V. Sceptiques de cette époque
Le scepticisme a^ail servi de moyen à Nicole (§. 358) et à Bossuet, ëvéque de Meaux, né en 1617, mort en 1704', ainsi qu'à beaucoup d'autres écrivains, pour ramener les protestants à l'église catholique 9 et relever l'importance de l'autorité ecclésiastique^ en insistant sur les incertitudes de la raison (1). Bientôt parurent trois hommes qui le professèrjent pour lui-même avec un esprit d'examen libre et dégagé de toute prévention. L'évêque Pierre- Daniel Huet, né à Caen en i63o, mort en 1721 (2), l'un des premiers savants de spn temps, embrassa dans ses études tout le cercle des' connaissances hu-
ment; etc. Lond., 1720, trad. franc. : Pensées libres sur la religion. Amsterd., 1723. Id, 1729; trad. parn;a/i Essen, 1738.
(i) Franc. Turretini P3nrrhonisinus ponlificius. Lngd. Bat., ,1692.
(2) Pétri Dan. Huetii Commenlarios de rébus ad eum perlinentîbus. Hag. Com., 1718 , in-12.
Demonstratio evangelica. Anistel., 1679, în-8; 1680, in-8.
Censura philosophi» cartesianae, et autres ouvrages. Voyez ci-dessus §. 334.
Quaestiones Alnetanae de concordia rationb et fidei. Cadom., 1690 , in-4. Lips., 1693-1719, in«4.
Traité de la faiblesse de l'esprit bumain. Anist., 1723, in-12. En opposition à cet ouvrage : Ant. MuratorL Trattato délia forza deir intendimentoumano, ossia il pirronismo confutato. Yenet., 1745; 3'édil., 1756, in 8.
PHILOSOPHIE MODERNE. PRBMIÂRE ÉPOQUE. CH. HI. I4i
maines; mais comme il cherchait moins en luimême que dans les antres ses motifs de conviction , il lui arriva de quitter la philosophie cartésienne pour celle d'Aristote, ensuite cette dernière pour celle de Platon ; enfin ^ ne voyant dans aucune de quoi le sati^aire, et trouvant la doctrine de Gassendi contraire à la foi religieuse , il se tourna vers le scepticisme. Dans son dernier ouvrage ^ il le professe ouvertement. Sans doute , dit-il, il y si une vérité dans les choses , mais Dieu seul est capable de la connaître ; pour arriver à cette vérité , l'esprit humain a trop d'obstacles à coiùbattrei et il ne peut jamais être assuré que sa connaissance cor-> responde réellement aux choses mêmes qui en sont l'objet. La foi seule peut donner la certitude, et la foi est placée hors des atteintes du scepticisme, parce qu'elle ne vient point de la raison , mais d'une influence surnaturelle de Dieu, et qu'elle se fonde sur une vérité certaine en soi , et directement révélée. Pierre Bafle(i), par ses attaques ingénieuses
(i) Pierre Bayle, Pensées sur les comètes, 1681. Amsterd., 1722-1726, 4 vol. în-8. Dictionnaire historique et critique. Réponses aux questions d'un provincial. Rotterd., 1704, 5 vo). in-8. Lettres, Rotterd. , 1712. Amsterd., 1729, in-8. OEuvres diverses. La Haye , 1725-1731', 4 vql. in-fol.
Des Maizeaux, La vie de P. Bayle. Amsterd., 1730 , ?n-12. La Haye, 1732, 2 vol. in-12; et en avant du Dictionn. édit. d'Amsterd., 1730 et 1740, et B'âle, 1741.
