‹ Manuel de l'histoire de FranceChapitre 65 sur 68 · DU CARDINAL DE RICHELIEU AU CONSEIL JUSQU'A LA MORT DE LOUIS XIII · texte numérisé non relu

DU CARDINAL DE RICHELIEU AU CONSEIL JUSQU'A LA MORT DE LOUIS XIII

Depuis la mort du duc de Luynes jusqu'à l'entrée du cardinal Richelieu au ministère, l'autorité fut partagée , mais aucun de ceux qui l'exercèrent n'a laissé son nom dans l'histoire. Cédant aux sollicitations réitérées de la reine-mère , Louis XIII appela Richelieu au conseil , après avoir pris du reste les précautions nécessaires pour s'affermir contre l'esprit envahissant du cardinal ; ce fut en vain. Dès son entrée , Richelieu commanda en maître , et la politique changea avec le ministère ; la Vieuville alla expier dans une prison le tort d'avoir inspiré des craintes au cardinal, et celui-ci se vit bientôt le seul maître du royaume. Aussitôt des négociations s'entamèrent pour le mariage de la sœur du roi avec le prince de Galles , qui plus tard porta sur le trône le nom de Charles Ier ; on resserra les traités avec la Hollande qui venait de déclarer la guerre à l'Espagne , et l'armée royale envahit la Valleline.

Ce pays , quelque resserré qu'il fût, avait été l'objet entre la France et l'Espagne de discussions vives et animées ; Philippe s'en était emparé sous le prétexte d'empêcher l'hérésie d'y pénétrer ; le pape par ses prétentions avait compliqué ce différend, et tout ce que Louis XIII avait obtenu jusque-là était que les places en fussent déclarées neutres. L'affaire se traînait depuis long-temps, et rien ne faisait prévoir une prompte issue, lorsque Richelieu entra au conseil ; aussitôt le marquis de Cœuvres fut envoyé en députa tion en Suisse , et peu après il reçut l'ordre de changer son caractère d'ambassadeur en celui dégénérai et d'opérer des levées d'hommes. L'armée dirigée contre la Valteline devait rendre le pape moins incertain et les Espagnols plus traitables, écrivait le premier ministre à l'ambassadeur de France à Rome ; puis pour rassurer la conscience timorée du roi , Richelieu réunit plusieurs évêques , et cette assemblée déclara que cette guerre était licite et permise. Après quelques événements militaires peu importants, la paix fut conclue par les soins du père Joseph , religieux Français , que la jalousie du duc de Luynes avait éloigné de la cour , et la Valteline fut affranchie de la domination Autrichienne.

Pour mener cette guerre à bonne fin , le cardinal avait été forcé de traiter avec les protestants, et il avait accepté de bon cœur les plaisanteries deslibellistes ; en effet ils ne l'appelaient plus que le pontife de la Rochelle et le patriarche des athées. Au moment où la clameur publique l'accusait de ne pas avoir achevé la ruine des calvinistes, il leur avait concédé de nouveaux avantages et s'était engagé à ne les inquiéter ni dans leurs biens, ni dans leur commerce. Cependant la grande pensée de Richelieu était déjà de détruire le calvinisme , d'abaisser l'orgueil de la noblesse , et de diminuer la puissance de la maison d'Autriche ; tel était le triple but qu'il s'était proposé et vers lequel tendirent tous ses efforts. Mais à cette époque il ne croyait pas encore pouvoir soutenir à la fois la guerre i\ l'intérieur et à l'extérieur, et il préféra accorder quelques avantages aux calvinistes que d'ajourner ses projets sur la Val-

te line. Le mariage de la sœur du roi avec Charles 1 er vint , en assurant ses projets , le consoler des pamphlets qui l'avaient si indignement traité. La France prenait une attitude ferme et menaçante , et ce n'était pas en vain qu'on l'outrageait. Buckingham , ambassadeur d'Angleterre , ayant osé déclarer son ardeur à la reine Anne d'Autriche qui avait accompagné sa belle-sœur jusqu'à Amiens , se vit refuser une seconde fois l'entrée du royaume ; ce fut plus tard une des raisons qui portèrent l'Angleterre à soutenir les efforts des calvinistes révoltés.

Lors de son entrée au conseil , Richelieu le dit dans ses Mémoires, outre les Huguenots qui partageaient le royaume avec le roi , les grands s'étaient , pour ainsi dire , rendus indépendans , et les gouverneurs de provinces paraissaient être souverains de leurs chargea. Le cardinal songea à réprimer leur audacieuse ambition, et il dirigea ses attaques contre Gaston d'Orléans , frère du roi , qui par sa position en était le chef. Déjà à plusieurs reprises la reine-mère avait songé à lui faire contracter une alliance avec M11* de Montpensier , la plus riche héritière delà cour, mais elle avait échoué ; Ornano, que le prince regardait comme son confident , lui avait persuadé qu'il serait plus indépendant en épousant une princesse d'Espagne, et Gaston s'était rendu sans peine à ces raisons. Après avoir inutilement tenté de gagner le favori en l'élevant à la dignité de maréchal de France, Richelieu employa la violence. Ornano fut jeté dans les cachots de Vincennes, et une mort prématurée (2 septembre \ 626) débarrassa le premier ministre d'un homme redoutable. Dès-lors Gaston d'Orléans n'écouta plus que la voix de* la vengeance : il se jeta dans un complot formé contrele cardinal, et s'unit à ceux qui avaient juré sa perte : mais les jeunes seigneurs trop présomptueux laissèrent pénétrer le secret de leurs intrigues ; Vendôme, Ghalais , furent arrêtés , et ce dernier paya de son sang, en place de Grève, le crime d'avoir conspiré. Gaston, supris et effrayé, consentit à l'union projetée pour lui , et il épousa à Nantes MUc de Montpensier. Le prince reçut les duchés d'Orléans et de Chartres, le comté deBlois, un brevet

de cinq cent soixante mille livres de pension à prendre sur l'épargne royale, et cent mille livres de rente viagère sur larecette générale des finances d'Orléans; Mlle de Montpensier portait en dot la somme de trois cent mille livres de rente, en duchés, terres et principautés, de telle sorte que Gaston se trouvait ainsi à la tête de la plus grande fortune princière de l'Europe.

