‹ Manuel de l'histoire de la littérature française (volume 4)Chapitre 64 sur 85 · L'AGE MODERNE · texte numérisé non relu

L'AGE MODERNE

L'un des premiers effets de la désorganisation de l'idéal classique ne pouvait être que de remettre « l'individu » en liberté; de le rendre à son indépendance naturelle; et de faire de lui, selon le mot du philosophe ou du sophiste antique, a la mesure de toutes choses ». Le moi, déclaré naguère « haïssable », et subordonné comme tel à autre

LES AUTEURS ET LES ŒUVRES

Premiîîre Epoque

De la publication du « Génie du christianisme » à la « première m des « Burgraves ».

L — François-René de Chateaubriand [Saint-Malo, 1768; f 1848, Paris].

1" Les Sources. — Marie-Joseph Chénier, Tableau de la littérature française en 1810; — Essai sur la vie et les om'rages de Chateaubriand, t. I de l'édition Pourrai, Paris, 1838; — les Préfaces de Chateaubriand, dans Li môme édition de ses OEuvres^ — et les Mémoires d outre-tombe , Paris, 1849.

Sainte-Beuve, Portraits contemporains, t. I, 1834; Chateaubriand et son groupe littéraire, 1849; Causeries du lundi, t. I, 1850; II, 4850 et 1851 ; X, 1854 ; et Nouveaux lundis, t. III, 1862 ; — A. Vinet, M"^^ de Staël et Chateaubriand, cours professé à Lausanne en

chose, redevenait souverain, retrouvait en lui de nouveau son objet, sa raison suffisante, et sa cause finale. Ainsi pensait, nous l'avons vu, Tauteur des Confessions y et il semblait que sa fortune eût prouvé la vérité de son paradoxe. Car l'originalité qu'on avait admirée, dont on avait eu peur en lui, sans en bien discerner la nature, qu'était-elle autre chose, et de quoi la meilleure part en était-elle faite, que de son mépris des conventions mondaines? du soin jaloux, de l'obstination farouche qu'il avait mis h se préserver de la contamination des préjugés environnants? et enfin de la violence avec laquelle il leur avait opposé sa personnalité?

S'il n'y avait eu cependant en Rousseau que le théori-

1844; — A. Villemain, M. de Chateaubriand, sa K'ie, ses ouvrages et son influence, Paris, 1858; — de Marcellus, Chateaubriand et son temps, Paris, 1859; — L. de Jjoménie, Esquisses biographiques et littéraires, art. de 1849, 1861, 1862; — J. Danielo, Les Conversations de M. de Chateaubriand, Paris, 1864; — IL de Bornier. Éloge de Chateaubriand, 1864; — G. Merlct, Tableau de la littérature française sous le premier Empire, 1877; — Ihn. Faguct, XIX' siècle, Paris, 1887; — de Lescure, Chateaubriand, dans la collection des Grands Ecrivains français, 1892.

P. de Saman, les Enchantomcns de Ihudence, Paris, 1869; — A. France, Lucile de Chateaubriand , Paris, 1879; — P. de Uaynal, les Correspondants de Joubert, Paris, I88;{; — A. liardoux, il/""^ do Beaumont, Paris, I88'i ,QiM'''''de Custine, Paris. 1888; — G. Pailliès, M'^" de Chateaubriand, Bordeaux, 1887; et Chateaubriand, sa femme et ses amis, Paris, 1896.

