VII. — Jean de la Bruyère [Paris, 1645; f 1696, Paris
1** Les Sources. — Suard, Notice sur la vie et les écrits de La Bruyère, 1781, et en tête de plusieurs éditions modernes. — Walckenaer, Étude sur La Bruyère, en tête de son édition des Caractères, Paris, 1845; — Sainte-Beuve, dans ses Portraits littéraires, t. I; Nouveaux Lundis, t. I et t. X; — A. Vinet, Moralistes français des xvi** et xvii^ siècles, Paris, 1859; — Edouard Fournier, la Comédie de La Bruyère, Paris, 1866; — Etienne AUaire, La Bruyère dans la maison de Condé, Paris, 1886.
2<* L'Homme et l'Écrivain.
A. Le Moraliste. — Origines de La Bruyère; — ses études, — et que seul des grands écrivains de son temps il a su quatre ou cinq langues, dont l'allemand ; — sa famille et ses années de jeunesse [Cf. Servois, Notice biographique^. — Il est nommé trésorier des finances dans la généralité de Caen; — il entre dans la maison de Condé comme précepteur du jeune duc de Bourbon, 1684. — Ce qu'on voyait chez les Condé [Cf. Saint-Simon, dans ses Mémoires],
Un homme d'esprit et de mérite, Charles Perrault, — qui n'a d'autre tort que d'avoir débuté, comme Scarron, par « travestir » Virgile, et aussi de se moins connaître en bonnes lettres qu'en « bâtimens », — conçoit un jour l'idée de flatter son roi d'une manière un peu nouvelle ; et, d'abord, n'en trouve pas de meilleure que de nommer son siècle le Siècle de Louis le Grand : n'avons-iious pas le siècle d'Auguste et le siècle de Périclès? Mais, est-ce bien assez de dire que le siècle de Louis XIV n'a rien qui le cède à ceux d'Auguste et de Périclès ? Perrault ne le croit pas. Le siècle de Louis XIV n'égale pas seulement les siècles de Périclès et d'Auguste; il les surpasse! et d'autant que le maître lui-même est au-dessus d'Au-
— Liaisons de La Bruyère avec Bossuet; — et avec Boileau. — Du prétendu « roman » de La Bruyère; — et que l'histoire littéraire n'en a rien à tirer. — Si La Bruyère, en formant le dessein de son livre, s'est inspiré de la Galerie de Portraits de M"® de Montpensier? — ou des c portraits » répandus dans les romans de M"* de Scudéry? — Invraisemblance de cette supposition. — Qu'en revanche il est plein de La Rochefoucauld, — de Pascal, — et de Malebranche [Cf. Auguste Damien, Étude sur La Bruyère et Malehranche, Paris, 1866]. — Si les Caractères de Théophraste n'ont été pour lui qu'un prétexte ; — ou s'il s'est mépris sur leur valeur littéraire ; — comme Boileau sur Longin, et son Traité du sublime ?
— La première édition des Caractères^ 1688 ; — et qu'à peine contient-elle une demi -douzaine de portraits; — ce sont les Maximes qui dominent; — et La Bruyère n'est dans ce premier essai de son livre qu'un émule de La Rochefoucauld.
S'il y a € un plan » dans les Caractères; — et qu'en tout cas Boileau ne l'y avait point vu; — et qu'il est certain que si le chapitre du Mérite personnel était après le chapitre de V Homme -y — ou le chapitre de la Conversation avant le chapitre du Cœur; — on ne voit pas non plus que l'économie du livre en fût altérée. — Mais que cela ne prouve point que le chapitre des JSsprits forts ne soit qu'une précaution; — et au contraire, en un certain sens, on peut soutenir, avec l'auteur, que tout le reste du livre y tend.
