CHAPITRE VIL
DEPUIS CXOTAIRE VT
JlSai A Ëj\ MORT DE iiO\THAV DE BOURGOGNE ETCHILDEBERT D'AUSTRALIE.
Clotaire laissait pour partager son royaume quatre fils de différentes femmes ; mais à peine ses funérailles étaient-elles terminées que l'aîné d'entr'eux Chilpéric ; poussé par le désir de régner seul , s'enfuit à Braine , la plus riche des demeures royales, s'empara des trésors qui y étaient amassés , se fit saluer Koning (roi) et marcha en toute hate sur Paris, dont il s'empara sans résistance. Ses succès ne furent pas de longue durée, car les trois frères s'étant ligués contre lui , le forcèrent d'accéder à un partage au hasard , qui semblable au premier, se fit sans avoir égard aux barrières naturelles. Il faut cependant y remarquer un changement politique. Beaucoup d'aleux, en effet, ou possesseurs libres de domaine , tels qu'on en trouvait tant alors, (le royaume d'Yvetot, dont tout le monde a entendu parler, en est la preuve) trop faibles pour se soutenir et désireux
d'obtenir la protection du roi , changèrent la nature de leurs terres, en firent l'hommage et les reçurent en vasselage, c'està-dire furent obligés à certaines redevances. C'est aussi à cette nouvelle puissance de la royauté qu'on doit l'extension de pouvoir donné aux maires , dont la première mention se trouve dans Frédegaire et qui d'abord ne remplissaient que des fonctions domestiques. « Pendant la jeunesse de Sighebert , dit cet » historien , tous les Austrasiens élirent pour maire du palais » Chrodinus parce qu'il était fort en toutes choses , craignant » Dieu , imbu de patience et qu'on ne trouvait rien en lui que » ce qui plaît à Dieu et aux hommes. Mais celui-ci ayant re- » fusé , on nomma à sa place Gogon. » Il y avait aussi des maires du palais dans la partie occidentale des Gaules , nommée Neustrie, mais la royauté y étant plus forte et plus puissante, ils jouissaient d'une moins grande autorité.
Pour en revenir aux enfans de Glotaire , le hasard avait donné à Charibert le royaume de Paris , mais il mourut peu d'années après (567) et ses Etats furent partagés entre ses trois frères, excepté sa capitale qui resta indivise. Gontran eut le royaume d'Orléans augmenté du pays de Burgundes ; Chilpéric obtint le royaume d'Occident ou de Neustrie et Soissons pour capitale et enfin Sigebert celui d'Occident ou d'Austrasie.
La bonne intelligence ne pouvait régner long-temps entre ces frères ambitieux, dont les places voisines et mêlées dans les Etats l'un de l'autre , fournissaient tant de prétextes à la guerre ; d'ailleurs, il répugnait à Chilpéric, après s'être vu un moment seul maître du royaume de son père de n'y avoir qu'une petite part. Son frère Sigebert ayant été obligé de tourner ses araics contre les Ogors ou Avares qui avaient fait une irruption , il en profita pour pénétrer dans l'Austrasie et conquérir un grand nombre de places. Sigebert battit les Avares , puisr avec une célérité étonnante, se trouva en face des Neustriens qu'il défit aussi. Gontran et Charibert offrirent leur médiation et les deux frères se jurèrent la paix ; d'ailleurs une nouvelle invasion des Ogors appelait les troupes Austrasiennes au-delà du Rhin. Cette
fois la victoire fut inconstante et Sigcbert fut fait prisonnier , mais il sut en imposer à ses ennemis par sa fermeté inaltérable, de telle sorte qu'il dicta, quoique vaincu, les conditions du traité (563-564.)
De tous les enfans de Glotaire, Sigebert seul avait su modérer ses passions, les autres s'y adonnaient avec emportement. On avait vu Charibert sacrifier une femme légitime aux deux filles d'un cardeur de laine , Chilpéric répudier Audovère ; il avait tenu sa fille sur les fonts baptismaux ainsi elle ne pouvait plus être sa femme, disait-il, et mettre dans son lit une servante nommée Frédégonde. Sigebert résolut d'épouser une princesse digne de lui et qui lui fournit en même temps les moyens de lutter avec avantage contre ses frères. Athanagilde régnait alors sur les Visigotbs , il lui fit demander par Gogon , maire du palais, sa seconde fille nommée Brunehaut , que l'esprit autant que la beauté rendaient remarquable. Le peuple Austrasien fit éclater sa joie , un seul point blessait ses croyances religieuses , elle était arienne , mais instruite par les évêques, elle renonça à ses erreurs et dès-lors on put se réjouir de cette union. Nous avons encore le chant plein d'allusions allégoriques, par lequel Venantius Fortunat, le meilleur poète du temps, célébra cette fête.
