‹ Manuel de l'histoire de la philosophie ancienneChapitre 13 sur 90 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Ecole (TElée.

SOMMAIRE

1. Caractère général de cette école.— 2. L"être et les phéDomènes.— Jugement d'Aristote. — Tendance négative du système.

1. Cette école a son nom de la ville d'Elée , colonie grecque dans l'Italie inférieure, fondée par les Phocéens qui avaient abandonné leur ville natale en Asie-Mineure, pour ne pas subir le joug des Perses. Ce qui distingue cette école de celles dont nous venons de tracer l'histoire, c'est qu'ayant établi son principe de l'unité absolue, elle s'y conforma rigoureusement dans ses raisonnements et ses déductions. Sa tendance générale fut donc un spiritualisme exclusif.

2. Selon celte école , l'être absolu seul existe , les phénomènes sensibles ne sont que des illusions. Mais ces phénomènes exercent sur l'esprit humain une influence si irrésistible, qu'il ne peut se soustraire entièrement à leur empire. Aussi les Eléatcs ne purent-ils s'en défendre totalement ni trouver sous ce rapport un appui ferme pour leur doctrine. Succombant, comme le dit Aristote , sous le poids de leurs spéculations concernant le rapport qui existe entre l'être absolu et un et la pluralité phénoménale , ils ne parvinrent qu'à reconnaître la contradiction qui se trouve en apparence entre l'idée de l'être absolu et celle de ia pluralité , entre la connaissance rationnelle et le témoignage des sens , sans pouvoir résoudre et concilier cette contradiction. De là les plaintes nombreuses des Eléates sur les imperfections de nos connaissances; de là le caractère sceptique de leur doctrine et le petit nombre d'affirmations qu'elle renferme. C'est aussi à ce caractère du système éléatique qu'il faut attribuer qu'il a été si peu répandu et qu'il n'a eu que très-peu d'adhérents.

XENOPHANE. bl

Xénophane.

SOMMAIRE

1. Vie de Xénophane.— Ses voyages.— Ses poésies.— 2. L'idée de Dieueslla base de son système,— 3. Dieu ne peut naître ni périr. — 4. Unité de Dieu. — 5. Ses attributs.— 6. Erreurs des Ioniens et des Pytliagoriciens.— 7. La physique de Xénophane. —8. Théorie de la connaissance. — Plaintes de Xénophane à ce sujet. — 9. Remarques critiques.

1. Xénophane de Colophon en lonie, contemporain d'Anaxiiiiandre paraît avoir fleuri vers la moitié du sixième siècle avant J.-C. Chassé de sa patrie, il voyagea en Sicile et se fixa enfin à Elée, où il fonda une école de philosophie. Il écrivit des poésies épiques, des élégies et des iambes, dans lesquels il blâma ce qu'Homère et Hésiode avaient dit des dieux. Il t'hanta lui-même ses vers à la manière des anciens rapsodes. H atteignit un âge très-avancé, comme il le dit lui-même dans ses vers. On n'est pas d'accord sur la source où Xénophane puisa sa doctrine.

2. La manière dont la doctrine de Xénophane se systémalisa est fort simple. Elle se rattache à l'idée de Dieu et à la négation de toute contingence.

3. Dieu ne peut pas plus naître que périr ; il est donc éternel. Il est impossible d'appliquer à Dieu l'idée de naissance , car il aurait du naître du semblable ou du dissemblable ; dans le premier cas , on ne saurait décider lequel est le produisant et lequel est le produit ; car le rapport du semblable au semblable est le même et réciproquement égal. Dans le second cas , le petit naîtrait du grand , le grand du petit , le faible du fort 5 et alors l'être sortirait du non-être , ce qui est contradictoire.

4. Il n'existe donc qu'un êtrequi est Dieu; en conséquence de ce principe , Xénophane niait la naissance en généra) et toute contingence.

5. Dieu est tout puissant ; il est l'être le plus parfait. Il faut donc rejeter l'opinion qui admet plusieurs dieux. C'est à ce point de doctrine que se rattachent les attaques de Xénophane contre les idées polythéistiques d'Homère , d'Hésiode et de son temps.