— L'ami, le protégé de Bossuet, le futur auteur des Dialogues sur
LA NATIONALISATION DE LA LltTERATUlïË 241
guste et de Périclès, d'autant Bossuet, par exemple, est-il au-dessus de Démosthène, Molière au-dessus de Plaute ou de Térence, Racine au-dessus d'Euripide, la France au-dessus d'Athènes ou de Rome; et généralement les modernes au-dessus des anciens. Ainsi commence ou s'émeut la dispute, sans que Perrault lui-même en ait envisagé les suites. Il n'a voulu que flatter son prince; et, content d'avoir fait acte de bon courtisan, il en fût resté là, si les partisans des anciens ne l'avaient comme obligé de voir clair dans son paradoxe. C'est en effet l'idée de progrès, vague encore, diffuse ou éparse, à peine consciente d'elle-même, mais c'est bien elle, qui circule dans les Parallèles des anciens et des modernes. En vain Racine,
le quiétisme, a voulu faire œuvre d'apologiste; — ou tout au moins de moraliste; — et c'est au surplus ce qui ressort de la lecture suivie de la première édition du livre; — comme du />i5cours sur Tkéopkraste, — La Bruyère a voulu du même coup opérer contre les Modernes et contre les Libertins, — comme s'il eût entrevu la solidarité de leur cause ; — répondre au Siècle de Louis le Grand de Perrault; — en même temps qu'aux Entretiens sur la pluralité des mondes ; — et cette double actualité l'a peutêtre, dans les premières éditions de son livre, autant servi que son talent.
B. L* Artiste. — Mais il y avait un c artiste » en La Bruyère; — nous dirions aujourd'hui un styliste; — bien plus encore qu'un moraliste; — et nous en trouvons la preuve dans cette étrange parole : — c Moyse, Homère, Platon, Virgile, Horace ne sont au dessus des autres écrivains que par leurs images. » — Boileau, qui eût été volontiers de cet avis, y avait mis du moins la restric* tion :
Avant donc que d'écrire, apprenez à penser.
Du style de La Bruyère ; — et que tout en manquant de continuité, — il ne laisse pas d'ètr6 néfinmoins oratoire ; — en ce sens que les Caractères sont le répertoire de la rhétorique classiquei — Ni aucun des c mouvements » : interrogation, exclamation, sus-»
242 MANUEL DE L*HlSTOJRE DE LA LITTERATURE FRANÇAISE
La Bruyère dans ses Caractères^ 1688-1696; Boileau dans ses Réflexions critiques sur Longin, 1694, essaient de réagir ou de résister. On leur répond assez spirituellement qu'eux-mêmes prouvent par leurs ouvrages cette supériorité qu'ils s'irritent qu'on accorde aux modernes, a Combien, s'écrie Perrault, le public n'a-t-il pas préféré aux Caractères du divin Théophraste les réflexions du Moderne qui nous en a donné la traduction! » [Cf. Parallèles^ etc., troisième dialogue, 2® édition, 1693] Les jeunes gens, les femmes se rangent en foule du côté des modernes, sans parler des « Quarante », qu ne sont pas six en tout du côté de Racine et de Boileau Pareillement les (c gens du monde ». Car, si l'on veut
pension, digression, interpellation, adjuration, n'y manque; — ni aucune des c figures » : litote, hyperbole, synecdoche, catachrèse ou prosopopée; — ni, depuis l'ironie jusqu'à l'emphase, aucune des c modalités » ou des modulations cataloguées dans les traités.
— Mais que cette rhétorique est sauvée de ses propres excès; — par sa tendance au réalisme; — ou à l'exacte imitation de la nature; — et à ce propos du c naturalisme » de La Bruyère. — Combien il est soucieux de faire le tour de ses modèles ; • — de noter en eux ce qui les distingue individuellement les uns des autres; — et de faire que leurs portraits ne conviennent qu'à eux.
— Les clefs de La Bruyère; — et, sans préjuger de ses intentions de satire personnelle, — qu'elles témoignent de la véracité de ses peintures. — Qu'une autre preuve s'en trouve dans son pessimisme ; — et, à ce propos, retour sur la liaison du pessimisme et du réalisme — Si La Bruyère est plutôt triste, — c'est pour avoir tâché de rendre, — et pour les rendre, de voir les choses telles qu'elles sont. — On peut d'ailleurs le soupçonner de les avoir vues plus laides ; — ou plus ridicules qu'elles ne sont ; — afin d'en tirer de plus beaux effets de style; — et ainsi d'avoir été ramené, par les artifices même de sa rhétorique, — à l'exagération qu'il voulait éviter.
