L'AGE MODERNE
L'un des premiers effets de la désorganisation de l'idénl classique ne pouvait être que de remettre « l'individu » en liberté; de le rendre k son indépendance naturelle; et de faire de lui, selon le mot du philosophe ou du sophiste antique, « la mesure de toutes choses ». Le moi, déclaré naguère « haïssable », et subordonné comme tel à autre
LES AUTEURS ET LES ŒUVRES
Premièiik Epoque
De la potilicatioii du « Génie da christianisme >
à la « première n des n Burgraves n.
1. — François-René de Chateaubriand [Saîut-Malo, 1768; f 1848. Paris].
1" Les Soubces. — M.-J. Chéaier, Tableau de la littérature française en 1810; — Essai sur la oie et les ouvrages de Chateaubriand, t. I de l'édilion Fourrât. Paris, 1838; — les Préfaces de ChatesubrisDd, dans la même édîlion de ses Œuvres; — et les Mémoires it outre-tombe, avec introduclion, potes et appendices de M. E. Biré, Paris, 1898.
Saiate-BeuTc, Portraits contemporains, 1. 1. 1834 ; Chateaubriand et son groupe littéraire, ]8i9; Causeries du lundi, t. l, 1850; II, 1850 et 1851 ; X, 1854; et Nou^'eaux lundis, t. III, 1862; — A. Vinet,
:.bv Cookie
LA LITTERATURE MODËHNE 380
chose, redevenait souverain, retrouvait en lui de nouveau son objet, sa raison suFSsaDte, et sa cause finale. Ainsi pensait, nous l'avons vu, l'auteur des Confessions; et il semblait que sa fortune eât prouvé la vérité de son paradoxe. Car l'originalité qu'on avait admirée, dont on avait eu peur en lui, sans en bien discerner la nature, qu'était-elle autre chose, et de quoi la meilleure part en était-elle faite, que de son mépris des conventions mondaines ? du soin jaloux, de l'obstination farouche qu'il avait mis à se préserver de la contamination des préjugés environnants? et en Su de la violence avec laquelle il leur avait opposé sa personnalité?
S'il n'y avait eu cependant en Rousseau que le théori-
*"• de Siail el Chateaubriand, cours professé à LauHanne en 1844; — A. Villcmain, M. de Clialeauhriand, sa vie, ses ouvrages et son influence, Paris, 1858; — de Marcellu», Ckaleauhriand et son temps, Paris. 1859; — L. de Loménie, Esquisses biographiques et littéraires, an. de 1849. 1861, 1862; — J. Danielo, Les Conversations de M. de Chateaubriand, Paris. 1864; — H. de Bornier, Éloge de Chateaubriand. 1864; — Éra. Faguet, XIJ^ siècle, Paris, 1887; — de Le?cure, Chateaubriand, Paris, 1892.
A. France. Lucde de Chateaubriand. Paria. 1879 ; — P. de Rnynal, les Correspondants de Joubert. Paris, 1883; — A, Bardoux, M""> de Bcaumont. Paris, 1884; M"'" de Cusliae, Paris, 1888; et M"'" âe Duras, Paris. 1898; — G. Pailhèa, Chateaubriand, sa femme el ses ami», Paris, 1896.
René Kerviler, Essai d'une bio- bibliographie de Chateaubriand, Vannes. 1895.
2° L'Homme et l'Ëcrivaih. — Son origine, son éducation, sa jeunesse; — et combien peu de choses elles expliquent en lui, — si Lesage, par exemple, el Ducloa sont Bretons comme lui ; — Maupertuis et Lamennais de Saint-Malo comme lui; — et Bonald ou de Maislre genlilhomraes coraine lui. — l.e sous-lieuten,Tnt au réginienl de Navarre, 1786; — sa préseûlation à la cour; — son premier séjour à Paris; — et son départ pour l'Amérique, 1791. — Urerienl en France pour émigrer, 1792; — et servir à l'armée de Coadé, 1792-1793. — Années d'épreuves et de misère; — le séjour it Londres; — et l'Essai sur les Révolutions, 1797. — La mort de
:.bv Cookie
.190 MANUEL DE l'iIISTOIKE DE LA LlTTÉRATUfiB FBANÇAISB
cien passionné de l'individualisme, et, pour ainsi parler, le montreur de soi-même, son cynisme aurait plutôt détourné de lui quelques-uns de ses admirateurs, et surtout de ses imitateurs. On ne saurait omettre, en effet, de rappeler qu'en 1782, lorsque les Confessions virent le jour, elles ne produisirent d'abord et généralement qu'une impression de dégoût. « Je ne reviens pas du culte que j'ai rendu à Rousseau (car c'en était un), écrivait M°" de BoufBers, et il me paraît que ses Confessions pourraient être celles d'un valet de basse- cour, et même au-dessous de cet état n [Lettre à Guataçe 111, du 1" mai 1782]. Et quelques années plus tard, dans un autre camp, après la publication des six derniers livres, c'est le même re-
Bft iDèr«, 1798; — et la conversion de ChaleaubrUnd. — Il conçoit l'idée de son Génie du christianisme. — Retour en France. 1800.
— PublicatioD A'Alala, 1801 ; — et du Génie du christianisme, 1802.
— La seconde édition du livre et la dédicace : > Au citoyen premier consul, s — Chateaubriand est nommé secrétaire d'ambassade i Rome; — ministre en Valais; — et donne sa démission à l'occasioD de l'exécution du duc d'Enghien. — La préparation des Martyrs et le voyage d'Orient. — Publication des Mariera, 1809; el de l'Itinéraire de Paris à Jérusalem. 1811. — Élection à l'Académie, 1811. — L'Empereur refuse d'approuver son Discours de réception,
— et achève de s'en faire un irréconciliable ennemi. — La brochure ; de Buonaparte et des Bourbons, 1814; — et comment le succès en jette Chateaubriand de ' la littérature dans la politique. — Son œuvre est désormais terminée; — quoi qu'il y puisse ajouter eD
de la Restauration. — il n'aura plus pendant vingt-cinq ans qu'à suivre les effets d'une influence; — qu'un poète, Th, Gautier, a heureusement résumée en disant; — qu'il « avait restauré la
cathédrale gothique a; — « rouvert la grande nature fermée » ;
et n inventé la mélancolie moderne d.
A. Comment Chateaubriand a élargi et renouvelé le sentiment de la nature; — d'un côté, par la splendeur du coloris dont il a revêtu les descriptions encore e monochromes » de Rousseau; — par la manière dont II a étendu jusqu'aux proportions de la fresque les « miniatures b de Bernardin de Saint-Pierre : — parl'irdriirde
LA LITTÉRATUnS HODBRNB 391
proche que reprenait, que précisait, et qu'aggravait Volney, en 1795, quaud il regrettait « que l'auteur d'Emile, après avoir tant parlé de la nature, n'eût pas imité sa sagesse qui, en montrant au dehors toutes les formes qui flattent les sens, a caché dans nos entrailles, et couvert de voiles épais tout ce qui menaçait de choquer notre délicatesse » [Cf. Leçons d'histoire, au tome VI des Œuvres de Volney\. 11 n'en est pas après cela moins vrai que, de quelque impudence qu'il eât fait preuve dans l'étalage orgueilleux de ses fautes, il y avait pourtant un moraliste dans le citoyen de Genève. Si rien en lui n'avait déplu davantage aux philosophes, il n'était rien dont les adversaires des philosophes lui eussent bu plus de gré ; et c'est ainsi que, par
passioD avec laquelle il s'est mêlé lui-m£rae dans ses descriplions;
— et, d'un autre cûlé, par la diversité des tableaux qu'il a Iracés ; — lanl&t empruntant ses couleurs à la nature, vierge encore, des Amériques; — on tanlAt dégageant de la nature moyenne et tempérée de son pays, la poésie qu'elle contient; — et tantôt cnrin rivalisant avec la campagne romaine de majesté, de tristesse et de miîlaacolie. — Mais il a de plus exprimé eomme personne avant lui ce qu'il y a d'aiBnités secrètes entre la nature et l'homme; — de relations et de i correspondances v\ — elles-mêmes représentatives d'une relation plus lointaine; — qui est celle de la nature avec Bon auteur; — et c'est par là que, dans son oeuvre, le sentiment de la nature se lie au sentiment religieux,
B. De la valeur apologétique du Génie du clirUtianisme; — et que, pour en juger, il en faut avant tout considérer le rapport avec les besoins de son temps. — Ce qui importait en effet alors, c'était de s réintégrer s dans ses droits le a ientimeot religieux u ; — et ce qui était urgent, c'était de réagir contre la philosophie de Voltaire, en définissant le rôle du christianisme dans la civilisation.
— C'est ce que Chateaubriand a fait en montrant à sa manière ce que non seulement la morale; — mais l'art et la littérature euimâmes devaient de « beautés nouvelles u à la religion; — ce que
et ce qu'il procurait enfin de satisfactions profondes k la nature humaine. — Que, par ces moyens, il a obtenu trois choses, lesquellea sont drj'uls lui généralonient admises; — cicepté par
:.bv Cookie
393 NANOEL DE L'iriSTOlRE DB LA tlTTÉnATORB PBANÇAISB
uoe dernière singularité, qui l'achève de peindre, le même homme, dont le Contrat social a été l'évangile de Robespierre et de Babeuf, se trouve être le père spirituel de M*"* de Staël et de Chateaubriand.
Non pas que M"* de Staël ou Chateaubriand se soient fait faute, ctavant tout, d'imiter de lui son individualisme I On ne connaît guère de romans plus « personnels » que René, que Delphine, que Corinne; je veux dire que l'on n'en connaît guère qui ressemblent davantage à des confessions. II y avait certainement moins d'aveux dans la Nouvelle Héloîse; et nous n'en trouverons pas un jour de plus complets ni de plus sincères dans Adolphe ou dans Indiana. C'est bien sa cause, à elle, que M""' de Staël a
quelques fraDCS-maçons; — la première, qu'un croyant n'est pas nécessBirement un imbécile ou un fourbe; — la seconde, que le n Tollairianiame » est le contraire de la vdrilé de l'histoire; — et la troisième, que, dans la fausseté de toutes les rellgioni, la réalité du n aenliment religieux s subsisterait encore.
C. Influence de Chaleauhriand sur le développement du sentiment historique; — et que, pour s'en rendre compte, on n'a qu'à comparer pcs Martyrs aax Histoires de Voltaire. — Quelle que Boit en elFct la vérité vraie de ses Francs, de ses Gaulois, de ses Romains et de ses Grecs; — laquelle est toujours discutable; ■ — au nom d'une érudition devenue depuis lui plus précise; — ils ne se ressemblent pas entre eux; — et c'est ce qui les distingue des Grecs et des Romains de la lrag<<die pseudo- classique. — Ce qui revient adiré qu'il a eu l'art A' individualiser les époques de l'histoire; — comme il avait fait les scènes de la nature; — et c'est la justice que lui a rendue Augustin Thierry [Cf. plus loin, p. 430, l'article At;orsTiN Thierry]. — De l'importance de cette innovation d'art; — et comment en devenant le principe de tout ce que le roiDanlisme désignera parle nom de couleur locale, — elle a contribué nu renoU' ïcllemcQtde la poésie; — au renouvellement de la manière d'écrire et de concevoir l'histoire; — et au renouvellement de la critique même; — s'il y a quelque chose de Chateaubriand jusqtie dans Villemain, Sainte-Beuve, et Renan.
De la carrière politique de Chateaubriand ; — et du peu d'intérêt qu'elle oH're pour l'histoire des idées, — Les Écrits politiques cl les
LA LITTÉRATURB MODERNE 393
plaidée daas sa Delphine, comme dans sa Corinne; et ce n'est pas seulement René, c'est Chactas aussi, c'est Eudore qui, dans la vie réelle, se sont appelés Chateaubriand. Les Mémoires d'outre-tombe noua en feraient souvenir, si nous pouvions l'oublier; et pour M°" de Stacl, qui n'a point laissé de Mémoires, nous avons le témoignage de M"' Necker de Saussure [Cf. Notice sur M""" de Slaêl, 1. 1 des Œuvres] . « Elle a voulu, en écrivant, exprimer ce qu'elle avait dans l'àme bien plus qu'exécuter des ouvrages d'art »; ou encore : « Corinne est l'idéal de M"' de Stael, Delphine en est la réalité durant sa jeunesse n. Ils ont donc ainsi créé ce roman, psychologique à la fois et lyrique, dont les effusions ne sont en quelque manière
Discour» de CbateaubrUnd n'ont rien ajouté à sa gloire; — mnis pendant cinq ou i\x ana, 1S24-1830, ses artictee du Journal des Débats ont iait le plus grnud tort 1 la monarchie de 1815 ; — et fi la cause qui ëtail celîe de leur auteur. — Du principe d'orgueil qu'il a ainsi introduit dana la littérature de son temps. — Les Mémoires d' outre-tombe; — et que le caractère n'en dilTôre pas de celui des Confessions de Rouaaeao; — mais qu'ils touchent par occasion à de plus grands intérêts ; — dans l'appréciation desquels Chateaubriaud n'a trop souvent tenu compte que de son amour-propre. — Si les Mémoires d'ot/tre-lombe août le ;licf-d'cevre de Chateaubriand? — et que, s'ils n'ont certes pas nui à sa gloire d'écrivain, on y voit percer trop sonvent le rhéteur sous le poète; — non seulement le rbéteur. mais l'acteur; — et, ce qui est encore plus grave, il s'en dégage des doutes sur la sincérité de quelques-unes de ses conviclions. — Los dernières années de Chateaubriand; — l'Abbaye-au-Bois et la société de M™ Récamier. — Publication des Mémoires d'oulre-lombe, 1849; — et polémiques qu'ils soulèvent .lulour du nom de Chateaubriand. — Du livre de Sainie-Beuve sur Chateaubriand; — des précautions avec lesquelles il faut le lire; — et que le jugement de la postérité sur Chateaubriand est encore à prononcer.