Dieu embrasse toutes choses ; il est présent partout ; il

est en tout semblable à lui-même ; il est donc sphcrique. il voit , entend , connaît tout ; il est toute intelligence et raison, et gouverne tout sans peine par la pensée.

6. Des propositions précédentes Xcnophane concluait contre les Ioniens et les Pythagoriciens que Dieu n'est ni borné ni non borné; ni mu ni en repos : ces qualités ne peuvent convenir qu'au non-être et aux êtres particuliers.

7. Dans la physique , Xénophane paraît avoir admis quatre éléments comme base de la production du monde. Ses explications cosmogoniques sont toutes dans le point de vue de la physique mécanique. C'est ce qu'on remarque surtout dans ses opinions géologiques.

8. En conséquence de ces principes généraux, Xénophane reconnaît , dans sa théorie de la connaissance , qu'il existe une opposition irréconciliable entre les exigences de la raison et celles des sens. Delà dérivent ses plaintes sur le sort malheureux des mortels dans ce monde. « Que n'ai-je un esprit solide, »lui fait dire le sillographe Timon , que n'ai-je un double rengard! Mais trompé par des illusions , avancé en âge, je ren- » contrerai certainement toutes sortes de doutes; car c'est dans » ce doute que s'est réfugié mon esprit, partagé qu'il était entre » l'un et le tout. »

9. Toutefois cette imperfection de la connaissance ne semble pas provenir des sens ; car Xénophane ne paraît pas avoir fait de distinction entre la perception sensible et la connaissance rationnelle. Mais le caractère général de son système montre clairement qu'il avait une idée nette de la dififérence, qui existe entre la vérité pure et ses manifestations sensibles. Tel est le progrès important dont la philosophie lui est redevable.

Parménide d'Elée,

1. Vie de Parménide. Son voyage à Athènes. Son poùme. — 2. Début de ce poème. Il caractérise bien son système. — 5. Distinction tranchante faite entre la sensation et la pensée rationnelle. — 4. L"idée de Têtre est la base de son système. — 5. Attributs de l'être. — 6. Théorie de la connaissance. — 7. Cosmologie. — 8. Naissance de Ihomme. — 9. ISalure de l'âme. —10. Elle est identique à ce qu'elle connaît.— 11. Son sort après la mort. —12. La fin du monde. — 13. Elle est conforme à*a doctrine. — 14. Côté sombre de cette doctrine. — 15. Sou influence sur la philosophie grecque.

PARMÉNIDE l/ÉLÉE. 85

1. Parménide , le second dans la séiie des {iliilosophes Eléates , naquit à Elée vers 518 avant J.-C. Il passe , selon les uns, pour avoir été le disciple de Xénophane, selon les autres, celui des Pythagoriciens Aminias et Diochélas. Il quitta le genre de vie splendide que ses richesses lui avaient d'abord permis d'embrasser, pour se livrer, dans la retraite et le silence , à la culture de la philosophie. Sa conduite fut hi irréprochable que ses concitoyens le prièrent de leur donner des lois. Il vint à l'âge de 65 ans à Athènes et y vit Socrate encore fort jeune. Platon et Aristote professaient pour Parménide une haute estinte , le considérant comme le plus remarquable des philosophes Eléates. Dans le Théétète , Platon fait dire à Socrate : Parménide me paraît tout à la fois respectable et redoutable j je l'ai fréquenté , moi fort jeune , lui étant fort vieux. 11 composa un poème didactique, dont les anciens nous ont conservé de nombreux fragments.

2. Parménide commence son poème par une allégorie qui devait exprimer le soupir de l'àme pour la vérité. En voici une trt\duction ;