C. Le Satirique. — De l'intérêt de cette question pour en résoudre une autre ; — qui est celle de la portée philosophique du livre de La Bruyère. — De la parole célèbre : « Un homme né
j LA NATIONALISATION DE LA LITTERATURE 243
[ disent-ils tous, examiner les choses dans la rigueur, c'est nous qui sommes vraiment les anciens. Nous savons plus
^ de choses que nos pères, et nos fils en sauront plus que nous. Assez et trop longtemps « des hommes revêtus
^ de noir et le bonnet carré en tête nous ont proposé les ouvrages des anciens, non seulement comme les plus belles choses du monde, mais comme l'idée même du
'^ Beau » ! Le moment est venu de nous émanciper de cette servitude. On s'en émancipe donc, et de cette émancipation, trois conséquences en résultent.
La curiosité se déplace; et de la connaissance ou de la méditation des œuvres des anciens elle se porte tout entière vers l'observation des choses voisines, réelles, et
chrétien et français se trouve contraint dans la satire ». — La quatrième édition des Caractères^ 1689; — et de la hardiesse croissante de La Bruyère, jusqu'à la neuvième, 1696. — Mais qu'il faut faire attention que, n'épargner personne, c'est presque aussi n'attaquer personne, — Quand on raille également les
' hommes et les femmes ; — les gens de la cour et ceux de la ville ;
— les partisans et les gens de justice; — les dévots et les liber-
r tins ; — on est sans doute un pessimiste, — mais non pas un révolutionnaire [Cf. Taine, Nouveaux essais de critique et d'histoire]. — Cette observation une fois faite, on peut et on doit
- convenir : — que les indignations de La Bruyère ont assurément
quelque chose de plus profond que celles de La Fontaine ; — qu'il s'est moins aisément arrangé que Molière de la société de son temps; — et qu'on voit percer une pitié chez lui qui n'est pas
,j, dans Boileau. — C'est l'idée d'humanité qui commence à se faire jour.
De quelques autres mérites des Caractères; — et en particulier de quelques portraits et de quelques narrations ; — qui annoncent
' la prochaine fortune du roman [Cf. Lesage, dans son Diable boi-
teux] — Le livre de La Bruyère fait la transition du caractère tel qu'on l'entend dans la comédie de Molière, — aux caractères tels qu'on les entendra dans le romaa de mœurs. — Les ennemis de
"^ La Bruyère. — Il leur répond dans son Discours de réception à
i VAcadémiey 1693, — et dans la Préface qu'il met à ce Discours, —
244 MANUEL DE L*HIST01RE DE LA LITTÉHÀTtttE FRANÇAISE
contemporaines. C'est la revanche des Femmes savantes, « C'est une chose presque infinie, — écrit Perrault dans son cinquième et dernier Dialoguey — que les découvertes que Ton a faites en notre siècle » ; et, en effet, si les historiens de notre littérature, en général, ont mal daté le triomphe du cartésianisme, de trente ou quarante ans trop tôt, ils ont en revanche daté de trente ou quarante ans trop tard ce que Ton pourrait appeler Tavènement de l'esprit scientifique (Cf. sur ce point F. Cournot, Considérations sur la marche des idées, t. I, livre III). A vrai dire, la réorganisation ou le renouvellement de l'Académie des sciences, en 1699, est une date presque aussi importante, dans l'histoire de l'esprit français, que
Il essaie d'y définir a le plan » de son livre; — mais un peu tard, comme autrefois La Rochefoucauld, dans l'Avertissement de ses Maximes ; — et il réussit bien à montrer que tous les autres chapitres se subordonnent au dernier; — mais non pas qu'il y ait entre eux un ordre, ou une gradation, ou un rapport perpétuel à son idée principale. — Qu'il vaut d'ailleurs la peine de noter que cette idée principale est déjà « toute laïque » ; — la religion de La Bruyère étant d'un degré moins chrétienne que la religion de Malebranche; — si même on ne peut l'appeler une religion purement naturelle. — Des Dialogues sur le quiétisme\ — et qu'ils n'ont rien ajouté à la gloire de La Bruyère.