Chilpéric , à cette nouvelle , craignit la puissance de son frère , et pour la balancer , fit demander Galeswinte , fille d'Athanagilde, persuadé qu'il l'obtiendrait facilement. Mais on savait, au-delà des Pyrénées , les amours du prince Franc et le roi des Visigoths , ne consentit à cette union, qu'après un serment solennel que Chilpéric fit sur les reliques, de quitter toutes ses femmes , même Frédégonde , qui s'éloigna en effet de la cour pour un temps , et de donner à litre de présent du matin (Morghen-ghiba) les villes de Cahors , Limoges et Bordeaux , cette dernière ayant fait part de son lot , après la mort de Charibert. Les premières années de cette union furent sinon heureuses, du moins paisibles, mais Frédégonde reprit son pouvoir et dès-lors on put prévoir une mort violente pour Gales-
winte ; en effet , des esclaves ayant pénétré dans la chambre de la reine, la poignardèrent et Chilpéric après avoir répandu quelques larmes vraies ou fausses, épousa publiquement Frédégonde (567.)
A la nouvelle de ce meurtre, toute la Gaule Franke est en deuil , on pleure cette jeune femme nouvellement chrétienne , on affirme que des miracles se font sur son tombeau et lorsque Brunehaut annonce hautement l'intention de venger sa sœur, Chilpéric abandonné de ses soldats est forcé , pour obtenir la paix , de recourir à Gontran. Ce roi était en guerre avec les Lombards , qui chaque année passaient les Alpes et venaient s'enrichir de butin, et il luttait avec peine, malgré les victoires nombreuses remportées sur eux par son général En ni us Mumniolus , qui avait préféré la cour des barbares au titre de Patrice. Aussi craignant une lutte nouvelle avec ces Germains que Sigebert avait amenés à sa suite, il s'interposa entre ses deux frères et offrit sa médiation. 11 était temps , les troupes Germaines, sans môme que Sigebert pût les arrêter, mettaient tout à feu et à sang , traînant à leur suite des milliers de captifs, poursuivant Chilpéric avec tant de vigueur, qu'il eût à peine le temps de s'enfermer dans Chartres. Réduit à cette extrémité , il céda, pour obtenir une paix nécessaire, toutes les v illes qu'il avait promisesà Galeswinte, comme présent du matin. Les sermens furent échangés au pied de l'autel et Brunehaut parut avoir assouvi sa haine (574.)
Cette paix avait sauvé Chilpéric , mais bientôt oubliant ses défaites , il se prépara à une nouvelle guerre ; dès l'année suivante, il entre en campagne , fait un traité d'alliance avec Gontran et tous deux se précipitent sur les terres de leur frère. Sigebert rappelle à son secours les tribus Germaines, leur promet le pillage de toutes les villes de la Neustrie , bat les deux armées de Chilpéric et le force à s'enfuir à Tournai , seul et désespéré. Les Austrasiens vainqueurs de toutes parts, pénètrent dans Paris , Brunehaut et ses fils y arrivent à leur suite et les seigneurs Neustriens viennent jurer au vainqueur, fidélité
et obéissance. Sigebert accepte leur serment et leur promet en retour aide et protection , puis il se met à la tête de ses troupes pour aller investir Tournai. Peu de jours après , il était à Vitry, dans le territoire d'Arras , où il fît une pause, voulant s'emparer des richesses qui étaient renfermées dans cette habitation royale. Pendant ce temps deux jeunes Tervannais (4 ) envoyés par Frédégonde et soudoyés par elle pénètrent , près de lui , sous le prétexte de traiter. Amenés en sa présence , ils le frappent de couteaux empoisonnés , et arrêtent ainsi les conquêtes des Austrasiens, qu'une pareille audace a enrayés f575.) Dès-lors tout change , Ghilpéric sort de Tournai , pénètre dans le camp ennemi et y commande en maître. Paris est forcé de nouveau , Brunehaut devient prisonnière à son tour et ses sujets fidèles regagnent par bandes PAustrasie , emportant avec eux, Childeberl, qui doit son salut au zèle d'un serviteur fidèle.