Ce fut pendant les fêtes de ce mariage que la mort de Chalais fut prononcée par une chambre de justice moins irrégulière encore par son institution subite que par ses formes de procédure. De plus le cardinal joua en public une comédie savamment préparée : il se plaignit des dangers qu'il avait courus, et supplia le roi de recevoir sa démission ; il obtint une garde formée d'abord de cinquante arquebusiers à cheval , et qui fut dans la suite composée de deux compagnies de cavalerie et de deux cents mousquetaires à pied.

Richelieu sentait sa puissance et savait les nombreux ennemis qu'elle lui susciterait; il résolut de se rendre populaire en convoquant une assemblée de notables , dont il donna la présidence au duc d'Orléans ; on y voyait beaucoup de gens de petite noblesse , des membres du clergé et un grand nombre de magistrats ; Richelieu les accabla de travail et en moins de deux mois ils tinrent trente -cinq séances (2 décembre 4626 — février 1627.) Le cardinal y parut deux fois , et ses harangues firent une vive et profonde impression. 11 y fut représenté que la dépense s'élevait annuellement à quarante millions quoique le revenu fût à peine de seize , et l'assemblée déclara la suppression des grandes charges : l'épée de connétable ne fut plus donnée , l'amiral se démit de sa charge moyennant un million , les domaines royaux aliénés à vil prix furent rachetés , les pensions réduites et les forteresses intérieures démolies. Cette dernière dépense était mise à la charge des villes qui recevraient les matériaux pour indemnité. Les notables votèrent aussi l'entretien d'un corps de 18,000 hommes de pied et de 2,000 chevaux pour inspirer aux princes étrangers le respect de l'autorité du roi , et pour réduire à

l'obéissance les sujets qui essaieraient de s'y soustraire. En un mot , toutes les demandes du cardinal furent accordées, sauf une seule dont il eut encore è se réjouir. Pour effacer le souvenir de la cruauté dont il avait usé à l'égard de l'infortuné Chalais, il demanda que les peines établies contre les criminels d'état fussent modérées , mais l'assemblée décréta que les criminels devaient être jugés selon les ordonnances royales. Quelque temps après Richelieu profitait de cette décision pour effrayer la noblesse en faisant tomber, le 21 juin 4627, les tètes de François de Montmorency, comte de Bouteville et du comte des Chapelles. Ces deux seigneurs avaient bravé la rigueur des lois contre les duellistes , et de Montmorency avait tué sur la place royale le marquis de Beuvron , son rival ; on était cependant loin de s'attendre à de si rigoureux supplices.

Buckingham , qui n'avait pu pardonner au premier ministre l'affront qu'il avait reçu en France , agitait sourdement les calvinistes déjà portés à la guerre. Il équipa une flotte nombreuse et v int cingler sur les côtes de France. Richelieu ne fut pas effrayé de cette nouvelle lutte ; il n'y vit qu'un nouveau moyen de briller que lui offrait la fortune , et le siège de la Rochelle fut décidé , afin , disait-il , de détruire le nid d'où avoient accoutumé d'éclore tous les desseins de rébellion. C'était surtout contre l'Ile de Ré que les Anglais avaient réuni leurs efforts , et sans la bravoure de Toiras qui y commandait , ils s'en seraient emparés et auraient ainsi rendu la Rochelle imprenable. Dès-lors Richelieu ne pensa plus qu'à seconder ce chef intrépide et , à force de soins et de peines, il forma une flotte qui repoussa les Anglais ; fier de ce succès le cardinal alla mettre le siège devant la Rochelle (46 novembre 4627). Il donna le commandement des différents corps d'armée à Bassompierre , au duc d'Angouléme et au maréchal de Schomberg , et se réserva pour lui l'attaque du côté de la mer qui , il le prévoyait , devait être la plus périlleuse. C'est alors qu'il conçut le projet gigantesque de fermer le port par une digue et d'empêcber ainsi la ville d'être secourue ; les assiégés se moquèrent

de ce projet , car ils comptaient sur la fureur des Ilots et sur les Anglais , leurs fidèles alliés ; aussi ne firent- ils aucune tentative pour mettre obstacle à cet immense ouvrage. Ils furent trompés dans leur attente : les Anglais furent de nouveau repoussés , et en cinq mois l'ingénieur Gabriel Metezeau avait terminé son travail; cette digue avait sept cent quarante-sept toises de longueur , douze d'épaisseur à sa base , quatre à la partie supérieure , et ne pouvait être couverte même par les plus hautes marées.

Quoiqu'il en soit , les assiégés ne parlaient pas de se rendre. Gui ton , qu'ils avaient nommé maire, était un homme d'une grande force de caractère ; on sait les fières paroles qu'il prononça le jour même de son élection : « Bonnes gens , dit-il , » vous m'élevez pour votre chef ; je m'ébahis de cet honneur. » Il n'y auroit que deux évangélistes au monde que je serois » un des deux. Nous allons tous faire serment sur la sainte » bible de prendre plutôt la mort en patience que de survivre » à la perte de notre religion et au carnage de nos familles. » Ceux d'entre vous qui parleront de capitulation et de soumis- » sion au papisme seront notés de traîtrisme et d'infâmie ; et » ces deux pistolets demeureront sur la table pour envoyer de » ce monde en l'autre tous les perfides. Je jure et proteste de » ne jamais songer à la paix , et si quelqu'un m'entend pro- » noncer ce mot , je consens qu'il me donne une mousquetade, » laquelle m'étende roidc. » Néanmoins la famine commençait à faire des progrès , et la ville était réduite à l'extrémité, lorsqu'une ambassade alla trouver le cardinal et demanda à capituler. Louis XIII était revenu depuis peu à l'armée ; il entra en vainqueur dans la Rochelle et reçut les clefs de Gui ton, qui, peu de temps après, fut obligé de quitter la France et de se réfugier à Londres. Le cardinal célébra une messe d'actions de grâce, et, malgré sa sévérité habituelle , traita les vaincus avec douceur ; les Rochelais n'eurent guères à déplorer que la perte de leurs privilèges et de leurs fortifications. La prise de cette ville était un coup terrible porté à la noblesse, et c'est avec raison

que le maréchal de Bassompierre pouvait s'écrier : Vous verrez que nous serons assez fous pour prendre la Rochelle. La réforme voyait son dernier boulevard renversé , et Richelieu venait de faire un grand pas vers raccomplissement de ses projets ; quarante millions avaient suffi pour s'emparer de cette place , et l'autorité royale y trouvait des avantages qu'elle ne pouvait acheter à prix d'argent. Le duc de Rohan restait seul chef de la réforme , mais le roi ne parut pas s'inquiéter des troupes que ce seigneur commandait dans le Languedoc et il tourna ses vues d'un autre côté.