2" L'IloM.MK i:r i.'l-^<;iuvAiN. — Son origine, son éducation, sa jeunesse; — et combien peu de choses elles expliquent en lui, — si Lesage, par exemple, et Duclos sont Bretons comme lui; — Maupcrtuis et Lamennais de Saint-Malo comme lui; — et Bonald ou de Maistrc genlilliommcs comme lui. — Le sous-lieutenant au régiment de Navarre, 1786; — sa présentation à la cour; — son premier séjour à Paris; — et son départ pour l'Amérique, 1791. — Il revient en France pour émigrer, 1792; — et servir à l'armée de Condé, 1792-1793. — Années d\'*preuvcs et de misère; — le séjour de Londres; — et ï Essai sur les Révolutions, 1797. — La luort de

cien passionné de l'individualisme, et, pour ainsi parler, le montreur de soi-même, son cynisme aurait plutôt détourné de lui quelques-uns de ses admirateurs, et surtout de ses imitateurs. On ne saurait omettre, en efTet, de rappeler qu'en 1782, lorsque les Confessions viicnl I( jour, elles ne produisirent d'abord et généralement (|u une impression de dégoût. « Je ne reviens pas du culte que j'ai rendu à Rousseau (car c'en était un), écrivait M"*' de Boufflcrs, et il me paraît que ses Confessions pourraient être celles d'un valet de basse-cour, et même au-dessous de cet état » [Lettre à Gustaç>e III, du 1*' mai 1782]. Et quelques années plus tard, dans un autre camp, après la publication des six derniers livres, c'est le même re-

sa mère, 1798; — et la couversion do Chateaubriand. — Il conçoit l'idée de son Génie du christianisme. — Retour en France, 1800.

— Publication d'Atala, 1801 ; — et du Génie du christianisme ^ 1802.

— La seconde édition du livre et la dédicace : « Au citoyen premier consul. » — Chateaubriand est nomme secrétaire d'ambassade à Rome; — ministre en Valais; — et donne sa démission à l'occasion de l'exécution du duc d'Enghien. — La préparation des Martyrs et le voyage d'Orient. — Publication des Martyrs, 1809; et de Vltinéraire de Paris à Jérusalem, 1811. — Élection à l'Académie, 1811. — L'Empereur refuse d'approuver son Discours de réception,

— et achève de s'en faire un irréconciliable ennemi. — La brochure : de Buonaparte et des Bourbons, 1814; — et comment le succès en jette Chateaubriand de la littérature dans la politique. — Son œuvre est désormais terminée; — quoi qu'il y puisse ajouter en volume; — et, après les déboires que lui ménage le gouvernement de la Restauration, — il n'aura plus pendant vingt- cinq ans qu'à suivre les efTcts de son influence; — qu'un poète [Th. Gautier, dans sou Histoire du romantisme] a heureusement résumée en disant : — qu'il « a restauré la cathédrale gothique » ; — « rouvert la grande nature fermée »; — et « invente la mélancolie moderne ».

A. Comment Chateaubriand a élargi et renouvelé le sentiment de la nature-, — d'un côté, par la splendeur du coloris dont il a revêtu les descriptions encore « monochromes » de Rousseau ; — par la manière dont il a étendu jusqu'aux proportions delà fresque les « miniatures » de Bernardin de Saint-Pierre; — par l'ardeur de

proche que reprenait, que précisait, et qu'aggravait Volney, en 1795, quand il regrettait « que l'auteur tVEmile, après avoir tant parlé de la nature, n'eût pas imité sa sagesse qui, en montrant au dehors toutes les formes qui flattent les sens, a caché dans nos entrailles, et couvert de voiles épais tout ce qui menaçait de choquer notre délicatesse » [Cf. Leçons d' histoire, au tome VI des Oeuvres de Volnetj], II n'en est pas après cela moins vrai que, de quelque impudence qu'il eût fait preuve dans l'étalage orgueilleux de ses fautes, il y avait pourtant un moraliste dans le citoyen de Genève. Si rien en lui n'avait déplu davantage aux philosophes, il n'était rien dont les adversaires des philosophes lui eussent su plus de gré; et c'est ainsi que, par

passion avec laquelle il s'est mêlé lui-même dans ses descriptions;

— et, d'un autre côté, parla diversité des tableaux qu'il a tracés ; — tantôt empruntant ses couleurs à la nature, vierge encore, des Amériques ; — ou tantôt dégageant de la nature moyenne et tempérée de son pays, la poésie qu'elle contient; — et tantôt enfin rivalisant avec la campagne romaine de majesté, de tristesse et de mélancolie. — Mais il a de plus exprimé comme personne avant lui ce qu'il y a d'affinités secrètes entre la nature et l'homme; — de relations et de « correspondances » ; — elles-mêmes représentatives d'une relation plus lointaine: — qui <>sl celle de la nature avec son auteur; — et c'est par là que, dans son œuvre, le sentiment de la nature se lie au sentiment reliîfieux.