Les seigneurs et les guerriers de l'Austrasie s'assemblent à Metz , Childebert y est proclamé roi quoiqu'à peine il soit âgé de cinq ans et on lui donne un conseil pour gouverner en son nom. Chilpéric, à cette nouvelle, entre dans une grande fureur, il redouble de sévérité envers Brunehaut , la sépare de ses enfans et l'envoie à Rouen , espérant par ces mauvais traitcmens, lui arracher un traité honteux. Mais le jour de la délivrance approchait pour cette reine; Mérovée ,1e fils d'Audovère, en devint amoureux et l'évêque Prétextât , primat de Rouen , qui avait tenu le jeune homme sur les fonts baptismaux et qui l'aimait comme un père , consentit à bénir leur union. Ghilpéric trompé , vole sur leurs traces et les jeunes époux poursuivis de près ont à peine le temps de gagner un asile ; de là , Brunehaut s'enfuit en Austrasie où on lui confia la tutelle de son fils ; mais de nouveaux chagrins devaient l'y attendre ; sans cesse obligée de lutter contre les Leudes, dont la puissance avait encore grandi pendant sa captivité , elle était si faible ,
(1) Habitons de Térouannc.
qu'elle ne put même offrir un asile à Mérovée , son sauveur et son amant; celui-ci s'enfuit à Té rouanne où il fut poignardé par l'ordre de Frédégonde. Il ne restait plus des fils d'Audovère queClovis, mais Chilpéric excité par l'humeur haineuse de sa femme , le fit aussi mettre à mort sous de puérils motifs. Quant à Frédégonde , elle avait également perdu tous ses fils ; en vain avait-elle appelé les secours de la religion , en vain avait-elle paru adoucir son caractère , sesenfans étaient morts victimes d'une contagion terrible et Clovis devenu seul héritier de la Neustrie, avait prononcé des paroles de vengeance contre elle; c'est lui , dit-elle à Chilpéric, c'est lui qui a jeté des sorts sur nos enfans, telle fut la cause de sa mort. Audovère, cette pauvre femme qui après avoir porté le bandeau royal avait été reléguée dans un couvent , y vivait heureuse près de sa fille. Mais Frédégonde craignit qu'un jour elle ne sortit de ce pieux asile , appelant les rois Francs à la défense de ses droits ; on l'immola aussi , sa fille Ghildesinde fut forcée de prononcer des vœux éternels et afin qu'aucun roi ne voulut la mettre dans son lit, les bourreaux de sa mère la violèrent. Pour s'attacher le peuple que révoltaient de semblables cruautés , Frédégonde persuada à Chilpéric de brûler les livres d'impôts et la première elle les livra aux flammes.
Pendant ce temps , la contagion faisait de terribles ravages en Bourgogne , Contran y perdit ses fils ; dans la crainte qu'une révolution n'éclatât en son royaume avant sa mort , il résolut de faire un traité d'amitié avec son neveu Childebert. Les deux rois se réunirent au Pont de pierre sur la Meuse , ils échangèrent de riches présents et le Bourguignon jura de regarder le jeune Childebert comme son fils. Qu'un mémo bouclier nous protège , qu'une même lance nous défende , dit-il , et pour donner plus de poids à ses paroles , il promit de mettre sur pied une nombreuse armée pour faire la guerre à Chilpéric et lui enlever les places qu'il tenait encore en Austrasie. Cette guerre n'eut point lieu. Bientôt en effet , le faible et changeant Gontran se repentit d'avoir juré cette alliance et la
lenteur qu'il mit à se mettre en campagne prouva aux Austrasiens qu'ils n'avaient que peu de choses à attendre de ce coté. D'ailleurs Chilpéric inclinait à la paix , il s'engageait à reconnaître Childebert pour son héritier, à la condition qu'il garderait Jusqu'à sa mort, les places qu'il avait enAustrasie. Il promit de plus trois armées pour faire la guerre à Gontran et lui réclamer Marseille dont il s'était injustement emparé dans les troubles qui suivirent la mort de Sigebert; ces offres furent acceptées , car l'Austrasie était alors déchirée par la guerre civile. Brunehaut avait voulu obtenir la régence entière et soumettre les Leudes, toujours si remuans; un nombreux parti s'était donné à elle ; il était dirigé par Lupus duc de Champagne , mais les Leudes avaient fini par triompher et dès-lors la guerre avait été déclarée à Gontran chez qui s'étaient retirés les vaincus.
