CHAPITRE III
La littérature n'est pas toujours « l'expression de la société », quoi qu'on en ait pu dire, mais quand une fois elle l'est devenue, il est sans doute assez naturel que ses destins suivent la fortune de la société dont elle est
LES AUTEURS ET LES ŒUVRES
Septième Epoqui:
Des « Lettres persanes » à la publication de r « Encyclopédie ».
L — Charles de Secondât, baron de la Brède et de Montesquieu [château de La Brède, près Bordeaux, 1689; -[-1755, Paris].
i° Les Sources. — Maupertuis, Éloge de Montesquieu, 1755; — d'Alembert, Eloge du Président de Montesquieu, 1755, au t. V de V Encyclopédie; — Voltaire, Siècle de Louis XIVj au Catalogue des Écrivains , 1756; son article Esprit des Lois dans son Dictionnaire philosophique, 1771; et Commentaire sur l'Esprit des Lois, Mil; — Villemain, Éloge de Montesquieu, 1816; — Garât, Mémoires historiques sur la vie de M. Suard, 1820; — Sainte-Beuve, Causeries du lundi, t. VII, 1852; — Louis Vian, Histoire de la vie et
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rexpression. C'est ce que l'on vient de voir commencer, et c'est ce qui achève de se produire dans les premières années du règne de Louis XV.
Délivrés ou débarrassés des protestants, du jansénisme, et de Louis XIV, les a Libertins » ne cessent de gagner du terrain et deviennent les guides et les maîtres de l'opinion, a S'il a paru autrefois des impies, — s'écrie Massillon dans son Petit Carême, — le monde lui-même les a regardés avec horreur... Mais aujourd'hui V impiété est presque des^enue un air de distinction et de gloire \ c'est un mérite qui donne accès auprès des grands, qui relève y pour ainsi dire, la bassesse du nom et de la naissance, qui donne h des hommes obscurs, auprès des princes du peuple, un privilège de familiarité. » [Cf. Petit Carême, 3** sermon, sur le Respect dû à la religion.] Les princes du
des ouvrage» de Montesquieu, Paris, 1879; — Albert Sorel, Montesquieu, dans la collection des Grands Ecrivains français, Paris,
Berlolini, Analyse raisonnée de l'Esprit des Lois, 175'i, et au tome III de l'édition Laboulaye; — d'Alemhert, Analyse de l'Esprit des Lois, 1755, et en tête de l'édition Parrelle; — Crévier, Observations sur le livre de l'Esprit des Lois, 176'»; — Deslult de Tracy, Commentaire sur l'Esprit des Lois, Philadelphie, 1811; et 1819, Paris; — Sclopis, Kccherchcs historiques et critiques sur l'Esprit des Lois, Turin, 1857; — Laboulayc, Introduction à l'Esprit des Lois, Paris, 1876.
Voyez encore Auguste Comte, Cours de philosophie positive, t, V cl VI, Paris, 18 i2 ; — Krnest Bersol, Eludes sur le xv.ii'' siècle, Paris, 1855; — J. Barni, Histoire des idées morales et politiques en France au xviii" siècle, Paris, 18G5; — P. Janet, Histoire de la science politique, Paris, 1858; et 2^ édil., 1872; — Robert Flint, la Philosophie de l'histoire en France, trad. française, Paris, 1878; — H. Taine, l'Ancien réf^ime, Paris, 1875; — Kniile Paguet, Dix-huitième siècle, Paris, 1890.
