V. — lia seconde époque de la vie de Voltaire
Le séjour de Voltaire i Berlin, 1750-1753 ; — et s'il ■ trouvé dans Frédéric un maître plus indulgent que Louis XV 7 — Ses maladresses de conduite; — il exige du roi que celui-ci renvoie Baculard d'Arnaud; — et ne prenne pas Frdron pour correspondant. — L'ufluire du Juif Hirschel [Cr. Desooiresterres, t. IV; et Strauss, Vollaire], — Liberté du langage et des allures de Voltaire k l'égard de Frédéric. — Ses querelles avec Leasing et avec La Beaumelle. — Il se brouille avec Maupertuis, — l'ancien ami de M<x' du Châtelet, — et le président de l'Académie des sciences de Berlin. — La Diatribe du docteur Akakia, 1752. — Frédéric fait brûler le pamphlet par la main du bourreau. — Colère, bumiliation et soumission de Voltaire [Cf. Correspondance de Frédéric, édition Preuss. 1752-1753]; — il demande un congé pour aller prendre les eaux de PloinbièreB ; — Frédéric s'empresse de le lui accorder; — et accepte la démission que Voltaire donne de son titre de < cbam-
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justement agi eur nos Français par ce qu'il y avait en elle de moins analogue, de plus contraire, de plus hostile même à l'idéal classique. De « psychologique et de moral » devenu d'abord a social » ; et de social t< scientifique » ; l'objet de la littérature, sous l'influence de Bacon et de Locke, va désormais devenir purement pratique. Forts de l'autorité de Nevrton, qui a quelque part traité la poésie de « niaiserie ingénieuse », les géomètres demanderont bientôt ce que « prouve » une tragédie? Et d'Alembert eo£n, dans le Discours préliminaire de l'Encyclopédie, ne craindra pas d'écrire u que si les anciens eussent exécuté une Encyclopédie, comme ils ont exécuté tant de grandes choses, et que ce manuscrit se fût échappé seul de la fameuse bibliothèque d'Alexandrie, il eût été capable de nous consoler de la perte des autres ».
faellan du roi de PrnsBc ». — Départ de Voltaire, 26 mara 1753. — L'avGDture de Francfort. — Il s'arrête euccessivement ù Strasboarg, Colmar, Lyon et Geoève.
L'âSucre historique de Voltaire. — A cette époque de la vie de Voltaire appartieaoeat aea deut grandes œuvres historiques : — le Siècle de Louis XIV, dont ia première édition parait à Berlin, en 1751 ; — et VEseai sur les mieurs, dont la première édition sous ce titre eat datée de GeDère, 1756; — mais dont il y avait alors onze ans que des morceaux détachés avaient commencé de paraître dans le Mercure de France. — Les Annales de l'Empire sont également de cette époque, 1753; — et aussi l'édition définitive du Charles XII, qui est celle de 1756-1757. — Les deux premiers de ces ouvrages ont inauguré dans la littérature européenne une nouvelle manière d'écrire l'hi-ïtoire.
Entre les mains de Voltaire l'histoire est d'abord devenue, de purement annalislique ou polémique qu'elle était, véritablement narrative, ce qui implique : — le choix du sujet, en tant que capable d'intéresser tout le monde, et non pas seulement les érudits; — la distinction des faits, en tant qu'il y en a d'encombrants, d'inutiles, ou d'ingrats, qu'on élimine ; — et une continuité d'intérêt, qui ne s'obtient qu'au moyen de l'art, et du parti pris. — C'est comme si l'on disait qu'en second lien, à'érudite ou de savante.
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Une conséquencR de ces nouveaux principes, c'est que, n'y ayant rien de moins « littéraire n au monde, et en soi, que V Encyclopédie de d'AIembert et de Diderot, elle n'oppartient qu'à peine à l'histoire de la littérature. Nous ne raconterons donc pas ici, comment, d'une simple traduction de la Cyclopsedia d'Ephraïm Cliambers, qu'elle devait être à l'origine [Cf. John Morley, Diderot and tlie Encyelopœdiats, Londres, 1878], Y Encyclopédie française est devenue la plus grosse affaire de librairie qui se fût encore vue, ni comment, d'une entreprise d'abord purement commerciale, les circonstances, beaucoup plus que les
Voliaire a rendu l'histoire proprement Utléraire. ce qui implique ; — le souci de la disposition des parties et du style; ■ — un rappel constant de l'intérêt que les choses passées otTreat encore aux gens d'aujourd'hui; — et par suite, une perpétuelle sollicitation i penser. — Et enfin, d'indifférente à son propre contenu. Voltaire a rendu l'histoire philosophique, ce qui implique : — la subordination des Taits aux conséquences qni en sont résultée!; — l'appréciiition de ces faits par rapport à un idéal donné; — et la détermination de cet idéal par rapport k une conception de la vie et de rhumanité.