Le théâtre le plus sanglant fut cette foisl'Aquitaine que les rois Francs s'étaient plusieurs fois partagée ; les résultats furent la prise de Marseille pour Childebert et presque l'entière conquête de l'Aquitaine par les Neustriens (578-584.) C'est à la suite de cette expédition que Chilpéric mourut assassiné à sa maison de Chelles, en revenant de la chasse; Aymoin n'hésite point à imputer ce crime àFrédégonde : ses infidélités, dit-il, étaient connues du roi ainsi que son amour pour Lancry. Quoiqu'il en soit, aussitôt que le bruit de cette mort se fut répandu, Frédégonde se réfugia dans la Cathédrale de Paris , emportant avec elle un enfant dont elle était accouchée quatre mois auparavant et les trésors nécessaires pour faire réussir son entreprise. Elle envoya ensuite un message à Gontran pour le prier de ne point abandonner son neveu Clo taire ( tel était le nom du jeune roi) et de prendre sous sa protection la mère et le fils. Le bon Gontran y consentit et par sa conduite à l'égard de Frédégonde , déconcerta les grands de l'Austrasie qui le regardaient comme leur allié. Ceux-ci s'en vengèrent en faisant un traité tacite avec les seigneurs de Ncustrie et même de Bourgogne , ils rallièrent à eux Mummole le défenseur de Gon-
tran , général et patrice , Boson , Didier, les plus riches et les plus puissans du Midi ; dès-lors la lutte fut déclarée entre l'aristocratie et la royauté ; celle-ci sans cesse minée par des rois faibles et enfans , des régences pendant lesquelles avait grandi le pouvoir des Leudes , n'avait pour opposer à la force et à la puissance des seigneurs Francs , que le peuple , pour qui les rois étaient encore les bénis de Dieu.
Le premier acte des révoltés fut d'offrir la couronne à un certain Gondevald fils naturel , vrai ou faux , de Clotaire et ils firent serment de lui donner sa part des Etats de son père. Une assemblée publique ne put calmer cette effervescence ; on courut aux armes de toutes parts, et bientôt la Gaule offrit l'aspect d'un vaste champ de bataille. Gontran fit venir près de lui son neveu Childebert , le désigna publiquement pour son successeur et lui donna le commandement de ses troupes. Ce prince battit les révoltés et la trahison éteignit bientôt cette guerre civile , Gondevald fut assassiné dans la ville de Comminges , par Boson , l'un de ses principaux chefs , et la célèbre paix d'Andelot réconcilia tout le monde. On y traita de la reddition des Leudes transfuges , des divers droits de chacun et l'aristocratie se vit dominée par la royauté (585.) Les fruits de ce traité furent grands pour Childebert , car on voit dans Grégoire de Tours, le premier historien Franc et par l'ordre de date et par le mérite , que Wandelin , tuteur et maire de Childebert, étant venu à mourir, n'eut point de successeur. Brunehaut prit seule les rênes de l'Etat et dès-lors elle donna tous ses soins au peuple et se l'attacha par plusieurs grands travaux importons ; un des plus connus est l'entretien des anciennes chaussées romaines qui conservèrent son nom. En vain l'aristocratie eut recours à la trahison ; deux fois elle essaya de frapper dans l'ombre Childebert , le complot échoua; elle ne fut point plus heureuse dans ses tentatives homicides contre Gontran. Enfin il se forma deux armées de mécontens, qui après on avoir obtenu la permission des rois, et tandis que la Gaule encore agitée se calmait avec peine ,
allèrent porter la guerre dans les pays étrangers, les Austrasiens en Italie contre les Lombards et les Bourguignons en Septimanie contre les Goths ; la religion appelait déjà les guerriers à sa défense. Mais cette tentative fut vaine , et ils ne rapportèrent de leur expédition que peu de gloire et de butin (586-593.) Bientôt mourut Gontran ne laissant que des filles, Childcbert s'empara de son royaume ; mais non content de ce succès , il résolut de dépouiller Clotaire de l'héritage de son père ; les Neustriens furent vainqueurs et la mort de Childebert (595) suspendit un instant les hostilités.