B. De la valeur apolofjétif/ue du fîrnir du christianisme; — et que, pour en juger, il en faut avant tout considérer le rapport avec les besoins de son f<*n)p8. — ('e qui imjjortait en effet alors, c'était de « réintégrer » dans ses droits le « senlimcnt religieux » ; — et ce qui était urgent, c'était de réagir conti'e la pliilosoplue de Voltaire, en définissant le rôle du christianisme dans la civilisation.

— C] est ce que f^hàleaubriand a fait en montrant à sa manière CC que non seulement la morale; — mais l'art <l la littérature euxmêmes devaient de « beautés nouvelles » à la r<ligion; — ce que le christianisme a éveillé de sentiments inconnus aux anciens; — et ce (ju'il procurait enfin de satisfactions profondes à la nature humaine. — Que, par ces moyens, il a obtcMiu trois choses, lesquelles sont depuis lui généralement aflmises; — excepté par

une dernière singularité, qui Tachève de peindre, le même homme, dont le Contrat social a été l'évangile de Robespierre et de Babeuf, se trouve être le père spirituel de M"® de Staël et de Chateaubriand.

Non pas que M'"® de Staël ou Chateaubriand se soient fait faute, et avant tout, d'imiter de lui son individualisme! On ne connaît guère de romans plus « personnels » que René, que Delphine, que Corinne; je veux dire que l'on n'en connaît guère qui ressemblent davantage h des confessions. Il y avait certainement moins d'aveux dans la Noiii^elle Héloïse; et nous n'en trouverons pas un jour de plus complets ni de plus sincères dans Adolphe ou dans Indianz. C'est bien sa cause, à elle, que M™* de Staël a

quelques francs-maçons; — la première, qu'un croyant n'est pas nécessairement un imbécile ou un fourbe; — la seconde, que le « vollairianisme » est le contraire de la vérité de l'histoire; — et la troisième, que, dans la fausseté de toutes les religions, la réalité du « sentiment religieux » subsisterait encore.

C. Influence de Chateaubriand sur le développement du sentiment historique-, — et que pour s'en rendre compte, on n'a qu'à comparer ses Martyrs aux Histoires de Voltaire. — Quelle que soit en effet la vérité vraie de ses Francs, de ses Gaulois, de ses Romains et de ses Grecs; — laquelle est toujours discutable; — au nom d'une érudition devenue depuis lui plus précise; — ils ne se ressemblent pas entre eux; — et c'est ce qui les distingue des Grecs et des Romains de la tragédie pseudo-classique. — Ce qui revient à dire qu'il a eu l'art d'individualiser les époques de l'histoire; — comme il avait fait les scènes de la nature; — et c'est la justice que lui a rendue Augustin Thierry [Cf. plus loin, p. 430, l'article Augustin Thieury]. — De l'importance de cette innovation d'art; — et comment en devenant le principe de tout ce que le romantisme désignera par le nom de couleur locale, — elle a contribué au renouvellement de la poésie; — au renouvellement de la manière d'écrire et de concevoir l'histoire; — et au renouvellement de la critique même; — s'il y a quelque chose de Chateaubriand jusque dans Villemain, Sainte-Beuve, et Renan.

