CHAPITRE V
Les Sophistes.
Origine de la sophistique.
SOMMAIRE
1. Rapport de la sophistique à la science. 2. Détails sur les circonstances politiques qui ont favorisé son développement. 15. Changement survenu dans l'éloquence et dans l'éducation de la jeunesse. 4. Observation importantes. Comparaison des philosophes antérieurs avec les sophistes, (i. Tendant des sophistes. 7. Leur doctrine morale et politique. S. Elle est annoncée avec effronterie. 9. Conforme aux principes généraux des Sophistes. 10. Jugement des Athéniens à ce sujet. 11. Attaques des poètes comiques, dirigées contre les sophistes. 12. Engouement des Athéniens en leur faveur. Ses conséquences pernicieuses. 15. Détails sur renseignement funeste <les sophistes. 14. L'influence des sophistes reconnue dans Isocrate et dans Démosthène. 15. Remarques. 16. Exemple de la crainte que leS;leçons des sophistes inspiraient aux pères de famille. 17. La sophistique engendre un scepticisme complet. 18. Détails sur la manière dont les anciens envisageaient les sophistes. Citations tirées de Platon. 19. Rapports des sophistes avec les hommes d'Etat. — Avec les poètes: Aristophane. — Euripide. 20. Points de vue sous lesquels on peut envisager la sophistique. 21. Ce que les sophistes ont fait pour les progrès delà civilisation , de la littérature et do la philosophie. 22. Ce qu'ils enseignaient. 23. Sources de leur doctrine philosophique.
1. Les doctrines dont nous venons de tracer l'histoire étaient incomplètes et exclusives. Les unes accordent une autorité absolue au témoignage des sens, les autres à celui de la raison, elles se combattaient mutuellement par des arguments auxquels il n'était pas aisé de répondre. Tout vrai philosophe aurait tâché de changer la marche de ces doctrines , en les ramenant à un principe supérieur, qui aurait pu mettre fin à leurs divergences. Mais une intention incompatible avec la vraie science dominait les Sophistes. Ce qu'ils cherchaient avant tout, c'était de se conformer à la vie et à la civilisation grecque de leur époque.
2. L'heureuse issue de la guerre médique avait procuré à Athènes beaucoup de considération et une grande puissance;
LES SOPHISTES. ^ÏÏi
«Ole voulut se servir de cette puissance dans son intérêt pro- })re ; elle brilla bientôt dans les arts et dans les sciences et devint la capitale de tonte la Grèce civilisée. C'était l'épfjque oîi brillaient dans tout leur éclat les Sophocle , les Euripide, les Thucydide , les Phidias et tous ces hommes illustres qui put immortalisé le siècle de Périclès. Pendant l'administration politique de ce grand homme d'état , la splendeur d'Athènes devint plus éclatante , mais elle laissa aussi des traces d'un trouble menaçant. La passion de l'éclat extérieur s'accrut encore à Athènes dans les temps qui suivirent immédiatement, et on ambitionna surtout l'art de la parole, parce que c'était un moyen indispensable pour acquérir de l'influence dans les affaires publiques et pour parvenir aux charges de l'Etat.
3, Mais l'éloquence , qui avait d'abord été toute d'inspiration, subit alors des changements notables. L'art de la parole devint un art fallacieux; il fut calculé sur l'effetdu moment. Les Sophistes se vantaient de pouvoir communiquer cet art par des moyens très-faciles- ils ctablii-ent donc des écoles d'éloquence et de rhétorique et introduisirent ainsi un nouveau mode d'éducation. En sortant des mains des Sophistes , la jeunesse, pour compléter son éducation, ()assa en partie dans les écoles des philosophes.
-4. Comme ces changements, survenus dans la vie des Grecs, réagirent puissamment sur la philosophie , c'est ici le lieu de faire remarquer, combien Thistoire de cette science est étroitement liée avec l'histoire de l'humanité.
5. Les philosophes antérieurs avaient cherché la vérité avec bonne foi ; seulement les routes qu'ils suivirent pour y parvenir furent différentes ; et comme ils n'entraient presque jamais en conflit les uns avec les autres , ils suivirent leur direction propre sans se soucier de celle des autres et arrivèrent toujours à une certaine vérité. Mais comme , à la fin de celte époque, les lumières, s'étaient concentrées à Athènes , on vit éclater le conflit des écoles entre elles. Mais qui pouvait décider le débat qui dut s'élever sur leurs principes? Il n'y avait parmi eux aucun supérieur ayant qualité à cet effet. Il était donc naturel que les esprits placés au milieu de tant de contradictions fussent saisis du doute.
