‹ Manuel de l'histoire de la philosophie ancienneChapitre 12 sur 90 · ÉCOLE PYTHAGORICIENNE · texte numérisé non relu

ÉCOLE PYTHAGORICIENNE

n'est point un être pur à cause de l'intervention du vide dans sa formation , Dieu n'est pas capable de rendre tout parfait. Mais il devait cependant tendre à ce résultat de toutes ses forces ; et ainsi les Pythagoriciens reconnaissaient que le trèsbeau etle très-bon ne sont pas dès le commencementdeschosés, mais qu'ils ne surviennent que par le développement de l'essence divine dans le monde.

JO. Comme ils observaient que l'unifé du monde est composé d'éléments contraires , ce qu'ils faisaient assez voir dans la table des contraires , ils devaient admettre qu'il doit y avoir un lien capable de les tenir en rapport entre eux; et ce lien c'est l'harmonie ; c'est pourquoi ils disaient aussi que l'harmonie est le principe de toutes choses (1).

1 1 . Cette contemplation du monde se distingue donc de celle des Ioniens en ce qu'elle nous fait connaître lé rapport intime et nécessaire qui existe entre la cause première et l'effet qu'elle produit. Car il est de l'essence de cette cause de produire, de déterminer et de former ce qui peut l'être par le nombre , la mesure et l'harmonie. Il est aussi dans la nature du monde , en tant qu'il forme un ensemble coordonné par le nombre et la mesure, d'être produit par une cause première qui ordonne et dispose tout d'après les lois du nombre et de l'harmonie.

12. En partant de ce point de vue , les Pythagoriciens faisaient des recherches sur l'ordre qui règne dans l'univers, sur les propriétés et les rapports nombreux des choses entre elles, sur les différentes espèces et degrés d'existence, sur les activitésdes êtres individuels, pour y reconnaître la manifestation de l'intelligence suprême, pour ramener tout aux rapports du nombre et de l'harmonie. Sous ce point de vue ils regardaient la décade , à cause de son importance dans le système décadaire, comme le nombre le plus parfait , qui produit toutes

(1) Voici la table des contraires dont il est parlé ici : la limite et lenon limite; l'impair et le pair ; l'un et le multiple ; le droit et le gauche; le mâle et la femelle ; le repos et le mouvement ; la ligne droite et la ligne courbe; la lumière et les ténèbres ; le bien et le mal ; le quarréct le quadrilatère long.

'^ PRKMIÈRE PÉKIODE.

les détermir.alions d'ordre et d'harmonie , comme le nombre qui fait et accomplit tout , qui contient en lui toute nature celle du pair et de l'impair, celle du mouvement et du repos du bien et du mal. La décade est le principe et le guide de la vie divine et céleste comme de la vie humaine.

13. La triade et la tétrade avaient aussi «ne haute signification pour les Pythagoriciens ; ils appelaient la triade le nombre du tout , parce qu'il a un commencement, un mi-

leu et une fin. La tétrade est, suivant eux, la source de la nature éternellement habile : c'est la racine de la décade , puisque celle-ci nait des quatre premiers nombres (1 + 2-f 3-f4 = 10).

14. Conformément à ces idées, les Pythagoriciens admettaient dix planètes qui sont entre elles à une distance harmonique et roulent autour du feu central , source de la vie et de la chaleur de toutes choses. Le là naît l'harmonie des sj.hères que nous n'entendons plus , ou parce que nous y sommes habitués depuis notre enfance , ou parce que nos organes sont trop grossiers. Les dix grands corps célestes sont placés par rapport au feu central , dans l'ordre suivant : le ciel des fixes les cinq planètes , le soleil, la lune , la terre et l'antipode' planètes qui , en qualité de corps mus , appartiennent à la série de l'imperfection.

15. Les Pythagoriciens distinguaient deux régions dans le monde ; l'une parfaite , exempte de changements , qui s'étend de la circonférence de l'univers jusqu'à la lune. L'autre est la région sublunaire , séjour des variations et des vicissitudes ; c'est là que se trouve ce qu'il y a de défectueux et de périssable dans le monde.

16. Le monde et tous les corps qu'il contient, respirant le vide qui les entoure , sont animés et vivants ; ils sont même doués de raison et d'intelligence ; car les mouvements de tous les corps de l'univers s'exécutent avec un ordre et «ne harmonie admirables. D'ailleurs Dieu est , selon les Pythagoriciens , répandu dans tout l'univers et observe la génération des choses. Il commença la formation du monde par l'élément le plus pur et le plus subtil , le feu. Ce feu est le principe animateur du monde ; il se trouve au centre de l'univers, et la vie des choses n'est que la force de cet élément (|ui pénétre et éclaire tout. Le monde est donc d'origine divine , mais il est

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périssable ; cependant par une disposition particulière de !a providence divine il ne périra pas entièrement,

17. C'est de l'esprit qui est répandu partout dans la nature des choses que les âmes particulières tirent leur origine ; elles n'en sont que des émanations. C'est ce que voulaient dire les écrivains postérieurs par la formule : l'âme vient du dehora dans le corps. L'àme participe donc de la nature divine et est par conséquent impérissable et immortelle. Selon l'esprit de leur système , les Pythagoriciens l'appelaient aussi un nombre qui se meut lui-même. C'est j^ourquoi ils disaient qu'elle est incorporée par le nombre et le rapport harmonique. A la mort, l'âme quitte le corps pour remonter à sa source ou aussi pour animer de nouveaux coips ; elle est susceptible de peines et de récompenses.