3° Les Œuvres. — Chateaubriand ayant surveillé de son vivant la publication de ses Œuvres complètes, en 36 volumes, Paris, 1836- 1839. Pourrat, — nous pourrions nous borner à relever le contenu de ces 36 volumes, si la distribution des niatiéres n'y était
:.bv Cookie
394 UANUBL OB \. IIISTOIRB DB LA LITTBBATURB FnAKÇAISK
que le trop-plein d'une âme qui se déborde, et en se débordant, se révèle. Mais, il faut bien aussi le savoir, ce n'en est pas moins le moraliste en Rousseau qui les a séduits ou conquis; la possibilité qu'ils ont cru voir de relever sur les bases de sa morale tout ce que la Révolution avait fait de ruines; et le commencement ou la pro' messe d'un nouvel ordre de choses. Parce qu'elle a cru trouver dans la Profession de foi du vicaire savoyard un fondement inébranlable à ses espérances de progrès, c'est pour cela qu'au lendemain de la Terreur, M™ de Staël a écrit toot uo livre, poor y prouver a que la raison et la philosophie acquéraient toujours de nouvelles forces àtraversles malheurs sans nombre de l'espèce humaine».
vraiment trop arbitraire, et la chronologie trop pea respectée. Voici donc les principaux titres et les principales dates qu'il importe de retenir : Essai sur les révolutions, Londres, 1797; — yilala, an IX (1801); — le Génie du christianisme, et Hené. an X (1802); — les Martyrs, ou le Triomphe de la religion chrétienne, 1809; — Itinéraire de Paris à Jérusalem. 1811; — de Buonaparle et des Bourbons, 1B14; — les Natchez, 1826; — Voyage en Amérique, 1827; — Études historiques, 1831.
Le Congrès de Vérone ; — et la Vie de M. de Rancé ; — qnî manquent dnns l'édition Poarrat, oot paru en 1838 et eu 1844.
Les Mélanges politiques, opinions et discours remplissent les tomes XXVI à XXXII de ladite fdiLioD, dont les quatre derniers volumes contienneut l'Essai sur la littérature anglaise [XXXIII et XXXIV] et la traduction du Paradis perdu [XXXV et XXXVI].
II. — Anne-Louis S -Oermaine Necker, baronne de StaSl- Holstein [Paris. 1766; f 1817, Paris].
i' Les Sources. — Notice sur les écrits et le caractère de M°" de SiaH [par M'a» Necker de Saussure] , ea tdte de l'édition des OEii^res compièies, Paria, 1820;— O.d'Haussouïilie, te saion de ^fKoJVecier, Paris, 1882; — Sainte-Beuve, Portraits de femmes, M"" de Staël, 1835; Chateaubriand et son groupe littéraire, 18'i9; et Nouveaux lundis, l. II, 1862; — A. Michiels, Uisloire des Idées littéraires uu m» siècle, Paris, 1843; — A. Vinet, Jlf"" de Stail et Chateaubriand, cours professé & Lausanne en 1844; — Baudrillart, Éloge
:.bv Cookie
LA LirréRATUilB HODBRNB SOS
Et quand Chateaubriand n'aurait pas hérité de sa race et de son éducation son sentimentalisme religieux, c'est dans la même Profession de foi qu'il eût encore trouvé la thèse initiale de son Génie du christianisme.
Ce qui suliSrait à prouver la filiation ou la succession, non seulement chronologique, mais logique, c'est que lorsque la Littérature, 1800, et le Génie du christianisme, 1802, paraissent, on commence bien, h la vérité, par les opposer l'un à l'autre, et Fontanes, quoique pourtant il ne soit pas encore le grand maître de l'Université napoléonienne, plaisante assez aigrement M™' de Staél sursa chimère de « perfectibilité indéfinie ». 11 n'a pas vu que la perfectibilité, pour l'auteur de la Littérature, c'est
de JV*" de Slaet, 1850; — G. Merlet, Taldeaa de la littérature française sous le premier Empire, Paris, 1877; — Lady Blcnnerhassett, X""> de Staël el son temps, Munich, 1887, et tradacLion fraoçaise de M. Auguste Dietrich, Berlin, 1890;— Ém. Fapruct, Politiques el moralistes au m* siècle, t. I, Paris, 1891 ; ~ Albert Sorel, Madame de Stacl, d«na la collection des Grands Écrivains français, Paris, 1890: — G, Brandes. Die BaupstrSmungen der LUeratuT des 19" Jahrkunderis. 5" édition, Leipzig, 1897.
M"" LeDormant, Madame de Staël et la grande-duchesse Louise, Paris, 1862 ; — Saint-René Taillandier, la Comtesse d'Albany, Paris, 1862; - Dejob, M^' de Staël el l'Italie, Paris, 1890.
2° Le Rôle de M'°' de Staël. — - On peut ramener à trois pointa le rôle de M™» de Staël daoB l'histoire dn moaveiiieat des idée» contemporaines; — et, selon sa propre expression, ce rôle a été Il européen p ou cosmopolite; — ainsi d'ailleurs qu'il convenait i l'origine de la 611e des Necker. — Elle a sauvé de l'esprit du xvm* siècle ce qui mérilait d'en être sauvé; — elle a opéré la réunion des a littératures du nord > et des i littératures du midi »; — et c'est elle enfin qui a posé le principe des revendications qu'on appelle aujourd'hui féministes.
A. Les Lettres sur Jean-Jacques Rousseau, 1788; el le livre de la Littérature, 1800. — En quoi ces deux ouvrages, quoique S(?parës l'un de l'autre par la tourmente révolutionnaire, — no laissent pas de procéder de la mfine inspiration; — et d'appartenir  l'esprit du xviii* siècle par la confiance dont ils témoignent dans
3M MANUEL DE l'hISTOIIIB DE LA LITTÉRATOnE FRANÇAISE
la « perfectibilité morale », dont elle attend tout, — et rien ou presque rien des progrès de la science ou de la philosophie. Science et philosophie, dont elle n'a garde de médire, ne sont pour elle que des moyens dont le but est l'amélioration morale de l'humanité, Muis ce que n'a pas vu Fontaoes, d'autres le voient bien, qui se liguent tous ensemble contre M"' de Staël et contre Chateaubriand, entre lesquels ils ne s'attardent point à faire de pointilleuses distinctions; qu'ils confondent au besoin avec Bernardin de Saint-Pierre; et ces « autres » ce sont tout justement les anciens ennemis de Rousseau; ce sont les héritiers de Voltaire et de V Encyclopédie; ce sont enfin les « idéologues ».
le pouvoir de la raitOD; — dans U sufTisance de la religion oaturello; — et dans la perfectibilité indéfinie de l'espère humaine. — Originalité du livre de la Littérature ; — et Sihoiidaiicc des • vues s de M"^ de Staët; -^ toujours spirituellea, souvent ingénieuses, parfois profondes. — Théorie de la distinctiou des littératures du nord et du midi; — et Fécondité de celte théorie.
B. Le livre De l'Allemagne; — et du progrès qu'il marque dans le développement des idées de l'auteur. — Avertie par les objectioDS de Fontaoes et de Chateaubriand au livre de la Liltéralure;
— éclairée par une expérience plus étendue de la vie; — ayant visité l'Italie et en ayant subi le charme ; — et retenue ou excitée loar à (our par la conversation des bâtes de Coppel; — M™" de Staël n'abandonne pas ses premières idées; — et au contraire, en un certain gens, elle juge trop favorablement des littératures du nord ; — par esprit d'opposition à l'Empire; — et puis, à titre de fcmnie, prompte à s'éprendre de la nouveauté. — Mais elle y montre admirablement qu'après avoir été l'âme de la littérature française,
— I' I esprit de société a en est devenu le principe de désorganisation ; — et que notre littérature ue peut donc se régénérer qu'en s'inspiranl de nouveaun modèles; — dont l'originalité noua émancipe de conventions surannées; — et nous donne, avec l'eiemple, le gortt de la liberté. — Tous alors nous constiluerons ensemble une civilisation occidentale ou européenne; — dont la littérature sera l'expression commune; — et dont les caractères seront substantiellement tes mêmes, 1 Paris et  Berlin, i Londres et i Saiut-Pcicrs-
tXioo^Ii:
tts sont nombreux, ils sont puissants ; et, sans compter qu'ils tiennent alors presque tous les journaux, en attendant qu'ils remplissent les Académies reconstituées et réorganisées, ils ne manquent ni de mérite ni de tnlent. On ne lit plus guère aujourd'hui les Ruines, — si ce n'est peut-être en Allemagne, oii l'on ne se lasse pas de les réimprimer, — mais il faut reconnaître en Volney l'un des fondateurs de l'exégèse et des rénovateurs de la philologie. C'est en vérité la physiologie psychologique ou, comme nous l'appelons maintenant, la psycho-physiologie qui s'ébauche dans les célèbres Mémoires de Cabanis sur les Rapports du physique et du moral. Et on trouverait aisément parmi nous, de nos jours, plus d'un contcm-
boiirg. — L'objet de cette littérature sera d'améliorer la condition de l'humanilé ; — ce qui noue ramène au livre de la Littérature: — mais de l'améliorer surtout par des moyens moraux , ou religieux ;
— ce qui nous ramène au Génie du christianisme ; — et ce qui réconcilie, par conséquent, au terme comme aux débuis de leur carrière littéraire, M"™ de Staël et Cbateaubriand.
C. Les Romans de M"" de Staël; — et que les deux principaui, Delphine et Corinne, sont bien une protcstatiou contre le sort fait à la femme dnOB nos sociétés modernes; — par l'obligation qui lui est imposée de se soumettre en tout à l'opinion; — par les obstacles qu'elle rencontre au développement de sa o supériorité > quand elle en a une; — et par les malheurs dont on lui fait payer cette supériorité. — Il convient d'ajouter que l'éloquence de la proleslaLion s'accroît de ce fait que, — selon les propres expreasions de M'"" Necker de Saussure, ■ — o si Corione est l'idéal de Ml"' de Staël, Delphine en est la réalité durant sa jeunesse a;
— et ainsi les romans de M">* de Staël préparent ceux de l'auteur A'Iadiana et de Vatenline.
3" Les Œuvres. — Les Œuvres de M"" de Staël se composent ;
1" De ses Romans, qui sont : — Mirza, Adélaïde et Théodore, l'Histoire de Pauline, écrits aux environs de 1786 et publiés pour la première fois en 1795, avec un curieux Essai sur les Fictions;
— Delphine, 1802; — et Corinne, oude l'Italie. 1807.
2» Ses Œuvres critiques, qui sont : — ses Lettres sur les écrits et le caractère de J.-J. Rousseau, 1788; — sou écrit : de l'In/luence
:.bv Cookie
89S MANUEL DB l'iiISTOIRB DE LA LlTTénATURE FKANÇAISE
poraiu à l'auteur des Ëléments d'Idéologie, Destiitt de Tracy. Mais certes ils ne sont point des hommes de sentiment; et rien ne leur est plus étranger que ces dispositions il la mélancolie dont les entretient M"' de Staël, ou que la poésie du christianisme, si même on ne doit dire qu'elles les trouvent ; les unes, résolument hostiles, et l'autre contre-fanatisés. N'en parlez pas davantage à Garât, ou à Ginguené, ni généralement aux rédacteurs de la Décade : c'est le journal philosophique du temps; on y imprime les pires polissonneries du citoyen Parny! De leur côté, les savants, je dis les vrais savants, — ceux dont les immortelles découvertes ont balancé ou compensé la stérile abondance de la littérature impériale et révolution-
des passions sur le bonheur des individus et des nations, 1796; — la Littérature considérée dans ses rapports avec les Institutions sociales, 1800; — De l'Allemagne, 1810, mia au pilon par la police impériale, et réédité à Londres en 1813, à Paris eal814; — et des Réflexions sur le suicide. 1812.