06 rriEiiiÈuE pÉiJOdl.
G. Ajoutez î» tout cela, que les opinions religieuses des pliilosophes antérieurs ainsi que les troubles politiques avaient considérablement affaibli l'antique religiosité des Grecs (1).
(1) Mais comme rien n'explique mieux les funestes aberrations de l'esjiril grec [tendant ce temps de I)ouIevei'sement et de désordres , que la nntuie et l'étendue même de ces troubles , reproduisons Teffrayanl tableau que Thucydide nous en a tracé avec sa concision, son énergie et sa supériorité ordinairesdanslesquatre-vingtdeuxième et quatre-vingt troisième chapitres duâf^Iivrede son histoire de la guerre du Péloponèse.
.... presque tout le pays hellénique fut ébranlé par les dissentions qui régnaient partout, les chefs du peuple voulant appeler les Athéniens , et les Oligarques les Lacédémoniens. On n'aurait eu, pendant la paix, ni le prétexte ni la volonté de réclamer leurs secours ; mais, dans la guerre , ces appels devenaient faciles à ceux qui voulaient opérer quelque changement, à l'aide d'alliances contractées tour à tour pour nuire à la faction contraire, et pour se rendre eux-mêmes i)lus puissants. Il survint dans les villes par la sédition beaucoup de calamités qui arrivent et arriveront toujours, tant que la nature humaine sera la même ; mais elles seront plus ou moins funestes, et différentes par leurs caractères, selon les diverses circonstances qui se présenteront. Car, en temps de paix et de prospérité, les états et les particuliers ont de meilleures dispositions, n'étant pas précipités à d'involontaires nécessités, tandis que la guerre, en retirant l'aisance journalière de la vie , violent instigateur, assimile les passions de la multitude à l'horreur du moment. Les séditions régnaient donc dans les Etats ; et celles qui survenaient ensuite quelque part , amenaient dans les esi)rits , par rinstruction des antécédents , une révolution complète, et pour inventer les plus ingénieux moyens d'attaque, et pour infliger les peines les jtlus extraordinaires. Dans les actions, la valeur ordinairedes mots fut changée arbitrairement} car l'audace inconsidérée fut traitée de courageux dévouement au parti ; la lenteur prévoyante , de lâcheté honteuse; la modestie, de voile pour cacher la pusillanimité 5 la prudence en tout , d'absolue nullité. Une extravagante activité fut regardée comme le partage d'un brave. Réfléchir pour ne pas se compromettre, c'était de l'aversion sous un prétexte spécieux. L'homme violent était toujours un homme sûr; son contradicteur un suspect. Réussissait-on dans un complot, on était prudent ; et quand on devinait, on était encore j)lus habile. Celui qui par prévoyance âchaitde n'avoir besoin d'aucun parti , en était regardé comme le destructeur, et comme intimidé par ses adversaires. En un mot , devancer celui qui allait faire le mal , exciter à nuire celui qui n'y songeait pas, étaient des actions louables. On avait moins d'intimité avec ses parents
i,rs sorniSTES. 97
Les principesde morale avaient ainsi été sapés dans leurs fondements. Les Sophistes, qui ne recherchaient dans l'art oratoire qu'un instrument, dans l'étude des sciences qu'un moyen
qu'avec ses partisans, parce que ceux-ci étaient plus prompts à tout oser sans tergiverser. De telles associations ne se faisaient pas selon tes lois dans un but utile, viais contre les lois établies , pour satisfaire la cupidité. Les gages de confiance donnés muluellemcnt étaient moins fondés sur la loi divine que sur les crimes faits en commun.On accueillait ce qu'un ennemi disait de bon , pour se précaulionner contre ses actes , s'il avait le dessus, et non par générosité. On aimait mieux se venger d'une offense que la prévenir. Les serments de réconciliation , s'il s'en faisait parfois, prêles des deux côtés dans un moment critique , n'avaient de force qu'autant qu'on ne pouvait pas faire autrement; mais, à la moindre occasion, celui qui reprenait de l'audace le premier, dès qu'il voyait son adversaire sans défense , s'en vengeait avec plus de plaisir par un abus de confiance que par la force ouverte. Il calculait ainsi sa sûreté , et qu'en triomphant par la ruse, il recueillait le prix de l'habileté; car en général on donne plus facilement le nom d'habile aux méchants qu'à l'homme simple et bon; on a honte de la bonté, on se glorifie de la ruse. Tousces maux proviennent du désir de dominer qu'inspirent la cupidité et l'ambition, d'où naît l'ardeur des rivalités. Car ceux qui dans les villes présidaient aux affaires, donnant la préférence sous un nom spécieux, ceux-ci à l'égalité politique du peuple, ceux-là à l'aristocratie modérée, se proposaient, disaient-ils le bien public pour but de leurs travaux, et s'efforçant par tous les moyens de se supplanter mutuellement, se portaient aux derniers excès; ils poursuivaient leurs rivaux, en leur infligeant des peines i)lus grandes que ne l'exigeaient la justice et l'intérêt de l'État , mais se réglant toujours sur ce qui plaisait aux deux partis; et lorsqu'ils s'emparaient du pouvoir, soit par la décision d'un vote inique , soit de vive force , ils étaient toujours prêts à assouvir leur ambition du moment. En sorte qu'aucun des partis ne se conforma pins à la piété ; mais on louait ceux qui par leur éloquence obtenaient quelque résultat envié. Les citoyens modérés périssaient victimes des deux factions, soit parce qu'ils n'en partageaient pas les périls, soit par la jalousie qu'on leur portait d'y avoir échappé.
