V. Fournel, Les Contemporains de Molière, Paris
Samuel Chappuzeau, Le Théâtre français, accompagné d'une préface et de notes par Georges Monval, Paris, 1876; — Eugène Despois, Le Théâtre français sous Louis XIV, 4e édition, Paris, 1894.
2° L'Homme et le Poète.
A. Les années de jeunesse, d'apprentissage et de voyage [Cf. Goethe, Wilhelm Meister]. — La famille de Molière; — son père, Jean Poquelin, et sa mère, Marie Cressé; — second mariage du père de Molière, 1633. — Études de Molière au collège de Clermont; — et qu'il n'y a pas eu le prince de Conti pour « camarade » ;
— mais qu'en revanche il a fréquenté la maison de Luillier, le père naturel de Chapelle [Cf. Y Historiette de Luillier dans Tallemant des Réaux, t. IV, et, là même, les notes de Paulin Paris];
— et qu'il y a peut-être connu Gassendi; — lequel très assurément n'était pas un cartésien. — Si Molière, dans un passage connu du Misanthrope,
La malpropre, sur soi de peu d'attraits chargée,... etc.,
a traduit un passage non moins connu de Lucrèce? — et que d'autres en tout cas l'avaient imité avant lui; — dont Desmarets dans ses Visionnaires, et Scarron dans son Japhet d'Arménie. — Que ces premières fréquentations de Molière n'étaient pas les meilleures que pût avoir un jeune bourgeois de 1640; — et comment elles sont devenues pires quand il a eu lié connaissance avec les Béjart [Cf. Jal, dans son Dictionnaire, et Henri Chardon, Monsieur de
triomphe. Elle gagnait la ville, bientôt même les provinces; et, plus loin encore, à l'étranger, dans les petites cours d'Allemagne ou sur le trône restauré des Stuarts, l'exemple et la leçon qu'elle était pour la France, elle les devenait pour l'Europe entière, à son tour.
C'est qu'à vrai dire, en même temps qu'une époque de l'histoire des mœurs, le changement en marquait une aussi de la grandeur française; et, parmi tout cela, du
Modène, etc.]. — Il renonce à la charge de tapissier valet de chambre du roi pour se faire comédien, 1643. — Fondation de Y Illustre Théâtre, 1643. — L'entreprise ne réussit pas; — une seconde échoue plus rapidement encore au jeu de paume de la Croix Noire; — Molière prisonnier pour dettes, 1645. — Modification de la troupe, et départ de Molière pour la province, fin 1646 ou commencement de 1647.
A travers la province [Cf. Chardon, La troupe du Roman comique dévoilée, Paris, 1876]. — Les étapes de Molière : — 1647, Carcassonne, Toulouse et Albi; — 1648, Nantes et Fontenay-le-Comte; — Angoulême? — Limoges? [On remarquera que Limoges est la seule ville de France dont un nom de rue soit spécifié dans le théâtre de Molière]; — 1649, Toulouse, Narbonne; — 1650, Agen; — et comment ce séjour d'Agen permet de croire que Molière a joué deux ou trois fois auparavant à Bordeaux [Cf. Études critiques, t. I]; — 1651, Pézenas, Carcassonne; — 1652, Lyon; — 1653, Lyon, la Grange des Prés [Cf. Mémoires de Daniel de Cosnac]; — 1654, Montpellier, Lyon. Vienne? — 1655, Montpellier, Lyon, Pézenas; — 1656, Pézenas, Narbonne, Béziers; — 1657, Béziers, Nimes, Lyon, Dijon, Avignon; — 1658, Grenoble et Rouen.
— Le 24 octobre de la même année, Molière débute devant le roi, « dans la salle des gardes du vieux Louvre », par une représentation de Nicomède et du Docteur amoureux.
Du profit que Molière a retiré de ses années de voyage. — Il y a appris son métier, d'abord; — et, à ce propos, qu'il est singulier que l'on n'ait pas eu l'idée d'essayer de reconstituer le Répertoire « ambulant » de Molière. — Il y en aurait plusieurs moyens, comme :
— si l'on recherchait quelles pièces ont réussi à Paris, de 1646 à 1658; — si l'on s'informait des auteurs avec qui les Béjart étaient en relations personnelles [et on en connaît au moins trois : Rotrou, Magnon, et Tristan l'Hermile]; — si l'on retrouvait enfin dans sa
milieu même des divertissements, l'action du maître se faisait sentir : l'énergie de sa volonté, la puissance de son application, l'ubiquité de son regard et le poids de son bras. Il n'avait pas accepté seulement, il avait pris, et gardé tout entier pour lui, l'héritage de pouvoir que lui avaient comme accumulé les Mazarin et les Richelieu. Plus de ministres, des commis! Plus de conseillers, des courtisans! Plus d'égaux, non pas même au dehors, mais, sur
bibliothèque [Cf. Eud. Soulié, Recherches] des pièces qu'il eût imitées dans les siennes, et qu'il n'aurait jamais jouées à Paris [Cf. les Visionnaires, de Desmarets; le Déniaisé, de Gilet de la Teyssonnerie; le Pédant joué, de Cyrano] — Autres avantages que Molière a tirés de ses campagnes. — Pendant les guerres de la Fronde, il a vu la province in naturalibus ; — et à ce propos, de l'utilité des révolutions pour la littérature ; — dont la principale est de mettre dessous ce qui était dessus, et réciproquement. — En sa qualité de bohème ou de comédien, il a vu du dehors les ridicules des autres; — et il a mesuré l'inégalité des conditions; — la sottise des puissants du monde; — la force de résistance ou d'inertie des préjugés. — Acteur, auteur, et directeur de troupe, il a pris enfin l'habitude des responsabilités; — et, de tout cela, s il est résulté quelque amertume, c'est à cette amertume qu'il a dû sans doute une part de son génie.
