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L'AGE MODERNE

L*un des premiers effets de la désorganisation de Tidéal classique ne pouvait être que de remettre « l'individu » en liberté ; de le rendre h son indépendance naturelle ; et de faire de lui, selon le mot du philosophe ou du sophiste antique, a la mesure de toutes choses ». Le moi, déclaré naguère « haïssable », et subordonné comme tel à autre

LES AUTEURS ET LES ŒUVRES

Première Epoque

De la publication du « Génie du christianisme » à la (( première » des a Burgraves ».

I. — François-René de Chateaubriand [Saint-Malo, 1768; f 1848, Paris].

1® Les Sources. — Marie-Joseph Chénier, Tableau de la littérature française en 1810 \ — Essai sur la vie et les ouvrages de Chateaubriand, t. I de l'édition Pourrai, Paris, 1838; — les Préfaces de Chateaubriand, dans la même édition de ses OEuvres ; — et les Mémoires d' outre-tombe, Paris, 1849.

Sainte-Beuve, Portraits contemporains, 1. 1, 1834; Chateaubriand et son groupe littéraire, 1849; Causeries du lundi, t. I, 1850; II, 1850 et 1851 ; X, 1854 ; et Nouveaux lundis, t. III, 1862 ; — A. Vinet, Jtf">o de Staël et Chateaubriand, cours professé à Lausanne en

chose, redevenait souverain, retrouvait en lui de nouveau son objet, sa raison suffisante, et sa cause finale. Ainsi pensait, nous l'avons vu, l'auteur des Confessions \ et il semblait que sa fortune eût prouvé la vérité de son paradoxe. Car Toriginalité qu'on avait admirée, dont on avait eu peur en lui, sans en bien discerner la nature, qu'était-elle autre chose, et de quoi la meilleure part en était-elle faite, que de son mépris des conventions mondaines ? du soin jaloux, de l'obstination farouche qu'il avait mis à se préserver de la contamination des préjugés environnants ? et enfin de la violence avec laquelle il leur avait opposé sa personnalité?

S'il n'y avait eu cependant en Rousseau que le théori-

1844; — A. Villemain, AT. de Chateaubriand ^ sa vie, ses ouvrages et son influence^ Paris, 1858; — de Marcellus, Chateaubriand et son temps f Paris, 1859; — L. de Loménie, Esquisses biographiques et littéraires, art. de 1849, 1861, 1862; — J. Danielo, Les Conversations de M, de Chateaubriand, Paris, 1864; — H. de Bornier, Éloge de Chateaubriand, 1864; — G. Merlet, Tableau de la littérature française sous le premier Empire, 1877 ; — Ém. Faguet, XIX^ siècle, Paris, 1887; — de Lescure, Chateaubriand, dans la collection des Grands Écrivains français, 1892.

P. de Samao, les Enchantemens de Prudence, Paris, 1869; — A. France, Lucile de Chateaubriand, Paris, 1879; — P. de Raynal, les Correspondants de Jouhert, Paris, 1883; — A. Bardoux, ilf™° de Beaumont, Paris, 1884 ; et M^^ de Custine, Paris, 1888 ; — G. Pailhès, M"* de Chateaubriand, Bordeaux, 1887; et Chateaubriand, sa femme et ses amis, Paris, 1896.

2® L'Homme et l'Écrivain. — Son origine, son éducation, sa jeunesse ; — et combien peu de choses elles expliquent en lui, — si Lesage, par exemple, et Duclos sont Bretons comme lui; — Maupertuis et Lamennais de Saint-Malo comme lui; — et Bonald ou de Maistre gentilhommes comme lui. — Le sous-lieutenant au régiment de Navarre, 1786; — sa présentation à la cour; — son premier séjour à Paris; — et son départ pour l'Amérique, 1791. — Il revient en France pour émigrer, 1792; — et servir à l'armée de Condé, 1792-1793. — Années d'épreuves et de misère; — le séjour de Londres; — et V Essai sur les Révolutions, 1797. — La mort de

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cien passionné de rindividualisme, et, pour ainsi parler, le montreur de soi-même, son cynisme aurait plutôt détourné de lui quelques-uns de ses admirateurs, et surtout de ses imitateurs. On ne saurait omettre, en effet, de rappeler qu'en 1782, lorsque les Confessions virent le jour, elles ne produisirent d'abord et généralement qu'une impression de dégoût. « Je ne reviens pas du culte que j'ai rendu a Rousseau (car c'en était un), écrivait M™® de Boufflers, et il me parait que ses Confessions pourraient être celles d'un valet de basse-cour, et même au-dessous de cet état » \Lettre à Gusta{>e III y du 1*' mai 1782]. Et quelques années plus tard, dans un autre camp, après la publication des six derniers livres, c'est le même re-

sa mère, 1798; — et la conversion de Chateaubriand. — Il conçoit ridée de son Génie du christianisme. — Retour en France, 1800.

