‹ Manuel de l'histoire de la philosophie ancienneChapitre 10 sur 90 · EMPÉDOCLE · texte numérisé non relu

EMPÉDOCLE

mais il est vraisemblable que, banni de sa patrie, il se réfugia dans lePéloponèse où il trouva la mort. Il composa un poème sur la nature ; on cite aussi de lui un écrit sous le titre d'Expiations (Kuêctjsinot), qui n'est qu'une partie de son ouvrage sur la nature. L'énergie de sa poésie est vantée par les anciens. Mais Aristote blâme Empédocle de ce qu'il n'appuie ses opinions d'aucune raison.

3. Nous avons dit plus haut qu'Empédocle se rapprochait des Eléates par sa doctrine. En effet, il pensait avec eux, que tout ce qui est vrai est un • que le monde aussi est un et semblable à une sphère. Empédocle l'appelle aussi sphérus. Ce sphérus, qui est son Dieu , est rond , satisfait de son repos qu'il aime , reste immobile au sein puissant de l'harmonie. C'est une unité parfaite , l'ouvrage de l'amour qui le dirige et qui s'identifie aveclui. L'amour est au centre du monde d'où il régit tout. Mais nul mortel n'a vu le lien de toutes choses par l'amour. Rien d'humain ne lui convient , il est sans membres ; c'est un esprit saint , ineffable , dont la nature est nécessaire ; il pénètre et enveloppe l'univers de sa pensée rapide. Il n'esl connu , dans son unité absolue , que par lui-même. L'homme doit aussi faire des efforts pour parvenir à la connaissance de cet être divin ; mais cette connaissance ne sera jamais parfaite.

4. Dans le sein de cette unité, les éléments menaient une vie parfaite et heureuse ; il n'y avait point de bruit, point de guerre, point de sacrifices sanglants. Mais cette unité devait disparaître. C'était un nécessité, une sentence des dieux éternels, que le mal et le meurtre imprimassent une souillure aux membres unis d'un démon et cela pour toujours; que, pendant âOOOO anSjil erràlséparé des bienheureux ; tel précisément je suis maintenant: un exilé de la vérité, obéissant à la discorde en fureur. » On voit en cela comment la force de la haine destructive est conçue par Empédocle dans les choses mômes, ainsi que l'amour. Mais on voit aussi par là que sa physique est une physique mécanique; car , en entrant dans la destruction des choses naturelles, il distingue la force niouvanle de la masse mue. La haine détache du sphérus éternel une masse de matières destinées à la formation du monde, malgré les ef-

forts opposés de l'amour qvii lâche de les tenir réiinios. La lutte de la haine et de l'amour est donc la cause de la produ*;tion et de la conservation du monde. Lafin du monde ne pourra arriver que lorsque l'amour prédominera et ramènera les matières détachées du sein du bienheureux sphérus.

5. Suivant Empédocle, deux forces sont donc actives dans la formation de l'univers. Ces forces unissent et séparent ; la haine décompose le mélange primitif des éléments et mêle chaque sorte d'élément avec l'élément semblable ; tandis que l'amour agit dans les contraires.

6. La vie du monde ne consiste que dans le mélange des éléments qui sont au nombre de quatre, le feu, l'eau, la terre et l'éther. La profondeur de celui-ci est immense, car c'est là que tout a été, que tout est et que tout sera. Empédocle appelle aussi ces éléments dieux. Le feu, qu'il oppose souvent aux autres parties élémentaires , semble pour lui être le principe animant, vital.

7. Les premières choses formées furentles mélanges de ces éléments, le soleil, l'air, la mer et la terre, dont Empédocle faisait naître les êtres organisés, suivant le système bien connu de la physique mécanique. Dans la formation de ces êtres, il admettait un progrès du moins parfait vers le plus parfait. D'abord se présentèrent des formes enveloppées sans ensemble gracieux , qui donnèrent naissance à des productions monstrueuses; puis vinrent les plantes; ensuite les animaux et en dernier lieu les hommes.

8. Les éléments sont inégalement distribués dans ces êtres. Mais cette distribution est comme une transition à la vie heureuse dans le sphérus, puisque, pour Empédocle, la nature des plantes et des animaux est parente de celle de l'homme, et que les sages sont destinés à Ja vie divine. De cet état de choses il déduit une vue morale du monde. La vie de ce monde est malheureuse à cause d'une ancienne transgression, qui doit être expiée , pour que l'àme puisse de nouveau se réunir au principe divin. Il n'y a que troubles et vicissitudes dans cette vie, parce que tout passe d'une condition à une autre. C'est ce jiassage qu'il déplore comme une conséquence de la liaine.