2" L'HoMMic FT l'Mcrivain. — Les origines de Montescpiieu ; — Gascon, gentilhomme et magistrat. — Il entre au Parlement de Bordeaux, 1714; — et il y succède à un de ses oncles dans la
peuple, ce sont les Vendôme, à moins que ce ne soit Philippe d'Orléans lui-même, puisque nous sommes en 1718; et ces hommes obscurs, dont la profession d'athéisme ou de libertinage « ennoblit la roture », nous les connaissons également : ce sont les beaux esprits qui se réunissent au café Procope ou au café Gradot; c'est ce « petit Arouet », comme on l'appelle, et qu'on vient d'embastiller, l'an dernier. S'ils ne sont pas encore du monde, ils en seront bientôt, et pour s'en rendre dignes, ils en prennent, ou plutôt ils en ont déjà les manières. On les rencontre dans les salons, chez M""^ de Lambert, où la liberté de leurs propos amuse l'oisiveté des femmes et l'insouciance des hommes. Ils s'insinuent jusque dans les boudoirs, où l'esprit triomphe avec eux de l'inégalité des conditions. Et, en attendant qu'ils forment une espèce
charge de Président à mortier, 1716. — Intéressante analogie de ce commencement de carrière avec les débuts de celle de Montaigne.
— Premiers travaux de Montesquieu ; — leur caractère scientifique; — ses Discours sur la Cause de l'écho, 1718; sur l'Usage des glandes rénales, 1718; — et qu'on retrouvera dans \ Esprit des Lois la trace de cette culture scientifique. — Bizarrerie de ses goûts littéraires; — son admiration pour les tragédies de Crébillon, « qui le font entrer, dit-il, dans les transports des bacchantes » ; — il publie ses Lettres persanes, 1721-1722.
A. Les Lettres persanes; — et d'abord la question bibliographique; — Pierre Marteau de Cologne et ses fausses éditions. Les sources des Lettres persanes-, — et qu'on fait à Dufresny trop d'honneur en les voyant uniquement dans ses Amusements sérieux et comiques. — Mais, autant que de Dufresny, Montesquieu s'est inspiré des Caractères de La Bruyère et du Diahle boiteux de Le Sage ; — du Télémaque de F'énelon [Cf. l'épisode des Troglodytes]; — des récits de voyages de Tavernier et de Chardin;
— et même des Mille et une Nuits. — Fâcheux développement de l'intrigue de liarem dans les Lettres persanes; — et que Montesquieu ne renoncera jamais à ce genre de tableaux [Cf. son Temple de Gnide; Arsace et Isménie, etc.]. — La satire des mœurs contemporaines dans les L.ettres persanes [Cf. notamment Lettres 48,
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de « corps )), ou presque d'Etat dans l'Etat, la fortune et la naissance s'étonnent un peu d'abord, font mine de s'irriter, mais au fond ne s'efTarouchent pas, et finalement s'arrangent d'être traitées par eux avec autant de désinvolture et d'agréable impertinence qu'elles se permettaient de les traiter autrefois.
C'est qu'aussi bien, depuis quelques années, il s'est fait de singuliers mélanges de la naissance et de la fortune elles-mêmes : « Le corps des laquais — écrit Montesquieu dans ses Lettres persanes^ en 1721 — est plus respectable en France qu'ailleurs ; il remplit le vide des autres états. Ceux qui le composent prennent la place des grands malheureux, et quand ils ne peuvent suppléer par eux-mêmes, ils relèvent toutes les grandes maisons par le moyen de leurs fdlcs, qui sont comme une espèce de
57, 72, lis, elc.J ; — et qu'elle va bien plus profondément que la satire de Le Sage ou de La Bruyère [Cf. 2\, 29, 14, 68, etc.]. — La dernière partie du livre. — De la singulière inipoitance que l'auteur y donne, longtemps avant Mallhus, à la (jueslion de la population [Cf. 113 à 12I5J. — Ses pcr])étuelles comparaisons de l'Europe à l'Asie. — (jrand succès des Lettres persanes; — Montesquieu se démet de sa charge de président, ITiG; — il entre à l'Académie française, 1728; — et entreprend une série de voyages, — qui lui font connaître à peu près toute llùn'ope civilisée, 1728-1731 [Cf. Voyages de Montesquieu, Taris et Bordeaux, 18")2, 189'», 1896]. — Il se lixe dans son domaine de la Brède; — el fait paraître ses Considérations en 17.')'i.