De grands démêlés agitaient alors l'Italie : la mort de Vincent II avait laissé les duchés de Mantoue et de Montferrat au duc de Nevers , Français de cœur et d'affection ; mais les ducs de Savoie et de Guastalla prétendirent avoir des droits sur cet héritage, et, à leur instigation, la maison d'Autriche en prononça le séquestre. Les inquiétudes que cette affaire donna au cardinal furent si vives qu'un moment il songea à lever le siège de la Rochelle , c'était surtout le pape qui l'y poussait , car ce pontife craignait l'influence Espagnole , mais Richelieu compta sur la bravoure du gouverneur de Casai et il eut raison. Aussitôt que la Rochelle fut prise , Richelieu engagea Louis XIII à soutenir les prétentions du duc de Nevers , et l'armée royale se dirigea vers les Alpes. Le duc de Savoie refusait de livrer le passage , mais la valeur des gentilshommes Français força en peu de temps le pas deSuze; dès-lors la guerre était terminée. Le duc Savoie demanda la paix et l'obtint à la condition de livrer Suze , de ravitailler Casai dont les Espagnols venaient do lever le siège, et de laisser le duc de Nevers jouir paisiblement de son héritage (H mars 1628.)

Richelieu ne comptait pas sur l'exécution de cette paix , mais il était pressé de revenir en France où de puissantes intrigues menaçaient son autorité : cette fois les protestants n'étaient pas à la tôte de la révolte ,, car le duc de Rohan , leur dernier chef , après avoir inutilement demandé le secours de l'Espagne et vu Privas, une des plus fortes villes de son parti .

ruiné et renversé de fond en comble , venait de signer la paix avec le roi (traité d'Alais, 27 juin 4629.) Les Huguenots gardaient la liberté du culte , mais on leur enlevait leurs privilèges , leurs divisions d'églises , leurs assemblées môme , en sorte qu'ils ne pouvaient plus à l'avenir être considérés comme un parti politique. De plus ils promettaient de déposer les armes : toutes leurs fortifications devaient être démolies et le culte catholique rétabli partout où il avait été interrompu. Bassompierre, en vertu de cet édit , pénétra dans Montauban le 48 août 1629 et le cardinal vint l'y rejoindre. Il fit aussitôt commencer la démolition des fortifications et peu après célébra la première messe dans la principale église qui fut rendue au culte catholique.

Les intrigues formées contre le cardinal n'en étaient pas moins redoutables ; la reine-mère, dont on connaît le caractère altier, avait blâmé la guerre Italienne , qui la blessait dans ses liens de famille ; elle voulait unir le duc d'Orléans qui était devenu veuf après quelques mois à peine de mariage, elle voulait , dis-je , l'unir à la fille du duc de Toscane , espérant par cette alliance fortifier son crédit à la cour , et se rendre maîtresse de l'esprit du prince; mais Richelieu avait d'autres projets. Quelques auteurs prétendent qu'il voulait forcer Gaston à épouser sa nièce bien-aimée , et qu'il n'épargna rien pour réussir. Sans admettre que le cardinal eut eu des vues aussi ambitieuses , on peut présumer qu'il craignait , que par son alliance avec une princesse étrangère, le frère du roi ne se rendit indépendant , ne relevât le parti presque abattu de la noblesse et ne lui donnât une nouvelle force. Déjà l'orage commençait à gronder : Richelieu parut le mépriser ; voulant peutêtre écraser ses rivaux par sa gloire , il se fit nommer lieutenant du roi et, malgré la rigueur de la saison (décembre) , il se rendit en Italie où les Espagnols avaient eu de nouveaux succès. Toujours à la tête des troupes, Richelieu, armé de la cuirasse et de l'épée , dirigea les opérations de cette campagne avec tout le talent qu'on aurait pu attendre d'un général expérimenté.

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Feignant de marcher sur Turin , il fit volte-face et se jeta à l'improviste sur les états du duc de Savoie qui avait refusé d'exécuter les conditions du dernier traité; il lui enleva même Pignerol avant que Spinoza eut eu le temps d'accourir à sa défense. Sur ces entrefaites Louis XIII , mandé par son premier ministre , arriva à l'armée et en prit le commandement ; les succès les plus heureux semblaient couronner cette entreprise : déjà la Savoie presqu'entière était conquise lorsque la maladie fit de grands ravages dans les troupes Françaises ; le roi luimême en fut vivement attaqué. Il se retira à Lyon , laissant au maréchal de Montmorency le commandement de son armée. Les partis étaient d'ailleurs fatigués de cette guerre ; de graves événements se passaient en Allemagne et appelaient dans ce pays toutes les forces de la maison d'Autriche ; mais d'un autre côté Richelieu voyait s'éclaircir les rangs Français : d'ailleurs les secours promis n'arrivaient pas et des courriers menaçants le tenaient au courant de toutes les intrigues qui se fomentaient à la cour contre lui. Il savait que la reine-mère avait déclaré ouvertement la haine qu'elle lui portait et il employa son crédit à faire conclure une trêve (traité de Ratisbonne, 43 octobre 4630) ; le médiateur était un jeune Italien nommé Jules Mazarini qui devait plus tard continuer l'œuvre de Richelieu.