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Pour. s'en délivrer, il faut se purifier de la haine, s'abstenir de toute action impure et s'abandonner entièrement à l'amour vivifiant.

9. Comme il n'y a pas de repos d'esprit dans ce monde, de môme nous ne pouvons espérer aucune sûreté de pensée, tant que nous nous abandonnons à la vie des sens, et que nous ne cherchons pas la vérité dans les profondeui's de notre cœur. La connaissance dans ce monde dépend du mouvement des molécules élémentaires et par conséqiientde la haine. Or nous connaissons le semblable par le semblable ; toute connaissance dérive donc de nos sens, qui sont composés des mêmes éléments que les objets de la connaissance. Ce qui fait assez voir que cette connaissance revient partout à la perception sensible. Cette perception s'opère par les effluves des objets extérieurs qui entrent dans les pores de nos organes. D'après Empédocle, on en acquiert conscience par la confluence du sang dans le cœur.

Cependant la connaissance obtenue par le moyen des sens ne donne que l'opinion. Il faut donc se soustraire à leur empire par des purifications, par un saint entiiousiasme, et se fier à la raison.

10. Empédocle est donc, comme nous le voyonsencore ici , conduit à une contemplation mystique du monde. Mais si la piété sacerdotale, qui dominait dans Empédocle, le porta à la contemplation morale, ce fut dans un cercle d'idées fort étroit et d'une manière très-imparfaite. Nous ne voyons recommandée dans sa morale que l'abstention du mal envers les êtres vivants, les pratiques religieuses, et la purification de l'âme de toute haine , par conséquent une morale négative.

Les Atomïstcs.

1. Pourquoi il fautranffer les Atomistes parmi les physiciens mécanisles. — 2. Leur biographie. — Leucippe peu connu.— 3. Déinocritc. Ses voyages. Ses écrits.— .1. Importance des idées mathématiques pour les Atomistes. Déduction de leur théorie des atomes.— 5. Nombre et nature des Atomes— 6. Nécessité, et essence du mouvement. Sa cause. Ses différentes espèces. Le hasard. —

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7. Formation du monde. — 8. Forme des atomes. Les qualités sensibles.— 9. Psychologie. — 10. Théorie de la connaissance. Les sens et la raison. Conséquences. — 11. Morale. Egoisme. —12.11 dégrade la dignité de la vie par sa théorie sur la formation des idées.

1. Ritter fait figurer les Atomistes parmi les Sophistes ; mais le témoignage des anciens et le caractère sérieux des recherches de Démocrite s'opposent à cette classification. Aristote place les Atomistes à côté des philosophes qui admettent un principe matériel ( m u'A;?? irJ'n ) et leur doctrine les rattache étroitement à la physique mécanique, parce qu'ils font dériver les corps de particules matérielles préexistantes dans l'espace. Ils allèrentmême plus loin queles autres physiciens mécanistes; caries ])remiers, ils isolèrent l'explication mécanique du monde de toutes les hypothèses dynaraistes admises jusqu'alors, puisqu'ils rejetèrent toute différence de qualités et toute intervention d'une force quelconque dans les éléments. Ce même point de vue de la nature les rallie aussi à Empédocle et aux Eléates. Et comme leur doctrine a aussi pour principe la tendance à regarder la forme des phénomènes de la nature comme leur partie essentielle, elle a, sous ce rapport, quelque analogie avec la physique pythagoricienne. Le temps et le lieu où Leucippe et Démocrite vécurent, et les voyages étendus de ce dernier nous ))ermettent de croire , qu'ils ont connu les différents systèmes dont nous venons de constater la ressemblance avec le leur.

2. Leucippe passe unanimement pour l'auteur de l'Atomistique. On ne sait rien de certain sur son origine et sur sa vie. On )e dit Milésien, Mélien , Abdéritain et Eiéate. On le fait passer pour le disciple de Parménide, de Zenon ou de Melissus. On cite des écrits de lui, dont cependant il n'existe plus le moindre fragment. La doctrine de Leucippe est ordinairement mentionnée par Aristote et par d'autres écrivains avec celle de Démocrite; ou, si l'on nomme Leucippe seul, ce n'est cependant qu'en lui attribuant des doctrines qui sont incontestablement aussi celles de Démocrite, en sorte qu'il est simplement reconnu comme père de l'Atomistique dans sa forme la plus ancienne , Comme nous ne pouvons rien lui attribuer de propre , nous sommes réduits à voir sa doctrine dans celle de Démocrite, d(jnt nous allons parler.