De la carrière politique de Chateaubriand; — et du peu d'intérêt qu'elle offre pour l'histoire des idées. — l^cs Ecrits politiques et les

plaidée dans su Deljj/iine, comme dans sa Coj'inne; et ce n'est pas seulement René, c'est Chactas aussi, c'est Eudore qui, dans la vie réelle, se sont appelés Chateaubriand. Les Mémoires d'outre-tombe nous en feraient souvenir, si nous pouvions l'oublier; et pour M""" de Staël, qui n'a point laissé de Mémoires, nous avons le témoignage de M'"' Necker de Saussure [Cf. Notice sur il/'"*^ de Staël, t. Ides Œiivres\. « Elle a voulu, en écrivant, exprimer ce qu'elle avait dans l'ame bien plus qu'exécuter des ouvrages d'art »; ou encore : « Corinne est l'idéal de M™*' de Staël, Delphine en est la réalité durant sa jeunesse )>. Ils ont donc ainsi créé ce roman, psychologique à la fois et lyrique, dont les effusions ne sont en quelque manière

Discours de Chateaubriand n'ont rien ajouté à sa gloire; — mais pendant cinq ou six ans, 182'i-1830, ses articles du Journal des Débats ont fait le plus grand tort à la monarchie de 1815; — et à la cause qui était celle de leur auteur. — Du principe d'orgueil qu'il a ainsi introduit dans la littérature de son temps. — Les Mémoires d'outre-tomhe; — et que le caractère n'en diffère pas de celui des Confessions de Rousseau; — mais qu'ils touchent par occasion à de plus grands intérêts; — dans 1 appréciation dcscpiels Chateaubriand n'a généralement tenu compte que de son amour-|)ropre. — Si les Mémoires d'outre-tomlte sont le chef-d'œuvre de Chateaubriand ? — et que, s'ils n'ont certes pas nui à sa gloire d'écrivain, on y voit percer trop souvent le rhéteur sous le poète; — non seulement le rhéteur, mais l'acteur; — et ce qui est encore plus grave, il s'en dé-gage des doutes sur la sincérité de ses convictions. — Les dernières années de Chateaubiiand ; — l'Ahhayc-au- Bois et la société de M""' Récamicr. — Publication des Mémoires d'outre-loml/e, 1811); — et poh'miijues (pi'ils soulèvtMit autour du nom de (chateaubriand. — Du livre (h* Sainte-Heuvc sur (^iiatenubriand; — des précautions avec lescjnellcs il faut le lire; — et que le jugement de la [)ostérité sur Chateaubriand est encore à prononcer.

3" Les (Euviu:s. — Chateaubriand ayant surveillé de son vivant l;i publication de ses OKuvres complètes, en .'Jf> volumes, Paris, 1836- 1839, Pourrat. — nous pourrions nous borner à relever le contenu de ces 30 volumes, si la distribution des matières n'y était

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que le trop-plein d'une âme qui se déborde, et en se débordant, se révèle. Mais, il faut bien aussi le savoir, ce n'en est pas moins le moraliste en Rousseau qui les a séduits ou conquis ; la possibilité qu'ils ont cru voir de relever sur les bases de sa morale tout ce que la Révolution avait fait de ruines; et le commencement ou la promesse d'un nouvel ordre de choses. Parce qu'elle a cru trouver dans la Profession de foi du vicaire savoyard un fondement inébranlable à ses espérances de progrès, c'est pour cela qu'au lendemain de la Terreur, M™* de Staël a écrit tout un livre, pour y prouver « que la raison et la philosophie acquéraient toujours de nouvelles forces à travers les malheurs sans nombre de l'espèce humaine».

vraiment trop arbitraire, et la chronologie trop peu respectée. Voici donc les principaux titres et les principales dates qu'il importe de retenir : Essai sur les révolutions, Londres, 1797; — Atala, an IX (1801): — le Génie du christianisme, et JRené, an X (1802) ; — les Martyrs, ou le Triomphe de la religion chrétienne, 1809; — Itinéraire de Paris à Jérusalem, 1811; — de Buonaparle et des Bourbons, 1814; — les Natchez, 1826; — Voyage en Amérique, 1827; — Études historiques, 1831.