Inconvénients de cette manière d'entendre l'histoire: — et que Voltaire n'y a pas Ini-méiae échappé.
En ce qu'elle a de philosophique, d'abord; — elle substitue dans le jugement des hommes et des choses l'autorité d'un critérium nbstrait au sentiment de la diversité des époques; — elle ramène donc toutes les histoires sur le même plan; . — et par conséquent elle les déforme ou elle les fausse. — Elle ne les fausse pas moins en tant que littéraire; — si l'importance des évéuements historiques n'a rien de commun avec l'agrément de la forme dont on peut les revêtir; — si cette importance, en tout cas, n'a pas pour mesure leur intérêt actuel; — et si rien d'autre part n'est plus propre il brouiller la signification des temps que le suuvî de les
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LA DÉFORMATION DE l'iDBAL CLASSIQUE 319
hommes, en ont fait la plus formidable machine de guerre qu'on eût encore dressée contre la tradition. Nous n'essaieroDS pas noD plus d'en dégager l'idée générale ou maîtresse, qui n'a jamais sans doute été très « générale » dans l'esprit sec, dur et borné de d'AIembert, ni très claire dans la cervelle fumeuse de Diderot [Cf-, dans les Œuvres de Diderot, son article Encyclopédie]; et qu'au surplus le nombre des collaborateurs appelés à en faire l'application ne pouvait manquer d'obscurcir encore. Il ne se fait point de chefs-d'œuvre à deux, et bien moins a plusieurs. Et enfin, quel qu'en fût l'intérêt anecdotique, nous ne dirons point comment, d'aventure en aventure et de « suppression » en « suppression », elle est devenue la compilation monumentale dont Chesterfield écrivait a son fils, qui lui demandait s'il en devait faire l'emplette :
représenter d'uDe mnni6re qui plaiae à nos contemporainB. — Elle ■ enfln des inconvénienta en tant que narrative ; — si le choii des faits à mettre en lumière ne saurait dépendre du ctprice de t'historien; — s'il y a des « matières qui demaodent de l'attention g et qu'on ne t puisse pas faire que rallcallon ue soit une chose pénible » ; — et s'il n'y a pas euQn en histoire de faits inutiles ou encombrants, — mais seutemcot des faits dont on n'a pas aperçu la significatiOD.
Comment, en s'ajoutant les uns aux autres; — et en s'aggravant du fait même do son succès; — loua cen défauts ont réduit les autres histoires de Voltaire, — comme par exemple, son Histoire du Parlement, 1769, — à n'être que de simples pamphlets; — et ainsi rabaissé l'histoire k n'être plus que l'instrument de aea paa- ■ions philosophiques. — L'histoire, comme la tragédie, veut être traitée pour elle-même. — Mais cela n' empêche pas l'Essai sur les mœurs. — ni le Siècle de Louis XIV surtout, d'avoir fait époque dans la manière d'écrire l'histoire ; — et Voltaire lui-même d'avoir exercé but la direction dca études historiques, — une influence presque aussi considérable, sinon peut-être plus considérable, qu'au théâtre même.
Etablissement de Voltaire aux Délices, 1755. — Publication dca Poèmes sur la Loi naturelle, et sur le Désastre de Lisbonne, 1756;
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SSO HANtBL DE LHISTOIHB DE LA LITTBHATDRB FRANÇAISE
« Vous l'achèterez, mon tîls, et vous vous assoirez dessus. poarMte Candide ». Mais, puisque l'on fait souvent encore entre « l'esprit de l'Encyclopédie » et « l'esprit classique » une confusion fâcheuse, qui rappelle celle que l'on a longtemps faite entre l'esprit de la réforme et l'esprit de la Renaissance; puisque même on a voulu voir dans l'esprit encyclopédique le terme en quelque sorte préflx et l'aboutissement nécessaire de l'esprit classique [Cf. Taine, t Ancien régime] ; il faut essayer de dissiper cette confusion, et de montrer qu'entre eux, comme entre l'esprit de la Renaissance et l'esprit de la Réforme, il peut bien se rencontrer un ou deux traits de communs, mais tout le reste, à vrai dire, n'a été qu'opposition et que contrn diction.