B. Le théâtre de Molière.
Pourquoi il convient d'en étudier d'abord la langue, et qu'il y en a deux raisons au moins; — parce que c'est presque le seul point sur lequel on « chicane » encore aujourd'hui Molière; — et puis, parce que c'est d'abord comme écrivain qu'il fait contraste avec tous ceux qui l'ont précédé, sauf Pascal. — Erreur d'Alexandre Dumas quand il croit qu'on reprocherait à Molière l'enchevêtrement de ses qui et de ses que [Cf. préface d'Un père prodigue]. — On lui reproche au contraire — de n'avoir pas le style organique [Scherer] ; — de s'embarbouiller dans ses métaphores [Scherer, Fénelon, La Bruyère] ; — de cheviller « abominablement » [Scherer]
— et d'être souvent incorrect [Vauvenargues, Bayle, La Bruyère].
— On peut répondre : que beaucoup de ses incorrections n'en sont pas, non plus que celles que Voltaire trouve à blâmer dans Corneille [Cf. son Commentaire] ou Condorcet dans Pascal [Cf. Éloge de Pascal]; — qu'à la vérité les chevilles abondent dans ses
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les bords de la Tamise ou dans les sables du Brandebourg, des « pensionnaires » et des « clients ». Il n'y fallait qu'à peine cinq ou six ans. Sous l'influence de cette action souveraine on voyait l'ordre se rétablir, la paix régner dans les provinces, la justice y pénétrer, la probité rentrer dans les affaires, le commerce, l'industrie, les arts, attirés et transplantés de Flandre ou d'Italie en France, y prendre comme un nouvel essor. L'état fran-
vers, parce qu'il écrit trop rapidement; — mais que la régularité des métaphores est un caractère de cette « préciosité » dont il se déclare ouvertement l'ennemi [Cf. les métaphores de Saint-Simon ou celles de Montaigne] ; — et que la comédie n'est pas enfin le lieu du « style organique ». — Que, d'autre part, Arnolphe ne saurait parler comme Agnès, Agnès comme Armande, Armande comme Angélique; — et qu'ainsi le style de Molière se conforme au caractère de ses personnages; — il est dramatique et il est comique; — ou, en d'autres termes, il est d'abord expressif de la vérité des caractères. — Si Molière écrivait comme Térence, il ne serait qu'un « demi-Molière ». — Qu'après cela, pour des raisons de tempérament, — d'origine, — et d'expérience personnelle de la vie, — le style de Molière est : — bourgeois, ce qui le distingue du style de Racine; — « cossu », selon le mot de Sainte-Beuve, ce qui le distingue du style de Regnard [Cf. J.-J. Weiss dans son Eloge de Iiegnard]; — il est « vivant », ce qui le distingue du style de Boileau, lequel, bien que coulant de la même veine, demeure cependant « livresque » ; — enfin, et comme étant constamment prosaïque, ce qui le distingue du style de La Fontaine, le style de Molière est éminemment réaliste ou « naturaliste ».
Du naturalisme de Molière; et comment il se traduit premièrement dans son attitude ; — si l'on fait exception pour ses deux pièces de début; — et qu'on l'étudié dans ses Précieuses ridicules, 1659; son Sganarelle, 1660; son École des maris, 1661; son École des femmes, 1662; sa Critique de l'Ecole des femmes, 1663; son Impromptu de Versailles, 1663, et son Tartuffe, celui de 1664. — Précieux et pédants; — marquis et bourgeois; — comédiens et auteurs; — gens de cour ou d'église; — prudes et « turlupins » ou grotesques, — tous ceux qu'il y attaque ce sont ceux qui déguisent, ou qui fardent la nature; — ce sont tous ceux qui interposent le pédantisme des règles ou le respect des préjugés
çais devenait bientôt, de tous les états de l'Europe, le plus riche et le plus populeux. Et quand le traité d'Aixla-Chapelle, après quelques mois de campagne, couronnait l'œuvre des Pyrénées et de Westphalie, s'il n'y avait pas de cour plus brillante que celle de Louis XIV, il n'y avait pas non plus de prince mieux obéi de ses peuples, plus admiré, plus redouté ni plus envié de ses rivaux que ce souverain de vingt-neuf ans !
entre l'art et la représentation de la vie; — et ce sont surtout ceux qui prétendent contraindre ou discipliner la nature. — On ne refait pas la nature ; — et là même, dans la vanité des efforts que l'on entreprend pour la refaire, est la source du comique de Molière. — Là aussi est le principe de son indépendance à l'égard des règles; — et à l'égard de l'étranger; — plus de Bertrand de Cigarral ni de dom Japhet d'Arménie ! — Et de là encore les attaques de Molière contre Corneille et les « grands comédiens », qui sont ceux de l'hôtel de Bourgogne ; — si ces gens-là ne travaillent pas d'après le modèle vivant; — mais d'après un idéal dont nous ne pouvons pas vérifier la justesse dans la nature.
Que ce naturalisme se retrouve dans la philosophie de Molière;
— et, en effet, liaison de ces principes avec ceux des « libertins » ;
— et avec ceux de Montaigne et de Rabelais [Cf. ci-dessus, p. 59 et 88]. — Dans ses premières pièces, et jusque dans Tartuffe, Molière ne paraît point douter que la « nature soit bonne » ; — et en tout cas qu'il vaille mieux la laisser à elle-même que s'efforcer de la « dénaturer ». — De l'interprétation de Tartuffe, — [Cf. Stendhal, Racine et Shakespeare ; Louis Veuillot, Molière et Bourdaloue ; abbé Davin, Les Sources du Tartuffe, dans le journal le Monde des 2, 13, 15, 22, 27 août, et 3, 15, 19 septembre 1873; Louis Lacour, le Tartuffe par ordre de Louis XIV, 1877] ; — et que, si l'on veut comprendre les colères qu'il a soulevées, c'est du côté du personnage d'Orgon qu'il faut l'examiner. — Que les jansénistes y sont pris à partie comme les jésuites ; — et que l'attaque à la religion y est indubitable, en tant que la religion est conçue comme « principe réprimant ». — Des raisons que Molière a eues de croire que Louis XIV l'approuverait; — et des tracas dont son Tartuffe a été l'origine et la cause pour lui.