3<> Les Œuvres. — Nous avons cnuméré toutes les Œuvres de La Bruyère.
Les éditions à consulter sont, depuis la première, celle de 1688, rééditée de nos jours dans le Cabinet du bihliopkilet Paris, 1868, toutes les éditions qui ont suivi, jusqu'à la neuvième inclusivement, celle de 1696.
Nous nous bornerons à citer, parmi les éditions modernes — l'édition Walckenaër, 1845; — l'édition Destailleur, 1854; — et l'édition G. Servois, dans la collection des Grands Écrivains de la France, Paris, 1865-1878, Hachette.
Deux éditions « classiques » méritent aussi d'être mentionnées : — l'édition Hémardinquer, 1849, 1854, 1872, 1890, Delagrave; -* et l'édition Rébelliau, 1890, Hachette.
celle de la fondation de l'Académie française, en 1635, et non moins significative. Que Boileau rime donc, s'il lui plaît, sa Satire des femmes :
Bon! c'est cette savante
Qu'estime Roberval et que Sauveur fréquente;
la géométrie n'en intéresse pas moins désormais jusqu'aux femmes; et le spectacle d'une a dissection », que Molière trouvait si comique, lorsqu'il le faisait offrir par Thomas Diafoirus à l'Angélique du Malade imaginaire, est maintenant le spectacle où le sexe court en foule. Ce qui paraît naturel, c'est d'être, comme le dit l'anatomiste Du Verney, présentant a la duchesse du Maine
YIII. — François de Salignac de la Mothe-Fénelon [château de Fénelon, près de Sarlat, 1651; -j- 1715, Cambrai].
1° Les Sources. — La volumineuse et intéressante Correspond dance de Fénelon, faisant suite à la grande édition des Œuvres dite édition de Versailles, 1820-1830, et complétée, jusqu'à nouvel ordre, par un assez grand nombre de Lettres publiées sous les dates de 1849, 1850, 1853, 1869, 1873 et 1892.
La Harpe, Éloge de Fénelon^ 1771; — d'Alembert, Éloge de Féneloriy 1774; — cardinal de Bausset, Histoire de Fénelon, 3' édition, 1817; — abbé Gosselin, Histoire littéraire de Fénelon, 1843;
— Sainte-Beuve, Causeries du Lundi, t. II, 1850, et t. X, 1854; — P. Janet, Fénelon, dans la collection des Grands Écrivains français, Paris, 1892.
O. Douen, l'Intolérance de Fénelon, 2* édition, Paris, 1875.
Tabaraud, Supplément aux histoires de Bossuet et de Fénelon, Paris, 1822; — A. Bonnel, la Controverse de Bossuet et de Fénelon sur le quiétisme, Màcon, 1850; — Algar Griveau, Étude sur la condamnation du livre des Maximes des saints, Paris, 1878; — Guerrier, Madame Guyon, sa vie et sa doctrine, Paris, 1881;
— Crouslé, Fénelon et Bossuet, Paris, 1894. Emmanuel de Broglie, Fénelon à Cambrai, Paris» 1884. Albert Le Roy, La France et Rome de 1700 à 1115, Paris, 1892. Voyez encore^ avec précautions^ les Mémoires de Saint-Simon;
M**° de Launay, « la fille de France qui connaît le mieux le corps humain )) ; et, au contraire, ce qu'on trouve étrange, c'est qu'il se trouve encore, pour admirer Pindare, des hommes qui se croient du jugement et du goiit. Nous sommes les gens de maintenant! et ce qu'il nous faut avant tout connaître, c'est le monde où nous vivons, dont nous sommes. Que peuvent en savoir? que peuvent la-dessus nous apprendre Aristote, qui était de Stagyre, et Cicéron qui était d'Arpinum?