— Publication d'AtalUf 1801; — et du Génie du christianisme y 1S02,

— La seconde édition du livre et la dédicace : a Au citoyen premier consul. » — Chateaubriand est nommé secrétaire d'ambassade à Rome; — ministre en Valais; — et donne sa démission à roccasion de Texécution du duc d'Enghien. — La préparation des Martyrs et le voyage d'Orient. — Publication des Martyrs, 1809 ; et de V Itinéraire de Paris à Jérusalem, 1811. — Élection à l'Académie, 1811. — L'Empereur refuse d'approuver son Discours de réception,

— et achève de s'en faire un irréconciliable ennemi. — La brochure : de Buonaparte et des Bourbons, 1814; — et comment le succès en jette Chateaubriand de la littérature dans la politique. — Son œuvre est désormais terminée; — quoi qu'il y puisse ajouter en volume ; — et, après les déboires que lui ménage le gouvernement de la Restauration, — il n'aura plus pendant vingt-cinq ans qu'à suivre les effets de son influence; — qu'un poète [Th. Gautier, dans son Histoire du romantisme] a heureusement résumée en disant : — qu'il « a restauré la cathédrale gothique » ; — « rouvert la grande nature fermée »; — et « inventé la mélancolie moderne ».

A. Comment Chateaubriand a élargi et renouvelé le sentiment de la nature ; — d'un côté, par la splendeur du coloris dont il a revêtu les descriptions encore « monochromes » de Rousseau; — par la manière dont il a étendu jusqu'aux proportions de la fresque les a miniatures » de Bernardin de Saint-Pierre; — par l'ardeur de

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proche que reprenait, que précisait, et qu'aggravait Volney, en 1795, quand il regrettait « que l'auteur d* Emile, après avoir tant parlé de la nature, n'eût pas imité sa sagesse qui, en montrant au dehors toutes les formes qui flattent les sens, a caché dans nos entrailles, et couvert de voiles épais tout ce qui menaçait de choquer notre délicatesse » [Cf. Leçons d'histoire, au tome VI des Œ usures de Vofney] . Il n'en est pas après cela moins vrai que, de quelque impudence qu'il eût fait preuve dans l'étalage orgueilleux de ses fautes, il y avait pourtant un moraliste dans le citoyen de Genève. Si rien en lui n'avait déplu davantage aux philosophes, il n'était rien dont les adversaires des philosophes lui eussent su plus de gré ; et c'est ainsi que, par

passion avec laquelle il s'est mêlé lui-même dans ses descriptions ;

— et, d'un autre côté, parla diversité des tableaux qu'il a tracés; -=— tantôt empruntant ses couleurs à la nature, vierge encore, des Amériques; — ou tantôt dégageant de la nature moyenne et tempérée de son pays, la poésie qu'elle contient; — et tantôt enfin rivalisant avec la campagne romaine de majesté, de tristesse et de mélancolie. — Mais il a de plus exprimé comme personne avant lui ce qu'il y a d'affinités secrètes entre la nature et l'homme; — de relations et de a correspondances » ; — elles-mêmes représentatives d'une relation plus lointaine; — qui est celle de la nature avec son auteur; — et c'est par là que, dans son œuvre, le sentiment de la nature se lie au sentiment religieux.

B. De la valeur apologétique du Génie du christianisme; — et que, pour en juger, il en faut avant tout considérer le rapport avec les besoins de son temps. -^ Ce qui importait en effet alors, c'était de Cl réintégrer » dans ses droits le « sentiment religieux » ; — et ce qui était urgent, c'était de réagir contre la philosophie de Voltaire, en définissant le rôle du christianisme dans la civilisation.