Que ces tracas coïncident avec la période critique de la vie de Molière; — avec ses ennuis conjugaux; — et avec les commence-
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Nous étonnerons-nous qu'en de semblables conditions les « gens de lettres » l'aient admiré, comme les autres; et, comme les autres aussi, qu'ils se soient rangés tous ensemble à l'obéissance, ou encore, si l'on préférait une expression plus noble, — et plus juste peut-être, — qu'ils aient tous gravité, comme vers un centre naturel et inévitable d'attraction, vers ce soleil levant. Leurs intérêts les y engageaient, les intérêts mêmes de leur art, et le
menls de sa maladie. — Sa philosophie de la « nature » en est-elle ébranlée? — Caractère incertain et presque énigmatique des pièces qu'il donne entre 1664 et 1669 : Don Juan, 1665; le Misanthrope, 1666; Tartuffe (le second), 1667; l'Avare, 1668; Georges Dandin, 1668. — La signification n'en est pas claire; — il y semble admettre que la nature ait besoin quelquefois d'être modifiée; — il subit sans doute aussi l'influence de « la politesse » ambiante; — et ses obligations de courtisan le gênent pour suivre la tendance de son tempérament. — Mais l'autorisation de jouer enfin publiquement Tartuffe l'émancipé de sa contrainte, 1669; — la vanité de la médecine le raffermit dans ses idées [Cf. Maurice Raynaud, les Médecins au temps de Molière]; — et ses pièces redeviennent aussi claires que jamais.
Monsieur de Pourceaugnac, 1669; le Bourgeois gentilhomme, 1670; les Fourberies de Scapin, 1671; les Femmes savantes, 1672; la Comtesse d'Escarhagnas, 1672; le Malade imaginaire, 1673. — Comment Monsieur de Pourceaugnac nous ramène à l'époque de l'Etourdi et du Dépit amoureux, si surtout on y joint les Fourberies de Scapin. — Pareillement, les Femmes savantes nous ramènent aux Précieuses ridicules; — sans que peut-être il y en eût alors de bien bonnes raisons; — et le Malade imaginaire nous ramène au Médecin malgré lui. — Du caractère des plaisanteries de Molière contre les médecins, — et qu'il leur reproche essentiellement de vouloir être plus habiles que la nature. — On ne « refait » pas la nature quand elle est « défaite », — mais plutôt on achève de la défaire [Cf. Malade, III, se. 3]. « La nature nous a mis sur les yeux des voiles trop épais pour connaître les mystères de notre machine... Lorsqu'un médecin vous parle de... remettre la nature dans une pleine facilité de ses fonctions... il vous fait le roman de la médecine... Si nous sommes malades, la nature, d'elle-même, se tire doucement du désordre où elle est tombée. »
souci de leur dignité. Si, par exemple, ils avaient besoin d'un Dieu qui leur fit des loisirs, — et comment, en un temps où l'on ne concevait pas l'idée qu'un écrivain pût vivre de sa plume, s'en seraient-ils passés? — la protection du roi les émancipait de la domesticité du grand seigneur ou du traitant; les dispensait d'écrire désormais des « dédicaces à la Montauron » ; les classait à un rang, modeste encore sans doute, mais toutefois défini
Dans l'art de Molière enfin, — son naturalisme se manifeste par le choix de ses sujets, qui sont de moins en moins compliqués. — Il n'y a presque plus de « matière », comme dira bientôt Racine, et presque pas d'intrigue dans le Misanthrope, 1666; dans l'Avare, 1668; dans le Bourgeois gentilhomme, 1670; dans la Comtesse d'Escarbagnas, 1672; dans le Malade imaginaire, 1673; — ou, quand il y en a le semblant d'une, comme dans les Femmes savantes, on ne s'y intéresse point; — et, à ce propos, des dénouements de Molière. — En second lieu, et tandis que jusqu'à Tartuffe les comédies de Molière ne mettaient en scène que des individus, c'est « la famille » qu'il nous montre constamment dans les dernières; — dans l'Avare; dans Georges Dandin; dans le Bourgeois gentilhomme; dans les Femmes savantes; dans le Malade imaginaire ; — et la raison en est que nos ridicules ou nos vices ne prennent toute leur valeur ou ne portent toutes leurs conséquences que dans nos rapports avec les autres. — Et troisièmement, et en dernier lieu, Molière élargit de plus en plus le champ de son observation, de manière à y faire entrer la totalité de son expérience de la vie : — ce qu'il connaît de la province, dans Pourceaugnac et dans la Comtesse d'Escarbagnas; — de la petite bourgeoisie, dans le Bourgeois gentilhomme ; — de la demi-bourgeoisie dans Georges Dandin. — C'est comme si l'on disait que, d'œuvre en œuvre, il appelle de plus nombreux spectateurs; — plus divers, à juger de la vérité de ses peintures; — et à se reconnaître eux, leurs enfants, et leurs voisins dans les représentations de la vie qu'il leur offre. — Que là même est la raison de l'amertume qui est au fond d'une partie de son œuvre; — et, à ce propos, de la liaison du « naturalisme » en littérature avec le « pessimisme ». — Si cette liaison, entrevue par Molière, ne l'a pas obligé, de peur de tomber dans le drame, à augmenter la part de la bouffonnerie dans ses dernières œuvres : Monsieur de Pour—
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dans la hiérarchie sociale. Qu'importe après cela qu'ils aient payé cette protection de quelques flatteries? et par hasard, s'ils avaient manqué de gratitude, les Molière, les Boileau, les Racine en seraient-ils plus grands? Mais ils se rendaient bien compte que, dans une société tout aristocratique, ni leur talent, ni leur génie n'auraient suffi pour leur permettre d'accomplir librement leur œuvre ; pour les imposer à la considération de leurs adversaires;
ceaugnac, le Bourgeois gentilhomme, le Malade imaginaire; — et si quelque tristesse n'est pas inhérente à toute observation un peu protonde de la vie?