A Lyon , la jeune et belle Anne d'Autriche s'était unie à la reine-mère pour perdre le cardinal , et le faible roi , se voyant livré sans défense à ces deux femmes , que malgré tout il aimait encore , leur promit de le disgracier lorsque les affaires d'Italie seraient terminées. Sommé plus tard de tenir sa parole, il mit tout en œuvre pour apaiser les deux reines et opérer une réconciliation , mais il ne put y réussir. Le parti du cardinal semblait à jamais ruiné, et l'on ne songeait plus qu'aux moyens de se débarrasser de Richelieu; Marillac voulait son sang, Guise demandait l'exil , et Bassompierre, que ses grâces et son esprit rendaient l'un des chevaliers les plus à la mode , proposait de l'enfermer dans une prison perpétuelle. Déjà le duc

de Montmorency avait reçu Tordre de conduire le cardinal à Avignon ; le roi, craignant de pénibles adieux, était retourné à Versailles, et Richelieu désespéré préparait son départ. Un homme seul ranima sa confiance; ce fut le duc de St-Simon. Richelieu profita d'une porte entr'ouverte , se jeta aux pieds du roi et lui rendit compte de sa conduite. La reine-mère était seule présente à cet entretien ; furieuse elle s'écria qu'on osait la comparer à un valet et menaça le roi de sa colère. Alors Louis XIII chercha un abri près de son premier ministre , et les courtisans surpris accoururent en foule au palais du cardidal se presser devant un pouvoir que cette lutte n'avait fait qu'affermir. Dès ce jour, qu'on nomma la journée des dupes f (4 0 novembre 4630) la reine-mère put voir que son règne était fini.

Mais le cardinal crut devoir signaler sa vengeance d'une manière terrible : ce fut surtout sur les deux frères Marillac qu'elle éclata avec plus de violence. Le garde-dcs-sceaux fut privé de son emploi et exilé de la cour ; quant au maréchal , on l'arrêta à la téte de l'armée qu'il commandait en Piémont ; puis on lui fit un crime de sa prodigalité et on en rechercha les causes. La discipline était si relâchée à cette époque que le maréchal n'eut pas de peine à être convaincu de concussion , et comme tel livré à des juges vendus au pouvoir. Pour suivre de plus près cette affaire , Richelieu institua le tribunal dans un de ses palais , à Ruel , et il obtint sans peine qu'une condamnation capitale serait prononcée contre le maréchal : il ne s'agit que de foin , de paille , de bois , de chaux et de pierre , et dans tout mon procès il n'y a pas de quoi fouetter un valet , disait la victime du premier ministre , et il était loin de s'attendre au cruel châtiment qui lui était réservé. Sans égard pour son rang , pour quarante années de fidèles services , inflexible aux larmes des plus grands seigneurs , Richelieu fit monter le maréchal sur l'échafaud (-10 mai 4632) et un sang illustre rougit de nouveau la place de Grève.

La reine-mère n'avait pu pardonner au cardinal d'avoir

triomphé d'elle : je me donnerais plutôt au diable que de ne pas me venger de cet homme là , avait-elle dit publiquement, et, malgré son apparente réconciliation avec le premier ministre, elle ne cessait de lui susciter des ennemis ; c'était surtout le duc d'Orléans qu'elle voulait réunir à sa cause. Gagné par ses sollicitations , le jeune prince arma les gentilshommes ses amis , se dirigea vers le palais du cardinal , osa l'insulter et se retira ensuite dans son apanage. Richelieu s'était vu sous le poignard : cela suffisait à sa vengeance. Il fit aussitôt assembler le conseil du roi , et dans un chaleureux discours montra les intrigues de Marie de Médicis : puis continuant avec force, il déclara tout gouvernement impossible avec elle , et amena le roi à s'en séparer. Louis XIII laissa sa mère captive à Compiègne et se contenta de lui écrire qu'il n'en agissait ainsi que pour le bien de l'Etat. A la lecture de cette lettre , Marie de Médicis devint furieuse : elle s'opposa à toute transaction et refusa les gouvernements qu'on lui offrait ; bien plus , écoutant les propositions de l'Espagne , elle s'enfuit à Bruxelles (1631) : c'était ce que voulait le cardinal, et il avait favorisé une fuite qui lui était si avantageuse. Dès-lors en effet la reinemère ne pouvait plus rentrer en France ; elle devait traîner une existence malheureuse sur une terre étrangère , et Richelieu eut- la honte de laisser mourir dans la pauvreté la mère de son bienfaiteur et de son roi. Gaston de son côté s'enfuit en Lorraine , où il épousa secrètement la sœur du duc Charles IV ; il ne prenait pas garde qu'il assurait ainsi la puissance d'un ministre dont il avait résolu la perte.

Quant à Richelieu les soins de sa fortune (il venait de se faire donner le gouvernement de Bretagne) ne l'empêchaient pas de poursuivre son but d'une marche ferme et assurée ; avant que Gaston eut eu le temps de songer à la révolte , l'armée royale avait envahi la Lorraine et forcé le duc de se soumettre (31 {Jécembre 1631 .) Charles IV livra ses meilleures places et promit de faire sortir Gaston des terres qui lui appartenaient. Le duc d'Orléans furieux courut à Bruxelles et unit sa vengeance

à celle de la reine-mère ; il publia un manifeste où il déclara la guerre au perturbateur , à l'ennemi du roi et de la maison royale , au dissipateur des trésors de l'État, au tyran d'un grand nombre de personnes de qualité et généralement du peuple de France. Il envahit ensuite le territoire Français et sa présence ranima les projets ambitieux des grands. Le plus malheureux de~tous, Montmorency , crut se rendre redoutable à la cour et excita ses amis à la révolte. Richelieu redoubla de sévérité ; les états du Languedoc virent leurs décisions cassées, et les villes, qui n'ouvraient pas leurs portes aux troupes royales étaient traitées comme prises d'assaut. Effrayé de ces cruautés , un grand nombre de seigneurs n'osa bouger ; les protestants euxmêmes se hâtèrent de s'unir à l'armée du cardinal, et bientôt le prince et le maréchal de Montmorency se virent presque seuls. Un combat pouvait ranimer leur parti : il eut lieu près de Castelnaudary ; mais dès le premier choc le maréchal fut renversé de cheval et fait prisonnier. Cependant la bataille n'était pas encore gagnée , et le duc d'Orléans eut pu délivrer son ami ; il ne l'osa point, se contenta de jeter ses armes à terre et cria qu'on ne le prendrait plus à tel jeu. Réfugié à Béziers il se hâta en effet de signer la paix avec son frère, promit de reconnaître ses ministres quoiqu'ils fussent et surtout d'aimer le cardinal de Richelieu (septembre 4632.)