LES ATOMlSTi:S Oi)

3. Dc'inoorile naquit à Abdère , de parents si riche^^ qu'ils purent défrayer Xerxès h son retour en Asie. Il dépensa son patrimoine à faire de longs voyages. Il eu parle lui-même avec quelque ostenlalion. « De tous les honnnes de mon temps, dilil, je suis celui qui a parcouru le plus de pays, ayant pénétré dans les contrées les plus éloignées. J'ai vu la plupart des climatset des nations. J'ai entendu les hommes les plus sa.Tes, et personne ne m'a surpassé dans la démonstration de la composition des lignes, pas même les Egyptiens, soi-disant Arpédonaptes, chez lesquels j'ni passé huit ans.)» Après avoir recueilli beaucoup de connaissances dans ses voyages, il retourna dans fca pairie, où il vécut uniquement pour la science, et composa un grand nombre d'écrits sur presque toutes les branches du savoir connues de son temps. Démocrite était aussi savant pour son époque qu'Arislote le fut plus lard pour la sienne. Il passe pour avoir été le disciple de Leucippe. Il mourut à un âge très-avancé.

4. Dans la physique de Démocrite et des plus anciens alomistes, loul est ramené à des idées mathématiques. En effet Démocrite s'occupait beaucoup de celte science. Le seul vrai pour lui , c'est l'étendue dans l'espace , qui est d'une figure immuable : sa preuve c'est que rien ne vient de rien. Or il y a une multitude de choses dans l'espace; il doit donc exister quelque chose qui le divise , sans quoi tout serait continu ; ce quelque chose est le vide ou le non-être. D'ailleurs il y a du mouvement dans la nature, qui ne peut s'effectuer sans l'existence du vide ; et un espace donné contient tantôt plus, tantôt moins de matière. Mais le point de vue mathématique de la nature prédomine surtout dans son système , en ce qu'il établit en principe , qu'une chose ne peut se former de deux , ni deux d'une seule , et en ce que selon lui les corps ne se distinguent les uns des autres que par leur forme et qu'ils n'ont d'autres propriétés que la figure. Démocrite donne encore comme raison de sa doctrine la divisibilité non infinie de l'espace; car si tout était divisible il n'y aurait pas d'unilé, donc pas de multiplicité , donc un vide complet. Les choses unes sont donc selon lui des choses indivisibles ou des atomes qui constituent

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le plein '^*' ^^ véritable essence de la nature, Démocrite donne pour preuve de l'existence des atomes ce principe , qu'il faut admettre quelque chose de primitif et d'éternel , et l'impossibilité où l'on est de constater l'indivisibilité des corps par l'expérimentation.

5. Les atomes sont infiniment nombreux, parce que les phénomènes à expliquer sont infinis. Ils n'ont qu'une propriété physique, la pesanteur; car ils remplissent l'espace d'une manière absolue.

6. Tous les changements des choses s'opèrent par la transposition des atomes ; le mouvement est donc indispensable. Selon Aristote, Démocrite avait établi comme principe général, que le mouvement est éternel ; qu'il n'en faut pas rechercher la cause en général, mais la chercher en particulier dans chacune des choses oij il se manifeste. On nous rapporte aussi que Démocrite admettait le hasard comme principe dans la formation du monde, mais sans le faire intervenir dans les phénomènes particuliers. Il passe aussi pour avoir dit que les atomes sont immobiles de leur nature et qu'ils se mirent en mouvement, pour la première fois, par le choc des uns contre les autres. Quelle qu'ait été sa véritable opinion à ce sujet , toujours il s'en suit, que les atomes manquent de toute vie interne. Celte hypothèse a été faite pour la commodité du calcul de toutes les causes motrices. Mais dans ses recherches sur la nature du corps, Démocrite dut se convaincre, qu'il ne pouvait pas faire dériver du choc seul le mouvement des atomes. Mous trou vous en effet, qu'il admettait un mouvement d'oscillation et un mouvement circulaire des atomes et qu'il enseignait que le semblable ne s'associe qu'au semblable.

7. Les corps, produits par la combinaison des atomes, peuvent se réunir en systèmes et former des mondes. Les mondes sont infinis, semblables ou dissemblables, avec ou sans soleil. Chaque monde est enveloppé d'une écorce.