Comment Molière a échappé aux conséquences de son naturalisme; — et, d'abord, qu'il n'y a pas toujours échappé; — dans son Dandin par exemple ou dans son Malade imaginaire. — Mais qu'ayant absolument besoin de la protection de Louis XIV, il a tache de se conformer au goût du prince; — et, à ce propos, de Molière courtisan [Cf. Tartuffe et Amphitryon]. - Comment le principe de la subordination des situations aux caractères l'a encore plus sûrement sauvé de son naturalisme; - parce qu'il y a peu de « caractères » dans la nature, peu de Tartuffes, d'Harpagons, ou d Alcestes ; — mais les commencements en sont dans tout le monde; — et de conduire ces commencements jusqu'à leur terme, c'est ajouter quelque chose à la nature; — et en l'imitant c'est la dépasser [U. les « types » du roman de Balzac, dans Eugénie Grandet ou le Père Goriot]. — Ce qui revient à dire que l'idéal ne consiste pas uniquement dans la représentation de la beauté; — mais aussi dans la peinture des caractères ou des types. — Ajoutez à cela que la plupart des grandes comédies de Molière sont un peu des « thèses » ; et la thèse, au théâtre comme dans le roman, implique un jugement sur la nature de la chose qu'on imite ; — pour ne pas dire une intention de la corriger. —C'est justement le cas de Molière; — et là même est ce qui fait la force « satirique » de sa comédie. — Enfin Molière écrit généralement en vers; — et quelque prosaïque, en général aussi, que soit son vers; — il y a des choses qu'on ne saurait faire dire à « la langue des Dieux ».
C. L'Influence de Molière; — et qu'en aucun genre, sur les œuvres du même genre, il ne s'en est vu de plus considérable. — Son influence sur Regnard ; — les Folies amoureuses ne sont qu'un déguisement à l'italienne, avec travestissements et lazzi, de l'Ecole
pour emporter les résistances des coteries et de l'opinion. Sans la protection du maître, Molière eût succombé sous l'acharnement de ses ennemis; et, pour ne rien dire ici de la cabale des deux Phèdre, qui ne connaît le mot de Mme de Sévigné sur l'auteur d'Andromaque? L'ancienne cour préférait ouvertement Corneille; et ses préférences devaient finir par décourager Racine. Je crains aussi pour leur mémoire, — et pour les épaules du poète,
des femmes; — le Légataire universel n'est qu'un mélange habile du Malade imaginaire et des Fourberies de Scapin. — Son influence sur Le Sage : — Turcaret n'est qu'une combinaison du Bourgeois gentilhomme et de la Comtesse d'Escarbagnas; — et Gil Blas luimême n'est que la comédie de Molière, transposée sur le ton de la narration, et versée dans le cadre iu roman. — Que son influence I n'a pas été moins grande à l'étranger [Cf. Macaulay, le Théâtre anglais sous la Restauration]. — Les comédies de Fielding ne sont / encore que des « adaptations » de la comédie de Molière; — et ''■ pareillement l'un des chefs-d'œuvre de la scène anglaise, l'École du scandale de Sheridan [Cf. Louis Moland, Histoire posthume de Molière]. — Qu'on retrouve enfin Molière dans le chef-d'œuvre de Beaumarchais, qui est le Barbier de Séville [Cf. l'École des femmes, pour la donnée principale, et pour les détails du sujet comme la scène du maître à chanter, le Malade imaginaire]. — Que l'on pourrait donc presque dire que, depuis deux cents ans, une comédie est bonne à proportion qu'elle se rapproche delà comédie de Molière; — et médiocre ou mauvaise, à mesure qu'elle s'en éloigne; — ou, qu'en d'autres termes, il a constitué, depuis deux cents ans, la « comédie européenne » comme genre.
Il a d'ailleurs moins agi sur les idées, — et, comme on le verra plus loin, ses attaques ont tout à fait échoué contre la préciosité [Cf. Rœderer, Mémoire sur l'histoire de la société polie]. — Pourquoi les femmes n'aiment pas Molière. — A-t-il réussi contre la religion ? — C'est ce qu'il ne semble pas non plus ; — et il n'a même pas réussi contre la « dévotion » ; — si, comme peinture de mœurs, son Tartuffe serait presque plus vrai de la société française de 1690 que de celle de 1665 [Cf. La Bruyère]. — Mais où il a réussi moins encore qu'ailleurs, c'est contre les médecins; —et justement, c'est depuis qu'il lésa poursuivis de ses plaisanteries que les médecins sont devenus de véritables directeurs de conscience. — S'il
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qu'en un autre temps, les Chapelain et les Montausier n'eussent fait bâtonner l'auteur des Satires. [Cf. Boileau Discours sur la Satire, et Satire IX]. Et enfin, presque sans y tâcher, je veux dire par le seul effet de l'exemple et de l'autorité, si Louis XIV, en les mêlant aux « gens de cour », a obligé les « gens de lettres » à dépouiller insensiblement je ne sais quelle morgue bourgeoise ou quelle rouille pédantesque dont ils étaient
faut conclure des échecs de Molière que l'art ne doive avoir d'autre objet de lui-même?