Le procès du maréchal s'instruisit avec une très grande rapidité ; six mois ne s'étaient pas écoulés depuis la mort de Marillac , et les juges craignaient trop le cardinal pour oser prononcer des peines plus douces contre le coupable pris les armes à la main. En vain la noblesse de France vint demander à genoux la grâce de Montmorency ; le roi la refusa constamment , et Toulouse vit tomber la tête d'un maréchal de France. Le parlement avait voulu protester et avait même refusé d'enregistrer les informations prises par le cardinal , mais ce corps avait bien perdu de la puissance qu'il s'était arrogée pendant les guerres civiles du siècle précédent ; Richelieu ne l'avait pas épargné, et il était déjà réduit à n'exécuter que les ordres du roi. Louis XIII

chira en présence des députés le feuillet sur lequel ils avaient inscrit leurs doléances, et il n'en fut plus question. Les complices du duc d'Orléans furent tous jetés dans les fers ; quelques-uns même payèrent de leur téte la part qu'ils avaient prise à ce complot ; le chevalier de Jars monta sur l'échafaud , et alors seulement il reçut sa grâce. Des évéques du Languedoc s'étaient trouvés impliqués dans la procédure , mais Richelieu n'osa sévir contre eux avec la même violence ; que lui importait d'ailleurs de se montrer humain lorsque son autorité n'était pas compromise? deux seulement, pluscoupables que les autres, furent atteints de la déposition ecclésiastique.

Chaque maladie du premier ministre était l'occasion de nouveaux troubles , mais le corps seul était épuisé de fatigues et de travaux , et Richelieu redoublait de sévérité , de cruauté même, pour assurer une puissance que la mort menaçait chaque jour de lui enlever. Le duc d'Orléans s'était réfugié à Bruxelles, et y avait signé avec la maison d'Autriche un traité aussi honteux pour lui qu'onéreux pour son pays; la reine - mère , qui eut tout sacrifié à sa vengeance , se hâta d'accéder à cet acte ; c'est alors que Richelieu résolut de porter sur le territoire Autrichien la guerre qu'on voulait déclarer à la France. Ce pays , malgré ses révoltes continuelles , avait d'immenses ressources : les protestants n'osaient remuer , un ordre seul du cardinal faisait trembler ces nobles si arrogants sous le règne précédent; la marine prenait de l'accroissement, le duc de Lorraine qui avait voulu se révolter avait perdu ses Etats , et les troupes royales occupaient Nancy. Fidèle aux ordres qu'on lui donnait , le parlement ne faisait plus entendre aucune plainte, le peuple lui-même n'osait murmurer contre le cardinal , et l'on redisait les supplices que ses ennemis avaient soufferts.

De grands évènemens s'étaient passés en Allemagne : la maison d'Autriche avait vu la Suède et le Danemarck lui déclarer la guerre à L'instigation de la France , et sa puissance en avait été ébranlée , mais non détruite. C'est alors que Richelieu ré-

solut de passer à son tour le Rhin et d'intervenir dans cette guerre que sa longueur fit surnommer de trente ans ; mais avant d'en arriver là il voulut forcer le duc d'Orléans à revenir à la cour. Le roi en effet n'avait pas encore d'enfants et sa santé chancelante inspirait de graves inquiétudes ; à sa mort Gaston d'Orléans devenait son héritier, et si ce prince était alors à l'étranger, on pouvait craindre de grands malheurs pour la France. Richelieu se servit de cet esprit adroit dont il était doué; il gagna d'abord l'ami et le conseiller du prince , Puy-Laurens , en lui donnant un duché-pairie et la main d'une de ses parentes , Mlle de Pont-Château. Le duc d'Orléans se laissa prendre à l'espoir de nouveaux honneurs ; il s'ennuyait d'ailleurs dans cette cour étrangère dont la sévérité contrastait avec les fêtes de celle de France. Il accepta un nouvel apanage , des faveurs pour ses amis , demanda pardon de sa conduite au roi son frère et jura amitié au cardinal Richelieu (24 octobre 4634) ; il alla ensuite vivre obscurément à Blois. La reine-mère eut pu également rentrer en France , mais on exigea d'elle qu'elle livrerait d'abord aux tribunaux ceux de ses serviteurs qui avaient conspiré contre le cardinal ; elle ne voulut pas se soumettre à ces conditions et préféra se retirer à la cour d'Angleterre. Quant à Puy-Laurens , il ne tarda guères à tramer de nouvelles intrigues et fut jeté dans les cachots de la Bastille , où il trouva une mort obscure en 4 635.

Pendant que le Suédois Gustave - Adolphe remportait de brillantes victoires , Richelieu n'avait voulu intervenir , car il craignait de travailler pour un rival ambitieux ; à grande peine il avait tenu sa promesse de fournir du secours aux Suédois , tant il redoutait leurs succès. Mais la mort de Gustave ayant changé l'état des affaires en Allemagne, les Suédois ayant été défaits à Nordlingen et ayant vu ainsi leur parti presque ruiné, Richelieu crut le moment favorable de porter un grand coup à la maison d'Autriche , et il déclara la guerre à l'Espagne. Les prétextes ne manquaient pas, et l'on n'eut qu'à choisir. Les traités avec la Hollande furent jurés de nouveau :