u Les coursiers qui me portent m'ont amené aussi loin que me poussait mon ardeur, puisqu'ils m'ont conduit sur la route glorieuse de la divinité qui introduit le mortel savant au sein de tous les secrets. C'est là que j'allais, c'est là que mes habiles coursiersentraînaient mon char. Notre course était dirigée par des vierges, par des filles du soleil, qui avaient abandonné les demeures de la nuit pour celles de la lumière, et qui, de leurs mains, avaient rejetéles voiles de dessus leurs têtes. L'essieubrûiant dans les moyeux faisait entendre un sifflement- car il était pressé des deux côtés par le mouvement circulaire des roues, quand les coursiers redoublèrent de vitesse. C'étaient les lieux où s'élè\ent les portes des chemins de la nuit et du jour, entre un linteau et un seuil de pierre ; situées, au milieu de l'Ether, elles se ferment par d'immenses battants : c'est l'austère juslice qui en garde les clefs. Les vierges, s'adressant à elle avec des paroles douces , lui persuadèrent habilement d'enlever sans retard pour elles les verroux des portes ; et aussitôt les battants s'ouvrirent au large, en faisant rouler dans leurs écrous leurs gonds d'airain, fixés au bois de la porte par des barres et des chevilles : à l'instant, par cette ouverture, les vieraes lancèrent à l'aise le char et les coursiers.

f,i PREMIÈRE PÉRIODE.

il La oléesse m'accueillit fovorablement, et nie prenant la main droite , elle me parla ainsi :

« Jeune homme , accompagné de conductrices immortelles , toi que les coursiers amènent dans ma demeure, réjouis-toi ; car ce n'est pas un destin funeste qui t'a poussé sur ce chemin si éloigné de la route ordinaire des hommes, mais bien la loi suprême et la justice. Il faut que tu connaisses tout , et [es entrailles incorruptibles de la vérité persuasive, et les opinions des mortels qui ne renferment pas la vraie conviction , mais l'erreur ; et tu apprendras comment, en pénétrant toutes choses, tu devras juger de tout d'une manière sensée, a Hé bien ! Je vais parler, et loi, écoute mes paroles : jeté dirai quels sont les deux seuls procédés de recherches qu'il faut reconnaître. L'un consiste à montrer que l'éire es^, et que le «o«être nest pas: celui-ci est le chemin de la croyance; car la vérité l'accompagne. L'autre consiste à prétendre que Vêtre li'estpas, et qu'il ne peut y avoir que le non-être; et je dis que celui-ci est la voie de l'erreur complète. En effet, on ne peut ni connaître le non-être, puisqu'il est impossible, ni l'exprimer en paroles.

« Car la pensée est la même chose que l'être. " Dans un autre passage Parménide s'exprime ainsi; (( Mais toi, éloigne ta pensée de cette route, et que la coutume ne te précipite pas dans ce chemin vague, où l'on consulte des yeu.r aveugles, des oreilles et une langue retentissantes ; mais examine , avec ta raison, la démonstration savante que je le propose. Il ne reste plus qu'un procédé ; c'est celui qui consiste à poser l'être.

;• La pensée, dit-il plus loin encore , est identique à son objet. En effet, sans l'être, sur lequel elle repose, vous ne trouverez pas la pensée- car rien n'est ni ne sera , excepté l'être; puisque la nécessité a voulu que l'être fût le nom unique et immobile du tout, quelles que fussent à ce sujet les opinions des mortels , qui regardent la naissance et la mort comme des choses vraies , ainsi que l'être et le non-être, le mouvement et le changement brillant des couleurs. »

3. On voit par ces passages que Parménidedistinguait nettement la représentation sensible delà connaissance rationnelle; et c'est là un des plus grands développements qu'il semble avoir

PAKillÈNIDE DÉLÉE. 85

donné .1 la (înctiiiie de Xéuophane. Ensuite il fait ressortir l'idée de l'être d'une manière qui ne laisse point de doute sur la tendance exclusive de son système.

4. Reprenant donc la spéculation de ce point de vue , il ne jiart pas , comme Xénophane , du cœur du système, de l'idée «le Dieu, mais de l'idée de l'être. Il établit comme principe que létre seul existe et que le non-être n'est qu'une idée vaine , qu'une représentation à laquelle aucun objet réel ne corres- ])ond. Les pbilosopbes qui accordent à l'un et à l'autre une éofale réalité , sont donc dans l'erreur.

5. L'être ne peut ni naître ni périr; car le naître et le périr supposent l'existence du non-étre. L'être n'est pas non plus multiple ni divisible, parce que le non-être n'existant fias, il n'y a pas de vide. L'être est aussi sans mouvement pour la même raison. Il est donc éternel et immuable; c'est une unité parfaite , ])aitout semblable à elle-même , partout également limitée, et par conséquent semblable à une spbcre. il possède la raison la plus étendue [ra -/aj) TrXtav la-n vatifA») parce qu'aucune perfection ne lui manque.