— C'est ce que Chateaubriand a fait en montrant à sa manière ce que non seulement la morale ; — mais l'art et la littérature euxmêmes devaient de « beautés nouvelles » à la religion; — ce que le christianisme a éveillé de sentiments inconnus aux anciens; — et ce qu'il procurait enfin de satisfactions profondes à la nature humaine. — Que, par ces moyens, il a obtenu trois choses, lesquelles sont depuis lui généralement admises; — excepté par

une dernière singularité, qui l'achève de peindre, le même homme, dont le Contrat social a été l'évangile de Robespierre et de Babeuf, se trouve être le père spirituel de M""* de Staël et de Chateaubriand.

Non pas que M"' de Staël ou Chateaubriand se soient fait faute, et avant tout, d'imiter de lui son individualisme! On ne connaît guère de romans plus « personnels » que Renéy que Delphine, que Corinne ] je veux dire que l'on n'en connaît guère qui ressemblent davantage à des confessions. Il y avait certainement moins d'aveux dans la Noui^elle Héloïse; et nous n'en trouverons pas un jour de plus complets ni de plus sincères dans Adolphe ou dans Indiana. C'est bien sa cause, à elle, que M™* de Staël a

quelques francs-maçons; — la première, qu'un croyant n'est pas nécessairement un imbécile ou un fourbe; — la seconde, que le « voltairianisme » est le contraire de la vérité de l'histoire; — et la troisième, que, dans la fausseté de toutes les religions, la réalité du « sentiment religieux » subsisterait encore.

G. Influence de Chateaubriand sur le développement du sentiment historique; — et que pour s'en rendre compte, on n'a qu'à comparer ses Martyrs aux Histoires de Voltaire. — Quelle que soit en elfet la vérité vraie de ses Francs, de ses Gaulois, de ses Romains et de ses Grecs; — laquelle est toujours discutable; — au nom d'une érudition devenue depuis lui plus précise; — ils ne se ressemblent pas entre eux ; — et c'est ce qui les distingue des Grecs et des Romains de la tragédie pseudo-classique. — Ce qui revient à dire qu'il a eu l'art à' individualiser les époques de l'histoire ; — comme il avait fait les scènes de la nature; — et c'est la justice que lui a rendue Augustin Thierry [Cf. plus loin, p. 430, l'article Augustin Thierry]. — De l'importance de cette innovation d'art; — et comment en devenant le principe de tout ce que le romantisme désignera par le nom de couleur locale, — elle a contribué au renouvellement de la poésie ; — au renouvellement de la manière d'écrire et de concevoir l'histoire ; — et au renouvellement de la critique même; — s'il y a quelque chose de Chateaubriand jusque dans Villemain, Sainte-Beuve, et Renan.

De la carrière politique de Chateaubriand ; — et du peu d'intérêt qu'elle offre pour l'histoire des idées. — Les Écrits politiques et le»

plaîdée dans sa Delphine^ comme dans sa Corinne ; et ce n'est pas seulement René, c'est Chactas aussi, c'est Eudore qui, dans la vie réelle, se sont appelés Chateaubriand. Les Mémoires d* outre-tombe nous en feraient souvenir, si nous pouvions l'oublier; et pour M™® de Staël, qui n'a point laissé de Mémoires, nous avons le témoignage de M"** Necker de Saussure [Cf. Notice sur ^"^ de Staël, t. Ides Œu{fres\. « Elle a voulu, en écrivant, exprimer ce qu'elle avait dans l'âme bien plus qu'exécuter des ouvrages d'art »; ou encore : « Corinne est Tidéal de M™® de Staël, Delphine en est la réalité durant sa jeunesse )>. Ils ont donc ainsi créé ce roman, psychologique à la fois et lyrique, dont les effusions ne sont en quelque manière