Non' si Molière est demeuré pour beaucoup d hommes un maître de conduite. - Exagérations des Moliéristes à ce sujet - et de Sainte-Beuve lui-même [Cf. Nouveaux Lundis, t. Y, 1864J. -D une mrole de Gœthe [Cf. Entretiens avec Eckermann}; — et que ni la perfection de ses chefs-d'œuvre, - ni les chagrins de 1 existence de Molière ne sauraient nous empêcher de voir et de marquer les bornes de son génie. - Qu'une partie de sa philosophie est faite de la caricature ou de la dérision de toute délicatesse [Cf. Bossuet, Maximes sur la Comédie, et Rousseau, Lettre sur les snectacles]- - et que là même est la raison de son insuccès dans le combat qu'il a livré contre la préciosité ; - parce qu'il a enveloppe dans ses railleries ce que l'esprit précieux représente de légitime résistance à la grossièreté naturelle. - Si l'on peut dire que celte haine de la préciosité ferait le fond de l'esprit gaulois [Cf. Renan la Farce de Pathelin et la Théologie de Beranger}. — Qu une erreur plus grave de Molière, inséparable aussi peut-être de 1 esprit gaulois, est d'avoir constamment attaqué toute idée de contrainte et de discipline,
Notre ennemi, c'est notre maître, Je vous le dis en bon français...
Et il ne faut pas lui reprocher d'avoir manqué de noblesse et d'élévation • — parce que ce n'est pas des leçons d'élévation ni de noblesse que l'on demande à la « comédie .. ; - les grands sentiments n'étant pas de son domaine ; — ni même peut-être une politesse trop exacte. — Mais Molière n'en serait certainement pas moins grand pour avoir modéré la force ou la violence même de quelques-uns de ses traits. - Et son théâtre eût pu prêcher une morale moins facile.
encore comme encrassés; s'il les a mis ainsi du nombre des « honnêtes gens » ; s'ils ont acquis, au contact et dans la fréquentation des hommes d'état, des « gens du monde », et des femmes, quelques qualités qu'on n'a point accoutumé de voir naître dans l'arrière-boutique d'un « maître tapissier » ou dans le ménage d'un greffiei du Palais, méconnaîtrons-nous la grandeur du service ainsi rendu à la littérature française?
3° Les Œuvres. — Nous pouvons ici nous contenter d'ajouter les Œuvres dont nous n'avons pas eu l'occasion de faire mention dans cette note, et qui sont : le Médecin volant, et la Jalousie du Barbouillé, deux canevas dont l'authenticité est douteuse; — Boni Garde de Navarre, 1661; les Fâcheux, 1661; la Princesse d'Elide, 1664; le Mariage forcé, 1664; l'Amour médecin, 1665; le Médecin malgré lui, 1666; Mélicerte, 1666; le Sicilien, 1667; et les Amants magnifiques, 1670; — deux pièces de vers : le Remerciement au roi et la Gloire du Val- de- Grâce; — enfin ses Préfaces ou Bédicaces et les Placets au roi à l'occasion de Tartuffe.
Les principales éditions sont, comme éditions originales, ou capables d'en tenir lieu, l'édition de 1666; — l'édition de 1673; — l'édition de 1674; — et l'édition de 1682, procurée par Lagrange et Vivot. Elles forment toutes les quatre une première famille, à laquelle on peut joindre les éditions elzéviriennes. L'édition de 1682, que quelques éditeurs prennent encore aujourd'hui pour type, est aussi parfaitement incorrecte que laide.
Viennent ensuite : l'édition de 1734 [avec le commentaire de Joly et La Serre, et les illustrations de Boucher], 6 vol. in-4°, Paris, Prault ; — et l'édition dite des Libraires associés [avec le commentaire de Bret, et les illustrations de Moreau], Paris, 1773. La première est plus belle, et la seconde plus estimable.
On peut enfin citer de nos jours, parmi beaucoup d'autres éditions : l'édition A. Régnier, 5 vol. in-4°, Paris, 1878, Imprimerie nationale; — et l'édition de la collection des Grands Écrivains, par MM. Eugène Despois et Paul Mesnard, Paris, 1873-1893, Hachette, 11 vol. in-8°.
III. — Jean de La Fontaine [Château-Thierry, 1621; f 1695, Paris].
1° Les Sources. — Baillet, Jugements des savants, t. V de l'édi-
C'est en effet à ce moment, sous l'influence et par un effet du concours de toutes ces causes, que la littérature devient vraiment humaine, dans le sens le plus large du mot, en même temps que vraiment naturaliste ou naturelle. Qu'y a-t-il de plus « naturel » que la comédie de Molière, si ce n'est la tragédie de Racine ; et qu'y a-t-il de plus humain? C'est par ce caractère d'humanité qu'elles s'opposent, tout en les continuant, a la tragédie de Cor-
tiou de 1722, n° 1551 [Cf. Furetière dans son second Factum] ; — Louis Racine, Mémoires sur la vie de son père, 1747; — Matthieu Marais, Histoire de la vie et des ouvrages de la Fontaine, publiée pour la première fois en 1811 ; — Walckenaër, Histoire de la vie et des ouvrages de La Fontaine, Paris, 1820, 1822, 1824, 1858;
— Paul Mesnard, Notice biographique en tête du La Fontaine de la collection des Grands Ecrivains, Paris, 1883.
