‹ Manuel de l'histoire de FranceChapitre 60 sur 68 · CHAPITRE XLU · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLU

MSPIT1* IJB TRAITÉ DE FLEIX

JUSQU'A ÏÏjA MORT DE 1IITORI III.

Celui à qui parut profiter davantage le dernier accord fut le duc d'Anjou ; il s'adjoignit les chefs calvinistes avec qui il avait d'anciennes liaisons, et les emmena avec lui dans les Pays-Bas, dont il revendiquait la souveraineté. Cette entreprise commença sous de favorables auspices ; le duc de Parme se vit en efFet forcé de lever le siège de Cambrai , et la perte de Cateau- Cambrésis vint décourager son armée. Le duc d'Anjou pouvait opérer sa jonction avec le prince d'Orange qui commandait les révoltés des Pays-Bas : les rebelles l'appelaient de tous leurs vœux , et chaque jour des messages pressaient son arrivée. Mais le prince Français croyait avoir touché le cœur de la fière Élisabeth d'Angleterre , qui lui avait donné un anneau, gage de sa foi, et il perdit un temps précieux en voyages et en pourparlers jusqu'à ce qu'enfin , rebuté et n'ayant plus d'espoir, il

accourut à Anvers où il se fit nommer duc de Brabant et comte de Flandre. Quant au prince d'Orange il se contenta du titre de lieutenant - général (février 1582.) Malgré ces retards la partie n'était pas encore perdue ; un grand concours de Flamands avait salué de ses vives acclamations une cérémonie qui lui rappelait ses anciens jours de liberté ; à ce mot chéri, catholiques et protestants prirent les armes , se réunirent sous les mêmes bannières , et les États s'empressèrent de voter quatre millions de florins pour payer la solde des troupes. Les Flamands espéraient être secourus par toutes les forces de la France; plusieurs même désiraient être réunis à ce pays pour lequel ils avaient conservé une grande affection , car ils se rappelaient encore les brillantes fêtes de leurs derniers et infortunés comtes de la maison de Bourgogne. Mais le duc d'Anjou n'était pas homme à comprendre les avantages que l'on pouvait tirer de cet enthousiasme; il oublia au milieu des plaisirs qu'il n'était venu dans ce pays que pour le conquérir, et, pendant ce temps, le duc de Parme faisait chaque jour de nouveaux progrès. Enfin, pressé de toutes parts , honni d'un peuple qu'il eût pu s'attacher sans peine en le gouvernant par lui-même, le duc d'Anjou voulut s'emparer des plus fortes places du Brabant et du comté de Flandre ; il espérait ainsi pouvoir dicter ses conditions. Il échoua presque partout ; poursuivi par le prince d'Orange , il rentra en France sans armée et vint terminer à Château- Thierry (10 juin 1584) une vie inutile où l'on chercherait en vain une action d'éclat.

Celte mort était ce qui pouvait le plus favoriser les projets ambitieux du duc de Guise. Henri III renversé, le duc d'Anjou prenait la place de son frère, et comme depuis quelque temps il avait abandonné le parti de la réforme et s'était déclaré fervent catholique , tout faisait croire que rien ne serait changé dans l'État. Mais dans les circonstances présentes il ne restait plus qu'un homme qui séparât du trône le duc de Guise ; car Henri de Navarre , attaché jusque-là de cœur et d'intérêt à la réforme , ne pouvait espérer régner sur un pays aussi catholi-

