JUSQU'A «A MORT
Dès-lors une vive réaction eut lieu dans Paris : les Espagnols avaient quitté la ville le jour même de l'entrée de Henri IV, et parmi eux s'étaient glissés quelques-uns des plus emportés ligueurs. « Le roi, dit Péréfixe, les voulut voir sortir , et les re- » garda passer d'une fenêtre d'au-dessus de la Porte St-Denis. » Ils le saluaient tous, le chapeau fort bas et avec une profonde » inclination. Il rendit le salut à tous les chefs avec une grande » courtoisie, ajoutant ces paroles : « Recommandez-moi à votre » maître ; allez-vous-en , à la bonne heure , mais n'y revenez » plus. » La Sorbonne se hâta, ainsi que le parlement, de revenir sur ses anciens arrêts; les pamphlets injurieux, tant à la mémoire du feu roi qu'au Béarnais, furent recherchés avec soin et jetés aux flammes, et Jacques Séguier, lieutenant civil, défendit d'en publier de nouveaux. Mais il ne suffisait pas au roi d'être
entré dans sa capitale , car la plus grande partie de la France était encore au pouvoir des ligueurs : Mayenne commandait en Picardie et des troupes Espagnoles attendaient, sur les frontières des Pays-Bas, qu'il fût attaqué pour voler à son secours; la Champagne tenait pour les Guises , et ce nom était si connu dans cette province que l'on pouvait craindre qu'elle serait difficilement rattachée. Cependant Henri IV s'imposa tant de sacrifices , fit de si belles promesses aux ligueurs qu'en moins d'un an il reconquit presque tout son royaume : à Villars la charge d'amiral pour avoir rendu la ville de Rouen ; au duc de Guise , le gouvernement de Provence , le maintien de ses honneurs et l'amitié du roi ; à Balagni , bâtard de Jean de Montluc, évôque de Valence, la souveraineté de Cambrai, pour avoir reconnu l'autorité royale.
Sur ces entrefaites le poignard d'un fanatique faillit replonger la France dans tous les excès dont elle venait à peine de s'affranchir ; le mardi 27 décembre 1 594 , dans la chambre même de Gabrielle d'Estrées , au moment où le roi recevait à grâce deux gentilshommes et se baissait pour les embrasser , il fut frappé d'un coup de poignard qui heureusement ne porta que sur la mâchoire. L'assassin fut aussitôt saisi , et l'on apprit avec horreur les détails d'un si noir attentat ; il déclara se nommer Châtel et avoir étudié long-temps chez les jésuites; ses révélations contre cet ordre furent même si compromettantes que peu de temps après , on fit des perquisitions chez ces religieux : on y découvrit plusieurs écrits séditieux et ils furent con- ^ damnés à un bannissement perpétuel. Quant à Châtel il expira dans les supplices deux jours après, (47 décembre 1594) et Henri , voulant imposer à ses ennemis par un grand coup, déclara publiquement la guerre à l'Espagne.
Philippe H s'y attendait depuis long-temps , et ses années étaient prêtes à fondre sur le territoire Français ; il lança d'abord un manifeste où il déclarait qu'il n'entendait pas faire la guerre aux Français catholiques, qu'au contraire il ne prenait les armes que pour leur avantage, mais qu'il poursuivrait à ou-
trance le Béarnais et ses sectaires calvinistes (1595.) Sous les ordres de Ferdinand de Velasco, connétable de Gastille, une nombreuse armée envahit la Bourgogne pour opérer sa jonction avec Mayenne. Henri IV prévit le péril qui le menaçait, et, quoiqu'il n'eût près de lui que quelques troupes, il partagea sa cavalerie en deux corps, donna le commandement de l'un d'eux à Biron qui avait hérité des honneurs de son père comme de sa valeur, puis, sans prendre le temps de s'armer il s'élança contre les ennemis ; trois fois il pénétra dans leurs rangs et y porta le désordre ; mais repoussé par la belle infanterie Espagnole qui protégeait les derrières des confédérés , Henri IV songea à la retraite et regagna le village de Fontaine-Française où heureusement deux mille hommes étaient venus à son secours. Velasco , surpris d'une telle bravoure , n'osa engager une mêlée générale; il se retira, et le soir même Henri IV put écrire la nouvelle de sa victoire sur le champ de bataille qu'il avait si vaillamment gagné ; peu s'en faut , ma sœur , disait-il , que vous n'ayez été mon héritière. Ce seul combat ouvrit au roi les portes d'un grand nombre de villes : Lyon se hâta de le reconnaître et Mayenne lui-même , fatigué des hautaines exigences Espagnoles, fit la paix avec lui. Le roi lui rendit biens, offices, dignités, lui donna le gouvernement de Bourgogne, trois villes de sûreté pour six ans , 350,000 écus pour ses dettes , et abolit les arrêts rendus contre lui et contre ses partisans.