C. Robert, Fables inédites des xne, xme et xive siècles et Fables de La Fontaine, Paris, 1825; — Lessing, Abhandlungen iïber die Fabel [1759], dans la collection de ses OEuvres, t. VIII, édition Gôschen, 1868, Leipzig; — Saint-Marc Girardin, La Fontaine et les fabulistes, cours fait en 1858-1859 et publié en 1867; Paris; — Max Muller, la Migration des fables, dans ses Essais de mythologie comparée, Londres et Paris, 1870.
Chamfort, Eloge de La Fontaine, 1774; — Taine, La Fontaine et ses fables, Paris, 1853-1860; — Sainte-Beuve, Portraits littéraires, t. I, 1829, et Causeries, t. XIII, 1857; — G. Lafenestre, La Fontaine, dans les Grands Écrivains français, Paris, 1895.
Damas-Hinard, La Fontaine et Buffon, Paris, 1861; — P. de Rémusat, La Fontaine naturaliste, dans la Bévue des Deux Mondes du 1er décembre 1869; — Nicolardot, La Fontaine et la Comédie humaine, Paris, 1885.
Marty-Laveaux, Essai sur la langue de La Fontaine, Paris, 1853;
— Th. de Banville, La Fontaine, 1861, dans le recueil des Poètes français, de Crépet, t. II, et à la suite de la 2e édition de son Petit traité de poésie française, Paris, 1881.
2° L'Artiste, l'Homme et le Poète. — La première partie de la vie de Jean de La Fontaine [1621-1660]. — Son éducation négligée; — son passage à l'Oratoire; — son mariage [1647]; — et comment, sans Molière, il n'eût sans doute été qu'un « précieux » et un « libertin ». — Son adaptation de l' Eunuque de Tércnce, 1654.
neille, au roman de La Calprenède, à la comédie burlesque de Scarron, — VEcolier de Salamanque ou Dom Japhet d'Arménie, — et comme le dit La Fontaine, parlant des Fâcheux :
Nous avons changé de méthode, Jodelet n'est plus à la mode, Et maintenant il ne faut pas Quitter la nature d'un pas.
— Le pensionnaire du surintendant Fouquet, 1657. — Sonnets, Madrigaux et Ballades. — Le poème à' Adonis [Cf. l'Adonis de Shakespeare], 1658. — Le Songe de Vaux, 1658; — l'Élégie aux nymphes de Vaux, 1661. — Liaison de La Fontaine avec Molière, Boileau et Racine [Cf. le Prologue de Psyché ; et Scherer, le Cabaret du Mouton blanc, dans ses Etudes critiques], — Il passe de la protection de Fouquet sous celle de la duchesse de Bouillon [Cf. Amédée Renée, les Nièces de Mazarin]. — Les premiers Contes, 1664-1666; — et les premières Fables, 1668.
Du caractère de La Fontaine. — Son insouciance et son égoïsme ; son manque de dignité; — son parasitisme. — Que fût-il advenu de la condition de l'homme de lettres, si nous avions eu beaucoup de La Fontaine? — La gauloiserie de La Fontaine; — et ce qu'il faut entendre par ce mot [Cf. Taine, La Fontaine et ses fables]. Du danger qu'il peut y avoir à témoigner trop d'indulgence pour La Fontaine; — que ses Contes, en général, sont une œuvre malsaine; — et comment il y aggrave le texte même de Boccace [Cf. Marc Monnier, la Renaissance, de Dante à Luther, Paris, 1884].
— Comment les contemporains ont accueilli les Contes. — Que la « naïveté » de La Fontaine ne l'a pas empêché de se peindre en beau dans le Prologue de Psyché; — ni de s'entendre admirablement à « vivre sans rien faire » ; — et comment, en dépit de la morale, ses défauts mêmes se sont tournés en quelques-unes de ses plus rares qualités.
A. L'Artiste. — Un mot de Mme de la Sablière sur le Fablier. — Pour la raison même qu'il n'a jamais pris la vie au sérieux, et qu'il a vécu comme en marge d'elle, la vie n'a donc été qu'un spectacle pour lui. — En quoi cette disposition d'esprit est éminemment «artiste » [Cf. G. Flaubert, Préface pour les œuvres de L. Bouilhet] ;
— et qu'en même temps que le décousu de l'existence de La Fontaine elle explique le caractère unique de ses Fables en leur temps. —
Il est d'ailleurs bien entendu que, de cette nature, que l'on suit à la trace, on n'imite que ce qu'elle offre ellemême à l'observation de plus général et de plus permanent, mais aucun des accidents, aucune des exceptions, aucune des difformités qui l'altèrent ou qui la corrompent, pour ne pas dire qui la « dénaturent ». C'est que, s'il n'est pas douteux qu'un borgne, un boiteux, un bossu soient des hommes, on estime, et on a raison,
Corneille a eu des intentions ; — Molière a soutenu des thèses et des combats; — La Fontaine ne s'est proposé que de peindre ce qui lui plaisait; — ou même ne s'est rien proposé du tout, que de se faire plaisir. — Explication par là du caractère de sa prétendue satire; — et exagération de Taine à ce sujet. — Que les hommes soient pervers et les femmes bavardes; — que les riches soient insolents et que les pauvres soient habituellement plats; — que les grands soient tyranniques et que les petits soient complaisants;
— ou que le lion soit enfin le roi des animaux et que l'âne en soit l'éternelle dupe, rien de tout cela n'indigne ou n'irrite La Fontaine;
— ce qui est pourtant la première condition de la satire. — Il n'y a point de satire sans intention morale. — Mais La Fontaine « constate » et ne juge jamais. — Sa malice ne va pas au delà de l'amusement qu'un pauvre diable de philosophe trouve à prendre un des grands de ce monde en flagrant délit de sottise; — il estime d'ailleurs que tout ce qui est humain, étant « naturel », a les mêmes droits à l'attention du peintre; — et c'est ainsi que son épicurisme d'artiste le conduit insensiblement au naturalisme.