on en coq tracta d'autres avec les Suédois que représentait le célèbre Oxenstiern ; ce ministre , muni des pouvoirs les plus étendus, acheta le secours de la France par l'abandon des places conquises en Alsace par les Suédois , et promit de rassembler les débris de leur armée. Les hostilités commencèrent aussitôt sur tous les points , sur les bords du Rhin , en Italie , dans les Pays-Bas et dans la Valteline ; on avait confié le commandement de ce dernier pays à Rohan , chef des huguenots, qui , voulant faire oublier ses révoltes passées , le défendit avec le courage du désespoir. La campagne commença d'une manière brillante et le comte de Galas fut repoussé jusqu'à Francfort ; en Italie, l'union des ducs de Savoie, de Mantoue et de Parme devait faire craindre à la maison d'Autriche de grandes pertes. Louis XIII , abandonnant le soin de son royaume à son premier ministre, vint prendre le commandement de l'armée du Rhin pour garder la conquête de la Lorraine contre les efforts des généraux ennemis. Mais la maladie et la disette faisaient de grands ravages dans les rangs Français, et le roi, fatigué d'une guerre d'observation, regagna bientôt sa capitale (1 635) ; d'ailleurs la mauvaise saison approchait, et les ennemis se cantonnaient déjà en quartiers d'hiver. La mésintelligence éclata parmi les confédérés , neutralisa leur puissance et de glorieuses victoires restèrent ainsi sans avantage; malgré les efforts du cardinal de la Valette, le seul homme, disait Richelieu, à qui l'on pût confier de grandes armées, l'ennemi pénétra en Picardie , s'empara de la Capelle , Roye et le Catelet , emporta d'assaut Gorbie et envoya des détachements jusqu'au pied des murailles Parisiennes. L'effroi fut grand dans cette ville , et Richelieu , pour la première fois , eut peur de la fureur populaire ; il songeait déjà à quitter le ministère , lorsque le père Joseph son ami, son confident, ranima cette grande âme ; tous deux montèrent à cheval et traversèrent sans gardes les rues de Paris aux acclamations unanimes du peuple qui se pressait en foule sur leur passage. Une nouvelle armée fut levée avec une rapidité prodigieuse ; chacun voulait y contri-

buer selon ses moyens ; en peu de temps Corbie fut reprise, et l'ennemi repoussé au-delà des frontières. D'autre part la petite ville de St-Jean de Losne arrêta les Espagnols , du côté de la Bourgogne; les habitants de cette province, livrés à leurs seules ressources, soutinrent énergiquement les efforts du comte de Galas, réunis à ceux du duc de Lorraine ; plus tardRantzau put y jeter du secours et le cardinal de la Valette ne tarda guères à la délivrer.

Un grand événement avait failli s'accomplir à l'intérieur ; cédant aux sollicitations du comte de Soissons et de plusieurs courtisans , le duc d'Orléans se laissa persuader que , de lui seul , sa mère et une foule de gentilshommes attendaient leur secours ; on le fit rougir de la dépendance dans laquelle le tenait le cardinal , et il donna son approbation à un plan d'attaque contre le premier ministre. On n'osait cependant se déclarer ouvertement contre Richelieu tant son crédit était redoutable , ni tenter de le perdre dans l'esprit du roi ; le fer parut aux conjurés le meilleur moyen d'attaque , et le duc d'Orléans promit de donner le signal de ce meurtre. Pour surveiller les opérations du siège de Corbie , le roi et son conseil se trouvaient alors à Amiens : l'endroit choisi fut le palais ; déjà les conjurés entouraient le premier ministre, et l'on n'attendait plus que le signal ; le prince irrésolu n'osa le donner , et le cardinal se vit ainsi sauvé du danger le plus grand qu'il eût encore couru. On savait trop ses nombreux espions , et la cruelle justice qu'il tirerait des conjurés : aussi ceux-ci crurent-ils ne devoir chercher leur salut que dans la fuite ; le comte de Soissons se retira à Sédan près du duc de Bouillon ; quant au duc d'Orléans , retiré à Blois , il ne demandait que de nouvelles faveurs pour laisser apaiser son mécontentement.

Au milieu de ses graves préoccupations, le cardinal trouvait encore, dans un travail opiniâtre, le temps de se livrer à l'étude des belles-lettres; il créait des sujets de pièces de théâtre, et en faisait versifier les actes par différons auteurs ; d'autres -fois il les composait seul. Deux cent mille écus dépensés pour

représenter Marianne ne purent empêcher le public de siffler cette pièce produite sous un pseudonyme ; des pensions récompensaient les vers adressés à la louange du cardinal , et , nouveau Mécène , il encourageait les arts et les talents. Ce fut lui qui le premier songea à réunir les savants en un seul corps (1 635) : c'est l'origine de l'Académie française. On y discutait des questions littéraires, et l'on s'étonne encore avec raison que la première critique de ce corps ait porté sur le Cid ; mais Richelieu n'avait pu pardonner à Corneille de ne pas s'être abaissé devant lui , et il avait ainsi espéré porter atteinte à la gloire d'un rival envié.

La guerre continuait avec des alternatives de bons et de mauvais succès : la prise des îles d'Hyères enlevées aux Espagnols, Landrecies, La Capclle, réunies au territoire Français* balançaient la perte de la Valteline que Rohan avait défendue jusqu'à sa mort (28 février 4638.) Le siège de Fontarabie fut , par ses suites , l'événement le plus important de cette époque; Condé et le duc de La Valette avaient entouré cette ville , et en poussaient l'attaque avec vigueur ; mais ils se laissèrent surprendre par les troupes Espagnoles , et quelques heures suffirent à leur défaite. Le duc savait la haine que lui portait le cardinal , aussi voulutril par une prompte fuite éviter une vengeance redoutable ; il eut raison , car en apprenant cet échec , Richelieu fît aussitôt commencer les poursuites dans le palais même du roi ; en vain les membres du parlement protestèrent et déclarèrent ce jugement illicite , Louis XIQ passa outre, opina pour la peine de mort et menaça de sa colère le parlement s'il continuait encore à se plaindre.

Le duc de La Valette fut exécuté en effigie , et le peuple détourné d'ailleurs par d'autres fêtes ne fit entendre aucun murmure. La reine Anne d'Autriche venait en effet , après vingttrois ans de mariage , de donner un prince à la France , et cette naissance réduisait à néant les prétentions du duc d'Orléans ; cet heureux événement fut célébré avec pompe : le canon fut tiré en signe d'allégresse , et pour quelques temps-on

oublia la honte de nos revers (5 décembre 4638.) La mort du P. Joseph , le conseiller et l'ami de Richelieu, était aussi arrivée sur ces entrefaites , mais elle avait passé inaperçue , et Tltalien Mazarini avait été appelé à remplacer près du premier ministre l'homme qui lui avait été si utile. Richelieu le soigna dans sa maladie avec une grande sollicitude, et lorsqu'il apprit sa mort , il s'écria : « J'ai perdu mon bras droit. » François Leclercdu Tremblay, plus connu sous le nom de P. Joseph ou d'Eminence grise, avait toujours été l'ami le plus constant de Richelieu , et si le premier ministre parlait en maître dans les conseils , il est certain que les sages avis du P. Joseph modérèrent souvent sa fougue.