Le Congrès de Vérone; — et la Vie de M. de Rancé; — qui manquent dans l'édition Pourrat, ont paru en 1838 et en 1844.

Les Mélanges politiques, opinions et discours remplissent les tomes XXVI à XXXII de ladite édition, dont les quatre derniers volumes contiennent l'Essai sur la littérature anglaise [XXXIII et XXXI VJ et la traduction du Paradis perdu [XXXV et XXXVI].

II. — Anne-Louis9-Germaine Necker, baronne de Staël- Holstein [Paris, 1766; f 1817, Paris].

lo Les Sources. — Notice sur les écrits et le caractère de M^^ de Staël [par M™° Necker de Saussure], en tête de l'édition des OEm'res complètes, Paris, 1820; — O. d'Haussonville, f.e salon de M^^^^ Necker, Paris, 1882; — Sainte-Beuve, Portraits de femmes, M"^° de Staël,. 1835; Chateaubriand et son groupe littéraire, 1849; et Nouveaux lundis, t. II, 1862; — A. Michiels, Histoire des Idées littéraires au xixo siècle, Paris, 1843; — A. Vinet, 3f'»» de Stacl et Chateaubriand, cours professé à Lausanne en 1844; — Baudrillart, Eloge

Et quand Chateaubriand n'aurait pas hérité de sa race et de son éducation son sentimentalisme religieux, c'est dans la même Profession de foi qu'il eût encore trouve la thèse essentielle de son Génie du cliristianisnie.

Ce qui suffirait à prouver la filiation ou la succession, non seulement chronologique, mais logique, c'est que lorsque la Litlératiire^ 1800, et le Génie du christianisme, 1802, paraissent, on commence bien, h la vérité, par les opposer l'un à l'autre, et Fontanes, quoique pourtant il ne soit pas encore le grand maître de l'Université napoléonienne, plaisante assez aigrement M™° de Staël sursa chimère de « perfectibilité indéfinie ». Il n'a pas vu que la perfectibilité, pour l'auteur de la Liltérature, c'est

de M^*^ de Staël, 1850; — G. Morlct, Tahleau de la littérature française sous le premier Empire, Paris, 1877; — Lady Blenuerhasselt, iV"'° de Staël et son temps, Munich, 1887, cl Iraduclion française de M. Auguste Diclrich, lîcrlin, 1890; — l-lni. Faguet, Politiques et moralistes au xix^ siècle, Paris, 1891 ; — Albert Sorel, Madame de Staël, dans la collection des Grands Ecrivains f aurais, Paris, 1890; — G. Brandes, Die Hauptstrômungcn dcr Literatur des 19 Jahrhunderts, 5- édition, Leipzig, 1897.

M'"» Lcnormant, Madame de Staël et la grande-duchosse Louise, Paris, 1862; — Sainl-Uené Taillandier, la Comtesse d' Alhany, Paris, 1862; — Dejob, 3/'"^ de Staël rt l'Italie, Paris, 1890.

2"> Le Rôle de M'"c dk Stakl. — On peut ramener à trois points le rôle de M""^ d(? Staël dans 1 histoire du uiouveraent «les idées contemporaines; — et, selon sa propre expression, ce rôle a été « européen » ou cosmopolite, — ainsi «ju il convenait à lorigine de la fille des Necker. — VAU' a sauvé de l'esprit du win'' siècle co qui méritait d'en être sauvé; — elle a op<'r('' la réunion d<>s « littératures du nord » et des « littératures du midi » ; — «'1 c'est elle enfin (jui a posé le principe des revcndicalioiis (pi On appelle aujourd hui féministes.