B. Le Naturaliste. — Qu'il ne faut pas toutefois abuser de ce mot pour faire de La Fontaine un curieux « inspectateur » des mœurs des animaux [Cf. Paul de Rémusat, La Fontaine naturaliste] ; — et qu'on peut même se demander s'il les a observés de très près. — De la vérité scientifique et de la vérité poétique. — Qu'il suffit en tout cas que les animaux de La Fontaine soient quelque chose de plus pour lui que les masques des hommes ; — et ils le sont effectivement. — Ils ont pour lui leur physionomie très individuelle et nettement caractérisée; — ils ont leur pelage; — et ils ont surtout leurs mœurs. — Mais en le qualifiant de naturaliste, on veut dire :
Que sa curiosité de la nature et la liberté de l'imitation qu'il en fait n'ont jamais été retenues ou modérées chez lui ; — ni par la néces-
non pas précisément que la vue ou la représentation en sont affligeantes, mais qu'ils font eux-mêmes défaut, pour ainsi parler, à la définition de l'homme. Pareillement on ne nie point la réalité d'un Attila, ni celle d'un Jodelet ou d'un dom Japhet d'Arménie, — quoique d'ailleurs on le pourrait, si l'on le voulait, — mais on considère que ce qu'il y a de peu commun en eux les excepte et les tire hors de la nature et de l'humanité. Rien de plus encore,
site de « faire sa cour » ; — ni par des obligations comme celles que les exigences du théâtre imposaient à Molière et à Racine; — ni enfin par aucune considération de morale. — Il a pris ainsi l'habitude de s'intéresser à plus de choses que beaucoup de ses contemporains; — et, de là, cette conséquence qu'il y a dans son œuvre une plus grande part de nature enclose et représentée que dans l'œuvre de pas un de ses contemporains. — Eux n'ont représenté que l'homme, et encore pas l'homme tout entier; — La Fontaine, au contraire; — et jusqu'à nous le montrer dans des attitudes qu'il eût mieux fait de ne pas représenter. — Il a aussi peint les animaux; — et c'est en quoi la vie de sa Fable diffère de la sécheresse de la fable ésopique [Cf. Lessing, Abhandlungen]. — Et il a peint aussi des astres, des ciels et des eaux, toute une « nature extérieure » qui est absente de l'œuvre des autres. — C'est ce qui en fait le charme; — et au moins par un côté, quoi qu'on en ait dit [Cf. J.-J. Rousseau, dans son Emile], c'est ce qui rend sa Fable éminemment convenable à l'éducation de l'enfance. — La fréquentation des Fables de La Fontaine est pour l'enfance une promenade au Jardin des plantes ; — et quand on y apprendrait « qu'il ne faut point juger des gens par l'apparence » ou encore que de tout temps « les petits ont pâti des sottises des grands », quel inconvénient y voit-on? — Le même caractère de familiarité se retrouve dans son style. — Quelque travaillé qu'il soit, ce style encore est d'un « naturaliste » ; — par la liberté dans le choix des mots, qui sont chez lui de toutes les conditions; — par la rareté des termes abstraits ou l'heureux mélange qu'il en fait avec les termes de l'usage populaire ; — et enfin par la liberté d'un tour qui suit toujours plus volontiers les indications de la sensibilité que les règles de la logique.
Comment, par cette façon d'être « naturaliste », La Fontaine se rapproche de Molière; — et qu'ils ont bien tous les deux la même
et il faut se garder de confondre les temps! On ne se propose que de plaire aux honnêtes gens. Mais on est obligé, pour leur plaire, d'entrer d'abord dans leurs sentiments, et comme ces sentiments ne nous sont connus, comme nous n'en pouvons trouver une expression qui dure qu'à la condition de les avoir éprouvés nous-mêmes, le rare ou le singulier s'élimine insensiblement de la conception de la littérature. « Qu'est-ce qu'une pensée...
« philosophie » ; — quoique d'ailleurs moins raisonnée chez La Fontaine que chez Molière. — La Fontaine est un épicurien pratique, mais non pas militant; — de la famille de Saint-Evremond autant que de celle de Molière, — plus occupé de jouir que de prêcher; — et assez insouciant pour ne pas même se fâcher si la fortune s'avise de le troubler dans sa jouissance. — Mais il est surtout poète ; — et c'est ce dernier trait qui achève de le distinguer de quelques-uns de ses illustres contemporains.
C. Le Poète. — Le choix qu'il a fait du vers libre ou « lyrique » en est un premier témoignage; — et, à ce propos, de la peinture ou de l'expression du sentiment par la diversité du rythme. — Que l'alexandrin n'est devenu « lyrique » qu'en devenant « romantique », c'est-à-dire en rompant avec son uniformité classique. — De la versification de La Fontaine [Cf. Théodore de Banville, La Fontaine]. — Etrange opinion de Lamartine à ce sujet; — et qu'en reprochant à La Fontaine ses vers « inégaux », il avait sans doute oublié combien il en a fait lui-même. — Le poète se reconnaît encore chez La Fontaine à la discrète mais constante intervention de sa personne dans son œuvre; — c'est lui-même qui nous renseigne sur ses goûts, sur sa vie, — au besoin sur son mobilier; — et ceci, dans la mesure où le réduit le goût du temps, c'est encore du lyrisme. — Joignez le don de peindre, d'évoquer la vision des choses; — le nombre et l'harmonie, la musique du vers; — et le don supérieur d'enlever à la réalité, même dans ses Contes, ce qu'elle a de trop matériel, et de la spiritualiser. — Il a des vers qui sont tout un paysage :
Mais vous naissez le plus souvent Sur les humides bords des royaumes du vent...