On ne tarde pas à voir l'effet de ces idées nouvelles, ou, pour mieux dire, de cette nouvelle orientation de la curiosité, jusque chez les partisans eux-mêmes de l'antiquité, dans les Caractères de La Bruyère, par exemple, ou dans
— les Lettres de la duchesse d'Orléans; — et La Beaumelle : Mémoires et Correspondance de Madame de Maintenon,
2° L'Homme et I'Écrivain. — D'un écrivain de plus qui ne ressemble point à son style; — et qu'autant il y a de douceur ou d'onction même dans le Télémaque, autant le vrai Fénelon fut dur, imployable et cassant. — Si l'on ajoute, à ce trait essentiel, une très haute idée de soi-même, de sa race, et de sa dignité personnelle ; — une préciosité naturelle qui se traduit par le goût des opinions rares et singulières ; — enfin une espèce d'insincérité dont il n'a presque pas conscience; — on aura le premier Fénelon, — dont le second ne s'est dégagé que très tard; — et on ne l'aura pas tout entier, le personnage étant étrangement complexe et ondoyant; — mais on aura de quoi le comprendre; — et de quoi ramener à une sorte d'unité, sa vie, son rôle et son œuvre.
A. La jeunesse de Fénelon, — Sa famille; — ses premières études : Cahors, le collège du Plessis, et le séminaire de Saint- Sulpice. — Ses lettres de jeunesse [à Bossuet, à la marquise de Laval]; — et qu'elles sont marquées aux signes de la préciosité.
— Il est nommé directeur des Nouvelles catholiques. — S'il en faut croire Saint-Simon sur les intrigues de l'abbé de Fénelon pour se pousser? — et qu'en règle générale, il est toujours prudent de commencer au moins par ne pas croire Saint-Simon. — A-t-il seulement jamais vu Fénelon? — Qu'en tout cas Louis XIV
LA NATIONALISATION DE LA LITTERATUllE 247
le Télémaque de Fénelon, qui datent respectivement, la dernière édition des Caractères^ de 1696, et le Télémaque de 1699. C'est La Bruyère qui a essuyé le premier les attaques ou les railleries des modernes; et, pour Fénelon, jusqu'à son dernier jour, il restera fidèle aux anciens. Mais à quoi s'intéresse effectivement La Bruyère? Il nous l'a dit en propres termes, dans un endroit bien curieux de son livre, qui n'est pas un livre, mais un recueil d'observations, d'observations directes et d'observations précises sur ses contemporains, ce II se fait dans tous les hommes des combinaisons infinies de la puissance, de la faveur, du génie, des richesses, des dignités, de la noblesse, de la force, de l'industrie, de la capacité, du vice, de la
a commencé par se défier de Fénelon; — qu'il n'a jamais, en dépit de ses premiers succès oratoires [Cf. le Sermon pour la fête de VEpiphaniey 1685], — appelé à prêcher à la cour; — et auquel, après les succès de sa « Mission de Saintonge », 1686-1687, — il n'a jamais voulu conférer ni l'évêché de Poitiers, — ni celui de la Rochelle. — Comment Fénelon a triomphé des préventions du prince; — par l'intermédiaire du duc de Beauvilliers ; — par l'intermédiaire de M™6 de Maintenon; — et par l'intermédiaire enfin de Bossuet. — Il fait partie de l'entourage ordinaire de Bossuet.
— Il écrit pour lui, contre Malebranche, la Réfutation du Traité de la nature et de la grâce. — Sa nomination de précepteur des enfants de France, 1689.