3° Ses Écrits politiques, qui sont : ses Réflexions sur le procès de la reine, 1793; — son apologie de son père : Du caractère de M. Necker et de sa vie privée, 1804 ; — les Mémoires qu'elle a inlilDlée : Dix années d'exil ; — et les Considérations sur la révolution française, ces deui ouvrages publiés en 1818 par son fils et son gendre ; le baron A. de Staël et le duc V. de Broglîe.
On a encore de M°>' de Staël quelques vers et quelques essais dramatiques .
L'édition authentique de ses Œuvres complète» est l'édition de 1820-1821, en 17 volumes, Paria, Treuttel et Wnrtz.
IIL — Idéologues, savants et philologues.
Le rôle des idéologues, — auxquels pendant longtemps on n'a pas attribué dans l'histoire plus d'importance qu'on n'en croyait devoir donner à a la queue de l'Encyclopédie », — a été récemment remis en lumière par M. Fcrraz, dans son Histoire de la Philosophie pendant la révolution [1789-1804], Paris, 1889; — et par M. F. Picavel, dans son livre sur les Idéologues, Paris, 1891. Ils s'appelaient Sainl-Larabert, Sieycs, Garai, Tracy, Laromiguière, — ■ et on 1er rencontrait fréquemment dans les bureaux de la
:.bv Cookie
naire, Laplace et Monge, Berthollet et Fourcroy, Chaptal, Cuvier, Lamarck, Geofi'roy Saint- Hi la ire, — ne sont guère plus favorables au nouveau sentimentalisme. Leurs opinions se modifieront profondément un jour, avec leurs intérêts! Mais, pour le moment, en vrais fils qu'ils sont de la génération précédente, ils ne se soucient que du libre exercice de leur « faculté pensante », et le Dieu « rémunérateur et vengeur » de Voltaire n'est lui-même à leurs yeux qu'une hypothèse dont se passent très bien la mécanique céleste ou la fabrication du sucre de betteraves. Telle est également l'opinion des critiques ou des érudits. Ils ne pensent pas du tout « que l'esprit français ait besoin, d'être régénéré par une sève plus
Décade philosophique. — Ils ae réunissaient encore i Antcuil chez m™ Uelïélius [Cf. Guillois, U salon de M'°* Helvétias. Paris, 1894, et le même : La marquise de Condorcet. Paris, J896]; — oo chez la veuTe de Condorcel, devenue rioUme amie du tribun Mailla-Garat ; — et \\a maîu tenaient à toute outrance contre Chateaubriand, M"" de Staël et le Premier Consul, — les plus purs principes de l'Encyclopédie [Cf. Jules Simon, Une académie sous le Directoire, Paris, 18B4].
Quelques-uns d'entre eux touchaient à la Bclence; — comme Cabanis, l'auteur du litre célèbre sur les Rapports du physique et du moral, 1802; — ou même étaient de vrais savaas, tels que Lamark , ou Etienne Geoffroy Saiut-Hilaire; — et, à ce propos, c'est l'endroit de noter, entre 1789 et 1810 ou 1815,1e prodigieux développement que prennent les sciences oaturelles [Cf. Cuvier, son Rapport sur les progrès des sciences naturelles], — dont les méthodes vont bientôt s'insinuer dans la critique et daas la littérature. — Les articles de la Décade [Cf. Picavet, loe. cit.]. — Sainte-Beuve a commencé par Être de cette école [Cf. Causeries du lundi, t. XIII]; — et c'est d'elle aussi qu'on jour nous verrons sortir Auguste Comte.
El d'autres enfin dans le même temps, qui s'appellent Volney, Daunou. Gingueué, Fauriel; — de qui l'on peut rapprocher Raynouard; — fout entrer l'exégèse [Cf. Voluey, Leçons d'histoire, 1795; — Uecherches sur V histoire ancienne, 1814] dans une voie nouvelle; donnent à l'histoire littéraire une précision, comme Daunou ; — et
400 MANUEL DE ^nifiTOinC DE LA LITTEHATUBE FRANÇAISB
généreuse n, les Duunou, les Chénîer [Marie-Joseph], les HofTmaD, ni toute cette génération d'hellénistes qui a si hien su le grec, les Clavier, les Villoison, les Boissonade, Courier lui-même, l'auteur de la Lettre à M. Renouard, 1810, cet artilleur qui donnerait pour un manuscrit inédit de Longus ou du scoliaste d'Homère, le Génie du christianisme, et le livre de la Littérature^ et Delphine, et Atala, etVfféloïse par-dessus le marché! Ajoutons à cela qu'ils se défient tous ensemble, qu'ils croient avoir des raisons de se défier de la n baronne » de Staël et du « vicomte » de Chateaubriand! On dirait qu'ils craignent que ces « aristocrates u ne méditent un jour de ramener l'ancien régime; — et ils ont grand tort de le craindre; ils n'ont
une portée, comme Fauriel; — qui d'une curiosité pure en foot ce que l'oa appellera plus tard <i la ecienc» des produits de l'esprit humain u [Cf., dans les Portraits contemporains, les articles de Saiule-Beuve sur Fauriel et Dauitou, t. V; et Renan, l'Avenir de la science, 1890];— el, de la « philosophie de l'histoire n telle que l'avait entendue Voltiire, — ils dégagent une conception plus OU moins disculablc; — mais vraiment philosophique de l'histoire. — Il coavieDt d'ajouter que les conséquences de leurs travaux ae s'aperçoiveat pas encore; — et, en attendant, ce n'est pas seulement en dehors d'eux, — mais eu oppositiou avec eni que la littérature nouvelle se développe.
IV. — Louis-Oabriel-Ambroise de Bouald [Milhau, 17Si; f- 1840. Paris].
1° Les Soorceb. — H. de B [onald]. Notice sur la vie et les ouvrages de M. le vicomte de Bonald, Paris, 1841 • —Barbey d'Aurevilly, les Prophètes dupasse, 1851; — Sainte-Beuve, Causeries du lundi, t. IV, 1851; — A. Nettement, //«foire de la littérature sous la Restauration, Paria, 1853; — Ém. Faguet, Politiques et Moralistes au xix" siècle, t. I, Paris, 1891 ; — Henry Michel, Vidée de l'Élal. Paris, 1895.
'1° Le Thëoriciem du vouvoik. — Deux mots soûl inséparables du nom de Bonald : — o l'homme est uue intelligence servie par des organes d; — et a la littérature est l'expression de la société a. — On sait encore qu'il est l'aiiieur d'un paradoxe hardi sur l'Origine
:.bv Cookie
LA LITTERATURE HODBnNB UH
pas assez de confiance dans l'œuvre de la Révolution!
— mais qui s'étonnera de leurs craintes, au lendemain de la Restauration? et si l'on songe, non plus à l'auteur de ta Monarchie selon la Charte ou k celui des Considérations sur la Révolution française, mais au vicomte de Ronald, au comte Joseph de Maistre, et k l'abbé de Lamennais.
Autant que des écrivains, ce sont des a politiques » en effet, que ceux-cit et si leurs débuts, — qui sont contemporains du livre de t Allemagne, ou même antérieurs au Génie du christianisme, — ont passé presque inaperçus, leur talent, nourri dans la solitude et mari dans l'obscurité, n'en éclate maintenant qu'avec plus de retentissement. Us
du langage; — et d'un remarquable Essai sur le divorce. — Mais ce qu'il est de plus, et de plus important, c'est le a lliéorîcicn du pouvoir a; — et l'homme qui a le plus fait contre l'auteur de l'Esprit des Lois; — ou contre celui du Contrat social; — pour établir que la société n'était l'ceuvre ni des hommes; — ai de la nature; — mais de Dieu même. — Moins éloquent que Jean-JaC' ques, et moins spirituel que Montesquieu; — lia d'ailleurs su trouver, pour exprimer diversement cette unique ou principale idée, — des formes non seulcmcut diverses; — mais souvent lapidaires. — D'autres o écrivent s et d'autres s parlent ï : Bonald o formule » ; — et pour tontes ces raisons, ayant été le métaphysicien de la rénovation religieuse, — il a droit à plus de place qu'on ne lui en donne souvent dans nos histoires.
3° Les Œuvres. — Les Œuvres essentielles de Bonald sont : la Théorie du pouvoir politique et religieux dans la société civile, 1796; — sou Essai analytique sur les lois de l'ordre social, 180O;
— son Divorce considéré relativement à l'état domestique et à l'état de société, t801 ; — sa Législation primitive. 1802 ; — ses lieckerches philosophiques sur les premiers objets de nos connaissantes morales, 1818; — deun volumes de Mélanges. 1819, formés d'articles parus dans le Mercure de France, de 1801 k 1810; — quelques discours, et différents opuscules politiques ou religieux.
Les meilleures éditions dos Œuvres complètes de Bonald sont; rédition Adrien Le Clère, Paris, 1817, 1819, 1843; — et l'édiiion Migne, Paris, 1864.
:.bv Cookie
401 MANUF.L DB l'histoire DR l.\ LITTÉRATUIIB PRANÇAISR
entrent en même temps tous les trois dans la bataille; et touB les trois, sans s'être concertés, sans se connaître Béatement encore, ce qu'ils attaquent avec une extraordinaire violence de passion et de style, on verrait, on devrait voir, si l'on y regardait, que c'est surtout l'individualisme. Mais on ne s'en avise pas d'abord, et, dans le premier volume de l'Essai sur l'indifférence en matière de religion, qui paraît en 1817, dans les Recherches philosophiques de Bonald, qui sont de 1818, dans le livre du Pape, qui est de 1819, dans les Soirées de Saint-Pétershourg, 1821, dans le second volume de Lamennais, qui est de la même année, ce que l'opinion veut uniquement voir, c'est le plus furieux assaut qu'on ait encore livré à la philosophie du
V. — JToBeph-Harle de Maistre [Chambéry, 1753; f 1821, Turin].
1<> Les SoiiscEB. — Sainle-Beuve, dans son Port-Royal, 111, ch. 14, 1837-1839; Portraits littéraire», t. U, 1843; et Causeries du Lundi, t. IV, 1851, et l. XV, 1860; — Barbey d'Aurevilly, Les Prophètes du passé, 1651; — Edmoud Scherer, Mélanges de critique religieuse, Paris, 1853; — L. Biuaut, Joseph de Maistre, dans l<i Revue des Deux Mondes, décembre 1858, et février 1861 ; — A. Nettement, Ifisioire de la Littérature française pendant la Restauration, Paris, 1853; — G. Merlet, Tableau de la Lillèrature française sous le premier Empire, Paris, 1877; — Ém. Faguet, Politiques et Moralistes au iix* siècle, t. I, Paria, 1891 ; — F. Descostes, Joseph de Maistre avant la Révolution, Paris, 1893, et Joseph de Maistre pendant la Révolution, Paris, 1895 ; — de Lescure, le Comte Joseph de Maistre, Paris, 1893; — G. Cogordan, Joseph de Maistre, dans la collection des Grands Ecrivains frani;ais, Paris, 1894.
2° L'Homme et l'Éciutaiii. — Ses origines, sa jeunesse et son éducation [Cf. Deacostes, loc. cit.] ; — ses premiers écrits : VÉloge historique de Victor-Amédéelll, 1775; ^iVAdresse à la Convention nationale, 1794. — Séjour à Lausanne. — Cinq Paradoxes à la Marquise de M—, 1797 [publiés eu 1851 seulement]; et combien U connaissance en importe à la définilioD du talent de J. de Maistre; — s'ils établissent que nul, en son temps, n'a eu plus que
:.bv Cookie
xviiiB siècle. Lea deux gentilshommes et le prêtre se sont k eux trois partagé les adversaires. Après avoir jadis essayé de détruire l'autorité de Montesquieu, Bonald, le plus systématique, — et en apparence le moins passionné, mais seulement en apparence, — se mesure maintenant à Condorcet et à Condillac. Joseph de Maistre, lui, s'est < chargé » de Bacon et de Voltaire, comme autrefois Voltaire s'était » chargé » de Pascal et de Bossuet; et, là même est la raison de plus d'une analogie que l'on peut signaler entre sa manière et celle de Bossuet. Il a retrouvé Bossuet en passant, pour ainsi dire, au travers de Voltaire; et, s'attachant alors, comme Bossuet, à l'idée de la Providence, dont on pourrait l'appeler le théologien
lui le goût dn paradoie; — ni plus de tendance k la préciosité. — L'Étude sur la souveraineté. 1794-1796; et les Considérations sur la France, 1796. — li est nomme ministre du roi de Sardaigne à SaLnt-Péterflhourg, 1801; — où il demeure jusqu'en 1817; — et c'est là qu'il compose ses principaui ouvrages : VEssai sur le principe générateur des constitutions politiques, 1809; — la Iradnction du Traité de Plutarque sur les détais de la justice divine, 1815 ; — son livre du Pape, 1819; — ses Soirées de Saint-Pétersbourg; — et Bon Essai sur la philosophie de Bacon.
