SECTION XLVIII
ÉTAT DE LA LITTÉRATURE GRECQUE SOUS LA DOMINATION DES ROMAINS. — BIBLIOTHÈQUES PUBLIQUES.
La Grèce n'était plus qu'une province de l'Empire
romain ; avec son indépendance elle avait perdu jusqu'à son nom, auquel les vainqueurs substituèrent celui d'Achaïe. En vain Athènes fit-elle un dernier effort pour secouer le joug de l'étranger : la patrie des Miltiades,desThémistoeles,et des Périclès succomba dans la lutte inégale contre un peuple exercé, depuis des siècles, au métier des armes. Rome était la capitale du monde, le centre du pouvoir, le point de réunion des richesses, de l'esprit et des sciences. Mais les habitons n'estimaient pas la littérature d'un peuple vaincu dont le caractère corrompu contrastait avec la fierté et l'indépendance des conquérans de la terre. On regardait l'étude des lettres grecques comme un amusement frivole , indigne d'un homme libre. Ce préjugé était tellement enraciné qu'il a survécu à la république.
L'école d'Alexandrie, fondée par la libéralité des trois premiers Ptolémées, avait commencé à perdre de son lustre sous les trois princes , leurs successeurs immédiats: pendant le règne de Soter, de Philadelphe et d'Evergète, les hommes de lettres s'étaient accoutumés à regarder la capitale de l'Egypte comme la métropole des sciences; les vices de Philopalor, d'Épiphane et de Philométor, les dégoûtèrent du séjour de cette ville, et une partie d'entre eux allèrent se fixer en Grèce. Ce fut vers celte époque qu'il s'éleva dans la ville de Tarse en Cilicie, une école rivale de celle d'Alexandrie, comme l'avait été précédemment l'école de Pergame. Strabon prétend même que Tarse a produit un plus grand nombre d'hommes lettrés que la capitale de l'Egypte.
L'année même où la Grèce tomba sous la dominalion romaine, le trône d'Egypte fut occupé par un prince qui prétendait aimer les lettres, mais que les
leitres désavouent, parce qu'elles ne purent jamais adoucir la férocité de son caractère ; c'est Ptolémée VII qui s'arrogeait le surnom d'Evergèle (le Bienfaiteur). Ses caprices et ses cruautés firent déserter l'asyle qu'avait ouvert aux Muses l'illustre chef de sa dynastie. Les gens de lettres se dispersèrent sur le sol de la Grèce , de la Syrie , ou se retirèrent à Rhodes ; quelques-uns d'entre eux retournèrent ensuite à Alexandrie où ce prince les avait rappelés, mais l'état de l'Egypte , gouvernée par des princes faibles, par des enfans, des femmes et des affranchis, déchirée par des troubles intérieurs, et menacée par ses voisins, ne fut pas favorable aux travaux littéraires. Ainsi les lettres restèrent sans protection jusqu'à Auguste.
I Le siècle de ce prince est une des plus riches époques de l'histoire de l'esprit humain. Les lettres étaient aimées et estimées à sa cour; mais la littérature romaine, qui se forma par imitation de celle des Grecs, y fut cultivée de préférence , et les plus beaux génies de ce siècle écrivirent en latin. Cependant la protection des Césars et le calme rendu à l'Egypte firent revivre l'école d'Alexandrie. La bibliothèque du Brouchion avait péri par l'incendie dont le vainqueur de Pompée avait été la cause accidentelle , et, si peut-être on avait réussi à en sauver quelques débris, ils durent périr dans la seconde destruction de ce quartier d'Alexandrie sous Aurélien eu 272. Mais la collection placée au temple de Sérapis, augmentée par Marc -Antoine, qui y avait fait transporter celle des rois de Pergame, exista pendant toute la durée de cette cinquième période. L'empereur Claude y ajouta même un nouveau musée. Mais le séjour d'Alexandrie, devenue ville de province, n'avait plus le charme qu'y avait attaché la présence
d'une cour magnifique. Les savans continuèrent d'y jouir d'une existence aisée et d'abondans secours pour leurs travaux littéraires; mais ils n'y trouvèrent plus ce qui les avait flattés surtout, la faveur des princes et les suffrages des courtisans. Rome était devenue l'unique source des honneurs et des récompenses ; leurs yeux se tournèrent vers cette ville, et la capitale de l'Egypte fut encore une fois abandonnée.
Rome n'était pas seulement le centre des honneurs ; cette ville était aussi devenue un foyer de lumières. Aucune autre ne renfermait une si grande quantité de dépôts de livres. La première bibliothèque publique avait été fondée par Lucullus. Après la prise d'Athènes, Sylla fit transporter à Rome la bibliothèque d'Apellicon, qui renfermait, entre autres, l'unique manuscrit existant des œuvres d'Aristote. César avait le projet de fonder une bibliothèque publique , et d'y réunir tous les manuscrits qu'il serait possible de se procurer : l'homme le plus érudit de son siècle, Varron, devait être chargé de son inspection. Ce que la mort empêcha le dictateur d'exécuter , fut fait par l'héritier de son nom et de sa fortune.
La plus célèbre bibliothèque de Rome était celle d'Auguste, placée dans le temple d'Apollon Palatin , ce monument magnifique qu'il érigea en commémoration de la victoire d'Actium. Cette bibliothèque est connue sous le nom de Palatine ; elle renfermait des livres grecs et latins; pour chaque langue il y avait un inspecteur particulier. Auguste érigea une seconde bibliothèque dans le portique d'Octavie composé de 270 colonnes de marbre blanc, qui entouraient les temples de Juuon Reine et de Jupiter.
Tibère agrandit les bâtimens du Capitule ; dans une