B. Ses premiers ouvrages. — Le Sermon pour la fête de VEpi^ phaniey 1685, — et qu'il marque presque une époque de l'éloquence de la chaire. — Séduction, charme et noblesse de la manière de Fénelon. — Le Traité de l'éducation des filles j 1686 ; — et, à ce propos, du chemin accompli depuis Molière et ses Femmes savantes,
— Le Télémaque, 1693-1694 ? — et des principales questions qu'il soulève. — Quelle a été l'intention de Fénelon en l'écrivant? — N'y a-t-il pris qu'une satisfaction d'artiste à « défigurer o l'antiquité selon l'image qu'il s'en formait ? — ou s'il y a mis une intention de satire ? [Cf, la Lettre à Louis XIV\ ; — à moins encore qu'il n'y ait tracé son programme de gouvernement? — Quelle part Fénelon a-t-il prise à la publication de 1699? — et à cet égard d'une
faiblesse, de la vertu, de la stupidité, de la pauvreté, de Timpuissance, de la roture et de la bassesse. Ces choses, mêlées ensemble en mille manières différentes et compen^ sées l'une par Vautre^ forment aussi les différents états et les différentes conditions. » Et ce sont, dirons-nous après lui, ces mille combinaisons qu*il aime à démêler dans ses Caractères, les différentes conditions, les différents états, et non plus « l'homme en général ». Non seulement il peint d'après nature; mais c'est véritablement de « l'actualité » qu'il s'inspire, et toute son ambition n'est que de représenter au vif « les mœurs de son temps ». Telle est aussi la grande raison du grand succès de son livre. On y reconnaît les gens de son quartier. Voilà
phrase étrange du Mémoire où il se disculpe d'y avoir pris la moindre part : — « il a mieux aimé, dit-il, le laisser paraître informe et défiguré que de le donner tel qu'il l'avait fait ». — Si le copiste infidèle qu'il accuse de lui avoir dérobé son manuscrit n'a pas été bien inspiré de ne le publier qu'après la nomination de Fénelon au siège de Cambrai, 1695? — et Fénelon lui-même encore plus heureusement d'avoir attendu jusque-là, — depuis deux ans que traînait l'affaire du quiétisme, — pour entrer en lutte avec Bossuet?
C. Les grands combats. — L'affaire du quiétisme [Cf. ci-dessus l'article de Bossuet]. — Difficultés de la situation de Fénelon. — Sa politique dilatoire ; — et sous les apparences de la douceur, — sa résistance invincible. — Le fond de la controverse et la question de l'amour pur, ou désintéressé. — Ce que la doctrine avait de séduisant pour l'âme aristocratique et singulière de Fénelon. — La politique sHntroduit dans l'affaire. — Ambition de Fénelon; — et qu'elle est surabondamment prouvée; — par sa Lettre à Louis XIV; — son Télémaque, et ses Tables de Ckaulnes. — L'utopie de Fénelon ; — et son caractère rétrograde. — S'il faut regretter que son élève n'ait pas régné? — La condamnation du 12 mars 1699 et les Lettres patentes du 14 août. — L'exil de Cambrai. — Du fond de son exil Fénelon continue d'entretenir des relations avec son parti [Cf. sa Correspondance avec le duc de Bourgogne]^ — et de dessiner le plan de son gouvernement futur. *^ Son combat contre le jansénisme; — et du peu de scrupule
Diphile^ et voici Théodectel On sait qui est IrènCy qui Laîs, et qui Césonie, C'est ce qui amuse; c'est ce qui instruit; c'est ce qui nous apprend en combien de manières un homme peut différer d'un homme; et s'il se plaint après cela que « les grands sujets lui soient interdits )>, laissons passer cinq ou six ans encore, et Fénelon les aborde dans son Télémaque,
Je ne crois pas qu'il y ait de livre, de livre célèbre, et justement célèbre, où l'antiquité nous soit présentée sous de plus fausses couleurs que dans le Télémaque \ non! pas même le Cyrus ou la Clélie de M"** de Scudéri, dont aussi bien il procède autant que de Sophocle ou d'Homère. Bossuet le trouvait « indigne » d'un prêtre, et je
dont il y a fait preuve. — Qu'il est permis d'y voir une revanche de sa défaite; — et en tout cas tout un côté de sa politique. — Imprudence de cette politique; — si la destruction de Port-Royal n'a pas moins contribué que la révocation de l'édit de Nantes à frayer les voies au libertinage. — Espérances que conçoit Fénelon à l'époque de la mort du Dauphin [Cf. lettre du 14 avril 1711]; — c'est à ce moment même qu'il rédige ses Tables de Chaulnes. — Mort du duc de Bourgogne [février 1712].