De l'inspiration générale des écrits de J, de Maistre; — et sou accord avec celle des écrits de Bouald. — lis prétendent l'un et l'autre remonter le courant; — renverser la philosophie du xvlii* siècle; — et rétablir sur ses ruines l'autorité de la religion. — Mais la supériorité de J. de Maistre sur Bonald est d'avoir été mêlé aux grandes affaires, quoique d'un peu loin; — ■ et d'avoir eu surtout d'admirables dons d'écrivain; — que font valoir encore davantage son impertinence aristocratique; — et son infatigable
Le I théologien de la Providence o ; — et comment touslea ouvrages de J. de Maistre se rapportent à l'intention de prouver le gouvernement de Dieu sur le monde. — Lea Considérations sur la France; — et qu'à la lumière de l'idée de la Providence, personne n'a mieux vu que J. de Maistre le caractère u apocalyptique » de la Révolution franjaise. —Son admiration pour la France; — it elle perce jusque dans ses invectives. — Des livres de
WA MANUEL DE l'hISTOIRB DE LA LITTERATURE FRANÇAISE
laïque, la gran<ieur de sa doctrine se communique parfois au caractère de son style. Mais Lameanais, le plus fougueux, le plus âpre, et le plue sombre des trois, s'en prend, lui, à Rousseau, le Rousseau du Discours sur tinègalitè et du Contrat social, en attendant qu'il le rejoigne un jour! Et encore une fois, on ne les comprend pas toujours, on ne voit pas très bien où ils vont, on ne mesure pas la portée de leurs principes. Eux-mêmes ne se doutent guère de la combinaison qui s'en fera bientôt, dans quelques têtes philosophiques, avec les idées du saintsimonisme naissant. On les suit cependant! Et ce que n'ont pu ni M"" de Stafil avec tout son esprit, ni Chateaubriand avec tout son génie, c'est bien eux qui l'opèrent
l'Église gallicane et du Pape ; — et que l'objet en est de montrer le mal que la France s'eut fait à elle-même; — louleB les fois qu'elle s'est éloignée de la Papauté; — considérée comme l'instrument de la Providence sur la terre ; — et le centre dont on ne saurait s'éloigner sans errer. — Les Soirées de Saint-Pétersbourg; — combien le sous-titre d'Entretiens sur le gouvernement temporel de la Providence en est caractéristique; — et du rapport des Soirées de Saint' Pétersbourg avec l'Examen de fa philosophie de Bacon; — si ce que Joseph de Maisire a surtout attaqué dans Voltaire, c'est la philosophie de l'Essai sur les Moeurs ; — et, dans l'Ëssai sur les Mœurs, la conception bacouienue qui, en excluant la considération des causes finales, — exclut Dieu même de toute action sur le monde.
Du style de Joseph de Maistre ; — et qu'à certains égards il est de la famille du style de Bossuet; — ce qui s'eiplique, si tous les deux, parmi toutes les vérités de la religion, — se sont attachés particulièrement à l'idée de la Providence. — D'une autre ressemblance entre Bosauet et J. de Maistre; — qui consiste en ceci que leur vrai caractère, — qui fut la douceur, — a dlIFéré du caractère de leur style; — dans le même sens, et pour ainsi parler, de la même quantité. — Mais comme ils sont d'ailleurs séparés l'un de l'autre par un siècle; — et que ce siècle est celui de V Encyclopédie; — Joseph de Maistre a des a lumières » que Bo«- Euet n'avait point; — et aussi des défauts.
Violence insultante de J. de Maistre dans la polémiqnei — et sa
:.bv Cookie
LA LITTÉRATURE MOOEnNE ÏOb
contre les encyclopédistes, coatre les idéologues, et contre la révolution, plus imprégnés d'ailleurs qu'ils ne le croient de l'esprit de cette révolution, et témoins, à ce titre, de ce qu'il y a de a sataoique », ou d'apocalyptique en elle. Le mot est de Joseph de Maistre.
On ne saurait douter qu'ils soient pour quelque chose dans l'inspiration des Méditations, qui paraissent en 1820, et des Odes, — les premières, — qui sont datées de 1822. Bonald et Lamennais, dans les salons aristocratiques de Paris, sont du petit nombre de ceux qui ont eu la primeur des Méditations [Cf. Correspondance de Lamartine, 13 avril 1819] ; et Lamartine écrit à de Maistre, le 17 mars
1820 : « M. de Bonald et vous, Monsieur le Comte...
tendauce au paradoxe. — L'apologie du bourreau {Soirées, 1*' Entretien]; — de la guerre [Ibid., 1* Entretien]; — de l'ioquisition [Lettres à an gentilhomme russe]. — S'il n'eûl pas rendu plus de services i sa propre cause eu y mettant plus de moderatiouP — et qu'en tout cas on lui rendrait plus de justice à luimême ; — siuoii pour quelques théories bizarres dont il a semé ses écrits; — et pour quelques prédictions aventureuses [Cf. Conaidélations, ch. IV]; — mais du moios pour quelques idées fécondea «t profondes; — qu'il ■ marquées de son empreinte; — ai vaÈate on ne doit dire qu'il en est le premier introducteur.
30 Les Œvvkes. — Les Œuvres de Joseph de Maistre comprennent : ses Considérations sar la France, 1796, qu'il est extrêmemeut intéressant de rapprocher de celles de Burke, et de celles de Pichle; — son Essai sur le principe générateur des constitatioits politiq aes.iSlO-iSli; — son livre du Papi, 1819; — YÉglise gallicane, 1821 [posthume]; — les Soirées de daint-Pétersbourg,
1821 ; — et l'Examen de la philosophie de Bacon, publié seulement en 1836.
Son fils, le comte Rodolphe de Maistre, a publié en 1851 deux volumes de Lettres et Opuscules inédits de son père, Lyon, Ville et Pérussel; — et M. Albert Blanc, eu 1358, les Mémoires politiques de J. de Maistre. Paris, Michel Lévy; — suivis, en 1861, de la Correspondance diplomatique [1811-1617], Paris, Michel Lâvy.
Ses Œuvres complètes ont été réunies en 14 volumes, Lyon,
:.bv Cookie
kOH HANUBL DE l'HISTOIRB DB LA LITTÉnATtRE FRANÇAISE
Vous avez fondé une école impérissable de haute philosopliie et de politiques chrétiennes. . elle portera ses Truits, et ils sont jugés d'avance. » Il a dû peut-être au contact on à la conversation des de Maistre, des LameDoais et des Bonald cette vigueur et cette fermeté qui l'ont un moment dégagé du vague où il aspirait à se perdre ; et sans eux les Méditations ne seraient peutêtre que « pures comme l'air, tristes comme la mort, et douces comme du velours » [Cf. sa lettre dn 13 avril 1819]. On connaît d'autre part les premières lignes de la première préface des Odes. « Il y a deux intentions dans la publication de ce livre, y disait le jeune poète, l'intention littéraire et l'intention politique, mais dans la pensée
Vitte et Pérussel, 1884-1886. Od a refondu dins les sii derniers Tolumee les deux volumes de 1851 ; les trois volumes de M. Albert Blanc ; et on y a joint cent cinquante ou deui cents lettres ioédiles.
VI. — Panl-LoniB Courier [Paris, 1772; f 1825, Verelz, Indre-et-Loire].
1° Les Socbceb. — Armand Carrel, £ssai aur la vie et Us écrits de P.-L. Courier, en télé de l'édition de ses Œuvres. Paris, 1834 [la Notice est datée de 1829] ; — Sainte-Beuve, Causeries du lundi, t.YI, 1852; — A. Nettement, Littérature française tout la Reitaurtttion, Paris, 1853.
2° L'HouME ET L'IicnivAin ; — et qu'il mérite qu'on ne l'oubtie point, pour la seule originnlilé de sa physionomie; — comme ayant passé sa vie de soldat à déserter son poste; — sa vie publique à jouer au t paysan « en traduisant du grec dans le français d'Aniyot; — et comme ayant rduoi dans ses meilleurs écrits le sentiment le plus délicat du style à une rare grossièreté de pensées. — Quelles raisons il a eues de se ranger dans l'opposition libérale sous la Restauration; — et si la principale n'en a pas été son échec à l'Académie des inscriptions, 1818?— Qu'en tout cas, c'est i partir de ce moment qu'il devient irréconciliable; — et qu'il publie ses pamphlets les plus vifs; — ce qui oe l'empêche pas, dans sa vie privée, d'être le plus exigennt des propriétaires; — le plus impitoyable des maîtres; — le plus dur des créanciers; — et qu'il faut le savoir pour ne pas imputer son assassinat aux ■ cagols ■; — comme on
:.bv Cookie
LA littéhatube moderne 407
de l'auteur la dernière est la conséquence de la première, car l'histoire des hommes ne présente de poésie que jugée du haut des idées monarchiques et des croyances religieuses. » N'est-ce pas ici le lieu de rappeler que dès avant la publication des Odes, Victor Hugo était en relations étroites avec Lamennais? [Cf. Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie, II, 38.] Des pièces comme la Vendée, comme Quiheron, comme les Vierges de Verdun, comme Buonaparte ne démeataieot point les déclarations de la préface; et aussi l'auteur, si nous en croyons Stendhal [Cf. sa Correspondance], devenait-il le poète favori des o ultras ». Et c'était justice, si Lamennais, Bonald ou de Maistre n'avaient pas flétri plus énergiquement « les satur-
le fait encore dans de certaines histoires [Cf. Paul Albert, Littérature française au tii' siècle, t. II].
3° Les ŒuïBEa. — Les Œuvres de Paul-Louis Courier comprennent : — 1° Ses imitations ou traductions de l'antique, parmi lesquelles on peut citer sa traduction des Pastorales de Longus, de ([uelques fragmens A'IIérodote, et de l'opuscule de X^nophon Sur le commandement de In cavalerie. Le choix de ce dernier texte n'est qu'affectation pure; et rien n'est plus laborieux ni plus pi5dant que la traduction de Daphnis et Chloé. — 2" Ses Pamphlets, liuétaires, qui BODt la Lettre à M. Benouard, 1810; et la Lettre à MM. de l'Académie des Inscriptions, 1819; — et politiques, à savoir : Pétition aux deux Chambres, 181G; — Lettres au Rédacteur du » Censeur s, 1819-1820; — Simple Discours (à l'occasion de la souscription pour l'acquisition de Chambord). 1821 ; — Procès de Paul-louis Courier, 1821; — Pétition pour des villageois qu'on empêche de danser, 1822; — et le Pamphlet des pamphlets, 1824. — 3° Différents Fragments, dont le plus intéressant est la Conversation chez la comtesse d'Albany (rédigé en 1812); — et 4' Un volume de Lettres, souvent r<^imprimé sous le titre de Lettres de France et dftalie (1797-1812).
La meilleure édition des Œuvres de P.-L. Courier est celle que nons avons citée, en 4 volumes, Paris, 1834, Paulin et Perrotin.
Vil. — Pierre-Jean de Béranger [Paris, 1780; f 1857, Paris]. 1' Les SouHcas. — Sainle-Beuve, Portraits contemporains, t. I,
408 HANDEL DB l'histoire de LA LITTÉRATURE FRANÇAISE
nales de l'athéisme et de l'anarchie », ni traité d'un plus hautain mépris les « écrits sophistiques et déréglés des Voltaire, des Diderot et des Helvétius ».
Représente as-no us maintenant l'eifet littéraire des Méditations et des Odes sur une génération dont les poètes admirés étaient les Andrieux et les Népomuccne Lemercier, les Casimir Delavigne et les Pierre-Jean de Déranger. Tandis que celui-ci rimait laborieusement des chansons comme la Bonne vieille ou le Dieu des bonnes gens, — chefs-d'œuvre, on le veut bien, mais chefsd'œuvre du genre qui serait le plus bas de tous, si le vaudeville n'existait pas, — les Méditations élevaient la poésie française à des hauteurs que peut-être n'avait-elle
1832, 1833; Causeries du lundi, t. II, 1850; et Nouveaux lundis, t. I, 1861.
Bérangcr, Ma Biographie, 1857 ; et sa Correspondance, recueillie pur M, Paul Boiteau. 1860.