A. Les Lettres sur Jean-Jacr/ues Rousseau, I78H; et h« livre de la Littérature, 1800. — Lu quoi ces deux ouvrages, quoique sépares l'un de l'autre par la tourmente révolutionnaire, — ne laissent pas de procéder de la même ins])iration ; — et d'appartenir à l'esprit du xviii" siècle par la confiance dont ils tétuoignent dans

la « perfectibilité morale », dont elle attend tout, — et rien ou presque rien des progrès de la science ou de la philosophie. Science et philosophie, dont elle n'a garde de médire, ne sont pour elle que des moyens dont le but est ramclioration morale de Thumanité. Mais ce que n'a pas vu Fontancs, d'autres le voient bien, qui se liguent tous ensemble contre M™° de Staël et contre Chateaubriand, entre lesquels ils ne s'attardent point à faire de pointilleuses distinctions; qu'ils confondent au besoin avec Bernardin de Saint-Pierre; et ces « autres » ce sont tout justement les anciens ennemis de Rousseau; ce sont les héritiers de Voltaire et de V Encyclopédie:, ce sont enfin les « idéologues ».

le pouvoir de la raison; — dans la suffisance de la religion naturelle; — et dans la perfectibilité indéfinie de l'espèce humaine. — Originalité du livre de la Littérature ; — et abondance des « vues » de M"*^ de Slaël; — toujours spirituelles, souvent ingénieuses, parfois profondes. — Théorie de la distinction des littératures du nord et du midi; — et fécondité de cette théorie.

B. Le livre De l'Allemagne \ — et du progrès qu'il marque dans le développement des idées de l'auteur. — Avertie par les objections de Fontanes et de Chateaubriand au livre de la Littérature',

— éclairée par une expérience plus étendue de la vie; — ayant visité l'Italie et en ayant subi le charme; — et retenue ou excitée tour à tour par la conversation des hôtes de Coppet ; — M'"'' de Staël n'abandonne pas ses premières idées; — et au contraire, en un certain sens, elle juge trop favorablement des littératures du nord; — par esprit d'opposition à l'Empire; — et puis, à titre de femme, prompte à s'éprendre de la nouveauté. — Mais elle y montre admirablement qu'après avoir été l'âme de la littérature française,

— r « esprit de société » en est devenu le principe de désorganisation ; — et que notre littérature ne peut donc se régénérer qu'en s'inspirant de nouveaux modèles; — dont l'originalité nous émancipe de conventions surannées; — et nous donne, avec l'exemple, le goût de la liberté. — Tous alors nous constituerons ensemble une civilisation occidentale ou européenne; — dont la littérature sera l'expression commune; — et dont les caractères seront substantiellement les mêmes, à Paris et à Berlin, à Londres et à Saint-Péters-

Ils sont nombreux, ils sont puissants; et, sans compter qu'ils tiennent alors presque tous les journaux, en attendant qu'ils remplissent les Académies reconstituées et réorganisées, ils ne manquent ni de mérite ni de talent. On ne lit plus guère aujourd'hui les Ruines, — si ce n'est peut-être en Allemagne, où l'on ne se lasse pas de les réimprimer, — mais il faut reconnaître en Volney l'un des fondateurs de l'exégèse et des rénovateurs de la philologie. C'est en vérité la physiologie psychologique ou, comme nous l'appelons maintenant, la psycho-physiologie qui s'ébauche dans les célèbres Mémoires de Cabanis sur les Rapports du physique et du moral . Et on trouverait aisément à l'auteur des Eléments d'idéologie, Destutt de

bourg. — L'objet de celle httcralure sera d'améliorer la condilion de l'humanité ; — ce qui nous ramène au livre de la Littérature', — mais de l'améliorer surtout par des moyens moraux; ou religieux;

— ce qui nous ramène au dénie du christianisme; — et ce qui réconcilie, par consé(iucnt, au terme comme aux débuts de leur carrière littéraire, M""-' de Staël et Chateaubriand.