18. L'àme est douée de deux facultés : tant qu'elle anime le corps terrestre , elle est raisonnable ou irraisonnable. Le siège du principe raisonnable est dans le cerveau et constitue le caractère dislinctif de l'homme ; celui du principe irraisonnable est dans le cœur et l'homme le partage avec les animaux.

19. Celte division des facultés de l'âme avait pour les Pythagoriciens un rapport trcs-inlime avec la connaissance et l'action. Comme le semblable ne se connaît selon eux que par le semblable, les sens ne perçoivent que les phénomènes sensibles , mais non leurs principes ; ainsi l'oreille mesure bien les phénomènes de l'harmonie musicale ; mais le rapport de ces phénomènes ne peut être déterminé que par la raison ; ce qui s'accorde avec ce que dit Philolaus , que l'entendement mathématique est le critérium de la vérité. Le nombre et l'harmonie sont la source de toute vérité; si le nombre n'existait pas dans les choses , rien de vrai ne pourrait être connu. C'est lui qui , dans la perception , établit le lien entre l'àme et les choses , car l'organisme n'existe que par l'harmonie des nombres, et quoique nous ne puissions pas connaître la source de toute vérité , l'essence éternelle des choses , leur nature intime et absolue , nous pouvons cependant l'apercevoir par les sens et la raison dans les choses.

20. La division des facultés de l'àme avait aussi pour les Pythagoriciens un sens moral. Les premiers parmi les philosophes grecs, ils ont traité de la morale ; mais on ne connaît

pas d'une manière précise le principe général de cette partie de leur système. Parmi les historiens , les uns regardent comme ce principe cette sentence , que nous serions meilleurs, si nous approchions des dieux ; nos efforts devraient donc tendre à ressembler aux dieux. Les autres le croient plutôt trouver dans la définition que les Pythagoriciens donnaient de la vertu , qui est selon eux une harmonie. 11 n'est pas invraisemblable , qu'ils faisaient consister cette harmonie dans l'accord du principe raisonnable et de l'irraisonnable , pendanj. tout le cours de la vie. Car nous trouvons que les Pythagoriciens cherchaient à mettre de l'ensemble , de l'accord dans toute la vie , en ce qu'ils commandaient de réfléchir sur le passé et sur l'avenir pour le choix des fins morales. Et d'un autre côté , quand Philolaùs remarquait que quelques principes sont plus forts que nous, il semble avoir voulu signaler par là , la puissance des passions irraisonnables , mais qui doivent être vaincues par la raison , si nous voulons mener une vie paisible et harmonique ; et c'est dans ce sens que les Pythagoriciens employaient aussi la musique pour calmer les passions et pour exciter la force de l'activité rationnelle.

21. Tout ce qu'on trouve sur les définitions de vertus particulières est peu certain. Cependant nous savons par des monuments authentiques, qu'ils définissaient la justice un nombre également égal, c'est-à-dire, que chacun doit supporter les conséquences morales de ses actions. Ils admettaient par conséquent le droit du talion.

22. On connaît peu leurs principes politiques ; ils semblent avoir penché vers l'aristocratie.

28. On trouve une foule de règles de conduite qui sont attribuées aux Pythagoriciens et dans lesquelles respire l'esprit sévère des Doriens , tempéré par la philosophie. Cependant l'éthique s'exprime moins, chez les Pythagoriciens, par sentences isolées que par principes généraux. En jetant un coupd'œilsur l'ensemble de leurs opinions, on ne peut méconnaître combien tout leur apparaît sous un jour moral.

2-4. Pour résumer brièvement la doctrine des Pythagoriciens, il faut la considérer sous les quatre points de vue suivants :

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1° Les Pythagoriciens, ayant remarqué le rôle important que jouent, dans l;t genèse des nombres , l'unité , la dyade , la triade , la tétrade et la décade (l-]-2-|-â-|-'4=10), transportèrent, par des spéculations hardies , le mode de celte genèse à celle de l'univers. C'est ce qu'on pourrait appeler le point de vue arithmétique du système.

2" Identifiant donc la monade numérique avec la monade réelle ou l'être primitif, ils se représentèrent celui-ci comme entouré du vide (du non-être, de la matière), qu'il attire à lui par la respiration, pour opérer ainsi sa propre division. De là résultent les nouibies ou points de l'espace, qtii , par leurs différentes combinaisons en lignes , surfaces , etc. , forment les divers corps de l'univers. Ce second point de vue pourrait s'appeler le point de vue géométrique du système.

B" Tout en se divisant, la monade tient néanmoins ces corps sous sa dépendance immédiate* elle en est le lien, elle les coordonne les uns aux autres, en les plaçant à des intervalles bien défitiis , et produit ainsi cette harmonie du monde , dont les Pythagoriciens s'efforçaient de prouver la réalité par des conceptions très-hardies et très-remarquables. Ce troisième point de vue pourrait se désigner par le nom de point de vue harmonique du système.

■4° Cette harmonie générale se reproduit aussi dans les êtres particuliers, surtout dans les facultés de l'àme humaine et dans la hiérarchie sociale. Elle est le principe général de toute morale et de la vraie politique. A ce quatrième point de vue on pourrait donner le nom de point de vue moral du système.

Quelqu'imparfaites que soient les tentatives des Pythagoriciens , on doit reconnaître qu'elles n'ont pu éclore que dans dans des esprits profonds (1).

(1) V. des Universités etc. pag. 102-106.

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