Telle est la première partie du système de Parménide.

6. Dans la seconde il expose ses opinions sur la naissance apparente des choses. Il fait mieux ressortir, que Xénophane, l'opposition qui existe entre la certitude de la raison et l'opinion humaine. Celle-ci, résultat des sensations, nous ti'ompo constamment, tandis que celle-là repose sur des pensées certaines. Arislole observe à cet égard, que Parménide, forcé de suivre les phénomènes, avait admis que, quoique l'être ne soit qu'un, il s'ofl're à l'observation sensible comme plusieurs.

7. Dans sa cosmologie il suivit à peu près les mêmes opinions que Xénophane. Il n'admet que deux éléments, le chaud et le froid, dont tout est formé d'après les principes de la physique mécanique. Mais pour rester fidèle à son principe , que l'être est un , il place au centre du monde un démon , qui dirige les mélanges et les séparations des éléments. 11 lui subordonne deux autres principes : l'amour et la discorde.

8. Dans son poème, Parménide parlait aussi de la naissance de l'homme et de la formation de chacun de ses membres, A cet égard, ses opinions semblent s'être rajiprochécs de celles qui furent exposées jdus tard par Empéducle, cl qui l'avaient déjh été par Anaximandre.

9. Quant à la nature de l'àme, Parménide la regarde comme ne faisant qu'un avec l'organisme. « Suivant, dit-il, que le temxpérament variable des membres des hommes est dans tel ou ntel état, il en est de même de leur intelligence ; car c'est la Dmême chose , à savoir, la nature même des membres , (jui » pense dans tous les hommes et dans chacun d'eux. En efFet, nce qui domine dans le tempérament constitue la pensée.

10. Parménide, au rapport de Théophraste , admettait ce principe , si répandu dans l'antiquité, que le semblable seul peut être en rapport avec le semblable , et par conséquent il n'est pas étonnant qu'à ses yeux Tàme dût être de la même nature que les choses matérielles qu'elle connaît. Théophraste, dans le même passage , prétend que Parménide entendait ce principe en ce sens que l'homme vivant perçoit la lumière, la chaleur et le bruit , et que l'homme mort a aussi des perceptions , mais seulement des perceptions contraires, celles des ténèbres , du froid et du silence. Il ne mettait aucune différence entre sentir et penser ; et le besoin de nourriture était , suivant lui , la première cause de nos désirs.

11. Quoique identifiées, pendant la vie, avec le corps, qui en est le résultat et non la cause , les âmes ne périssent jias d'une manière complète ; car la Déesse qui dirige le monde les envoie tantôt de la lumière dans les ténèbres, et tantôt des ténèbres à la lumière ; ce qui rapproche l'opinion de Parménide de la métempsycose pythagoricienne.

12. Enfin , pour clore toute cette cosmologie, Parménide annonce une sorte de fin du monde. « Ainsi, dit-il, ont com- » niencé ces choses, suivant l'opinion, et ainsi elles sont main- «tenant; et ensuite elles périront, après avoir vécu de la sorte. )>Et les hommes ont donné un nom distinct à chacune de ces "Choses. i>

13. Sa doctrine faisait pressentir cette conclusion. Car les objets de l'opinion ne possèdent par eux-mêmes rien de vrai ni de durable, et n'étant que des apparences mobiles et fugitives, sans aucune réalité , un jour doit venir où l'ordre actuel du monde sera détruit sans retour , ou bien fera place à d<; nouvelles combinaisons.

zÉNo^ DELÉi;. 87

14. En outre, on remarque dans celte doctrine ce fond sombre , qui se trouve toujours dans les replis des pensées les plus profondes et dans les productions artistiques les plus sereines de l'antiquité i)aïenne (1). D'après le caractère général de la doctrine de Parraénide, on ne peut lui allribuer qu'une connaissance désolante de la destinée intellectuelle.