L'année 4640 fut favorable à la France ; les comtés de Catalogne , de Roussi lion et de Gerdagne venaient de secouer le joug de l'Espagne et avaient publiquement réclamé la protection de Louis XIII; le Portugal se séparait aussi d'un pays auquel il avait été soumis pendant plus de soixante ans et se donnait un chef de la maison de Bragance , dont le premier acte fut de s'allier à la France. On apprit qu'en Artois la ville d'Arras , malgré l'antipathie de ses habitants , venait de se rendre , et que de nouveaux succès y avaient suivi les armes Françaises. Les flottes de ce pays, jointes à celles de la Hollande, parcouraient les mers ; le cardinal de Sourd is portait l'épouvante jusque sur les côtes du royaume de Naples : tout en un mot annonçait que le génie d'Olivarès succomberait sous celui de Richelieu et que la France hériterait de la suprématie Européenne , qui , depuis la mort de Charles-Quint , avait appartenu à l'Espagne. Mais pour obtenir ces avantages , il fallait pressurer le peuple et en tirer l'argent nécessaire à la solde des troupes ; la création de quatre cents nouvelles charges de procureur du parlement de Paris , en même temps qu'elle diminuait le pouvoir de ce corps , si toutefois il en avait encore , remplissait le trésor ; mais le peuple murmura de ces exactions : peut-être le cardinal avait-il négligé de se rendre populaire? Quoiqu'il en soit une révolte éclata en Normandie ,

et le parlement de Rouen n'y fut pas étranger. Pour montrer leur misère , les conjurés marchaient pieds nus et étaient à peine couverts de quelques haillons d'où leur vint le nom de Jean va nu-pieds. Ils se retranchèrent dans les environs d'Avranches ; mais le colonel Gassion fut envoyé contre eux avec une troupe de soldats étrangers pour qu'ils fussent moins accessibles à la compassion ; il les vainquit malgré leur courageuse résistance , et les fit tous pendre. A Rouen la révolte ne fut pas plus heureuse : le chancelier Séguier fit son entrée dans la ville , le 2 janvier 4640 ; il déclara qu'il supprimait le parlement de Normandie , la cour des aides , le corps de ville , le lieutenant général , et les officiers de la finance ; il ajouta que la province serait désormais gouvernée par la volonté absolue du roi , et qu'il lui suffirait de notifier. Il institua sous sa présidence un tribunal composé des gens de loi qu'il avait amenés avec lui , et qui condamna un grand nombre de prisonniers et de contumaces à être rompus vife , pendus ou bannis. De plus Séguier frappa Rouen d'une contribution extraordinaire de \ ,085,000 livres ; enfin il recommanda aux gentilshommes de désarmer le peuple et d'empêcher tout rassemblement sur leurs terres.

H n'était personne dans le royaume, pas même le roi, qui ne tremblât devant le premier ministre, et cependant celui-ci craignait sans cesse pour un pouvoir qui lui devenait chaque jour plus cher; écrasant en quelque sorte Louis XIII de son autorité, au moindre signe de colère , il menaçait le roi de le quitter, Tisolait de tous ses sujets et lui permettait à peine le plaisir de la chasse. Richelieu ne reculait devant aucun moyen , quelquehonteux qu'il fût, pour se maintenir au haut poste où il s'était élevé ; les courriers des grands seigneurs étaient arrêtés, et leurs correspondances ouvertes , la reine elle-même n'était point à l'abri de ses jalouses inquiétudes. Un jour on osa pénétrer chez elle , on fouilla son appartement , sa cassette fut forcée et ses papiers les plus intimes livrés à la curiosité du premier ministre. De confesseur du roi avait osé élever la voix en faveur de

quelques condamnés, l'exil seul put assouvir la colère du cardinal , et Ton craignit un instant qu'il ne rendit pas de confesseur au roi tant il était jaloux de l'influence que pouvait avoir ce confident ; le cloître avait arraché Mlle La Fayette à l'amour si pur de Louis XIII, et le roi n'avait pas même osé se plaindre.

Un seul homme n'avait point encore plié devant le cardinal; c était le comte de Soissons. De la cour du duc de Bouillon où il s'était retiré , ce prince résolut d'affranchir la noblesse Française de la dépendance dans laquelle elle était à l'égard du premier ministre. Après avoir contracté des alliances avec la reinemère et les autres exilés , après s'être assuré de l'appui des mécontents qui se trouvaient encore en France et avoir reçu un secours de l'Autriche , ce prince déclara la guerre au premier ministre. Richelieu fut heureux de voir son rival en révolte ouverte : il ne craignait que le fer de l'assassin. Il fut cependant trompé dans son attente , car à peine la première décharge s'était-elle fait entendre au combat de la Marfée que la cavalerie royale, sans doute gagnée par les révoltés, ou saisie d'une terreur panique, s enfuit en désordre. PraslinetChalancé, maréchauxde-camp de l'armée du roi, et Sénecey, colonel du régiment de Piémont, perdirent la vie. Roquelaure, Uxelles etPerson furent faits prisonniers avec 4,000 soldats et près de 700 officiers ; toute l'artillerie, le bagage et la caisse militaire, contenant 40,000 livres, tombèrent au pouvoir des vainqueurs. La fortune du cardinal voulut , pour réparer cet échec , qu'un coup de mousquet , tiré au hasard , frappât de mort le comte de Soissons et mît fin ainsi à la guerre. Le duc de Bouillon demanda la paix, à la condition qu'il conserverait Sédan , et Richelieu , pressé d'autres soins , s'empressa de la lui accorder (6 juillet 1 641 .)