C. Les Romans de M'^" de Stacl; — et que les deux principaux, Delphine et Corinne, sont bien une protestation contre le sort fait à la femme dans nos sociétés modernes; — par l'obligation qui lui est imposée de se soumettre en tout à l'opinion; — parles obstacles qu'elle rencontre au dévelopj)ement de sa « supériorité » quand elle en a une; — et par les malheurs dont on lui fait payer cette supériorité. — Il convient d'ajouter que rélocjnence de la protestation s'accroît de ce fait qiie, — selon les propres expressions de M"'" Neckor de Saussure. — « si (Corinne est l'idéal do M'"<' de Slat'l, Delphine en est la réalité durant sa j<Min(sso » ;

— et ainsi les romans de M""" de St.»»-! pic'parent eenx (h* l'autour iVIndiana et do Valentine.

3" Lks (Elvhks. — Los ()Ku\'res do M""' di» Staél se composent :

1" De ses Romans, qui sont : — Mirza, Adrlaïdc et Théodore,

X Histoire de Pauline, écrits aux environs d<.' 1780 et publi<'s pour

la première fois t^n 1795, avec un curieux Essai sur les Fictions;

— Delphine, 1802; — et Corinne, ou de l' Italie, 1807.

2" Ses OEuvres critiques, qui sont : — ses Lettres sur les écrits elle caractère de J.-J. Rousseau, 1788; — son ('eril : de l'Influence

Tracy, plus d'un contemporain illustre parmi nous. Mais certes ils ne sont point des hommes de sentiment; et rien ne leur est plus (étranger que ces dispositions à la mélancolie dont les entretient M™* de Staël, ou que la poésie du christianisme, si même on ne doit dire qu'elles les trouvent : les unes, résolument hostiles, et l'autre contre-fanatisés. N'en parlez pas davantage à Garât, par exemple, ou h Ginguené, ni généralement aux rédacteurs de la Décade : c'est le journal philosophique du temps; on y imprime les pires polissonneries du citoyen Parny! De leur côté, les savants, je dis les vrais savants, — ceux dont les immortelles découvertes ont balancé ou compensé la stérile abondance de la littérature impériale et révolution-

des passions sur le bonheur des individus et des nations, 1796; — la Littérature considérée dans ses rapports avec les Institutions sociales, 1800; — De V Allemagne, 1810, mis au pilon par la police impériale, et réédité à Londres en 1813, à Paris en 1814; — et des Réflexions sur le suicide, 1812.

3° Ses Ecrits politiques, qui sont : ses Réflexions sur le procès de la reine, 1793; — son apologie de son père : Du caractère de M. Necker et de sa vie privée, 1804 ; — les Mémoires qu'elle a intitulés : Dix années d'exil; — et les Considérations sur la révolution française , ces deux ouvrages publiés en 1818 par son fils et son gendre : le baron A. de Staël et le duc V. de Broglie.

On a encore de M°^° de Staël quelques vers et quelques essais dramatiques.

L'édition authentique de ses OEuvres complètes est rédition de 1820-1821, en 17 volumes, Paris, Treuttel et Wurtz.

in. — Idéologues, savants et philologues.

Le rôle des idéologues, — auxquels pendant longtemps on n'a pas attribué dans l'histoire plus d'importance qu'on n'en croyait devoir donner à « la queue de l'Encyclopédie », — a été récemment remis en lumière par M. Ferraz, dans son Histoire de la Philosophie pendant la révolution [1789-1804], Paris, 1889; — et par M. F. Picavet, dans son livre sur les Idéologues, Paris, 1891. Ils s'appelaient Saint-Lambert, Sieyès, Garât, Tracy, Laroraiguière, — et on les rencontrait fréquemment dans les bureaux de la

naire, Laplacc et Plonge, Bcrthollet et Fourcroy, Chaptal, Ciivier, Lamarck, Geoffroy Saint-IIilaire, — ne sont guère plus favorables au nouveau sentimentalisme. Leurs opinions se modifieront profondément un jour, avec leurs intérêts! Mais, pour le moment, en vrais fds qu'ils sont de la génération précédente, ils ne se soucient que du libre exercice de leur « faculté pensante », et le Dieu « rémunérateur et vengeur » de Voltaire n'est lui-même à leurs yeux qu'une hypothèse dont se passent très bien la mécanique céleste ou la fabrication du sucre de betteraves. Telle est également l'opinion des critiques ou des érudits. Ils ne pensent pas du tout « que l'esprit français ait besoin d'être régénéré par une sève plus