15. Quoiqu'il en soit de ce système , il ne pouvait se produire impunément au milieu des premières écoles grecques : pour bien l'apprécier , il faut d'abord constater dans l'histoire de la philosophie le mouvement d'idées auquel il donna naissance , et suivre ce mouvement jusqu'à ses dernières traces dans l'antiquité.

Zenon d'Elée.

1 . Vie de Zenon. — Ses ouvrajjcs. — Sa dialeclujue. — Son voyage à Athènes. — But de ce voyage. — Rôle de Zenon dans l'école d'Elée. 2. Il n'existe pas de pluralité. 3. I^rtuves tirées de l'idée de l'espace. 4. Arguments de Zenon contre la possibilité du mouvement. 5. Sa cosmologie. 6. Remarques.

ï. Zenon d'Elée, disciple et fils adoptif de Parménide , flolissait vers 460 avant J.-C, il se distingua et comme philosophe et comme homme d'état. Il contribua à donner des lois à sa patrie et mourut en héros pour la liberté. Il écrivit plusieurs ouvrages pleins d'esprit et de sagacité. Aristote parait l'avoir considéré comme l'inventeur de la dialectique. Comme dialecticien , Zenon trouve sa place toute marquée à côté de Parménide , surtout à cause de l'écrit qu'il lut publiquement à Athènes dans un voyage qu'il y fit avec son maitre. En effet , comme à celte époque , depuis la fin des guerres niédiques , Athènes se faisait de plus en plus le centre des idées de la Grèce, et que la gloire de Périclès commençait à resplendir à l'horizon , ce fui aussi à Athènes que Parménide et Zenon se rendirent, suivant le témoignage positif de Platon, dans le but unique et avoué de propager , de défendre les principes de leur école. Car tandis que Parménide soutenait et tachait de démontrer que tout n'est qu'un; Zenon prouva que la mulli-

(1) Voy. Des Universités, etc. Page 124-25. Kiaux , Essai sur rannénide d'Elée, Paris, 1840.

88 rREMliÈRf PÉRIODE.

plicilé n'existe pas, parce cpie , si l'être était mulliple , il devrait nécessairenieut cire doué de qualités opposées , qui le détruiraient. Zenon fut donc le défenseur des doctrines de son école. Ayant été attaqué par l'empirisme Ionien , tout puissant alors à Athènes, il se plaça dans le point de vue des Ioniens , pour faire ressortir d'une manière plus frappante les contradictions que renferment les idées de pluralité et de mouvement.

2. S'il existait plusieurs choses , leur disait-il, elles seraient infiniment grandes et infiniment petites; infiniment petites puisqu'elles remonteraient à des unités dernières indivisibles , qui ne [)ourraient produire une quantité par leur réunion; infiniment grandes , parce qu'elles sont composées de parties nombreuses, par conséquent toujours étendues et divisibles. Il prouvait de même, qu'une quantité étendue serait en même temps limitée et illimitée ; limitée parce qu'elle est une quantité, elle n'est ni plus ni moins qu'elle n'est ; illimitée parce que la distance d'un point donné à un autre point de la même quantité est infiniment grande , puisqu'il existe entre ces points une multitude infinie de parties.

3. Pour réfuter l'école d'Ionie, il employait encore d'autres preuves tirées de l'idée de l'espace et do ce que les choses seraient semblables et dissemblables dans l'hypothèse de ses adversaires.

4. Zenon démontrait l'impossibilité du mouvement par des arguments à peu près semblables : ces arguments sont devenus célèbres dans l'histoire des sciences. L'idée de l'espace et de sa divisibilité à l'infini y jouent le premier rôle. Ils sont au nombre de quatre.

1 ° Le mouvement est impossible parce que ce qui est en mouvement doit traverser le milieu avant d'arriver au bout ; or l'espace est divisible àl'infiini ; il n'y a donc plus de continu et par suite plus de mouvement.

2° Cet argument s'appelle r.\chille et ressemble pour lefond au précédent. Empruntons ici les paroles' de Bayle: supposons, dit-il, une tortue à vingt pas en avant d'Achille ; limitons la vitesse de la tortue et de ce héros à la proportion d'un à vingt. Pendant qu'Achille fera vingt pas, la tortue en fera un , elle sera donc encore plus avancée qiie lui. Pendant qu'il fera le 21° elle gagnera la 20" partie du vingt-deuxième pas, et pendant qu'il gagnera cette 20° partie, elle parcourra la 20*^ parfie de !a 20'" partie du 22' pas et ainsi de suite.