Discours de Chateaubriand n'ont rien ajouté à sa gloire; — mais pendant cinq ou six ans, 1824-1830, ses articles dû Journal des Débats ont fait le plus grand tort à la monarchie de 1815 ; — et à la cause qui était celle de leur auteur. — Du principe d'orgueil qu'il a ainsi introduit dans la littérature de son temps. — Les Mémoires d' outre-tombe \ — et que le caractère n'en diffère pas de celui des Confessions de Rousseau; — mais qu'ils touchent par occasion à de plus grands intérêts ; — dans l'appréciation desquels Chateaubriand n'a généralement tenu compte que de son amour-propre. — Si les Mémoires d'outre-tombe sont le chef-d'œuvre de Châteaubriand? — et que, s'ils n'ont certes pas nui à sa gloire d'écrivain, on y voit percer trop souvent le rhéteur sous le poète; — non seulement le rhéteur, mais l'acteur; — et ce qui est encore plus grave, il s'en dégage des doutes sur la sincérité de ses convictions. — Les dernières années de Chateaubriand ; — l'Abbaye-au- Bois et la société de M°»® Récamier. — Publication des Mémoires d' outre-tombe, 1849; — et polémiques qu'ils soulèvent autour du nom de Chateaubriand. — Du livre de Sainte-Beuve sur Chateaubriand ; — des précautions avec lesquelles il faut le lire ; — et que le jugement de la postérité sur Chateaubriand est encore à prononcer.

3^ Les Œuvres. — Chateaubriand ayant surveillé de son vivant la publication de ses Œuvres complètes, en 36 volumes, Paris, 1836- 1839, Pourrat, — nous pourrions nous borner à relever le contenu de ces 36 volumes, si la distribution des matières n'y était

Wi MANUEL DE l'hISTOIRE DE LA LITTERATURE FRANÇAISE

que le trop-plein d'une âme qui se déborde, et en se *| débordant, se révèle. Mais, il faut bien aussi le savoir, ce n'en est pas moins le moraliste en Rousseau qui les a séduits ou conquis; la possibilité qu'ils ont cru voir de relever sur les bases de sa morale tout ce que la Révolu-

tion avait fait de ruines; et le commencement ou la pro- ^ messe d'un nouvel ordre de choses. Parce qu'elle a cru trouver dans la Profession de foi du ç^icaire savoyard un fondement inébranlable à ses espérances de progrès, c'est pour cela qu'au lendemain de la Terreur, M"* de Staël a écrit tout un livre, pour y prouver i< que la raison J et la philosophie acquéraient toujours de nouvelles forces

à travers les malheurs sans nombre de l'espèce humaine». j

vraiment trop arbitraire, et la chronologie trop peu respectée. j Voici donc les principaux titres et les principales dates qu'il i importe de retenir : Essai sur les révolutionSt Londres, 1797; — | Atala, an IX (1801); — le Génie du christianisme ^ et René, an X i (1802) ; — les Martyrs, ou le Triomphe de la religion chrétienne, 1809; — Itinéraire de Paris à Jérusalem, 1811; — de Buonaparte ^ et des Bourbons, 1814; — les Natchez, 1826; — Voyage en Amérique, 1827; — Études historiques, 1831.

Le Congrès de Vérone; — et la Vie de M. de Rancé\ — qui manquent dans l'édition Pourrat, ont paru en 1838 et en 1844.

Les Mélanges politiques, opinions et discours remplissent les tomes XXVI à XXXII de ladite édition, dont les quatre derniers volumes contiennent VEssai sur la littérature anglaise [XXXIII et XXXIV] et la traduction du Paradis perdu [XXXV et XXXVI].

IL — Anne-Louise-Qermaine Necker, baronne de Stadl-

Holstein [Paris, 1766; f 1817, Paris].

lo Les Sources. — Notice sur les écrits et le caractère de AT™* de Staël [par M™o Necker de Saussure], en tête de l'édition des Œuvres complètes, Paris, 1820; — O. d'Raussonyïile, Le salon de M"^^ Necker, Paris, 1882; — Sainte-Beuve, Portraits de femmes, Af™« de Staël, 1835; Chateaubriand et son groupe littéraire, 1849; et Nouveaux lundis, t. II, 1862 ; — A. Michiels, Histoire des Idées littéraires au xixe siècle, Paris, 1843; — A. Vinet, ilf™« de Staël et Chateaubriand, cours professé à Lausanne en 1844; — Baudrillart, Éloge

Et quand Chateaubriand n'aurait pas hérité de sa race et de son éducation son sentimentalisme religieux, c'est dans la même Profession de foi qu'il eût encore trouvé la thèse essentielle de son Génie du christianisme.