CM. iyîij^i'Dissertaliones anti-BœlîanaB très. Tubîng. 1719,
in-4.
et forles contre la philosophie dogmatique^ sul mieux contribuer à amener la philosophie sur la voie de la vraie science , quoique chez lui la cotiTiolion de la possibilité d'une philosophie ne paraisse pas avoir pris des racines aussi profondes que chez Glanville, dont nous avons parlé cidessus (§. 543)- Doué d'un noble caractère ^ Bayle joignait à l'immense instruction qu'il avait acquise une intelligence vive et pénétrante^ un talent critique plein de vigueur et de justesse , sans posséder précisément l'esprit des profondes recherches philosophiques. Ces dispositions, favorisées par de vastes lectures, entre autres par celle de Pldtarque et de Montaigne , fortifiées par l'étude des systèmes philosophiques et des questions religieuses qui retenUssaient de toutes parts à l'époque où il vivait, se développèrent chez lui en une manière de pens^ sceptique et sous une formé de critique historique telles qu'on ne les avait point vues encore. Né à Cariât^ d^ns le comté de Foix, en 1647, il obtint^ après bien des aventures , une, chaire à Sedan, et plus tard à Rotterdam; il fut, malgré lui, engagé dans bien des querelles, et mourut, en 1706, au sein d'une heureuse indépendance. Ce fut un ami ferme et sincère de la vérité; il sut combattre les préjugés , les erreurs , les folies , surtout les superstitions et l'intolérance, avec les armes du raisonnement , de l'érudition et d'une gaité spirituelle. U s'était d'abord attaché à la philosophie cartésienne ; mais en la comparant avec les autres systèmes, et en
PHILOSOPHIE MODBMrE. PREMIÈRE EPOQUE. CH. III. 143
se finniliarisaiit de plus en plus avec les raisonnements sceptiques, il conçut une certaine défiance contre la possibilité de la Qonnaissance. Il s'était convaincu que si la raison est assez forte pour reconnaître l'erreur, elle est trop faible pour atteindre d'elle-méine b vérité sans aucun secours étranger ; qu'enfin elle ne peut qu'aller à l'aventure sans l'appui d'une révélation divine. Dans cet esprit, il ne songea qu'à chercher les côtés faibles dé chaque système, les contradictions, les absurdités tenues pour vraies dans quelque école ou quelque secte que ce fût. Il démêla principalement les difficultés qui entourent les questions de Dieu, de la création, de la providence, du mal, derîmmatérialité, de la liberté , et de la réalité de notre notion du monde extérieur. Tout en balançant la raison par la révélation , et en considérant celle-ci comme le phare de la première, il né laissa pas de relever, dans la religion révélée et dans la morale théologique, des points qui sont inconciliables avec la raison , et par là il força les esprits à des recherches plus approfondies. Dans ses débats avec Jean Le Clerc (§. 346) sur la Providence et les forces plastiques, avec Leibrdiz sur l'origine du mal (§. 36o), avec Isaac Jacquelot (§. 540 (i)* et d'autres, il sut toujours conserver
(1) Ze Clerc composa contre Bajle : Défense de la Providesce contre les Manichéens , dont les raisons ont été proposées par M. Bayle dans son Dictionnaire critique (dans le t. i" des Parrbasiana, p. 303). Cet ouvrage est conçu dans le sens de la
le calme et la dignité philosophique. Ses ouvrages ont puissamment contribué à la propagation des lumières. JeanrBaptiste de Boyer, marqais XArgens^ chambellan de Frédéric-le-Grand , mort à Aix , sa yille natale, en 1770, se déclara ensuite pour un scepticisme très étroit. L'école sceptique fut attaquée, mais non pas vaincue, par P. de FïZtemandy (i)^ J. P. de Crouzaz (2), né en i665, mort en 1748, et /Torme;^ (5),. mort en 1770. ^
doctriae d'OrigéDe. Le même Le Clerc entreprit 'ensuite la défense de Cudworth , particulièrement sur l'hypothèse des natures plastiques ; cette nouvelle dispute amena j de part et d*autre , une suite d'écrits polémiques , dans lesquels Le Clerc finit par accuser Bajle d'athéisme.
Jacquclot attaqua la doctrine théologique de Bayle dans* un livre intitulé : Conformité de la foi avec la raison , ou Défense de la religion contre les principales difficultés répandues dans le Dictionnaire historique et critique de M. Bayle. Amst., 1705, in-8. Bayle lui répondit, dans le t. m de ses Réponses aux questions d'un provincial. Jacquelot donna ensuite un Examen de la Théologie de M. Bayle ; et celui-ci répliqua par ses Entretiens de Maxime et de Thémiste , ou Réponse h. l'Examen de la Théologie de M. Bayle , par M. Jacquelot. Cet ouvrage ne parut qu'en 1707, à RotterdaiA, après la mort de l'auteur. Jacquelot y fit une autre réplique à son tour.
