qu'on forçait de retourner et ils ne repassèrent les monts, que chargés d'un nouveau butin.
Théodebert avait l'àme noble et l'amour des grandes entreprises ; pendant que les Leudcs les plus riches étaient à la guerre, il avait établi un impôt dans l'Austrasie et calmé toutes les révoltes, que cet acte de royauté absolue avait fait éclore. Tranquille du côté de l'Italie , il avait résolu de transporter le théâtre de la guerre en Thrace et en Panonie, et de prendre , pour champ de bataille, les Etats même de l'Empereur; mais il mourut à la chasse , laissant ses Etats à Théodebald (1), son fils unique, faible enfant paralytique, qui mourut six ans plus tard sans postérité (549-555.) A cette nouvelle, C'olaire s'avança dans l'Austrasie où il était appelé par les Leudes. Il leur répugnait de souffrir un partage ou les deux frères auraient plutôt cherché l'égalité des richesses, que suivi les di\ isions géographiques et naturelles. Childebert de plus n'avait point d'enfant et par héritage ils auraient été , quelques années plus tard, forcés de se soumettre à Glotaire. Le prince accepta le royaume qu'on lui offrait et mit en son lit la jeune reine, puis pour s'attacher ces peuples, il leur accorda quelques privilèges, tels que peut-être l'exemption de l'impôt qu'ils avaient toujours supporté avec peine, au point qu'ils avaient poursuivi le ministre de Théodebert, Partenius, jusque dans l'église de Trêves et l'avaient lapidé contre une colonne.
Ce n'était pas un peuple aisé à gouverner que ces Austrasiens sans cesse enrichis par le pillage ; Clotaire l'apprit bientôt. Les Saxons avaient attiré par leur révolte les armées
(1) Théode-bald, hardi entre tout le peuple.
Austrasiennes dans leur pays , vaincus en deux rencontres , ils vinrent demander la paix que Clotaire leur accorda , mais les Francs irrites demandèrent à marcher au combat, et sur son refus , résolurent de le mettre à mort ; et ils eussent exécuté leurs menaces, s'il ne leur eut abandonné les plaines de la Saxe ; ils attaquèrent donc l'ennemi qui les repoussa après leur avoir fait essuyer beaucoup de perte , alors le roi sollicita la paix, disant que c'était contre sa volonté qu'il était venu dans ces contrées.
Childebert était malade lorsqu'il apprit la mort de Théodebald et quoiqu'il eût paru approuver le choix des Austrasiens , il avait voué une haine profonde à son frère. Chramne , le fils de Clotaire, ayant été nommé gouverneur de l'Aquitaine, Childebert résolut de faire servir à sa vengeance , les idées ambitieuses du jeune prince. Il le fit révolter contre son père et tous deux mirent leur armée en campagne , mais bientôt sa mort laissa le fils exposé seul à la colère de Clotaire (558) ; celui-ci s'empara aussitôt des Etats de son frère , envoya sa femme et ses filles en Belgique et par ce moyen réunit en sa personne le royaume entier de Clovis, augmenté des diverses conquêtes qu'avaient faites les Francs depuis sa mort ; il s'étendait des bords de la Méditerranée et du bas des Pyrénées jusqu'au-delà du Rhin et de l'Escaut. Chramne réduit à ses propres forces, eut recours à la miséricorde de son père qui lui pardonna ; mais la bonne intelligence ne régna point long- temps entre eux. Chramne eut pour appui dans cette seconde révolte, Conor, qui par le meurtre de ses frères s'était rendu seul roi de Bretagne et qui prit ouvertement son parti. Une bataille s'en suivit où les Bretons furent défaits et Chramne pris avec sa femme et ses enfans; le père irrité les enferma dans une chaumière et y fit mettre le feu. Il mourut peu après à Compiègne où il s'était arrêté, après être revenu par Tours , pour déposer ses offrandes sur le tombeau de St-Martin et lui offrir les prémices des dépouilles de cette triste victoire.