Ce qui suffirait à prouver la filiation ou la succession, non seulement chronologique, mais logique, c'est que lorsque la lÀttérature^ 1800, et le Génie du christianisme y 1802, paraissent, on commence bien, à la vérité, par les opposer l'un à l'autre, et Fontanes, quoique pourtant il ne soit pas encore le grand maître de l'Université napoléonienne, plaisante assez aigrement M™° de Staël sur sa chimère de « perfectibilité indéfinie ». Il n'a pas vu que la perfectibilité, pour l'auteur de la Littérature, c'est

de M^^ de Slaël, 1850; — G. Merlet, Tableau de la littérature française sous le premier Empire, Paris, 1877; — Lady Blennerhasselt, M^^ de Staël et son temps, Munich, 1887, et traduction française de M. Auguste Dietrich, Berlin, 1890; — Ém. Faguet, Politiques et moralistes au xix® siècle, Paris, 1891 ; — Albert Sorel, Madame de Staël, dans la collection des Grands Ecrivains français, Paris, 1890; — G. Brandes, Die Hauptstrômungen der Literatur des 19 Jahrhunderts, b^ édition, Leipzig, 1897.

M«»e Lenormant, Madame de Staël et la grande-duchesse Louise, Paris, 1862; — Saint-René Taillandier, la Comtesse d' Alhany , Paris, 1862; — Dejob, ^^e de Staël et l'Italie, Paris, 1890.

20 Le Rôle de M"»« de Staël. — On peut ramener à trois points le rôle de M»"® de Staël dans l'histoire du mouvement des idées contemporaines; — et, selon sa propre expression, ce rôle a été <c européen » ou cosmopolite, — ainsi qu'il convenait à l'origine de la fille des Necker. — Elle a sauvé de l'esprit du xviii® siècle ce qui méritait d'en être sauvé ; — elle a opéré la réunion des « littératures du nord » et des « littératures du midi » ; — et c'est elle enfin qui a posé le principe des revendications qu'on appelle aujourd'hui féministes.

A. Les Lettres sur Jean-Jacques Rousseau, 1788; et le livre de la Littérature, 1800. — En quoi ces deux ouvrages, quoique séparés l'un de l'autre par la tourmente- révolutionnaire, — ne laissent pas de procéder de la même inspiration ; — et d'appartenir à l'esprit du xviii* siècle par la confiance dont ils témoignent dans

la « perfectibilité morale », dont elle attend tout, — et rien ou presque rien des progrès de la science ou de la philosophie. Science et philosophie, dont elle n'a garde de médire, ne sont pour elle que des moyens dont le but est l'amélioration morale de Thumanité. Mais ce que n'a pas vu Fontanes, d'autres le voient bien, qui se liguent tous ensemble contre M™* de Staël et contre Chateaubriand^ entre lesquels ils ne s'attardent point à faire de pointilleuses distinctions ; qu'ils confondent au besoin avec Bernardin de Saint-Pierre; et ces « autres » ce sont tout justement les anciens ennemis de Rousseau; ce sont les héritiers de Voltaire et de V Encyclopédie \ ce sont enfin les « idéologues ».

le pouvoir de la raison; — dans la suffisance de la religion naturelle; — et dans la perfectibilité indéfinie de l'espèce humaine. — Originalité du livre de la Littérature ; — et abondance des « vues » de M'^o de Staël; — toujours spirituelles, souvent ingénieuses, parfois profondes. — Théorie de la distinction des littératures du nord et du midi ; — et fécondité de cette théorie.

B. Le livre De l'Allemagne', — et du progrès qu'il marque dans le développement des idées de l'auteur. — Avertie par les objections de Fontanes et de Chateaubriand au livre de la Littérature;

— éclairée par une expérience plus étendue de la vie; — ayant visité l'Italie et en ayant subi le charme ; — et retenue ou excitée tour à tour par la conversation des hôtes de Coppet ; — M™o de Staël n'abandonne pas ses premières idées ; — et au contraire, en un certain sens, elle juge trop favorablement des littératures du nord; — par esprit d'opposition à l'Empire; — et puis, à titre de femme, prompte à s'éprendre de la nouveauté.* — Mais elle y montre admirablement qu'après avoir été l'âme de la littérature française,

— r « esprit de société » en est devenu le principe de désorganisation; — et que notre littérature ne peut donc se régénérer qu'en s'inspirant de nouveaux modèles; — dont l'originalité nous émancipe de conventions surannées ; — et nous donne, avec l'exemple, le goût de la liberté. — Tous alors nous constituerons ensemble une civilisation occidentale ou européenne ; — dont la littérature sera l'expression commune; — et dont les caractères seront substantiellement les mêmes, à Paris et a Berlin, à Londres et à Saint-Péters-