que. D'ailleurs tout était prévu, et on avait gagné le vieux cardinal de Bourbon , homme faible et incapable. Cédant à leurs instigations, Y âne rouge, (c'est ainsi que le cardinal était appelé) , publia un manifeste daté de Péronne où il se déclarait chef delà ligue, et revendiquait le trône comme lui appartenant dans le cas où Henri 111 viendrait à mourir sans enfants. Pendant ce temps le vrai chef de la confédération , le duc de Guise, signait des traités secrets d'abord avec le pape Grégoire XIII qui ne voulait voir que l'avantage de la religion dans un changement de race et que les caresses des ligueurs avaient séduit ; puis, par l'entremise de Taxis , avec Philippe II qui n'avait pu pardonner aux Français leur descente dans les Pays-Bas, et cjui convoitait le trône pour un des membres de sa famille : il s'engageait (1 585) à protéger la ligue ouvertement et à lui payer chaque mois une énorme somme d'argent. A l'intérieur, le parti des ligueurs prenait chaque jour de nouveaux accroissements ; les prédicateurs en chaire, les prêtres dans le tribunal de la pénitence, travaillaient pour lui et excitaient les catholiques contre le roi de Navarre. De plus les bruits les plus absurdes échauffaient l'enthousiasme du peuple et le préparaient à une révolution ; d'immenses tableaux affichés dans les rues les plus fréquentées représentaient les massacres catholiques dont s'étaient souillés les rois d'Angleterre ; de nombreuses victimes, des flots de sang donnaientà ces toiles un aspect hideux, et des hommes soudoyés expliquaient ces vengeances de religion , ajoutant qu'il en serait bientôt de même en France si l'on n'y prenait garde. Le roi à leurs yeux n'était que l'ami du Béarnais, indigne par sa lâcheté d'une couronne qu'il déshonorait par ses désordres, et de la confiance d'un peuple qu'il avait ruiné par ses folles prodigalités ; chaque jour paraissaient de nouveaux pamphlets, plus injurieux l'un que l'autre à la royauté.

Henri voyait deux partis dans son royaume et ne pouvait compter un seul ami. Guise ne lui laissait aucune force , aucun repos ; on eût cru qu'il voulait dégoûter ce roi d'une couronne aussi pesante ; les factions s'organisèrent , se gouvernèrent par

son ordre. Les chefs des seize quartiers lui étaient entièrement dévoués ; il en forma un conseil qui ne tarda point à être redoutable'; dès son origine, il reçut le nom de Conseil des Seize. Lui-même retiré en Lorraine, leva douze mille hommes, s'empara de Toul , Verdun , Châlons , souleva la Picardie par son frère et fit déclarer en sa faveur Lyon , Bourges , Orléans et Angers. Henri III hésita : il redoutait ces vagues rumeurs de mort qui retentissaient jusque dans son palais ; le roi de Navarre était loin , et d'ailleurs, il craignait de se remettre au pouvoir de cet homme qu'on lui avait toujours peint comme un ambitieux. 11 espéra qu'une nouvelle faiblesse apaiserait les révoltés , se rangea du côté des ligueurs et accepta avec joie les dures conditions dictées à Nemours (7 juillet 1585.) La religion réformée était prohibée dans toute l'étendue du royaume , les derniers traités annulés, la peine de mort était portée contre ceux qui contrevenaient à cet édit ; au bout d'un mois on devait prononcer l'exil contre les ministres qui n'auraient pas quitté le royaume , les autres réformés avaient six mois. Tels étaient les articles qu'on rendit publics , mais les deux derniers , qui furent tenus secrets , étaient les plus déshonorants pour la royauté ; Henri s'engageait à payer la solde des troupes étrangères levées par le duc de Guise, et des places de sûreté étaient données aux ligueurs : au cardinal de Bourbon , Soissons ; au duc de Mercœur , Dinant et le Conquest ; au duc de Guise , Verdun , Toul et St-Dizier ; au duc de Mayenne , le château de Dijon et Beaune ; au duc d'Aumale , St-Esprit du Bue ; au duc d'Elbœuf, le gouvernement du Bourbonnais , et à chacun de ces chefs une garde payée par le roi.

Il était hors de doute que la guerre civile renaîtrait de cet édit : le roi de Navarre, excommunié par le pape , abandonné par Marguerite sa femme , voulut cependant épargner encore le sang de ceux qu'il regardait déjà comme ses sujets , et il en appela à un concile général et à son épée ; Guise insulté refusa de terminer le différend par un combat singulier. Cette conduite du roi de Navarre contribua à lui rallier plus lard les hommes