MÉLISSUS DE SA.IIOS. 89

3" C'est l'argument de la flèche qui est en repos quand elle est en mouvement. En efFet, tout ce qui est en mouvement l'est dans un espace qui lui est égal , c'est-à-dire , où il est au moment oii il y est. Or on est toujours là où l'on est, et il n'y a pas de moment où l'on n'y soit pas. La flèche est donc toujours en repos ; car elle n'est jamais où elle n'est pas.

4" Cet argument avait pour but de montrer les contradictions du mouvement et les absurdités réelles ou apparentes auxquelles il conduit. Supposons deux corps égaux entre eux , mus dans un espace donné et dans une direction opposée et avec la même vitesse; supposez que l'un parte de l'extrémité de l'espace donné , l'autre du milieu : l'un n'aura parcouru que la moitié de l'espace donné , quand l'autre l'aura entièrement parcouru ^ donc le même espace est parcouru par deux corps égaux et d'égale vitesse dans un temps inégal, de sorte qu'une moitié de temps paraît égale au double.

5. La cosmologie de Zenon ne s'éloigne pas de celle de ses prédécesseurs. A ce sujet il aurait prononcé ce mot célèbre : dites-moi ce qu'est l'un, et je vous apprendrai ce que sont les autres choses.

G. Par les travaux et les écrits de Parménide et de Zenon, l'Eléatisme était parvenu, dès son premier élan , à la place la plus haute qu'il put atteindre. Dogmatique avec l'un, agressif et entièrement polémique avec l'autre , il se présentait comme une doctrine entourée du cortège de ses principes et de ses conséquences; en même temps il lançait contre ses adversaires des attaques qui allaient au cœur même de l'Empirisme. Aussi, après Parménide et Zenon , était-il impossible de donner à l'Idéalisme une base plus subtile, plus hardie et plus étroite; comme tous les systèmes exclusifs , lorsqu'ils sont poussés à leurs conséquences extrêmes , l'Ecole d'Elée était dans l'alternative, ou de succomber, ou de subir une transformation.

Biélissîis de Samo<}.

1. Vie de Mélissus. 2. Son rôle dans' l'école d'Elée. Ses rapports avec les Atomisles et Anaxagore. 3. L'idée de l'être. Base de son système. 4. Immobilité de rétre, — 5. li'être n'est pas la matiàre. 6. Contradictions. 7. Son opinion sur les Dieux. 8. Son accord avec les précédents dans la théorie do la conuaissanceet la cosmologie. 9. Observations critiquer sur l'école d'Elée en généial. 10. Sort do l'École après Mélissus. — Son inilueuce sur la philosophie modci'iie.

1. C'est ici qu'interviennent les efforts de Méiissus. C'était cependant un Ionien , né à Samos , qui vécut dans sa patrie , occupé des affaires publiques et défit une flotte des Athéniens dans un combat maritime. Il florissait vers 4-44 avatit J.-C. INnus n'affirmerons pas avec certitude qu'il ait entendu Parménide , peut-être ne connut-il les opinions des Eléates que par le moyen de leurs écrits.

2. Placé dans la situation que nous avons décrite à la fin de l'article précédent, le rôle de Méiissus devait être , et fut en effet, bien inférieur à celui des deux philosophes qui l'avaient précédé. Il trouvait la lutte engagée entre les Empiristos et les Eléates. Selon même la conjecture ingénieuse et fort vraiseimblable de M. Brandis (1), les Atomisles et Anaxagore avaient publié leurs écrits avant ceux de Méiissus; de sorte qu'entre les mains de ces deux hommes, le sensualisme avait repris une vigueur et une face nouvelles. Les anciennes idées des Ioniens sur le rôle des éléments dans la formation des choses avaient été modifiées; la physique mécanique se faisait jour de plus en j)lus dans les théories de l'Empirisme, et une sorte d'unité venait limiter la multiplicité indéfinie des objets de 1 a nature. Les corps et la matière restaient divisibles, mais non les atomes dont sont formés les corps et la matière. Méiissus trouvait ainsi devant lui un système rajeuni, qui avait de son mieux recouvert ses anciennes blessures , et satisfait à des difficultés nouvelles. L'Eléalisme n'avait rien perdu ; mais ses adversaires s'étaient relevés , et ce fait seul devenait pour lui un commencement de décadence et presque une chute.