8. Les atomes diffèrent de forme ; ils sont ronds, anguleux, crochus et produisent par ces propriétés la diversité des corps qui consiste uniquement dans la différence de leurs surfaces. Ces surfaces, affectant nos sens , opèrent la représentation de

LES AïOMISTES. 65

ce que nous appelons qualités sensibles des choses, qualités qui ne sont en réalité que des compositions de figures. C'est de ce point de vue qu'il dirigeait ses attaques contre Protagoras qui niait la réalité des qualités sensibles.

9. En conséquence du principe fondamental des Atoniistes, rame n'est pour eux qu'un corps , mais une autre espèce de corps dans le corps visible. C'est la première fois que nous trouvons le matérialisme établi d'une manière scientifique. L'âme est composée d'atomes sphériques plus déliés, pareils à, ces atomes lumineux et pulvérulents, qu'on aperçoit quelquefois dans l'air. Elle met le corps des animaux en mouvement; elle l'anime et lui donne la chaleur vitale. La respiration empêche l'àme de s'échapper du corps. Les plantes et môme toutes les choses composées sont douées d'une âme 5 car la chaleur est dans toutes choses. On voit par là combien Dcmocrite rabaissait les phénomènes intellectuels ; aussi dit-il que l'esprit grandit et vieillit avec le corps. Ceci prouve encore combien ce philosophe était exclusif dans la science.

Démocrite ne reconnaissait point de Dieu.

10. Il nous reste encore à parler de sa doctrine sur la connaissance humaine.

Démocrite admettait une connaissance pure et légitime et une connaissance obscure. Cette dernière, qui ne se rapporte qu'aux qualités sensibles des choses , s'opère de la manière suivante. L'àme, qui ne fait qu'un avec la faculté de connaître (voy~îj, est mue du dehors, et ses mouvements forment des perceptions. Elle est impressionnée par des émanations remplies de sensations et d'énergie vitale que Démocrite appelle images {iK^ioXa). Ces images, se détachant de ce qui est senti et pénétrant par les pores des organes des sens , se répandent dans l'àme ; elles ressemblent aux corps dont elles émanent , et ne nous en font connaître que les surfaces et encore imparfaitement , puisque la surface , qui n'est qu'une forme , nous apparaît comme une qualité sensible. Cependant Démocrite reconnaissait quelque valeur à la perception sensible ; car de ce qu'un objet était noir, il concluait à une surface raboteuse. C'est dans ces sortes de conclusions qu'il faisait consister la

Igfi PREMIÈRE PÉRIODE.

connaissance pure et légitime , c'est-à-dire , la recherche des principes non -sensibles, qui s'opère par l'entendement , puisque c'est lui qui connaît les atomes et le vide. Or cette connaissance devait être très-bornée pour Démocrite , puisqu'il avouait n'avoir que peu de données sur les innombrables formes des atomes. H devait même convenir que l'homme est privé de la véritable connaissance. On voit par l'exposition précédente de la doctrine de Dcmocrile qu'il fait disparaître Dieu, l'unité du monde, de lame et de la science, et 'qu'il ne pouvait s'occuper que d'un seul côté du phénomène, c'est-à-dire , de la figure.

11. La raison de cette manière de procéder semble se trouver dans le point de vue d'où il envisage la vie. Par tous les préceptes moraux de Démocrite qui nous ont été conservés, il est facile de voir que sa morale entière ne porte que sur un cgoïsme étroit et sur l'amour des jouissances. Ainsi il blâme le mariage , le désir d'avoir des enfants à soi et l'amour de la patrie, cette noble vertu du peuple grec , parce que tout cela peut occasionner du trouble dans l'âme. C'est ainsi encore qu'il recherchait la vérité , non pas pour la trouver et la posséder, mais pour jouir de l'avoir trouvée.

12. Mais la manière dont il conciliait son opinion sur la vie pratique avec sa doctrine sur la formation des idées dans notre âme laisse apercevoir encore une plus dégradante opinion de la vie. De même que les images qui émanent des choses, remplissent notre âme de représentations, de même, suivant Démocrite , elles impriment ^l'àme les désirs , l'envie et le mal; en sorte que l'homme acquiert moins par sa propre éducation morale, que parce qpi lui vient des images des choses. On peut donc bien dire que le résultat de sa doctrine a été proclamé par lui dans le vœu, qu'il y eût pour lui des images raisonnables. Un entier abandon aux événements est le digne couronnement de ga doctrine.

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