Ils sont nombreux, ils sont puissants ; et, sans compter qu'ils tiennent alors presque tous les journaux, en attendant qu'ils remplissent les Académies reconstituées et réorganisées, ils ne manquent ni de mérite ni de talent. On ne lit plus guère aujourd'hui les Ruines, — si ce n'est peut-être en Allemagne, où l'on ne se lasse pas de les réimprimer, — mais il faut reconnaître en Volriey l'un des fondateurs de l'exégèse et des rénovateurs de la philologie. C'est en vérité la physiologie psychologique ou, comme nous l'appelons maintenant, la psycho-physiologie qui s'ébauche dans les célèbres Mémoires de Cabanis sur les Rapports du physique et du moral. Et on trouverait aisément à l'auteur des Eléments d'idéologie, Destutt de

bourg. — L'objet de cette littérature sera d'améliorer la condition de l'humanité ; — ce qui nous ramène au livre de la Littérature \ — mais de l'améliorer surtout par des moyens moraux ; ou religieux ;

— ce qui nous ramène au Génie du christianisme \ — et ce qui réconcilie, par conséquent, au terme comme aux débuts de leur carrière littéraire, M™® de Staël et Chateaubriand.

G. Les Romans de M"^^ de Staël; — et que les deux principaux, Delphine et Corinne , sont bien une protestation contre le sort fait SL la femme dans nos sociétés modernes; — par l'obligation qui lui est imposée de se soumettre en tout à l'opinion; — parles obstacles qu'elle rencontre au développement de sa « supériorité » quand elle en a une; — et par les malheurs dont on lui fait payer cette supériorité, — Il convient d'ajouter que l'éloquence de la protestation s'accroît de ce fait que, — selon les propres expressions de M"»® Necker de Saussure, — « si Corinne est l'idéal de M"™« de Staël, Delphine en est la réalité durant sa jeunesse » ;

— et ainsi les romans de M™® de Staël préparent ceux de l'auteur d'Indiana et de Valentine.

30 Les Œuvres. — Les Œuvres de M™® de Staël se composent :

1° De ses Romans^ qui sont : — Mirza, Adélaïde et Théodore y

V Histoire de Pauline, écrits aux environs de 1786 et publiés pour

la première fois en 1795, avec un curieux Essai sur les Fictions;

— Delphine, 1802; — et Corinne, ou de l'Italie, 1807.

2^ Ses Œuvres critiques, qui sont : — ses Lettres sur les écrits et le caractère de J.-J. Rousseau, 1788; — son écrit: deVInfluence

Tracy, plus d'un contemporain illustre parmi nous. Mais certes ils ne sont point des hommes de sentiment ; et rien ne leur est plus étranger que ces dispositions à la mélancolie dont les entretient M"** de Staël, ou que la poésie du christianisme, si même on ne doit dire qu'elles les trouvent : les unes, résolument hostiles, et l'autre contre-fanatisés. N'en parlez pas davantage à Garât, par exemple, ou à Ginguené, ni généralement aux rédacteurs de la Décade : c'est le journal philosophique du temps; on y imprime les pires polissonneries du citoyen Parny! De leur côté, les savants, je dis les vrais savants, — ceux dont les immortelles découvertes ont balancé ou compensé la stérile abondance de la littérature impériale et révolution-

des passions sur le bonheur des individus et des nations , 1796; — la Littérature considérée dans ses rapports avec les Institutions sociales^ 1800; — De VAllemagnej 1810, mis au pilon par la police impériale, et réédité à Londres en 1813, à Paris en 1814; — et des Réflexions sur le suicide, 1812.

3° Ses Écrits politiques, qui sont : ses Réflexions sur le procès de la reine, 1793; — son apologie de son père : Du caractère de M. Necker et de sa vie privée, 1804; — les Mémoires qu'elle a intitulés : Dix années d'exil; — et les Considérations sur la révolution française, ces deux ouvrages publiés en 1818 par son fils et son gendre : le baron A. de Staël et le duc V. de Broglie.

On a encore de M™^ de Staël quelques vers et quelques essais dramatiques.

L'édition authentique de ses Œuvres complètes est l'édition de 1820-1821, en 17 volumes, Paris, Treuttel et Wurtz.

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