3. Méiissus reprit donc pour son compte la doctrine de Parméaide;mais il voulut en élargir la base en faisant un emprunt aux notions de temps et d'espace, admises par les Ioniens , et que Parménide avait complètement négligées. Méiissus part , comme tous les Eléates , de la notion générale de l'être. Il le déclare infini, c'est-à-dire, suivant sa propre explication, sans commencement ni fin, et il applique cetle idée d'infini au temps et à l'espace. Il ajoute que l'infini est un , de sorte que la première conséquence des principes qu'il pose est d'ad-

(l)Comm. Lléal., P. 208.

MÉLISSUS DE SAMOS. 91

mettre le temps et l'espace, sans commencement ni fin, et de les identifier l'un à l'autre. Voici sa démonstration de l'infinité de l'être : « L'être ne peut venir de l'être , car, dans cette liypo- 1) tbèse , il serait déjà, et n'aurait pas besoin de devenir ; et >» aussi l'être ne peut se convertir en être, car il resterait ce i> qu'il est, tout en changeant et en devenant. Mais s'il ne naît « pas, il n'a pas de oommencement ; et s'il ne devient pas , il i> n'a pas de fin. Mais ce qui n'a ni commencement ni fin est » infini; donc l'être est infini (1). » Mélissus , dans ce raisonnement , conclut de l'infinité de l'être dans la durée à son infinité absolue dans l'espace et dans le temps ; aussi , cumnie tiéveîoppemeut de son argumentation , clierehait-il à prouver que rien ne peut être éternel , à moins d'être infini en grandeur , et d'être tout.

-4. Les Atomistesavaientdit que les éléments contiennent les formes des choses que nous voyons et qui sont si variées. Contrairement à cette assertion , Mélissus prétendit que l'être ne peut ni changer , ni se transformer ; et pour démontrer l'immobilité de l'être , il employa trois raisonnements dont voici la substance.

1" L'être est toujours et nécessairement égal à lui-même , car il ne peut ni venir du non-être, ni retourner au non-être; et il ne peut ni perdre, ni recevoir autre chose que le non-être, si ce n'est lui-même ; il est donc immuable.

2" Il n'y a pas de vide , car le vide n'est pas un être ; or , rien ne peut se mouvoir, si le vide n'a pas son existence à part, donc le mouvement suppose le vide qui est un non-être ; donc le mouvement su[)pose ce qui n'existe pas ; donc le mouvement n'est pas et ne peut pas être. Mais , si le vide ne sépare pas les objets, ceux-ci nétant pas séparés ne feront qu'un, et il n'y aura ni pluralité, ni difFéreace. Or, le vide n'est rien et n'est pas ; donc il n'y a que l'unité, et l'unité est immuable (2).

3° L'être ne peut se renfermer en lui-même, car il est infini; et le contenant étant plus grand que le contenu, l'être serait ou plus grand , ou plus petit que lui-même , ou tous les deux à la fois ; or , la condition du mouvement est que l'objet

(l)Simpl. in Phys. I, 22,0.

(2) Arist. de gen. et cor. ,1,8.

92 rKE.niÈKf tékiode.

mu soit contenu dans quelque chose où il se meut ; cl l'être étant infini n'est contenu dans rien ; il ne l'est pas non plus dans lui-même ; le mouvement est donc impossible.

5. C'est ainsi que Mélissus arrive à démontrer que l'être est incréé, immobile et indivisible. 11 distingue ensuite l'être de la matière. Pour que la matière fut la même chose que l'être, il faudrait qu'elle fut éternelle, immobile et indivisible. Mais la matière ne nous est connue que comme essentiellement multiple , variable et divisible ; la matière n'est donc pas l'être (1).