D, Les dernières années de Fénelon, — Une fois tombées les espérances qui l'avaient soutenu pendant quinze ans, — il ne s'abandonne pas lui-même; — et au contraire il en accepte l'anéantissement comme un décret de Dieu sur lui [Cf. sa Correspond dance, années 1712, 1713, 1714]. — Son mot au duc de Chaulnes : a O mon cher duc, mourons de bonne foi » [mars 1712]; — et on peut dire qu'à dater de ce moment, il ne fait plus que se préparer passionnément à la mort. — Il essaie bien de se distraire; — et compose sa Lettre sur les occupations de l'Académie fran» çaise, 1714; — peut-être aussi retouche-t-il ses Dialogues de l'éloquence; — et son Traité de l'Existence de Dieu. — Il continue encore de combattre les restes du jansénisme; — et administre admirablement son diocèse. — Mais il est touché à mort ; — et d'année en année, presque de mois en mois, rien n'est un plus beau spectacle que son dépouillement successif de lui-même.
E. De quelques autres ouvrages de Fénelon. -*- La Lettre sur les
crains bien qu'il n'eût raison. Mais lisez-le comme il faut le lire, en le remettant à sa date, et l'aspect en est aussitôt modifié. Comme La Bruyère, ce sont aussi des « portraits », et des a portraits contemporains » que Fénelon nous trace. 11 est Mentor, et son Télémaque est le duc de Bourgogne. Il fait la leçon à son prince, et il la lui fait moins sur la morale que sur l'article du gouvernement.
Le conte fait passer le précepte avec lui.
Il a des vues d'homme d'état, et elles peuvent bien être « chimériques », mais le rapport en est étroit avec l'état de la France de son temps. C'est donc aussi de « l'actua-
occupations de V Académie française; — et qu'on y retrouve à la fois l'esprit rare et singulier de Fénelon. — Son jugement sur la poésie française; — qu'il plaint d'être soumise aux lois de la versification. — Son jugement sur Molière. — Son Projet d'un traité sur Vhistoire. — Ses Dialogues sur l'éloquence [parus en 1718];
— et qu'ils contiennent sur ou contre l'éloquence de la chaire toutes les objections que Voltaire relèvera soigneusement un jour;
— qu'à ce titre, ils sont d'un bel esprit plutôt que d'un évêque;
— et souverainement injustes en ce qui regarde Bourdaloue. — Fénelon est même déjà de l'avis d'un critique de nos jours ; — et on lui ferait presque dire avec Edmond Scherer : « que le sermon est un genre faux ». — Du Traité de l'existence de Dieu; — et, dans la première partie du livre, de l'influence du mouvement scientifique du temps. — Comparaison de la seconde partie avec les Entretiens sur la métaphysique de Malebranche; — et de la facilité qu'il y aurait d'en tourner plus d'une page au sens du panthéisme.
On ne peut après cela se dispenser d'ajouter : — que, si le style de Fénelon n'est pas c l'homme »; — et s'il ne lui ressemble qu'en ce qu'ils ont tous les deux de merveilleusement ondoyant; — un charme très vif s'en dégage; — une sorte d'optimisme social; — et un sentiment très vif aussi de ce que l'on appellera l'humanité. . — Fénelon est en effet très bon; — pour tous ceux qui reconnaissent sa supériorité; — et il est aussi très sensible. — Ce sont
lité }) qu'il s'inspire. Il tend vers un but, et ce but n'est pas éloigné, mais prochain; ni vague, mais précis. Comment donc les contemporains n'auraient-ils pas lu le Télémaque avec passion? n'y auraient-ils pas vu que c'était d'eux qu'il s'agissait? n'auraient-ils pas cherché à deviner sous les leçons du précepteur ce que serait le gouvernement de son royal élève? C'est ainsi que, comme les CaractèreSy le roman de Fénelon répond à ce besoin nouveau de connaître ou de savoir. C'est le livre d'un réformateur, et quoique d'ailleurs l'idéal aristocratique de l'archevêque de Cambrai soit tout entier dans le passé, nous le savons bien aujourd'hui, mais personne alors ne s'en aperçoit. Il intéresse les hommes de son temps a
évidemment les caractères qui lui ont valu sa réputation de philosophe ou même de philanthrope [Cf. La Harpe, dans son Eloge, et le Fénelon de Marie-Joseph Chénier]; — et ainsi, de lui comme de Bossuet, on s'est formé une idée qui n'est d'ailleurs fausse qu'autant qu'on veut conclure de la nature de leurs écrits à celle de leur vrai caractère.