B. Les ('onsidérations sur les Causes de la f;randeur et de la décadence des Itoinains. — A quelle intention Monlescpiieu a écrit cet ouvrage; — et si peut-èlre il n'y faut voir (iiiun o fragment » de \ Esprit des Lois; — ou si lanleur s est vraiment proposé d'y rivaliser « avec Tacite et avec I''lorns » ;' — De la prédilection de Monles(piieu pour Tlorus (^f. son Essai sur le fioùt\; — et généralement pour les Latins de la décadence ; — ce (|ni ne l'empêche pas de reprocher à 'j'ite Live « d'avoir jet<'« des Meurs sur les colosses <lc l'anticpiilé ». — (comparaison du livre de Montesquieu avec la troisième partie du Discours sur l'histoire Hniverselle; —
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fumier qui engraisse les terres montagneuses et arides » [Cf. Lettres persanes^ n" 991]. La Bruyère, dans ses Ca^ ractèreSy avait dit quelque chose de cela. Relisons là-dessus la deuxième partie de Gil Blas; elle est datée de 1725; on y voit un laquais devenir « par de sales emplois » l'arbitre de la monarchie espagnole ; et si nous étions tentés de méconnaître la valeur « documentaire », la signification politique, la portée sociale du roman, songeons quels étaient hier encore les maîtres elTectifs de l'Europe : un Dubois, le fils de l'apothicaire de Brive-la-Gaillarde, ou un Alberoni, le fils du jardinier de Parme! Rouvrons aussi les Lettres historiques et calantes de M™® Dunoyer, ou les Mémoires de Saint-Simon. Mais songeons surtout au renversement opéré dans les conditions par le système de Law, 1716-1721, et que rien de pareil
et dans quelle mesure Montesquieu a eu 1 intention de combattre Bossuet. — Sa théorie des causes; — et sa philosophie de l'histoire.
C Yj' Esprit des Lois. — Du lien qui rattache les Lettres persanes à Y Esprit des Lois; — et dans quel sens on peut dire que Montesquieu n'a vraiment écrit qu'un seul ouvrage. — Du dessein du livre;
— et qu'il faut bien qu'il ne soit pas clair; — puisqu'il n'est le même pour aucun des commentateurs de Montesquieu. — Qu'à vrai dire l'ambition de Montesquieu a été de faire un grand livre;
— mais qu'il n'y a qu'à moitié réussi. — Indétermination de son plan; — tour fâcheux de sa plaisanterie; — insuffisance ou légèreté de sa critique [Cf. Voltaire dans son Commentaire], — De quelques erreurs qu'il s'est plu à laisser subsister dans sou livre [Cf. livre VII, ch. 16; livre XV, ch. 4; livre XXI, ch. 22]; — et quelles raisons il peut bien avoir eues de ne pas les réparer? — Ce que Sainte-Beuve a voulu dire, en disant « que les ouvrages de Montesquieu n'étaient guère qu'une reprise idéale de ses lectures » ; — et que cela équivaut à dire qu'ils manquent d'ordre et de logique. — Du mot de M'"*' du Deffand sur V Esprit des Lois;
— et qu'il caractérise bien les défauts de la manière de Montesquieu. — Mais, que toutes ces observations n'empêchent pas Montesquieu d'avoir fait entrer dans le domaine de la littérature tout
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ne s'était vu jusque-là. « Tous ceux qui étaient riches il y a six mois sont à présent dans la pauvreté, et ceux qui n'avaient pas de pain regorgent de richesses... L'étranger a tourné l'état comme un fripier tourne un habit... Quelles fortunes inespérées, incroyables même à ceux qui les ont faites! Dieu ne tire pas plus rapidement les hommes du néant. Que de valets servis par leurs camarades, et peut-être demain par leurs maîtres! » [Cf. Lettres persanes, n° 138]. C'est encore Montcsrjuieu qui parle, un satirique, assurément, mais un homme grave, un magistrat. Et c'est ainsi que, du fond de la société, eomme une écume, en bouillonnant, toute une lie monte à la surface, et s'y étale, et y demeure. Une nouvelle aristocratie se forme, douteuse ou impure en sa source, ignorante à plaisir, cynique et débraillée dans ses mœurs, raffinée
avoir
un ordre d'idées qui n'en faisait point partie; — d avoir esquissé le premier une philosophie de l'histoire purement laïque; — d' entrevu les analogies de l'histoire avec 1 histoire naturelle; — et un point de vue plus général, d'avoir éloquemnient exprimé, — sur la liberté, — sur la tolérance, — et sur Ilmmanitr, — des idées qui ne sont point, même de nos jours, aussi banales et aussi répandues qu'on le dit. — Succès de l'Esprit des Lois, tant à Irlranger qu'en France; — et si les défauts du livre n'y ont pas contril)ué autant que ses qualités?