6. Ici Mélissus n'est plus d'accord avec l'idée qu'il donne de l'être, en l'identifiant avec l'espace, erreur que Parménide avait su éviter. Il n'est donc pas étonnant qu'Aristole, qui d'ailleurs estime l'argumentation de Parménide bien supérieure à celle de «lélissus (2) , ait confondu l'être de celui-ci avec la matière (3). L'anteur de la Blétaphxjsiqiie avait été ainsi plus frappé de l'admission de l'espace par Mélissus , laquelle lui semblait entraîner celle de l'existence des corps , que de la négation formelle de la matière par ce même philosophe.

7. Pour lui comme pour les autres Eléates , la raison est le critérium de la vérité et les sens ne nous donnent que des illusions.

8. Dans ses explications de l'origine du monde , Mélissus semble s'être rapproché des systèmes précédents. Sur la question de l'existence des dieux , il déclarait qu'il était impossible de rien savoir (-i), continuant ainsi, sous la forme du doute , les attaques de Xénophane contre le polythéisme d'Homère et d'Hésiode.

Mélissus , ayant dévié de la route suivie par Parménide et Zenon, altéra le fond même de l'idéalisme d'Elée et introduisit ainsi l'ennemi dans la place qu'il avait entrepris de défendre.

La lutte entre l'empirisme ionien et l'idéalisme éléatique dura près d'un siècle.

9. De quelque manière que l'on considère les résultats de la philosophie éléatique , personne cependant ne disconviendra

(I) Brandis, 1. c. p. 18G et suiv.

{:>) Met. I, 5.

(ô) Met. I. 5.

{■'i) Di<i;;. Lai-n.lN.. 2 5.

MELISSUS DE SAMOS. 03

que cette première tentative de rectifier le mode de connats- Siince sensible par les idées pures de la raison , ou de les réduire à leur véritable valeur , ne soit très-remarquable. C'est la première fois que l'élément spéculatif a été distingué , dans la pensée, de l'élément empirique, et que l'esprit humain a été préparé par-là à la véritable idée de la philosophie. Mais on ne peut pas faire celte remarque sans observer aussi, comment les Eléates cherchèrent à séparer des phénomènes sensibles la connaissance parfaite de l'être véritable , quoiqu'ils aient eu peu de succès. Ils ne tinrent pas assez compte de la distinction entre l'absolu et le relatif. Ce qui les empêcha de saisir cette distinction dansson véritable jour, ce fut particulièrement le peu d'importance qu'ils donnèrent à la morale et au but d'une vie libre. Nous devons en chercher la raison en ce que les Eléates en général considéraient toute vérité comme quelque chose d'actuel , de présent , ce qui les conduisirà ne regarder tout perfectionnement moral que comme le dépouillement d'une vie d'apparence et de néant. Leur physique devait, pour la môme raison, être partielle ; aussi présenle-t-elle tous les défauts inhérents à la doctrine mécanique.

10. Après Mélissus , la doctrine des Eléates n'eût plus de représentant ; mais les principes qui la constituaient n'étaient pas destinés à périr avec l'école de Parménide. L'influence de ces principes sur la philosophie grecque se remarque dans toute la suite de ses développements , depuis les sophistes jusqu'à l'extinction de l'école d'Alexandrie. Elle s'est même étendue jusque dans les temps modernes : l'identité de la doctrine de Hegel avec celle de Parménide a déjà été constatée plus d'une fois. Naguère elle l'a été d'une manière fort remarquable par notre honorable et savant ami , M. le professeur Mœller, dans unedissertation publiée dans la Revue de Bruxelles. On peut regarder à juste titre l'école d'Elée eomme la mère de celte espèce de panthéisme qu'on est convenu d'appeler panthéisme logique , et pour lequel le rationa. lisme moderne a toujours montré tant de prédilection et de zèle (1). Cette erreur , si souvent reproduite dans la suite des temps , tient à l'eisence même du rationalisme; de même qu'il

(1) Voy. Des Universités, elc. Pages 35-54.

9i PREMIÈRE PÉRIODE.

n'admet pour principe de toulc connaissance que les notions nécessaires , absolues , universelles , de même il regarde l'être nécessaire , absolu , universel , comme la seule existence , comme l'unique réalité.

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