sages et modérés de la France. Il fallut cependant en venir aux mains. Cette guerre implacable, l'une des plus sanglantes de ces temps de troubles, prit le nom des trois Henri, à cause des chefs de parti, qui tous trois, avaientce nom : Henri de Valois, Henri de Navarre , Henri de Guise. Le roi , au lieu de prendre franchement un parti , tergiversa et nuisit aux armements par sa lenteur ; la mort deMarieStuart avait attristé et effrayé les catholiques : lesSeize en profitèrent pour faire courir sur le compte du roi des calomnies infâmes. A les entendre, il était l'instigateur de cette cruelle vengeance ; il allait s'unir aux révoltés du Midi, protéger l'entrée des Allemandsdansle royaume et changer la religion de l'État. Dès lors Henri III crut ne pouvoir reculer: je crains bien, s'écria-t-il, qu'en détruisant le prêche nous ne culbutions l'autel. Il n'en prit pas moins les armes, et leva trois armées pour remplacer celles que les fatigues et les maladies avaient presque détruites ; mais au lieu d'agir franchement, il eut encore recours à cette tortueuse politique Italienne qu'il avait apprise à l'école de sa mère. Tandis, en effet, que pour opposer à l'armée formidable des Allemands , qui avait envahi et saccagé la Champagne , il ne donnait au duc de Guise que des troupes trop peu nombreuses pour résister , il confiait dix mille hommes à son favori le duc de Joyeuse, pour poursuivre le roi de Navarre , qui en comptait à peine la moitié, et il gardait près de lui une troisième armée encore plus redoutable. H espérait écraser Henri lorsqu'il aurait usé ses forces contre le duc de Joyeuse, puis , par un retour subit, tomber sur le duc de Guise et se rendre maître de lui. Ce plan ne pouvait ni ne devait réussir ; les réformés étaient peu nombreux , il est vrai , mais ils étaient doués d'une bravoure qui allait jusqu'à la témérité. Quant au duc de Joyeuse , il avait porté dans son armée les mœurs licencieuses de la cour ; on n'y voyait que drap d'or, brocard, pierreries, armures dorées ; d'un côté , des chefs expérimentés qui avaient été élevés à l'école de Coligni ; de l'autre . des jeunes gens qui marchaient , il est vrai, au combat comme à une partie de plaisir ,

mais qui ne connaissaient pas la guerre. Dès le premier choc ils furent culbutés : Henri de Navarre, toujours au premier rang, excitait ses soldats et les guidait à la victoire : « Mes beaux cousins, avait-il crié à Condé et au duc de Soissons, je ne vous dis rien autre que vous avez dans les veines du sang des Bourbons, mais vrai-Dieu je vous ferai voir que je suis votre aîné. » Et il tint sa promesse. Il fut oblige de lutter corps à corps avec Château-Renard , cornette d'une compagnie de gendarmes, et le força de se rendre. Avant le combat, les calvinistes à genoux , avaient imploré le Seigneur-Dieu des armées par ce cantique de Ma rot : la voici l'heureuse journée où Dieu couronne ses élus ; et Joyeuse dans sa folle présomption s'était écrié : ils tremblent ! Il paya cher cette parole , car un des calvinistes irrité contre lui le tua de sang-froid après le combat. Les catholiques laissèrent plus de 400 gentilshommes et plus de 3,000 soldats sur le champ de bataille ; leurs drapeaux y leurs canons, leurs bagages tombèrent au pouvoir des calvinistes. Cette éclatante victoire, qui tendait à déconsidérer le parti royaliste, n'avait coûté que cinq hommes au roi de Navarre ; mais soit que son armée, composée en grande partie de volontaires , se fût débandée , soit que, ainsi qu'il lui est reproché par quelques historiens, et entr'autres par d'Aubigné , il eut voulu porter à Diane d'Andouins , comtesse de Guiche , sa maîtresse , les étendards pris dans cette brillante journée, il ne retira aucun fruit de sa victoire (bataille de Coutras, 4587.)

Le contraire arriva en Champagne ; conduits par le baron de Donna dont l'indécision faisait oublier la bravoure et qui du reste, ignorait les lieux , les Allemands ne savaient de quel côté tourner leurs pas ; les uns , et c'était le plus sage parti , voulaient se porter en Lorraine et forcer par leurs désastres les princes à capituler ; les autres disaient qu'on était venu en France au secours du roi de Navarre et qu'il fallait opérer une jonction avec lui. Cet avis prévalut ; de là des marches et des contre-marches dans un pays dévaste et inconnu. Le désordre se mit parmi ces Allemands que l'espoir du pillage avait seul

amenés. Vaincus à Vimaury et à Auneau dans 4e Gâtinais et la Beauce , ils furent heureux qu'on leur permit de regagner leur pays. Encore ce traité conclu par le duc d'Epernon t que le roi avait enrichi des dépouilles de Joyeuse , fut-il mal observé par le duc de Guise. Ce prince, ne voulant voir dans cet acte qu'un désir de diminuer sa gloire , s'attacha à la poursuite des vaincus et en fit un grand carnage.