Gustave Planche, Revue des Deux Mondes, juia 1850; — Emile MoQtégut, Nos morts contemporains, 1857 et 1858; — Savi' Dien Lopointe (le cordonnier- poêle), Mémoires sur Béranger, 1857;
— Ernest Renan, La Philosophie de Béranger, dutslc Journal des Débals du 17 ddcembre 1859; — Paul Boiteau, Yie de Béranger, Paris, 1861; — N. Peyrat, Béranger et Lamennais, 1861; — Arthur Arnould, Béranger, ses amis et ses ennemis. Paria. 1864 ; — Julea Janin, Béranger et son temps, Paris, 1866; — Brivois, Bibliographie de l'œuvre de Béranger, Paris, 1876; — Legouvé, Notice, eu tête du Béranger des Écoles, 1894.
2° Lr Chansonmeb; — et, Â ce propos, de la chanson française avant Bcranger. — Panard [Cf. Marmontel, dans ses Mémoires];
— et Dësaugiers [Cf Chansons et Poésies diverses de Désaug'iers, Paris, 1827, Ladvocat]. — Du caractère navrant de leur gaité, — et de la vulgarité de sentiments qui? leurs Chansons trahissent. — Qu'au surplus, et si l'on veut reconstituer la lignëe des n ancêtres » de Béranger, — il convient de se reporter nu Chansonnier Maurepas ; — et on reconnaît alors dans les origines de son oeuvre le confluent de la chanson politique ; — de la chanson erotique ; — et de la chanson a bachique o ; — sans que d'ailleurs il s'y mêle quoi que ce loit de la veine « populaire ». — D'une erreur grave que
LA LirriKATUltE MODERNE 409
jamais atteiutes; et la « lyre de bronze », aux mains du poète des Odes, rendait des sons inentendus depuis le temps de Ronsard. Quelques Voltairiens attardés pouvaient seuls s'y méprendre : l'échelle des « valeurs » était changée. Ce que la veille encore on prenait pour de la poésie n'en apparaissait plus que comme la caricature ou la coDtrefaçon. Quelle comparaison du haut relief et de la vigueur de coloris du Buonaparte d'Hugo, ou de la mélancolie voluptueuse du Lcic, au prosaïsme déclamatoire d'une « Messénienne » : aur le besoin de s'unir après le dépari des étrangers? Le pseudo-lyrisme des classiques, des ChênedoUé, des Fontanes, des Lebruu-Piudare, de Jean-Baptiste Rousseau lui-même, s'anéantissait devant
l'on commet encore i ce sujet; — et qu'il n'y a rien dans l'ceuTre ealière de BéraDger, — qui rappelle ni la mélaocolie ordinaire;
— ni la franchiBe habituelle; — ni la géuérositë DaÏTe de l'Âme populaire; — et qu'au contraire elle est l'eipreasion de ce qu'il
y a de plai • bourgeois u dans l'esprit français.
D'une autre erreur que l'on commet sur Béranger; — en se le représeotant comme un a bonhomme >, delà famille de La Fontaine ;
— qui déjà n'en fut pas un [Cf. ci-dcasus l'article La Fontaihe];
— et qu'à vrai dire, dans le combat qu'il a livré au gouvernement de la Restauration, — peu d'adversaires ont été plus déloyaux [Cf. le FiU du pape, l'Enfant de bonne maison, les Révérends pires, et le Vieux caporal] ; ^- et plus perfides ; ^- en même temps que plus adroits. — On ne flatte pas plus habilement des passions, — qu'il ne semble pas que Bérungcr partageât lui-m^nie ;
— et on ne fait pas plus in^nicusemcnt servir une philosophie plus plate [Cf. ta Nature, le Dieu des bonnes geTis], — ou plus ignoble [Cf. les Filles, les Deux Saurs, etc.]; — ni une polissonnerie plus grivoise [Cf. le Vieux célibataire, les Cinq étages], — à développer la défiance ou la haine. — Qu'il ne faut pas chercher ailleurs les raisons de la popularité de Bdranger; — et que c'en est d'ailleurs la justiGcation ; — ai ce goût de la polissonnerie; — ce refus de penser; — et cet esprit d'opposition e quand même i> ;
— ne sont malheureusement pas les moins certains de qu'on enveloppe sous le nom de gauloiserie.
Qu'après cela, on ne saurait disconvenir qu'il y ait in£
:.bv Cookie
410 MAMJBL DB l'hISTOIRE DE LA LITTÉBATUnE FRANÇAISE
cette révélation d'une poésie nouvelle. La politique seule allait essayer de le soutenir encore quelques années, jusqu'à ce qu'il n'eût plus pour lui que les abonnés du Congtilutionnel; quelques vieux académiciens; et ce qu'il y avait, dans la bourgeoisie soi-disant o libérale », de plus étroit et de plus arriéré.
D'autres symptômes , aussi bien , présageaient une révolution de la littérature, et, au' premier rang, le goût non pas certes nouveau, mais raisonné désormais, dont on commençait à s'éprendre pour les littératures étrangères. Ce n'était pas le résultat le moins inattendu, ni le moins naturel, des grandes guerres de l'Empire. Sur les champs de bataille de l'Europe, vingt ans durant, il s'était
dans les bonnes Chantons de Béranger [Cf. la Sonne vieille, le Vieux célibataire, les Cinq étages, le Vieux Caporal, eic. ], — Il y en H dans le choix des « refrains a ; — qui presque toujours expriment en un vers l'intention de la chanson tout entière; — et dont le retour est toujours amené avec inllniment d'aiaance et de naturel [Cf. Mon habit, les Cartes, la Fille du peuple, le Vieux vagabond]. — 11 y en a davantage encore dans la maniera dont les chansons sont a composées u ; — comme autant de tableaux de genre; — qui parlent d'abord aux yeux ; — ot qui appellent l'illostralion. — De la peinture de la vie bourgeoise dans les Chansons de Béranger; — et que rien n'est un plus sûr témoignage; — ni une plus exacte représentation; — et plus fidèlement figurée; — de la vie de la petite bourgeoisie française entre 1S15 et 1830. — Et qu'il y a encore et eniin beaucoup d'art dans l'appropriation du rythme des Chansons aux Bcntiments qu'elles traduisent; — comme aussi dans le choix des termes; — et dans la clarté du style. — De Bëranger comme écrivain; — et que quelques vers un peu ridicules ne l'empêchent pas d'avoir droit à ce nom. — » C'est un grand prosateur, a-t-on pu dire, qui a mis des rimes à sa
Klais qu'il est difCcile de l'appeler un poète; — non sans doute qu'il n'ait trouvé quelques accents poétiques; — pour exprimer ce que la vie bourgeoise peut quelquefois enfermer de poésie [Cf. la Bonne vieille, le Vieax célibataire] ; — et, i ce propos, de la poésie de la 1 vieillesse o dans l'oeuvre de Béranger. — lia aussi trouvé
:.bv Cookie
LA LITTÉRATURE HODBHNB 411
(ait un mélange de races comme on n'en avait point vu se brasser depuis des siècles, et une espèce de communauté européenne s'était en quelque sorte cimentée dans le sang. « Il faut avoir l'esprit européen », écrivait M"" de StaCl; et autour d'elle, à Coppet, toute une école s'était formée, dont les travaux, après avoir peut-être inspiré les siens, les complètent maintenant, les continuent, et les prolongent. Maintenant, par la brèche largement ouverte, ce n'est plus seulement Shakespeare qui passe tout entier : ce sont les Italiens, Alfieri, Manzoni, et ce sont les Allemands, Schiller, Goethe, Burger, Novalis, Hoffmann; ce seront bientôt les philosophes, Kanl, Fichte, Schelling. N'oublions pas les Écossais, Thomas Reid et Dugald-Stewart.
quelques accents patriotiques [Cf. le Vietix drapeau, le Cinq mai,
les Souvenirs du peuple^ — Mais, d'une manière gëni^ralc, it a manqué de force [Cf. Jeanne la Housse] dans l'expression des sentiments forts;— et surtout d'élévation. — Il a aussi manqué degcnérosilé; — et bien loin qu'il ait élevé la Chanson jusqu'à la hauteur de l'Ode; — c'est au contraire le triomphe de l'Ode; — et généralement du lyrisme romantique; — qui nous a ouvert les yeui sur le « prosaïsme o des Chansons de Béranger.
De la Correspondance de Bëranger; — et que, tout incomplète qu'elle aoit, — si les quatre volumes que nous en avons ne justifient pas l'enthousiasme de ses admirateurs; — elle n'est pas une part indilTéreDle de son oeuvre. — On n'y trouve rien de bien saillant;
— ni qui témoigne d'une grande largeur d'esprit; — mais elle achève de nous peindre le personnage; — et sous le a bonhomme u de la légende ; — nous y trouvons l'adroit et prudent calculateur ; — et l'un des écrivains les plus habiles qu'il y ait eus dans l'administration de sa popularité. — La critique littéraire dans la Correspondance de Béranger [Cf. Sainte-Beuve, Nouveaux lundis, t. 1].
— Ses dernières années, — sa mort, — et ses ii funérailles il.
3° Les Œuvbes. — Les OEavres de Béranger ne se composent guère que de ses Chansons, dont les principaux recueils originaux sont ceux de 1815, Paris, chez Eymery; — 1821, Paris, Firmiu Didot; — 1825, Plassan; — 1827, Bruxelles; — 1835, Paris, Perrotin; — et 1857, Dernières chansons, chez le même.
A un autre point de vue, plus littéraire, Sainte-Beuve [Cai
:.bv Cookie
Les événements de 1815 accélèrent le mouvement. Les revenants eux-mêmes de l'émigration y contribnent, dont on aurait tort de croire qu'ils n'aient « rien oublié ni rien appris n dans leur exil : ils y ont appris l'anglais ou l'allemand; et que la France n'était pas l'univers. C'est pourquoi, dans les premières années de la Restauration, entre 1815 et 1825, il s'établit une façon commune de penser et surtout de sentir; les bornes de l'ancien horizon se déplacent ou plutôt s'évanouissent; et le cosmopolitisme litcéraire est né. Il diffère de l'ancien humanisme en ceci qu'au lieu de prendre pour base la culture gréco-latine, sa prétention est de s'approprier, pour en faire sa substance la plus intérieure, ce que les littératures a natio-
du lundi, t. II, 1850] en a proposa la claaBÎCcatioii :
1° Chansons anciennes, daas le goût de Panard et de Dé saugiers : le Roi d'Yvetot; la Gaudvioie; M. Grégoire; — 2» Chansons sentimentales, dans le genre du Bon vieillard, du Voyageur, des Hirondelles; — 30 Chansons libérales et patriotiques [parmi lesquelles on esl étonné de voir Sainle-Beuve, ordioairement plus difficile, donner une place nu Dieit des lionnes gens] ; — 4° Chansons satiriques, du genre du Ventra on des Clefs du Paradis; — et enfin 5" Chansons poétiques, comme les Contrebandiers, te Vieux vagabond, les Bohémiens .
La meilleure iSdition des Chansons est celle de 1847,
VIII. — Hugues-Félicité-Robert de Lamennais [Saiot- Malo, 1783; f 1854; Paria].
1° Les Soohce». — Correspondance de Lamennais; — Sainte- Beuve, dans ses Portraits contemporains, 1832, 1834, 1836; et Nouveaux lundis, t. 1, 1861, et t. XI, 1S68.
Censure de cinquante-six propositions extraites des écrits de M. de Lamennais... par plusieurs évêgues de France, Toulonse, 1836; — l'Encyclique Mirari vos... dans les Pièces justificatives des Affaires de Rome. 1836-1837; — et l'Encyclique Singulari nos... au même lieu. [Cf. Chateaubriand, dans ses Mémoires d'outrelombe, t. VI],
Auge Blaiïe, Essai biographique sur M. de Lamennais, 1857; — Ernesl Renao, Lamennais et ses écrits, 1857 [dans ses Estai*
LA LlTTéRATURB MODBRNB Ïl3
nales » ont de plus national; et l'universalité qu'il vise est UDe universalité, non d'abstraction ou de généralisation, mais de composition, sous la loi de laquelle chaque élément, non seulement n'abandonnera rien de son originalité, mais la développera par l'effet même de son contraste avec les autres.
A cette évolution de la critique répond une évolution parallèle de l'histoire, ou plutôt les deux n'en sont qu'une, si l'espace et le temps, comme Kant vient de le démontrer, ne font ensemble qu'une seule et même catégorie de la raison pure. Le sentiment de la diversité des lieux est inséparable du sentiment de la diversité des époques; et tous les deux, en s'unissant, constituent la
de morale et de critique]: — E. Forgues, JVo(ei et souvenirs, od tète de la Correspondance de Lamennais, 1S59 ; — Edmond Schercr, Lamennais, 1S59 [dans ses Mélanges de critique religieuse]; — Louis Bmaut, Lamennais et sa philosophie, dans la Revue des Deux Mondes du 15 août ISr-O; — RavaiBson, Rapport sur les progrès de la Philosophie en France au itx' siècle, 1868; — P. Janet, la Philosophie de Lamennais, 1890; — E. Spuller, Lamennais, Paris, 1892; — A, Roussel, de lOraloire de Rennes, Lamennais, d'après des documents inédits, Rennes, 1B92; — F. Bruneiière, Nouveaux Essais sur la littérature contemporaine, Paris, 1893; — Mercier, S. J., Lamennais, d'après sa correspondance et de récents travaux, Paria, 1893; — P. Lccanuet, la Jeunesse de Montatembert, Paris, 1896; — V« de Meaux, Montalembert. Paris, 1897; — Em. Faguet, Politiques et Moralistes, t. 11, Paris, 1898.