Des moindres écrits de Montesquieu : le Temple fie Gnide, 1725; —le Voyage à Paphos, 1727; —le dialogue de Sylla et d'Zf/fcrate, 17'i5; — Lysimaque, 1751-175'! ; — Arsace it Isménie, 175'i; et l'Essai sur le goût, 1757. — Des qualités ilu slyh' <h' Montesquieu; — et qu'il est l>i<'n de la familh* du slyh* «le Fontenellc ; — quoique d'ailleurs plus grave, plus pU'iii, et plus dense ; — et, à cette occasion, de la préciosité de .Montcsquiiu. — De l'art et de la capacité de former des idées gi'iu'rales ; — et (ju'ils font encore un caractère éminent du style de .M()iiles(|uii':i ; — ainsi que le pouvoir d'exprimer en peu de mots ncui sj'uh'UK iit beaucoup de choses, — mais beaucoup de choses <liff«'r(ntes et consinjucmment beaucoup de raj)ports, — Les dernières annc-es de Montesquieu. — Il fréquente chez M'"° de Tenciu «l die/ M"'" (ieolfrin
toutefois clans ses goûts, et qui sans doute ne saurait désormais reprocher aux gens de lettres l'humilité de leur extraction, puisqu'enfin, des frères Paris ou du petit Arouet, c'est encore celui-ci a le mieux né ».
Au milieu de ce déclassement universel, ou plutôt à la faveur de ce déclassement même, l'influence des femmes continue de grandir, et pour la première fois depuis cent ans, voici qu'avec la marquise de Prie, sous le ministère du duc de Bourbon — 1723-1726 — leur pouvoir s'exerce jusque dans l'Etat. M™° de Lambert ne faisait que des académiciens; la marquise de Prie fait une reine de France ; M""" de Tcncin fera des cardinaux et des ambassadeurs. « Il n'y a personne — écrit Montesquieu — qui ait quelque emploi à la cour dans Paris ou dans les provinces, qui n'ait une femme par les mains de qui passent
[Cf. Marmontcl dans ses Mémoires, et P. de Ségur, le Royaume de la rue Saint-IIonoré, Paris, 1897]. — Sa situation unique dans le monde liltcraire; — et dans l'opinion européenne de son temps.
3^ Les Œuvres. — Nous venons d'indiquer les principales œuvres de Montesquieu. Il y faut ajouter cent cinquante ou soixante Lettres familières (exactement 152 dans l'édition Laboulaye); — et trois volumes d'OEuvres inédiles, publiés par le baron de Montesquieu [Paris et Bordeaux, 1892, 1894, 1896].
Les principales éditions de Montesquieu, indépendamment des éditions originales qu'il faut toujours consulter, au moins pour les Lettres persanes et pour l'Esprit des Lois, sont : — l'édition Parrelle, dans la Collection des Classiques français, Paris, 1826, Lefèvrc; — et l'édition Laboulaye, Paris, 1875-1879, Garnicr.