Par exemple, « l'esprit classique » ne s'était déterminé
— Rousseau lui adresse la Lettre sur la Providence. — Démêlés de Voltaire avec les Genevois. — Il suggère i d'Alembert l'article Genève de V Encyclopédie. — NouTelle inlcrvcnlion de Rousseau dans la querelle [Cf. ci-deseus. p. 315]. — ÂcquiaitioD de Ferney, 1758. — Candide, 1759; — Tancrède, 1760; — l'Écossaise, J760;
— et, à ce propos, de Fréroa [Cf. Ch. Nisard, les Ennemis de Voltaire]. — Voltaire compose eotre temps ses Mémoires pour servir à t histoire de sa vie [Cf. éditioD Beuchot, t. XL]. — Quelques médiocres facéties : la Relation de la maladie et de la mort du Père Berthier, 1759; ~ les Quand, 1760, réponse à ud discours académique où Lefrsuc de Pompigaao avait attaqué les philosophes; — ses Dialogues chrétiens, 1760, - et un opuscule plus important : l'Extrait des sentiments de Jean Meslier, 1762,
— achèveot de faire de lui le chef incontesté du parti philosophique. — L'Éloge de Crébillon, 1762, — le Commentaire sur Corneille; — et le Becueil de pièces originales concernant la mort des sieurs Calas. 1762.
VI. — Après la BupprfiBsioQ de l'Encyclopédie, Comment l'Encyclopédie ■ supprimée « n'en a pas moins continué de se faire; — grâce k la protection de M. de Malesherbet, directeur de la librairie: — de M. de Sartine, lieutenaDt de police t
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qu'en achevant de se libérer, lui, nous avec lui, et notre littérature avec nous, de toute influence étrangère, mais, on vient de le voir, c'est au contraire en se mettant à l'école du a philosophisme anglais », que 1' « esprit encyclopédique » a pris conscience de lui-même. Il a fait mieux, ou pis : il s'est méconnu dans Descartes et dans Bayle pour ne se retrouver que dans Locke et dans Bacon . Qui ne sait que l'Esprit des lois, en un certain sens, n'est qu'une apologie de la constitution anglaise? Le Traité des sensations n'est également qu'une « adaptation » des Essais sur Centendement humain. Elle-même, V Encyclopédie, nous venons de le dire, n'est originairement que la traduction d'un Dictionnaire anglais; et, si Diderot a sans doute quelque droit de passer pour l'incarnation de l'esprit encyclopédique, on ne trouve
— de M'"* de Pompadour; — et aussi parce que le gouveraemeat
a eu ëgard à l'importance des intérêts matériels eugagés dans l'entreprEse? — Que les égards se sont même étendus plua loin; — et qu'on en trouve la preuve dans l'affaire de la comddie dea Philosopher (mai 1760); — mais surtout dans celle de l'Écossaise (juillet 1760), — s'il s'en fallut de bien peu que Fréron, nommément et groBBièrement insulté par Voltaire, — ne fût empêché de lui répondre dans son Année littéraire [Cf. Desnoiresterrcs, la Comédie satirique au XVIIP siècle, Paris, 1885]. — Que cette tolérance du gouvernement n'a pas été sans quelque rapport avec la crainte qu'on éprouvait de voir une entreprise interdite en France
— s'achever à l'étranger, à Berlin peul-etreou à Saint-Pétersbourg;
— et d'autre part, avec le besoin qu'on avait de ménager les philosophes, — à la veille de l'expulsion des jésuites, 1762, — L'ouvrage de d'Alembert : De la destruction des Jésuites en France ; — et qu'il est curieux de constater la coïncidence de sa publication avec la distribution des dix derniers volumes de l'Encyclopédie. — Observations à ce sujet; — et de la difficulté de distribuer o sous le manteau > dix volumes in-folio. — Indifférence relative au miliea de laquelle ils paraissent; — et raisons naturcUea de cette indifférence; — s'ils ne contiennent eu effet presque rieo qui ne fût plus qu' t amorcé a dans les sept premiers volumes ; — et si, le principal
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rien que d'anglnis dans l'œuvre de l'homme que l'on appelle encore souvent le « plus allemand » des Français. Il a commencé par traduire VHistoire de Grèce de Stanyau ; son Essai sur le mérite et la vertu n'est qu'une paraphrase de Shaftesbury; c'est Richardsoo et Sterne qu'il imite dans ses contes et dans ses romans, Moore et Lillo dans ses drames ou dans ses tragédies bourgeoises... Il est inutile de multiplier les exemples ! Mais quand avec autant d'empressement qu'on évitait naguère d'imiter l'étranger, on le traduit maintenant et on s'en inspire, peut-on dire que rien n'ait cbangé? peut-on voir là l'eiTet des mêmes causes? et si l'on ne le peut pas plus en histoire qu'en logique, c'est une première différence de 1' « esprit encyclopédique » et de V « esprit classique ».
En voici une seconde : si l'esprit classique s'était
l'efièt qu'oD pouvait attendre de l'œnTre, ces sept premiera volumes l'aTaient déjà réalisé. -