Les nouvelles du Nord de la France étaient moins favorables : les Espagnols, commandés par le comte de Fuentès, étaient rentrés en vainqueurs dans Cambrai ; une victoire près de Doullens, (24 juillet \ 595) déshonorée par la mort sanglante de l'amiral Villars, tué de sang-froid après le combat, avait jeté l'effroi dans le pays , et la défaite des royalistes près de la ville de Ham paraissait avoir ruiné ce parti dans le Nord. Henri à la nouvelle de ces désastres abandonna ses projets de conquête ; il revint dans la Picardie à marches forcées et la prise de la Fère ranima l'ardeur des Français fidèles.
Cependant le roi s'affaiblissait par ses victoires ; chaque li-
gueur rallié réclamait des privilèges , des pensions , des faveurs , et Henri accordait toutes les demandes qu'on lui adressait. La reine d'Angleterre, que le changement de religion du roi avait éloignée de la France , voulut vendre chèrement le secours de ses armes ; le trésor était épuisé , et le parlement refusait d'enregistrer de nouveaux édits qui eussent procuré de l'argent. Une épidémie terrible faisait de grands ravages dans Paris, et le roi ne savait comment payer ses soldats ; en vain il montrait son pourpoint déchiré, sa suite moins nombreuse que celle d'un gentilhomme , rien ne pouvait apaiser le peuple. Henri lit alors un appel aux notables; il les convoqua à Rouen (1 596) et ouvrit l'assemblée par un long discours où il représentait la détresse de l'état : « Je ne vous ai point appelés , leur » dit -il , comme faisaient mes prédécesseurs , pour vous faire » approuver mes volontés , mais pour recevoir vos conseils , » pour les croire , les suivre , bref, pour me mettre en tutelle » entre vos mains , envie qui ne prend guère aux rois à barbe » grise , ni aux victorieux ; mais le violent amour que je porte » à mes sujets me fait trouver tout aisé et honorable. » Les notables parurent touchés , ils protestèrent de leur zèle et de leu r dévouement ; ce fut à peu près tout ce qu'Henri en obtint. Heureusement les finances venaient d'être confiées à Sully, et le roi trouva dans son ami des ressources pour satisfaire à la guerre et même à ses plaisirs , car sans avoir l'insouciance de ses prédécesseurs, il aimait à oublier au milieu des fêtes ou dans les bras de sa maîtresse, les ennuis de la royauté.
Le roi apprit, pendant les mascarades de l'hiver, (\ 596-4 597) la perte d'Amiens que les Espagnols venaient de lui enlever ; le gouverneur de Doullens avait déguisé en paysans une douzaine de soldats , les avait chargés de fruits et de sacs de noix qu'un d'eux répandit comme par malheur vis à- vis le corps de garde ; des chariots suivaient à dessein pour qu'on ne pût relever la herse, et les Espagnols pénétrèrent ainsi dans la ville ; Amiens avait refusé une garnison prétendant que la bravoure de ses habitans saurait le défendre. Le roi eut un vif
regret de la perte d'une place aussi importante ; il ne put même s'empêcher de crier à haute voix : Allons 1 c'est assez faire le roi de France, il est temps de redevenir roi de Navarre.
L'archiduc Albert d'Autriche, que Philippe II avait envoyé pour pacifier les Pays-Bas , et qui déjà même avait signalé sa bravoure par la prise de Calais , voulut empêcher Amiens de retomber au pouvoir de la France ; mais Henri IV qui voyait dans les rangs de son armée toute la noblesse de France, n'aurait pas voulu, fût-ce au prix de son sang, éprouver un échec. Porto-Carero, commandait dans la ville ; une constance et une fermeté opiniâtre signalèrent cette belle défense ; quoiqu'il en soit Henri rentra dans Amiens, et le gouverneur lui dit : je remets la place entre les mains d'un roi soldat.
Les calvinistes avaient long-temps hésité s'ils devaient envoyer du secours au roi, et leurs troupes étaient arrivées après la prise d'Amiens ; Henri voulut utiliser ces nouvelles forces , et, sans perdre en fêtes un temps précieux, il partit pour la Bretagne où tenait encore le duc de Mercœur. Ce prince de la maison de Lorraine , fils de Nicolas , comte de Vaudemont , voulait ériger cette province en souveraineté indépendante , et faisait valoir, les armes à la main, les droits qu'il prétendait tenir de sa femme Marie de Luxembourg, unique héritière de Sébastien de Luxembourg, duc de Penthièvre ; mais à la vue de l'armée royale le duc s'humilia et il fut heureux d'obtenir sa grâce en fiançant sa fille et héritière à César , duc de Vendôme , l'un des enfants que le roi avait eus de la belle duchesse d'Estrées ; ce traité souleva quelques murmures , mais comme les mécontents ne pouvaient plus compter sur le roi d'Espagne , ils se turent. Philippe II en effet était fatigué de ces longues guerres sans profit pour lui , et il commençait à voir que la monarchie universelle n'élait qu'un rêve qu'il ne pourrait réaliser ; le pape Clément VIH de son côté , qui deux ans plus tôt (\ 6 septembre \ 595) avait accordé au roi l'absolution , s'était offert comme médiateur entre la France et l'Espagne. Par le traité signé à Vervins le 2 mai 1598 le comté de Charolais resta au roi