Le cardinal , craignant l'empire qu'on pourrait prendre sur l'esprit du roi , avait placé près de lui un jeune gentilhomme sans fortune , Henri Goeffier , dit Ruzé d'Effiat , marquis de Cinq-Mars , dont il se croyait sûr ; sa mission était de surveiller les actions de Louis XIII , de s'inquiéter de toutes ses affections , d'en prévenir Richelieu , en un mot d'être son espion ,

moyennant quoi il avait le titre de grand écuyer et une pension. Le roi aima bientôt ce jeune homme si prévenant pour lui, toujours joyeux et qui égayait de ses récits les longues heures de sa solitude ; mais Cinq-Mars n'était pas homme à jouer longtemps le rôle honteux qu'on lui avait imposé ; le souvenir de Luynes renversant Concini portait son esprit à entreprendre de grandes choses. La faveur de Gaston d'Orléans, du duc de Bouillon et des plus puissants seigneurs qui espéraient tirer parti de lui pour renverser le cardinal , ne tarda guères à le perdre. Un nouveau traité d'alliance fut conclu entre les mécontents : le duc de Bouillon promettait une retraite à Sédan ; l'Espagne , toujours prête à fomenter des troubles , devait donner des secours à la condition qu'on lui livrerait une place forte et que les conquêtes faites sur le roi catholique lui seraient remises. Il est hors de doute que Louis XIII connaissait, sinon le traité, du moins le complot formé contre son premier ministre , mais il était trop faible pour oser secouer le joug qui pesait sur lui. Souvent même il disait à son courtisan : souvenez-vous bien que si M. le cardinal se déclare ouvertement contre vous, je ne pourrai vous garder. Richelieu, de son côté, savait qu'on machinait quelque chose, mais il n'avait pas de preuve du complot : voulant frapper un grand coup, il déclara que la guerre ne se ferait que sur les frontières du Roussillon , et que c'était à Madrid qu'il fallait frapper la puissance de la maison d'Autriche. Par malheur une grave maladie l'arrêta à Tarascon : il était loin du roi et ne pouvait écrire ; dès-lors il regarda sa perte comme certaine. Il connaissait l'adresse de Cinq -Mars , son esprit souple et prévenant, la faiblesse de Louis XIII et il se lamentait de voir une révolte menacer son œuvre au moment où il était prêt à s'accomplir. Ses tourments aggravaient son mal ; cependant personne n'osa remuer, tant sa puissance était affermie, tant on redoutait son courroux. La fortune lui sourit de nouveau ; il se procura, par le moyen du nonce de Madrid, une copie du traité, signé par le duc d'Orléans et le comte duc deSan-Lucar, ministre du roi d'Espagne, l'envoya à Louis XIII

et dès-lors se regarda comme sauvé. Cinq-Mars et son malheureux ami de Thou, le fils du célèbre historien de ce nom, furent arrêtés aussitôt et ramenés à Paris. Leur procès s'instruisit , mais les preuves manquaient ; faible jusqu'à la lâcheté , le duc d'Orléans , pour obtenir son pardon , chargea les prisonniers et n'eut pas honte de répéter plusieurs fois qu'il avait été séduit par eux ; Cinq-Mars et de Thou montèrent sur l'échafaud , et le duc de Bouillon se vit heureux d'échanger sa principauté contre quelques terres situées à l'intérieur (12 septembre 1642.) On apprit sur ces entrefaites que Marie de Médicis, la mère du roi, venait de terminer, obscurément à Cologne , une vie dont les dernières années avaient été empoisonnées par la douleur et l'indigence.

Cependant le cardinal voyait que le travail avait épuisé une santé déjà faible et savait qu'il n'aurait pas la gloire de terminer son grand œuvre ; en vain il se réjouissait en apprenant que le Roussillon était conquis , que Perpignan avait ouvert ses portes , que l'Espagne et l'Autriche étaient battues sur tous les points et que la France exerçait une glorieuse prépondérance. En vain il étalait un luxe plus que royal : vingt-quatre serviteurs tête nue le portaient dans une vaste caisse de bois doublé de damas rouge dans laquelle il n'y avait place que pour un secrétaire. Lorsque les portes des villes étaient trop étroites, on abattait un pan de muraille et il passait par cette brèche , ce qui faisait dire à ses flatteurs qu'il entrait partout en vainqueur. Richelieu prévoyait ne pouvoir aller plus loin , et dès-lors il apporta tous ses soins à se chercher un successeur dans lequel il put en quelque sorte survivre à lui-même ; c'est à ce but que tendirent toutes ses pensées. Arrivé à Paris il nomma au roi Mazarin et l'engagea à ne rien conclure sans avoir pris conseil de cet Italien ; puis , se détachant des choses de ce monde, il ne songea qu'à faire sa paix avec Dieu. La cour était dans l'attente : on redisait sa fermeté, sa force d'âme dans un semblable moment. Lorsqu'on lui apporta le Christ : voici mon juge , dit-il , je le prends à témoin que je n'ai jamais

rien fait qui n'ait eu pour but le bien de mon maître et celui de l'État. Ce fut le 4 décembre 4642 que Richelieu termina sa carrière. Le roi n'en montra ni joie ni regret, il se contenta de dire : voilà un grand politique de moins , et il accepta le legs de son premier ministre , il consistait en un million et demi d'argent , en meubles d'une grande richesse , et en un palais qui, à cause de sa magnificence est encore nommé royal. On aurait tort de croire cependant que ces immenses richesses provenaient des dilapidations du trésor , Richelieu s'était réservé de riches bénéfices et c'était la principale source de sa fortune.

Le jour même de la mort de Richelieu , Mazarin entra au conseil et fut appelé à lui succéder en tout; Louis XIII avait toujours été si soumis aux ordres du cardinal qu'il craignit encore d'y déroger. Les portes de la Bastille ne furent ouvertes que par l'adresse d'un courtisan : il montra au roi les sommes énormes que coûtait l'entretien de tant de nobles gens que les victoires avaient rendus inoffensife ; Louis Xm fut frappé de cette raison et la Bastille relâcha les victimes du cardinal. Le roi s'occupa ensuite de la régence, car il prévoyait une fin prochaine ; il la laissa à sa femme avec qui il venait de se réconcilier , mais il lui adjoignit un conseil dont le président était le duc d'Orléans , et l'âme le cardinal Mazarin. Enfin le 44 mai 4643 , trente-trois ans après la mort de son père , Louis XIII expira. Qu'il nous soit permis de résumer par ces quelques mots du président Hénaut ce règne , si diversement jugé : « Fils » et père de deux de nos plus grands rois, (Louis XIII) affermit » le trône encore ébranlé de Henri IV et prépara les merveilles » du règne de Louis XIV. »

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