F. Les Œuvres. — Elles se divisent, ou plutôt on les a divisées, dans l'édition de Versailles, en cinq classes :
10 Ouvrages de théologie et de controverse, dont les principaux sont le Traité de Vexistence et des attributs de Dieu, 1712, 1718; — la Lettre à Vévêque d'Arras sur la lecture de l'Ecriture sainte en langue vulgaire, \101, 1718; — et la Réfutation du Traité de la nature et de la grâce, qui n'a paru pour la première fois qu'en 1820 [t. I, II et III]. — Les tomes IV, V, VI, VII, VIII et IX sont remplis par les différents écrits de Fénelon sur le sujet du quiétisme, à l'exception des Maximes des saints; — et les tomes X, XI, XII, XIII, XIV, XV et XVI par ses écrits sur ou contre le jansénisme.
2o Ouvrages de morale et de spiritualité, comprenant : — les Sermons, dont les principaux sont le Sermon pour l'Epiphanie, 1685, et le Sermon pour le sacre de l'Électeur de Cologne, 1707; — des Lettres sur divers points de spiritualité, 1718, 1738; — et, on ne sait trop pourquoi, le Traité sur l'éducation des filles, 1687 [t. XVII et XVIII].
eux-mêmes; et c'est précisément ce que lui demandait la coterie des modernes.
D'autres œuvres encore, dont le mérite littéraire est moindre, ne sont pas moins significatives de la transformation qui s'opère; et dût-on y voir un peu d'irrévérence, il y a plus d'intérêt encore et plus de vérité que d'irrévérence, à rapprocher du roman de Fénelon et des Caractères de La Bruyère la comédie de Dancourt. C'est effectivement dans le théâtre de Dancourt, dans ses « levers de rideau » comme dans ses grandes pièces, — dans son Moulin de Jai^elle, dans sa Foire de Besons, dans ses Vendanges de Suresne, comme dans son Che^ valier à la mode, dans sa Femme d^intriguesy dans ses
30 Recueil des Mandements de Fénelon, 1701 à 1713 [t. XVIII].
40 Ouvrages de littérature, comprenant les Fables, au nombre de trente-six ; — les Dialogues des morts, vraisemblablement imités de ceux de Fontenelle, et publiés successivement au nombre de quatre en 1700, — quarante-sept en 1712, — soixante-neuf en 1718, — soixante-quatorze en 1787, — et quatre-vingt-un en 1823; — les Aventures de Télémaque, 1699 et 1717; — les Dialogues sur l'éloquence, 1718, et divers opuscules, dont la Lettre sur les occupations deV Académie française, 1716 [t. XIX, XX, XXI et XXII].
5° Écrits politiques, comprenant divers Mémoires concernant la guerre de la succession d'Espagne ; — l'Examen de conscience sur les devoirs de la royauté; — et l'Essai philosophique sur le gouvernement civil, qui n'est point de Fénelon, mais du chevalier de Ramsai, c d'après les principes de M. de Fénelon », Londres, 1721 [t. XXII].
Il y faut joindre la Correspondance, en douze volumes, ainsi divisés : Correspondance avec le duc de Bourgogne [t.I]; — Lettres diverses [t. II, III^ IV] ; — Lettres spirituelles ou de direction [t. V et VI]; — Lettres relatives au quiétisme [t. VII, VIII, IX, X, XI]. — Le tome XII contient une bonne Revue des ouvrages de Fénelon; — et les Tables des trente-trois volumes.