( I ) Pétri de F'iUemandy Scepticismus debellatus seu humanae cognilîonis ratio ab imis radicibus cxplicata, etc. Lugd. Bat., 1697, in-4. Voyez §. 139.
(2) Voyez les ouvrages indiqués au §. 124.
(3) Ibid.
CftAPITRE QUATRïÈBfE.
ÊTABUSSEMENT d'iINE PHILOSOPHIE ORIGINALE EN ALLEMAGNE.
Piifendorf.
Au milieu du xvii'' siècle ^ la philosophie acquit en Allemagne des forces noweelles. Ce procès se manifesta d'abord dans une matière spéciale et bor-* née , grâce à Samuel , baron de Pufendorf, lequel donna au droit naturel une forme scientifique. Il naquit en i632^ à Floehe^ près Chemnitz^ étudia la philosophie de Descartes à Jena, deTint^ en 1661, professeur de dix>it naturel et de droit des gens a Heîdelberg , puis à Lund , et mourut historiographe de la maison de Brandebourg , à Berlin ^ en 1 694 • Il se proposa de concilier les opinions deGrotiuset de HobbeSy et traita le droit naturel comme une science toute rationnelle des droits et des devoirs , indépendante des dogmes de la révélation ainsi que du droit positif. Cette manière d'envisager son sujet lui attira de nombreuses querelles de la part des philosophes deTécoIe théologlque^ entre autres Valent. ^Iberti et Joachim Zentgrai^e. Ce fut lui qiù le premier accrédita le principe de sociabilité^ invoqué d'abord par Grotins. L'homme, em vertu de l'antour de soi et du besoin qu'il a d'étape assisté, est porté mtureltement & rechercher ses semblables pour en être secouru ; mais aussi par le vice de sa nature corrompue (état de nature ; selon llobbes), par la di- 11. 10
i46 TROISIÈMB PERIODE.
versîté de ses désirs, le manque de moyens suffisants pour les satisfaire , et Tinstabilité de son humeur, l'homme n'a pas moins de penchant à nuire aux autres. De là résulte , par le principe même de l'amour de soi , la loi naturelle de sociabilité , loi qui nous prescrit de travailler autant qu'il est en nous k la formation et à l'entretien des liens sociaux, et qui tient sa sanction de Dieu même comme ci^ateur de l'homme, et, à ce titre, auteur de toutes ses lois. De cette source , Pufendorf fait découler tous les devoirs, soit moraux, soit juridiques , c'est-à-dire relatifs à la justice positive. Il n'arrive pas à la distinction (lu droit naturel et de la morale ; il a recours encore, sur bien des points, à la morale positive du christianisme ; néanmoins il faut reconnaître qu'il a posé les bases de la philosophie pratique universelle. Les nombreuses disputes où il fut engagé, particulièrement avec Alberti (§. 3a5), ont été de peu de profit pour la science. D'un autre côté, les commentateurs ne lui ont pas manqué, non plus que les adversaires.
Sam. Pufendoff, Elemeota jurisprudeoUœ universalis. Hag. Gom., 1660; Jen^., iD-8. De Jure naturœ et geolium, lib. VIII. LuDd, 1672. Francf., 1684, iD-4, cum notis Hertii, Barbeyrad et Masco\fiL Francof. et Lips. , 1744, 1749, 2 vol. iD-4 , et autres édit. Traduit en français par Jean Barb^rac. Amsterd., 1706; 4« édit. BAle, 1732, 2 vol. iQ*4. Pufeodorf a doonë de ce livre , qui est son principal ouvrage, un extrait intitulé : De offlcio hominis et civis , lib. u. Lund, 1673, in-8, etaut. édit, cum notis variorum. Lugd. Bat., 1769, 2 vol. in-8. Trad. en franc, par Barbeyrac.
PHILOSOPHIE MODBRNB. PREMIÈRE ÉPOQUE. Cil. IV. 147
Amslenl. , 1707, et aat. éd. — Elis scandica. Francof. , 1686. — Sur le droit naturel de Pufendorr, voyez Leiboilz (cf. S. 359, noies).