Il en a qui sont pour ainsi dire toute une saison de l'année :
Quand les tièdes zépbirs ont l'herbe rajeunie...
neuve? dira bientôt Boileau. Ce n'est point, comme se le persuadent les ignorants, une pensée que personne n'a jamais eue, ni dû avoir : c'est au contraire une pensée qui a du venir à tout le monde, et que quelqu'un s'avise le premier d'exprimer. » Rappelons-nous là-dessus une Satire ou une Epître de Boileau lui-même, une comédie de Molière, VEcole des Femmes ou le Misanthrope, une tragédie de Racine, Andromaque ou Bajazet, une fable
et il en a qui sont, en même temps qu'une caresse pour les yeux et une volupté pour l'oreille, des vers de rêve et d'illusion :
Par de calmes vapeurs mollement soutenue La tête sur son bras, et son bras sur la nue, Laissant tomber des fleurs et ne les semant pas...
Si ces qualités en font un homme « unique en sou espèce », l'exceptent-elles de la littérature de son temps? — Non; et son idéal d'art est très conforme à celui de ses illustres contemporains. — Par sa manière générale de penser, il est de la famille de Molière et de Boileau; — par sa façon de rendre et d'exprimer, il est de la famille de Racine ; — et nous avons dit qu'il avait commencé par être de l'école de Voiture et de Racan. — Toute la différence consiste en ce qu'il a écrit surtout pour lui; — ce qui est sans doute permis dans la Fable comme dans l'Ode; — et en revanche qui ne l'est pas au théâtre.
Dernières années de La Fontaine. — Admiration qu'excitent ses Fables; — et pourquoi Boileau n'en a-t-il rien dit dans son Art poétique? — Suppositions à ce sujet; — et qu'en tout cas la Dissertation sur Joconde nous empêche d'en faire de désobligeantes pour Boileau. — Les éditions successives des Contes : 1667; 1669; 1671; 1674. — Le lieutenant de police se décide à les faire saisir. — Les Fables de 1678 [livres 7, 8, 9, 10 et 11]. — Témoignages de Mme de Sévigné. — L'affaire de l'Académie, 1683. — Si La Fontaine a tenu la promesse qu'il avait faite « d'être sage » ? — Les Aveux indiscrets et le Fleuve Scamandre. — Ses relations avec M'ne d'Hervart — avec les Vendôme [Cf. Desnoiresterres, les Cours galantes, et, du même : la Jeunesse de Voltaire] — avec Mme Ulrich [Cf. Œuvres de La Fontaine, édit. Régnier, lettres 26 et 27]. — Qu'il est fâcheux que la dernière protectrice du poète ne nous soit connue que par Jes notes de police. — La maladie de 1692 et la conversion de La
de La Fontaine, les Animaux malades de la Peste ou le Meunier, son Fils et VAne, une maxime de La Rochefoucauld, un sermon de Bossuet ou de Bourdaloue. Quelque diverses que soient ces œuvres, le premier mérite en est d'être de tous les temps, de tous les lieux, vraies de l'homme universel et non pas seulement du Français du xvne siècle, naturelles en tant inhumaines, humaines parce que naturelles, — et si je ne craignais que l'expres-
Fontaine. — Il fait des poésies pieuses. — Sa dernière lettre à son ami Maucroix, — et sa mort.
3° Les Œuvres. — Nous avons de La Fontaine, sans parler de ses Fables, dont nous avons ci-dessus indiqué les dates de publication successives : — 1° cinq livres de Contes, dont nous avons également relevé les dates; — 2° cinq Poèmes, qui sont : Adonis, 1658, publié pour la première fois en 1669; le poème du Quinquina, 1682; la Captivité de saint Malc, 1673; Philémon et Baucis; et les Filles de Minée, 1685 ; — 3° des Poésies diverses, soit six Elégies, neuf Odes, treize Ballades, vingt-cinq Epîtres, et des Dizains, Sizains, Chansons, Madrigaux, etc.; — 4° quelques opuscules, en prose mêlée de vers : Psyché et Cupidon; le Songe de Vaux [fragment]; Lettres à sa femme; — et 5° son Théâtre, douze pièces en tout, depuis son adaptation de l'Eunuque, 1654, jusqu'aux deux premiers actes d'un Achille qui n'ont été publiés pour la première fois qu'en 1785. La Fontaine n'avait point le génie du théâtre.
Les éditions particulières des Contes ou des Fables sont trop nombreuses pour qu'il nous soit possible d'en énumérer ici même les principales, et nous nous bornerons à signaler, pour la beauté de l'illustration, l'édition de 1735-1759, 4 vol. in-f°, pour les Fables, avec les figures d'Oudry; — et l'édition des Contes dite des Fermiers Généraux, Amsterdam [Paris], 1 vol. in-8°, 1762, avec les figures d'Eisen.
Les meilleures éditions de ses Œuvres complètes sont : — l'édition ou les éditions successives de Walckenaer, qui s'était fait comme un fief littéraire de la vie et de l'œuvre de La Fontaine, Paris, 1822, 1826, 1835, 1838, 1840; — l'édition Marty-Laveaux, dans la Bibliothèque Elzévirienne, Paris, 1857-1877; — et l'édition H. Régnier, dans la collection des Grands Ecrivains, Paris, 1883- 1892, Hachette.
sion ne parût un peu métaphysique, — je dirais : un fragment de nature et d'humanité réalisé sous l'aspect de l'éternité.
Ce caractère d'humanité ne les empêche pas d'être en même temps nationales , et je voudrais exprimer trois choses par ce mot, qui se tiennent, mais qu'on peut et qu'il faut distinguer. S'ils se mettaient, comme autrefois leurs pères, et quelques attardés, à l'école de l'étranger,