Pendant ce temps l'agitation continuait à Paris ; n'osant s'en prendre ouvertement au roi , les ligueurs attaquaient le duc d'Epernon. On alla jusqu'à crier publiquement un livre intitulé : Faits d'armes du duc d'Epernon contre les hérétiques; on l'ouvrait, et à chaque feuillet, était écrit en gros caractères rien; ce n'était que le prélude de coups plus terribles portés à l'autorité royale. Le duc de Guise envoya bientôt de rassemblée de Nancy les demandes qu'on y avait formulées : les ligueurs reprochaient au roi sa tiédeur pour la sainte union. Le concile de Trente , disaient-ils , n'avait pas encore été publié en France , et dans un pays si dévoué à la religion catholique, on ne comptait pas un seul tribunal inqnisitorial. Us ajoutaient à cette requête , déjà si hardie, que le roi devait éloigner de lui les courtisans suspects de favoriser en secret la réforme , et dont la liste lui serait fournie (février 4588.}

Effrayé d'une démonstration aussi violente , Henri III hésita d'abord ; il crut le péril imminent et n'eut d'autres ressources que de défendre au duc de Guise de venir à Paris. Mais le trésor avait été si dilapidé qu'on ne put y trouver de quoi fournir aux frais d'un courrier, et qu'on fut obligé de mettre la lettre à la poste. Henri de Guise , averti de ce qui se machinait contre lui , prétendit n'avoir rien reçu. De plus , pour éviter qu'un ordre du roi vint entraver sa marche, il se jeta dans des routes de traverse et arriva à Paris lui septième , lorsqu'à la cour, on le pensait encore dans son duché de Lorraine. Le peuple se pressa sur ses pas; il aimait à voir les traits de celui que les prédicateurs appelaient l'élu de Dieu ; des cris séditieux , vive Guise , furent poussés par une foule enthousiaste , et le duc

arriva chez la reine-mère sans qu'aucun de ceux qui le suivaient songeât à l'abandonner. Catherine fut si surprise de cette arrivée imprévue qu'elle en parut troublée et atterrée ; mais elle se remit , et exprima au duc le plaisir qu'elle éprouvait de le revoir , lui laissant cependant deviner son étonnement qu'il eût osé désobéir aux ordres royaux. Guise répondit qu'on avait calomnié sa conduite , qu'il venait se justifier, et aviser au moyen d'écraser au plus vite l'hérésie.

Pendant cette entrevue , Henri III prévenu par sa mère , hésitait s'il aurait pour Guise des paroles de douceur , ou s'il le recevrait avec hauteur et lui reprocherait sa désobéissance. Pendant qu'il se consultait à ce sujet avec quelques amis réunis près de lui , Catherine de Médicis arriva accompagnant le prince Lorrain. A la vue sinistre des Suisses, des gardes Françaises et des gentilshommes , ce dernier perdit un peu de sa fierté ; il parla en sujet soumis : puis voyant que le roi était irrésolu sur la réception qu'il devait lui faire , il s'excusa sur la fatigue d'un long et prompt voyage et se retira sans qu'aucun gentilhomme le suivit. Mais le peuple était là et ses acclamations accueillirent le retour de l'envoyé de Dieu; une garde se forma : on veilla à la porte de son hôtel , et les Seize , prévoyant que te jour de la révolte ne pouvait tarder, préparèrent tout pour l'attaque.