2' Le bôle de Lamenkais; — et que peut-être il n'y en a pas eu de plus considérable, eu DOtre temps, dans l'histoire des idées religieuses .
Origine et première Mucalion de Lamennais. — Ses premiers écrits : les Réflexions sur l'état de l'Église en 1808, supprimées par la police impériale ; — et le livre de la Tradition de l'Eglise sur l'institution des ivêques, 1814. — Séjour en Angleterre, 181i- 1815; — et publication du premier volume de l'Essai sur l'indifférence en matière de religion, 1817. — Émotion qu'il excite; — et qui augmente encore par la publication du second TOlume en 1831.
:.bv Cookie
4U MAKUKI. DB l'histoire DE LA littéhatuhe françaisb couleur locale. C'est !i Augustin Thierry qu'il faut faire honneur d'en avoir révélé l'importauce à ses coutemporaÎDs; et, sans rien vouloir 6ter de leur mérite à Vitet, pour ses États de Blois, ou à Vigny pour son Cinq-Mars, il faut pourtant nous souvenir que Cinq-Mars et les Etats de Blois ont été précédés, en 1825, de l'Histoire de la Conquête de t Angleterre par /es Normands. On a mesuré trop étroitement sa place à Augustin Thierry dans l'histoire de ta formation des doctrines romantiques; et il est temps enfin de la lui faire, si, de toutes les conquêtes du romantisme, il se pourrait que ce fût lui qui eût réalisé l'une des plus durables.
Sommes-nous tenus de la même réparation envers les
— LamennaiB, attaqué par une partie du clergé français, — est défendu parJ. de Maistre et par Bonald [Cf. de Maistre, Correspondance, geptembre 1820, et Booald, dans ses Mélangea]. ~ Il répond lui-même aux attaques dans sa Défense de l'Essai sur l'indifférence, 1821 ; — dont le premier effet est de lui auBclter de DOinbreui ennemia à Rome. ^ Le voyage de 1824. — Retour en France. — Fondation du Mémorial catholique et de « l'Association pour la défense de lo religion o. — Publient ion du livre sur les Progrès de la Révolution et de la guerre contre l'Église, 182S-1829.
— Luttes de Lamennais contre M. de Frayssinous et M. de Valimesnil. — La révolution de 1830 et la fondation du journal V Avenir.
— Dirncultés nouvelles. — Second voyage W Rome, 1832. — Soumission de Lamennais, dissolution de l'Association catholique, et suspension déCnitive de l Avenir, 1832 [Cf. Araires de Borné]. — Siluation difficile de Lamennais. — Il publie ses Paroles d'un croyant, 1334. — Effet prodigieux du livre [Cf. Saiute-Beuve, Portraits contemporains, 1834]. — L'Encyclique Singulari nos... 1S34, et la condamnation de Lamennais. — Il y répond par la publication du livre sur les Affaires de Borne, 1836, — qui cldt la première série de son œuvre et la première partie de sa vie.
Si la seconde partie de cette vie diffère de la première aussi profondément que l'a cru Lamennais lui-même? — et qu'i vrai dire en changeant de moyens, — on pourrait presque soutenir qu'il n'a pas changé véritablement d'objet.
Qu'en efTel co qu'il s'est proposé, c'a été d'établir la souveraineté
:.bv Cookie
rédacteurs du Glohe? et au contraire, dans presque toutes les histoires de la littérature, n'a-t-on pas un peu surfait le personnage des Arapère et des Rémusat, des Dubois et des Magnin? Gœthe, qui les lisait de près, avec une attention et une assiduité que soutenait la manière dont ils parlaient de lui, les trouvait a hardis au suprême degré I » (Cf. Entretiens avec Eckermann, traduction Délerot, I, 241], Les hardiesses de Jean-Jacques Ampère et de Charles Magnin nous fontplutôt aujourd'hui sourire; et quelle page pourrions-nous citer d'eux? Disons doue tout simplement qu'ils ont eu leur part d'influence, comme continuateurs, eux aussi, de M"" de StaCl; et encore pour avoir posé le principe de la distinction des
de la religion parmi les hommes; — et là même est le sens de V Essai sur l'indifférence; — et comme il y ea a plusieurs moyens;
— il n d'abord invoqué contre le progrès croissaDt de l'irréligion c l'alliance des vieilles souverainetëa >. — Mais, s'étant aperçu que les vieilles souverainetés ne voiilaieut retenir de la religion que ce qu'elles croyaient utile à leurs intérêts ; — et voyant que par là même la défiance qu'elles iuspiraient aux partis s'étendait jusqu'à la religion; — il a voulu séparer la religion de la politique;
— et. selon la juste eipressiou de Renan, c'est alors qu'il a essayé de constituer la religion elle-même en parti; — et ce sont ici les commencements de ce qu'on a depuis lore appelé < le catholicisme libéral •.
Rome a refusé de le suivre ou de se laisser entraîner dans celle voie; — pour des raisons dont elle était seule juge; — et qui avaient bien en 1836 leur valeur politique. — Lamennais a rompu avec la Papauté pour des molirs qu'il a donnés lui-même [Cf. Affaires de Rome] ; — et c'est ainsi qu'il s'est trouvé amené a poser la qucsiion dans les termes Huivants ; i Qu'est-ce que le christianisme dans ses relations avec les sociétés humaines? Quel en est le caractère? Quel ordre de pensées et de sentiments a-t-il développé dans le monde? Sur quelles idées fondamentales de droit et de justice a~l-il établi les rapports des hommes entre eux? > — Mais qu'à la question posée en ces termes. — lesquels supprimaient tout simplement l'histoire. — il ne pouvait faire qu'une réponse; — lui qui jadis avait fondé la religion mSiae sur t'auto-
:.bv Cookie
œuvres qui sont « littéraires », et de celles qui ne le soot pas. A cet égard, on pourrait dire que la théorie de l'art pour l'art est en germe dans leurs écrits, quelque surprise qu'ils dussent un jour éprouver de l'en voir sortir. Ils ont aussi aidé le romantisme à s'émanciper d'une tutelle politique qui commençait à lui devenir pesante. Et pour toutes ces raisons, on ne leur disputera pas, quand on ne les lira plus, la reconnaissance que l'on doit k ceux qui ont aimé sincèrement les lettres, et qui les ont fidèlement servies, — sans les avoir beaucoup illustrées. Dans les articles du Globe, — comme à la Sorbonne, vers le même temps, dans les cours de Villemain, de Guizot, de Cousin, — l'ancieuDe et la nouvelle
rite du c cODSeolenieDt oniTerEel v ; — et cette réponse était que le chrJsliaaisme et la démocralie ne sODt qu'un.
C'est l'origine de ce que nous avons appelé depuia lors le € chriBtianisDie social > ou le < socialisme chrélien ■; — dont la pente irri5sistible est vers le souialisme pur, — dès qu'il se sépare de l'autorité et de la tradilioo. — Mais noua n'en revenons pas moins au même point; — et l'erreur de Lamennais ne consiste point i s'être contredit; — mais 1 avoir voulu établir entre les deux termes de religion et de démocratie, — une identité qui les rendit en tout temps convertibles l'un en l'autre; — ce qui le condamnait donc lui-même à n'être qu'un pur démocrate, — si l'Église refusait d'admettre cette identité.
Des autres écrits de Lamennais ; — et combien ils sont au-dessous des premiers, — si l'on met toutefois à part anaEsi/aUse d'une philosophie, 1841-1846 ; — dont on a dit avec vérité qu'elle était « une philosophie de l'évolution > [Cl. Paul Jaiiet, la Philosophie de Lamennais^; — et qui contient d'ailleurs quelques-unes de ses plus belles pages (Cf. son Eslhétique]. — Maïs ses grandes œuvres demeurent ses premières œuvres; — et c'est d'après elles qu'il faut juger l'écrivain; — qui offre cette singularité d'être l'un des moins « personnels > qu'il y ait dans son style; — tout en étant l'un des plus c entiers > dans ses idées; — et l'un des plus puissants de ce temps. — Qu'aussi bien sa manière, très dure à ses débuts, dans VEisai sut l'indifférence, t. I et II, — s'est détendue 1 mesure qu'il avançait en âge [Cf., dans les Affaires de Borne, ses
:.bv Cookie
LA. LITTÉKAtDRE MODSRNfe M
esthétique ont essayé de se réconcilier, — la critique universitaire et la critique romantique; — et elles n'y ont qu'à moitié réussi.
On a donné du romantisme, on en donne encore tous les jours de nombreuses définitions, et elles contiennent toutes, ou presque toutes, une part de vérité. M" de Stacl avait raison quand, dans son Allemagne, elle posait en principe que, « le paganisme et le christianisme, le Nord et le Midi, l'antiquité et le moyen âge, la chevalerie et les institutions grecques et romaines » s'étant partagé l'histoire de la littérature, le romantisme était donc, par contraste avec le classicisme, tout à la fois le chevaleresque, le moyen âge, les « littératures du Nord » et le christia-
deacriptions de »oyage] ; — et que, s'il y a du pastiche, — et de !• déclamalion dans les Parole» d'un croyant, — il y a aussi de la
3° Leb Œvvreb. — Il existe deux ëditious des Œuvres complètes de Lamennais, l'une en douze «oluuies, Paris. 1836-1837, P. DaubrëeetCailleuxi — et l'autre eu dix volumes, Paria, 18^ï, Pagnerre; — toutes les deux fort iucoiuplètes, mais surtout la première, en ruison même de sa date.
On y ajoutera donc Amachaspaads et Darwands, 184il; — le Deuil de ta Pologne. 1846; -^ son Esquisse d'une philosophie, 1811-1846 ; — ses Mélanges philosophiques et politiques, 185G ; — aa traduction des Évangiles; — et aa traduction de la Divine Comédie [posthume], 1855-1858.
Enfin, de aa Correspondance, très incomplète encore, on a publié deux vol. en 1859, Paria, chez Paulin; — deux vol. en 1866, Paris, chez Dentu; — un vol. en 1884 (Correspondance avec M. de Vitrolles], Paris, chez Cbarpenlierj — un vol. en 1897 (Lettres à MonialemhertU Paria, Perrin; — et un vol. en 1898 (lettres à Benoit d'A:y) chez Perrin. — Une série de Lettres à Em. d'Ahon a paru cufiD duns la Bévue bleue.
IX. — Stendhal (Marie-Henri Beyle) [Grenoble, 1783; +1842, Paris].
1° Les SovacBB. — Journal de Stendhal, Paria, 1888; Vie de Henri Br&lard. Paris, 1890; Souvenirs d'égotisme. 1892. ouvrages
:.bv Cookie
Ils MANUEL DB L HISTOIHB DB lA LITTBRATUnB FBANCAISB
nisme [Cf. De CAtlemagne, II" partie, chapitre II]. Et il faut noter, à ce propos, qu'enviroD trente aas plus tard, Henri Heine, dans le livre où il refera celui de M°" de Staël, ne donnera pas du romantisme une idée si difFérente! Mais Stendhal n'avait pas tort, lui non plus, quand il écrivait en 1824 ; « Le romanticisme est l'art de présenter aux peuples les œuvres littéraires qui, dans l'état actuel de leurs habitudes ou de leurs croyances, sont susceptibles de leur donner le plus de plaisir possible » [Cf. Racine et Shakespeare^. On a seulement fait observer, sur ce mot, que, si le « romanticisme » n'était que le « modernisme », Racine, Boileau, Voltaire auraient donc été des romantiques à leur heure, ce qui est parfaitement
posthumes, publiés par M. Casimir Siryieasid; — R. Colomb, Notice sur la vie et les ouvrages de'Bcyle. en Ule de rédition HeUel de la Chartreuse de Parme, Paris, 1846.