Décade philosophique. — Ils se réunissaient encore à Auleuil chez M'nc Helvétius [Cf. Guillois, Le salon de 3/™e Ileh'étius, Paris, 1894; et le même : La marquise de Condorcct, Paris, 1896];

— ou chez la veuve de Condorcet, devenue l'intime amie du tribun Mailla-Garat ; — et ils maintenaient à toute outrance contre Chateaubriand, M'"^ de Staël et le Premier Consul, — les plus purs principes de lEncyclopédie [Cf. Jules Simon, Une académie sous le Directoire, Paris, 188'» j.

Quelques-uns d'entre eux touchaient à la science; — comme Cabanis, l'auleur du livre célèbre sur les Rapports du physique et du moral, 1S02; — ou même étaient de vrais savans, tels que Lamark , ou ICtieune Geoffroy Sainl-IIilairc ; — et, à ce propos, c'est l'endroit de noter «Mitre 1789 et 1810 ou 1815 le prodigieux développement <jtH' prennent les sciences naturelles [Cf. Cuvi(M*, son Rapport sur les pro^ri's des sciences naturelles], — dont les méthodes vont bientôt s insinuer dans la criti(]ue et dans la littérature. — Les articles de la Décade [Cf. Picavet, lac. cit.]. — Sainte-Beuve a conimenc(' par être de cette écob- [Cf. Causeries du lundi, l. XIII ; — et c'est d «'lie aussi (|u un jour nous verrons sortir Auguste Ccjuite.

Et d autres enfin dans le même temps, (pii s'appeUenl Volney, Daunou, Ginguenc", Fauriel; — de qui 1 on peut rapj)roclier Raynouard ; — font entrer l'exégèse [Cf. Volney, Leçons d'histoire, 179.5 ;

— Recherches sur l'histoire ancienne, 181 'i^ dans une voie nouvelle; donnent à l'histoire littéraire une précision, conime Daunou; — et

4t)0 MANUEL DE L HISTOIRE DE LA LITTERATURE FRANÇAISE

généreuse », les Daunou, les Chénier [Marie-Joseph], les llofTinann, ni toute cette génération d'hellénistes qui a si bien su le grec, les Clavier, les Villoison, les Boissonnade, Courier lui-même, l'auteur de la Lettre à M. Renouard^ 1810, cet artilleur qui donnerait pour un manuscrit inédit de Longus ou du scoliaste d'Homère, le Génie du christianisme, et le livre de la Littérature, ci Delphine, et Atala^ etVHéloïse par-dessus le marché! Ajoutons à cela qu'ils se défient tous ensemble, qu'ils croient avoir des raisons de se défier de la « baronne » de Staél et du « vicomte » de Chateaubriand! On dirait qu'ils craignent que ces « aristocrates » ne méditent un jour de ramener l'ancien régime; — et ils ont grand tort de le craindre; ils n'ont

une portée, comme Fauriel; — qui d'une curiosité pure en font ce que l'on appellera plus tard « la science des produits de l'esprit humain » [Cf., dans les Portraits contemporains, les articles de Sainte-Beuve sur Fauriel et Daunou, t. V ; et Renan, VAvenir de la science, 1890] ; — et, de la « philosopliie de l'histoire » telle que l'avait entendue Voltaire, — ils dégagent une conception plus ou moins discutable; — mais vraiment philosophique de l'histoire. — Il convient d'ajouter que les conséquences de leurs travaux ne s'aperçoivent pas encore; — et, en attendant, ce n'est pas seulement en dehors d'eux, — mais en opposition avec eux que la littérature nouvelle se développe.

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