De son côté le roi n'était pas sans inquiétude : il avait entendu les démonstrations bruyantes de la foule et croyait n'être plus à l'abri derrière les épaisses murailles du Louvre. Par son ordre les troupes cantonnées dans les environs de Paris entrèrent dans la ville , au nombre de 6,000 , la mèche allumée et musique en tète , commandées par le brave Biron ; la veille le duc de Guise , confiant dans l'amour du peuple , avait fait entendre des paroles de hauteur ; il avait redit au roi les accusations formulées contre ses favoris, contre lui-même, et avait terminé sa harangue en lui reprochant son peu de zèle pour la religion catholique et l'attachement qu'il portait au roi de Navarre. Henri n'avait répondu qu'en protestant de son vif

attachement et de son dévouement pour le catholicisme , ainsi que de la haine qu'il avait vouée aux calvinistes et dont il avait déjà donné des preuves. On se sépara bientôt sans rien conclure.

Echauffe par les propos révolutionnaires des Seize , excité par Grucé, l'un d'eux , le peuple à la vue des troupes royales crut qu'il en était fait de sa vie et qu'on voulait venger dans son sang la St-Barthélémy. Des barricades s'élevèrent partout : les écoliers de l'Université étaient les plus zélés , et la révolte commença à prendre des forces. Entourés de toutes parts, les Suisses furent contraints de se rendre, et Guise , que la victoire rendait encore plus arrogant , se contenta de les renvoyer au roi , ainsi que les gardes Françaises que le peuple avait aussi forcés de mettre bas les armes. Déjà des cris de mort retentissaient près du Louvre et les barricades gagnaient de ce côté , lorsque la reine Catherine de Médicis résolut de sauver son fils par une détermination hardie ; elle monta dans une litière , fit ouvrir devant elle toutes les barricades , et , sans s'inquiéter si on les refermait ou non , vint trouver le duc de Guise et lui proposa de traiter avec Henri III. Pendant ce temps le roi gagnait une des portes de la ville qui était encore libre et s'enfuyait jusqu'à Chartres sans presque prendre de repos.

Le duc de Guise ne sut user de sa victoire ; il changea des magistrats généralement estimés , et les remplaça par des hommes qui lui étaient dévoués , mais que leur conduite et leur moralité rendaient indignes de ce poste. Il voulut ensuite se faire reconnaître par le parlement, et son opiniâtreté échoua contre la hardiesse et le sang-froid d'Achille de Harlay qui était le premier président de ce corps. « C'est grand pitié , » dit ce respectable magistrat, quand le valet chasse le maître ; » au reste mon âme est à Dieu , ma foi à mon roi , mon corps » entre les mains des méchants, ils en feront ce qu'ils voudront. »> Quand la majesté du prince est violée , le magistrat n'a plus » d'autorité. » Bientôt aussi , le peuple qui n'était pas encore

habitué à ces scènes de révoltes, regretta la violence qu'il avait employée contre son roi , et pour l'apaiser il lui envoya une députa tion de ces Pénitents blancs pour lesquels Henri avait une si grande affection ; les membres du parlement s'y joignirent peu après. Le roi que son caractère faible et insouciant rendait peu propre à gouverner dans ces temps difficiles , le roi , dis-je , ne demandait que quelques apparences de réparation pour faire la paix avec le duc de Guise. Celuici en profita pour renouveler les demandes qu'il avait adressées au roi la veille de la journée des barricades. On vit alors un prince puissant prendre la plume et tracer sa honte , discutant mot à mot les termes les plus injurieux et y cherchant des synonymes. Il fut enfin décidé par l'édit d'union (juillet 1 588) que l'on poursuivrait à outrance les calvinistes , que le duc de Guise serait nommé lieutenant - général du royaume , et qu'un prince catholique serait seul apte à succéder à Henri III , dans le cas où ce prince viendrait à mourir sans enfants. De plus , le roi promettait d'oublier complètement les désordres de la ligue , surtout ceux de la journée des barricades , et les États furent de nouveau convoqués à Blois pour aviser aux moyens de pacification. En outre , un traité secret en trente-deux articles stipulait l'adoption du concile de Trente en France , un certain nombre de villes de sûreté accordées aux ligueurs pour six années , le paiement de leurs garnisons par l'état , le maintien dans leurs places de certains gouverneurs de provinces, et enfin l'établissement de nouveaux magistrats de Paris. La promulgation de cet édit fut reçue avec enthousiasme et célébrée par de nombreux feux de joie.