H. de Balzac, son article de 18!iO, à la lin de la m&me édilîoa; — P. Mérimée, H. B.. Paris, 1850; — Sainte-Beuve. Causeries du lundi, l. IX, 1854; — E. Caro. Études morales sur le temps présent, Paris, 1855; — Taine, Essais de critique et d'histoire, Paris, 1857 [L'article ne figure que dans la T éditiou]; — A. Collignon, l'Art et la vie de Stendhal. Paris, 1868; — A. Patoo. Henri Beyle, Londres, 1874; — Emile Zola, Les Romanciers naturalistes, UiX;
— Paul Bourgel, issaij de psychologie contemporaine, Paris, 1883;
— Edouard Rod, Stendhal, dans la collection des Grands Ecrivains français. Paris. 1892,
2" L'Ècbivun; — et d'abord, ce qu'il y a dans son œuvre de la tradition des idiïologues, el même des eucyclopédistea, — Les premiers maitres de Stendhal : Montesquieu, Marivaux, Diicloa, Ilelvétios, Cabanis. — La carrière militaire et admmietrdtive d'Henri Beyle, 1800-1814; — et d'une eipérience de la vie, rare chez les hommes de lettres, qu'il y a de bonne heure acquise. — Son ndmiratioa pour Napoli!on [Cf. le Bouge et le Ifoir.ei sa Vie de Napoléon]. ~ Son long Héjour k Milan. 1814-1817 et 1817-1821 [Cf. la Chartreuse de Parme, ch. i, et la célèbre épitaphe : Arrigho Beyle, mianese]. — Les premiers écrits de Stendhal : Vies de Haydn, Mozart et Métastase, 1814, 2' édition, 1817 ; — et VHistoirg de la peinture en Italie, 1817. — Ses relations avec lord Byrou et aTCC .
:.bv Cookie
LA LITTÉRATUHB UODBRNB 419
insoutenable. Rappellerons- nous encore d'autres définitions ? celle d'Hugo, par exemple, quand, après avoir déclaré, dans la deuxième préface des Odes, en 1824, « qu'il ignorait profondément ce que c'était que le geure classique et le genre romantique », il n'en définissait pas moins le second, trois ans plus tard, dans la préface de son Croinwell, parle mélange des genres, par l'alternance du sublime avec le grotesque , et finalement par la substitution, comme idéal d'art, de la « recherche du caractère » à la réalisation de la beauté? Et nous avons aussi les définitions ironiques de Musset, dans ses Lettres de Dupais et Colonel, 1836, — moins spirituelles à la vérité qu'animées du désir de l'être, — mais qui ne laissent pas d'avoir sur
Dcslutt de Tracy. — Le livre de l'Amour, 1822; — et d'abord qu'il est bien un livre du xïhi* eiècle; — pour la sécheresse et l'ironie continue du ton ; — pour l'affectation du cynisme ; ^- pour le décousu de la composition ; — mais que l'on voit bien que Cabanis a passé par là [Cf. Rapports du physique et du iiiorat] ; — - et qu'en outre on y discerne deux ou trois éléments originaui et nouveaux ;
— qui vont faire de Stendhal un des précurseurs de l'idéal romantique. — Son intervention dans la bataille : Racine et Shakespeare, 1S23 ; — et qu'il n'est pas inutile de savoir que le livre a en partie pai'u dans une revue anglaise; — s'il porte ainsi témoignage du cosmopolilisme de Bejle. — Les Promenades dans Rome, 1829;
— et le Rouge et le Noir, 1830.
Que, si Stendhal ne les a pas dégagés nettement, il a fourni pourtant au romantisme trois des principes essentiels de son esthétique; — lesquels sont, et sans parler d'une orientation générale de la curiosité vers des littératures étrangères : — 1° le Principe de l'équivalence des arts; — ou du perpétuel échange que la poésie, la peinture et la musique peuvent faire de leurs s moyens u ;
— et conséqueniment de leurs elTots ; — 2" le Principe de la représentation du caractère comme objet essentiel de l'art; — en tant que le caractère est l'expression du o tempérament u physiologique des individus ; — et des peuples ; — et 3" le Principe de la glorification de l'énergie ; — si son admiration pour Napoléon ; — pour l'Italie; — et pour l'Angleterre prouve essentiellement sa sympaibie pour la résistance des individus aux conventions et aux lois
:.bv Cookie
iiO MANUEL DB L IIISTOllIE t)Ë LA LITTEnATttnB FRANÇAISE
toutes les autres ee grand avantage d'être « successives », et ainsi de poser la question comme il faut qu'on la pose. La dérinition du romantisme n'est pas une question d'étymologie ni de doctrine, mais d'histoire; et le mot de romantisme, n'ayant point en soi de signification qui s'impose, n'est rempli que de la succession de sens dont les hommes et les œuvres l'ont chargé dans l'histoire, c'est-à-dire dans le temps.
Si cependant, de cette multiplicité de sens que lui ont donnée tour h tour les Hugo et les Dumas, les Vigny et les Musset, les Sainte-Beuve et les George Sand, — pour ne rien dire des moindres, — et de cette diversité de traits nous essayons d'en dégager, d'en isoler,
de la société. — Il est aussi l'un des premiers qui nient fait de U « culture du moi * la loi du développement de l'urlistc.
Il a dâ à d'autres raisons; — différentes quoique conneies; — de survivre lui-mf me au romantisme ; — et par exemple à son goût du s petit fait t ou du fait précis et a documentaire g; — à sa tendance à transformer eu lois de l'esprit ou de la nature des anecdotes particulières; — à sa manière d'i^crire, anonyme ou impersonnelle, mais surtout o analytique u; — et d'ailleurs i la valeur de quelques-unes de ses observations. — Si cependant la valeur même a documentaire a, — et surtout la valeur littéraire de la Chartreuse de Parme, 1839, — sont aussi considérables qu'on l'a quelquefois prétendu? — ou encore, si la profondeur n'en est pas souvent plus apparente que réelle? — et à ee propos d'une étrange facilité que se donnent les ironistes, . — qui est de nous faire croire qu'ils pensent dès qu'ils se moquent. — Les dernières œuvres de Stendhal : Victoria Aceoramboni , 1837 ; — Les Ceaci; La duchesse de Patliano, 1838; — L'Abbesse de Castro, 1839. ~ La lettre de Stendhal à Balzac, 1840; — et les deux phrases devenues célèbres : a La Chartreuse de Parme est écrite comme le code civil u ; — et : a Je songe que j'aurai peut-être quelque succès vers 1880 ».
3° Les Œuvses. — Les Œuvres de Stendhal comprennent : 1* Ses Romans, que nous avons tous ludiques, i l'exception du premier ; Arniance, 1827; — ses Chroniques italiennes, 1855; — et Laïuiel, publié de nos jours par M. Stryienski, 1883;
LA LITTÉRATDIll! MODRnHR ïîl
et d'en préciser un, dans la dépendance duquel se rangent aisément tous les autres, nous ne saurions avoir aujourd'hui de longue hésitation; et le romantisme, c'est avant tout, en littérature et en art, le triomphe de l'individualisme, ou l'émancipation entière et absolue du Moi. Nous retrouvons ici, victorieuse enfin des obstacles qui l'avaient longtemps contrariée, l'influence de Rousseau et de Chateaubriand. Chacun de nous est son seul maître. L'artiste et le poète, comme tels, n'ont qu'une loi, et, comme hommes, ils n'ont qu'un devoir, qui est de se u communiquer ». Ni leurs contemporains ne sauraient leur en demander davantage, ni eux-mêmes ne pourraient nous le donner, sans manquer au respect dont ils sont
2" Sei Œuvres de critique [critique d'art ou critique lllt^raire], dont les principales sont : les Vies de Hajdn, Mozart et Métastase, 1814-1817 [bous le pseudonyme de Louis Cdsur Alexandre Bombet]; — VHistoire de la peinture en Italie, 1817, par M. B. A. A.; — Borne, Naples et Florence, 1817; — Racine et Shaiespeare, première pirlie, 1823; et deuiième partie, 1825; -^ la Vie de Rossini, 1824; — et Promenades dans Home, Paris, 1829;
3° Ses Œuvres diverses, doot les deux principales sont : le livre de VAmour, 1822; — les Mémoires d'un touriste, 1838; — sa Correspondance, dont on a publié deux volumes en 1855; — et un volume de Lettres à sa atxur. 1892.
Ses Œuvres complètes ont été réunies en 13 volâmes, d'une part; et de l'autre 4 volumes, intitulés Œuvres posthumes, Paris, 1833' 1855, Calmann Lévy. On y a depuis ajouté ; Vie de Napoléon, 1876; et les cinq ou six volumes pabliéi par M. Casimir Stryienski.
X. — Alphonse-Harie-Z^iiis Prat de Lamartine [Mâcoa, i790; f 1869, Paris].
i° Les SovnCES. — Lamartine lui-même, dans sa Correspondance, publiée par M"" Valenline de Lamartine, V* édiiion, 1873-1875; et 2» édition, 1881-1882 [plus complète, mais trcs incomplète encore] ; — ses Confidences, 1 819 ; — ses Nouvelles confidences, 1851; — ses Mémoires inédits [1790-1815], 1870; — et le Manaterit de ma mère, 1871.
Saiule-Dcuïe, Portrait» conlemporains,t. I, 1S32, 1836. 1839; «t
:.bv Cookie
tSS MANUEL DE l'bISTOIRE DE I.A t-ITTÉRATURB FRAMÇAISB
comme tenus envers leur propre originalité. Et si nous avons, à diverses reprises, assez insisté sur ce point pour qu'il soit sans doute inutile d'y appuyer encore, nous nous contenterons d'ajouter qu'entre 1825 et 1835 il n'était rien, — depuis l'exemple de Byron jusqu'à 1' « idéalisme subjectif » de Fîchte, — qui ne concourût à favoriser ce développement de l'individualisme. C'est doue aussi précisément pourquoi, de tous les caractères du romantisme, il n'y en a pas qui lui soit plus essentiel: j'entends par là qui explique mieux les causes de sa grandeur; — celles de sa décadence; — et la nature de la réaction qu'il devait provoquer.
Guerre an classicisme, liberté, vérité dans l'art, cou-
Caateriea du lundi, t. I, 1849; et t. IV, 1851 ; — A. Vinct, Études iur la littérature française au iix" siècle, l. 11, 18i5; — Guslaie Planche, àiLOsia Eevue des Deux Mondes, îa]ai85i, novembre iS59; — Coïillier-Fleury, Dernières études littéraires, 1859; — Victor de Laprade, Le Sentiment de la nature chez les modernes, 1868; Eugène Pelletan, Lamartine, sa vie et ses ceuvres. Paris, 1869; — Ch. de Mazade, Lamartine, sa vie littéraire et politique. Pari», 1874; Emile Ollivier, Lamartine, Paris, 1874 ; — Ernest Legouïé, Soixante ans de souvenirs. Paris, 1876; — Ch. Alciacdre, Souvenirs sur Lamartine, Paris, 1884; — F. Brunelidre, La poésie de Lamartine, dans la Revue des Deux Mondes, août 1886; ot l'Évolution de la poésie lyrique, t. I, 1894; — Ém. Faguct, XIX" siècle, 1887; — Ch. de Pomairols, Lamartine, Paris, 1889; — Chamborand de Périsaat, Lamartine inconnu, 1891 ; — F. de Keyssié, La jeunesse de Lamartine, Paria, 1892; — Ém. Deschanel, Lamartine, Paris, 189a; — Jules Lemaitre. Les contemporains, t. VI, 1895; — Zjromski, Lamartine, poète lyrique, Paris, 18DG.
2° Le Poète, — et quelque rôle qu'il ait joué par ailleurs; — comme aussi quelque air de dëdaïa qu'il ait affecté parrois pour sa poésie ; — et quelque service eofin qu'il noua ait rendu dans un jour fameux; — que sa gloire sera toujours d'être l'auteur des Méditations et des Harmonies; — et non celui de l'Histoire de la Restauration ou mCme de l'Histoire des Girondins.
Son origine et sou éducation [Cf. sa Correspondance, toute pleine de précieux ronsoigneraents). — La famille de Lamartine; — et
LA LITTERATURI! MODERNE ii9
leur locale, imitation des littératures étrangères, tous ces autres noms, en effet, dont on a fait tant de bruit, n'ont guère servi chez nous que de couverture ou de déguisement à l'étalage du moi. Ce que Victor Hugo, Musset, le vieux Dumas ou George Sand ont imité de Goethe et de Byron, ce n'a jamais été l'application de l'un au perfectionnement de sa propre individualité, ni la mort héroïque du second, c'est leur manière de vivre leurs romans, ou de « romaocer » leur vie; de se mettre euxmêmes en scène ; de raconter, de confesser publiquement leurs amours ; c'est le Werther du premier et le Don Juan de l'autre. Pareillement, si nous examinons en quoi la liberté a consisté pouf eux, — ■ la liberté dans l'art, et
d'un mot de Sainte-Beuve : a qu'il est boa d'être ni de la race des purs 0. — Le sentiment de la nature; — el comment Lamartine n*« pas eu besoin de l'acquérir pour le posséder; — en ayant é\.é pénétré dès l'enfaDce, — Le sentiment religieux; — et combien il est, sinon plus sincère chez Lamartine que chez Chateaubriand;
— mais du moins plus o natif »; — et peut-être ainsi d'autant plus favorable à la poésie. — Noblesse naturelle de l'imugioation de Lamartine. — Ses premiers vers [Cf. sa Correspondance] ; — et leur ressemblance avec ceux de ChfnedoUé: — mais surtout de Parny. — L'Iîlvire des Méditations [Cf. A, France, L'Elvire de Lamartiné\. — Essais dramatiques du poète el ses relations avec Talma. - La publication des Méditations. 1819. — Effet qu'elles produisent, tout à fait hors de comparaison avec celui des Poésies de Chènier, IS19; — et nouvelle orientation qu'elles donnent à la poésie. — Les Nouvelles Méditations, et la Mort de Socrate, 1823.