Henri avait compté sur des sujets dévoués , et il espérait beaucoup de cette réunion des États , mais les ligueurs n'étaient pas restés oisifs, et en répandant des menaces dans le peuple , ils étaient parvenus à en éloigner les calvinistes. Maîtres ainsi d'une grande majorité , ils attendirent avec impatience le moment de porter le dernier coup à une royauté affaiblie. Le jour de l'ouverture des États , une grande foule se

pressait dans les murs de Blois , si nombreuse qu'un auteur dit que cette ville se rendit comme l'abrégé de la France. On savait à n'en pas douter qu'un événement important serait le résultat de cette réunion , et Ton croyait que la royauté ne pourrait se relever. Le 4 octobre 4 588 , le roi ouvrit l'assemblée par un très long et tressage discours, dont toutes les expressions étaient calculées pour ne blesser personne. Il n'était pas de député si infime que le roi ne tâchât de rallier à sa cause , et plus il s'abaissait , plus on insultait à sa détresse , en ajoutant demande sur demande. Sans s'inquiéter de la marche du gouvernement, les ligueurs qui avaient nommé chefs d'ordres le cardinal de Guise etBrissac, l'instigateur de la journée des barricades , les ligueurs ne respectèrent rien ; ils forcèrent d'abord Henri 111 de jurer de nouveau l'édit d'union, puis ils lui demandèrent de déclarer nominativement le roi de Navarre incapable de lui succéder. Rien ne les émut , ni l'abaissement de Henri confessant ses fautes , ni les marques de piété qu'il donna. Peu après ils voulurent réviser les finances, et quoique le trésor fût vide, ils ordonnèrent que les impôts seraient diminués, que dans la suite les sels ne seraient plus affermés, et permirent au clergé de racheter à vil prix les biens dont on l'avait dépouillé depuis quelques années. Henri III conçut une haine farouche contre le duc de Guise qu'il regardait comme l'instigateur de ces troubles ; il crut que sa mort changerait la face des affaires , que les ligueurs et le conseil des Seize rentreraient dans le calme. Et d'ailleurs , il avait toujours présent devant les yeux cette paire de ciseaux dorés avec laquelle on voulait lui faire la couronne monacale. En vain ses meilleurs conseillers le dissuadèrent d'un assassinat , en vain le brave Grillon lui proposa de défier le duc de Guise et de le tuer en duel , Henri n'écouta rien et pour se délivrer de son ennemi il ne voulut compter que sur le poignard. Guise, imprévoyant à l'excès, négligea les avis qui lui venaient de toutes parts, et se contenta de répondre à toutes les remontrances qu'on put lui faire : on n'oserait. II avait vu le roi tellement avili qu'il ne lui croyait plus assez de

force même pour commettre un assassinat. Mandé dans son cabinet, il n'osa point résister, et au moment où il entrouvrait la porte il tomba percé de plusieurs coups. Que cet homme est grand même après sa mort ! dit Henri , qui au bruit de sa chute était en effet accouru pour insulter à son ennemi ; et il se vit forcé d'admirer encore son cadavre. Le cardinal de Guise , saisi en même temps , fut déchiré par les piques des soldats ; on eût voulu aussi prendre Mayenne , mais averti à temps il s'enfuit dans son gouvernement de Lorraine et on n'osa l'y poursuivre.

La reine-mère était alors très grièvement malade , et elle n'avait rien su d'un projet qu'elle eût sans doute blâmé; lorsque son fils entra chea elle et lui dit : « je suis vraiment roi de France d'aujourd'hui , car j'ai immolé le roi de Paris à ma sûreté ; » elle se releva avec peine tant sa mort était prochaine et d'un ton grave répondit : « plaise à Dieu, mon fils, que bientôt vous ne soyez roi de néant. » Puis elle lui donna de salutaires conseils , que Henri dans son imprévoyance eût le tort de ne pas suivre ; elle mourut peu de jours après ; elle avait la triste prévoyance du sort qui attendait ces Valois pour qui elle avait tant fait. (5 janvier 4589.)

Ce fut la nuit de Noël que l'on apprit à Paris le meurtre des Guises : le peuple était dans les églises pour fêter la solennité du lendemain ; à cette nouvelle on n'entendit qu'un long cri de rage et de douleur, les prédicateurs firent retentir les chaires des propos les plus révolutionnaires : mort à Henri, Vassassin , V impie , le relaps, s'écriaient-ils ; on ne donnait la communion qu'à ceux qui avaient juré Pédit d'union ; la Sorbonne déclara le roi déchu et indigne de porter la couronne; on brisa partout les armes des Valois , on arracha leurs portraits , et le peuple se battit à qui commettrait le plus d'horreurs. Bussy Leclerc l'un des plus farouches ligueurs , à qui le duc de Guise avait donné le commandement delà Bastille, se rendit au parlement , et sur le refus des magistrats de reconnaître l'arrêt de la Sorbonne, il arracha violemment de leurs sièges cinquante

ou soixante membres à la téte desquels se trouvait le président de Harlay, Potier et de Thou , et , ainsi épuré , le parlement approuva tout ce qu'on voulut. Le duc de Mayenne fut nommé vice-roi avec tous les attributs de la royauté , le duc d'Aumale déclaré capitaine de Paris, et tout se prépara à la guerre. Bientôt la révolte s'étendit , les villes une à une se donnèrent aux ligueurs , la moitié de la France se déclara pour Mayenne et prit parti contre son roi ; le pape, fidèle au traité juré avec les Guises , frappa le roi d'excommunication pour s'être rendu coupable du meurtre d'un évéque , et le roi d'Espagne déclara ouvertement la guerre à Henri III comme fauteur d'hérésie.

Cependant le roi de France avait repris sa vie insouciante et ne paraissait pas songer à l'orage qui grondait autour de lui ; pressé par les ligueurs qui avaient mis deux armées en campagne, il crut n'avoir qu'à faire un appel à ses mignons pour les voir arriver près de lui. Le duc d'Epernon fut le seul qui lui amena quelques secours, et encore, étaient-ils trop faibles pour qu'il pût tenir la campagne ; il ne lui restait d'autre parti que d'appeler à lui le roi de Navarre et de réunir leurs forces contre les ligueurs. Après avoir long-temps hésité, car il craignait de justifier ainsi les accusations portées contre lui , Henri IU consentit à une entrevue à Tours avec son beau-frère : les deux rois se jetèrent dans les bras l'un de l'autre et se jurèrent l'oubli du passé. Dès lors, il s'opéra un changement que l'on ne pouvait espérer. Les calvinistes , jaloux de se justifier des imputations de destruction qu'on avait laissé planer sur eux , et voulant prouver à l'Europe entière leur désir de conservation , accoururent se ranger sous les étendards royaux ; les nobles catholiques vinrent en foule aussi, ils n'avaient déjà que trop été mêlés aux ligueurs, et Henri IU se vit bientôt à la tête d'une des plus belles armées que l'on eut vues depuis le commencement de ces guerres civiles. Persuadé avec raison que Paris était le centre de la révolte et que c'était dans cette ville qu'il fallait exterminer la ligue , il traversa en vainqueur la moitié de la France et vint camper près de St-Gloud ; de làre-

gardant Paris , « Ce serait grand dommage , dit-il , de ruiner » une si belle ville, mais il faut que j'aie raison des rebelles qui » sont dedans et qui m'en ont chassé , et dans peu de jours il » n'y aura plus là ni murs , ni maisons , mais les ruines seules » de Paris. »

La veille du jour que l'on devait donner l'assaut , un moine de kParis de l'ordre des Jacobins nommé Jacques - Clément , demanda à être introduit près du roi, et tandis qu'Henri lisait les dépêches qu'il lui avait remises , il le frappa dans le basventre d'un couteau acéré. Ah! le méchant moine , il m'a tué , qu'on le tue , s'écria Henri. Il saisit le couteau à son tour, l'arracha de sa blessure et en frappa Jacques-Clément jusqu'à ce que ce malheureux eût succombé sous les coups des gentilshommes accourus aux cris de leur roi. Henri HI blessé mortellement déclara le roi de Navarre son héritier, lui recommanda de se réconcilier avec l'église Romaine et expira le 2 août 4589. Avec lui s'éteignait la race malheureuse des Valois. Quant à Jacques-Clément, il fut loué à Rome en pleine chaire, et à Paris, on mit son portrait sur les autels.

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