— Séjour en Italie. — Le Dernier chant du pèlerinage de Childe Harotâ, 1825. — Lamartine chargé d'affaires de France à Florence.
— Composition des Harmonies; — retour à Paris. — Réception jl l'Académie française; — et publicstîon des Harmonies, 1830. — Au lendemain de la révolution de 1830. il donne sa démission; — el publie son premier écrit politique. — Son échec électoral dans le Var; — son départ pour l'Orient; — sa rencontre avec lady Eslher Stanhope. — Rentrée en France, 1833; — publication du Voyage en Orient, 1835; — et de Jocelyn, 1836.
A. Les Méditations. — Do caractère général des premières Médi-
:.bv Cookie
414 HAMDBL DE L HISTOIRE DE LA UTTERATUBB FKANÇAIflE
non la liberté de l'art, qui sont deux choses très diCFérentes, — ce n'a pas été saas doute à se rendre maîtres du choix de leurs sujets, puisqu'on avait bien permis à Voltaire d'aller chercher les siens jusqu'en Amérique et jusqu'ea ChiDej ni à écrire des drames en prose, puisque Cronuvell, Hernani, CkriaLine, Othello sont en vers; ni même à violer les « règles », puiaqu'enfin quelles ic règles » dira-t-on qu'il y eût de l'élégie, de l'ode, du roman ? et Cinq-Mars, les Orientales, Notre-Dame de Paris, les Confessions de Joseph Delorme sont-elles, ou non, des œuvres romantiques? ]1 faut l'avouer : les romantiques n'ont entendu sous ce mot de liberté que le droit d'être eux-mêmes en tout; de n'incliner devant aucune consi-
talions; — et, quaoïi on le* coinpiire aux Chantant de Béraoger, 18l6-lS2i; — ce qui est presque une profanation; — on mSine anx Élégies de Chdnier, 1819; — que ce qu'on y voit de plus neuf, c'est que le poète y a retrouvé les vrais s thènieB » lyriques; — lesquels sont la Nature, l'Amour et la Mort; -~ et les a traités aroc autant d'élévalîon qu'il y a de sensualité dans les vers de Chénier; — et de a gauloiserie iDarquoiseou d'épicurisme gournoia dans les chaneons de Bérangtr, — De la Mort de Sacrale ; ^ et de l'aptitude de Lamartine à la poésie philosophique [Cf. Voltaire, dans ses Diteaurt sur l'homme]. — Les Nouvelles Méditations [CF. le chapitre de M. Pomairols, dans son Lamartine\ ; — et qu'aux caractères des premières elles en joignent un autre; — qui est d'allier plus de grâce [Cf. Ischia] à plus de force [Cf. tt Crucifix]; — non moins de sincérité Â plus de virtuosité [Cf. les Préludes] ; — et d'être à la fois ce qu'il y a dans la poésie française de plus noble et de plus voluptueux,
B. Jocelyn; — et qu'il a d'abord ce mérite; — qui en est bien on; — d'être le seul n poème ■ de quelque étendue que nous ayons en notre langue. — Du sujet de Jocelyn ; — et de quelques objections que l'on a faites à Lamartine [Cf. sur ce point lea quatre articles de Vinel et Em, Deschanel, dans un sens, et de Sainte- Beuve et J. Lemaltre dans l'autre]. — Que de reprocher à Lamartine de n'avoir point marié Jocelyn et Laurence; — c'est reprocher i Corneille d'avoir séparé Folyeucle de Pauline ; — et oublier qu'ils n'ont sans doute écrit que o [our- les séparer » l'un son drame.
:.bv Cookie
LA MTTBnATUIlB MODERNE tîS
dératîon la a souveraineté » de l'artiste; de ne reconnaître d'autorité que celle de leur caprice ou de leur fan-
Toujours le cœur humain pour modèle et pour maître! Le cœur humain de qui P Le cœur humain de quoi ? Quand le diable y aérait, j'ai « mon cfeur humain d moi !
Et si l'on a pu dire enfin que le romantisme nvnit pris en tout le contre-pied du classicisme, la grande raison en est que le classicisme avait fait de l'impersonnalité de l'œuvre d'art l'une des conditions de sa perfection.
Par là également, par cette liberté d'être soi-même, et de n'être que soi, ou, si l'on le veut, de « réfracter » en
et l'autre eon poème. — D'une comparaison que Sainte-Beuve a faite de la « poésie de curé de campagne » qu'il feint d'aiJmircr surtout dans Jocelyn ; — avec la poéaie de Wordsworth ; — cl que c'est louer Jocefyn par son moindre mérite. — Que si ce mérite est en elTet r^el; ~- et a'il y a dans Jocelyn toute une veine de poésie familière ; — on y retroure pourtant aussi le poète des Méditations; — son sentiment de la nature; — sa conception de l'amour, toujours aussi chaste dans son expression qu'ardente en son désir; — cette richesse d'inspiration ; — et cette fécondité descriptive auiquelles on ne peut reprocher, — que de tendre a l'abus d'elles-mêmes, — Et on y retrouve enfin ce caractère n philosophique u de la poésie de Lamartine; — que nous avons déjà signalé dans les Méditations; — et qui fait songer par endroits de Pénelon [Cf. le Traité de texisience de Dieu].
C. Les Harmonies ; — et qu'ayant paru avant Jocelyn ; — si cependant c'est après Jocelyn qu'on en parle; — la raison en est • qu'étant écrites comme elles ont été senties, sans liaison et sans suite a ; — elles sont la substance même de la poésie de Lamartine; — quand, au lieu de se contenir et àe se surveiller, elle s'épanche. — Elle trahit en effet ainsi sa véritable nature ; ~ qui est précisément de ne pas savoir se borner; ~^ et de tendre non seulement k la philosophie; — mais W la philosophie panthéiste; — et & force d'abondance, au vague et à l'iadétcrinination. — Que celte observation n'a pas d'ailleurs pour objet de a déprécier • les Harmonies; — st Lamartine, i cette inspiration générale, a mêlé
iî6 MANURL DE l'hISTOIIIB DE LA LITtÉrATCRE FRANÇAISE
soi l'univers, s'explique l'iibondance, la richesse, et l'éclat du lyrisme romantique. 11 n'y a rien de supérieur dans uotre langue aux Méditations de Lamartine, à quelquesunes des grandes odes d'Hugo, — depuis les Deux lies, 182 I, jusqu'aux Mages, 1856, — ou aux Nuits d'Alfred de Musset. Si ces très grands poètes ne nous intéressent pas toujours en nous pnrlnnt d'eux-mêmes, ils ne nous intéressent jamais qu'à nous parler d'eux-mêmes. Ou plutôt encore, ce qui les a eux-mêmes émus dans l'histoire ou dans la vie, telle est l'origine et le sujet de leurs chants, qui nous intéressent moins quand ils n'y ont rais d'eux que ce qu'il y avait en eux de plus singulier, mais à l'unisson desquels nous vibrons tout entiers quand nous
quolques-unea de ses inspirations les plus précises [Cî. Le premier regret, Milly ou la terre natale] ; — mais de le montrer s'échnppaDt à lui-même; — ne se préoccupant désormais ni de choisir i^ntre ses idées; — ni de donner des digues au Ilot toujours plus aboadiint de son improvisation; — et se préparant ainsi i écrire la Chute d'un ange. — S'il faut regretter que Lamartine se soit tourné vers la politique; — et qu'il semble bien qu'eu tout cas son inspiration poétique fut dès lors sinon tarie; — mais assurément n dcpersonnalisée o. — Qu'il appartient d'ailleurs encore a l'histoire de la littérature; — par quelques-uns de ses Discours [Cf. L. de Ronchaud, La politique de Lamartine, Paris, 1878]; — et quelques-uns de ses pressentiments [Cf. E. M. de Vogïié. Heures d'histoire, Paris, 1893]. — Il lui appartient encore par son Histoire des Girondins, 1847; — où sans doute l'histoire est étrangement défigurée ; — mais dont un poète seul pouvait écrire certaines pages ; — et il lui appartient enfin par ses romnns personnels; Haphaèt,\B't9; — les Confidences, 1849; — les Nouvelles Confidences, 1851; — Grazielta, 1S52. — Mais, n partir de cette date, — réduit, comme on disait Jadis, k v travailler pour le libraire n, — on trouve sans doute quelque ressouvenir de son passé dans ses livret et dans ses journaux; — et on y trouve surtout plus de critique et de jugement qu'on n'alTecle parfois de le croire ; — mais il a cessé d'agir sur l'opinion; — et, près de quinze ana avant sa mort, — soa rôle littéraire est terminé.
3° Les Œuvkes. — Les Œuvres de Lamartine se composent d« :
:.bv Cookie
LA LITTÊRATIInB MODERNE «87
y retrouvons nos propres émotions répercutées, Amplifiées, et multipliées par l'écho de leur voix. A cet égard on peut bien dire qu'ils nous ont révélé pour la première fois la grande poésie lyrique, celle dont Ronsard n'avait eu que le pressentiment, et que Malherbe « avait réduite aux bornes du devoir », en la dérivant vers la grande éloquence. Car, quelle difïerence y a-t-il entre l'éloquence et le lyrisme, si d'ailleurs les mêmes u mouvements », et les mêmes « Images», et les mêmes « qualités de langue » les caractérisent l'un et l'autre? Une seule peut-être, très petite et très grande a la fois. Tandis que l'orateur essaie de donner à son émotion la forme la plus générale qu'il puisse, afin d'atteindre ainsi l'auditoire le plus divers et
1° Ses Poésies, qui sont les Méditation*. 1819; — la Mort de Sacrale, 1823; — les Nouvelles Méditalions, 1823; — le Dernier chant du pèlerinage de Childe-Harold, 1825; — les Harmonies poétiques et religieuses, 1830; — Jocelyn, 1836; — ia Chute d'un ange, 1838; ~ les Recueillements poétiques, 1839.
Il y faut Joindre un volume de Poésies inédites, publié en 1873-, et d'assez nombreuses poésies de jeunesse, éparses dans le premier volume de sa Correspondance ;
2» Ses Bomana: Raphaël, 1849;— Geneviève, 1850; — le Tailleur de pierres de Saint-Point, i.%hi; — Craziella. 1852; — el [quoique d'ailleurs il s'y rencontre beaucoup de vérité mêlée à beaucoup d'imagination] les Confidences, 1849; — et les Nouvelles confidences, 1851 ;
3° Son Voyage en Orient, 1S32-1833;
4° Son Histoire des Girondins, 1857 ; — el son Histoire de la Restauration, 1852, etc.;
5" Sa Correspondance.
60 Son Cours familier de littérature.
Il existe plusieurs éditions des Œuvres complètes de Lamartine : Paris, IS'iO, chez Gosselin, 13 volumes; — Paris, 1S45.I8'|9, Fume, 8 volumes [qui ne compreonent en réalité que les Œuvres poétiques et le Voyage en Orient];— et Paris, 1860-1863, chez l'auteur, rue de la Villc-l'Evfque, quarante volumes [dont ne font d'ailleurs partie oi la Coriespondance, m la totalité de ion Cours familier de lilléralure].
:.bv Cookie
us HAMUBL DE l'hISTOIRB DB LA UTTénATDRE FHAKÇAISB
le plus étendu, c'est au contrnîre la forme la plus individuelle possible que le poète s'efforce de donner aux émotions de tout le monde. Ainsi du moins ont fait les Musset, les Hugo, les Lamartine ; et ainsi, bien loin d'eux, mais comme eux, le poète des lamhea ou celui des Confessions de Joseph Delorme, auxquels tous on a précisément reproché d'être en général plus orateurs que poètes. Muis c'était méconnaître à la fois les conditions du lyrisme et le principe du romantisme. S'ils sont bien les plus grands de nos poètes lyriques, c*est qu'ils en sont les plus personnels ; et parce qu'ils en sont les plus personnels, ils en sont les plus romantiques.
Et là toujours, dans ce besoin de parler d'eux-mêmes,