C'est ainsi que chez les Hellènes toute sorte d'iniquité surgirent des séditions. La simplicité, ce partage des âmes généreuses, devint un objet de risée et disparut; se ranger les uns contre les autres avec une mutuelle défiance, prévalut de beaucoup : car il n'y avait pour se réconcilier ni parole pour garantie, ni serment pour intimider. Dominés par la pensée qu'on ne pouvait rien es|)érerde stable, tous, sans pouvoir se fier à per-
(le succès, dans la philosophie enfin , que la connaissance des procédés les plus prompts et les plus sûrs pour captiver la raison et la séduire par de brillants sophismes , les Sophistes au lieu d'opposer une digue au torrent de la corruption , la répandirent encore davantage,
7. Ils soutenaient qu'il n'existe pas de droit par nature, mais seulement par la loi. L'art de la parole ne sert, suivant eux , qu'à faire varier les opinions sur le droit , et même à faire de la raison de droit la plus faible la raison la plus forte (r«\
ijrTovci Xo yov xpiirrov'-^ notn'vj.
8. Cette doctrine était annoncée avec une impudence qui fait frémir, et qui s'accorde parfaitement avec l'impiété de Protagoras , avec les opinions d'Euhemère , qui dépouilla les Dieux de tout l'éclat de leur dignité , et avec celle de Crilias , qui prétendit que les lois ont été inventées pour réprimer la violence, et la religion pour inspirer aux hommes une horreur salutaire qui les détournât de commettre des crimes que les lois ne pouvaient atteindre (1).
9. Mais peut-on encore s'étonner de ces énormes excès , lorsqu'on entend un Gorgias soutenir que des objets qui nous environnent rien n'existe, que la justice, la sagesse, la valeur ne sont que les fruits d"un exercice assidu, et qu'elles peuvent s'enseigner comme un art et comme une science? Lorsque Protagoras déclare ne pouvoir s'expliquer sur la question s'il y a des Dieux , et qu'il regarde l'homme comme la mesure de tout ce qui existe , c'est-à-dire, que les choses existent ainsi qu'elles se présentent à lui, n'est-il pas naturel d'en conclure, que la conscience doit se taire, qu'il n'y a pas de différence
sonne, s'occupaient plutôt à se mettre à l'abri du mal. Ordinairement ceux qui avaient moins de capacité l'emportaient sur les autres : en effet, craignant que, parleur propre infériorité et par la lînesse de leurs ennemis, ils ne fussent vaincus en éloquence et devancés par leur esprit astucieux, ils marchaient audacieusement au but; tandis que ceux-ci, méprisant même de pressentir le danger, et ne croyant pas devoir prévenir par des actions eequi pouvait l'être par l'esprit, setrouvaut sans défense, |)érissaient en plus grand nombre.
(1)Sext,F,mp,c. Math. IX. 54.
entre la vertu et le vice ? Dans ce cas, celui qui , muni d'un art fallacieux , se sent assez fort pour persuader aux autres . que ce mensonge qu'il veut propager est la vérité, cet homme est heureux et redoutable , et la société , jusqu'ici maintenue par la crainte des Dieux et par le respect pour les lois, devient un repaire de brigands , où chacun se prévaut de l'avantage que lui donnent son adresse et la volubilité de sa langue, pour dépouiller ses concitoyens et pour soumettre tout à ses caprices et à sa cupidité.
10. Il faut avouer que les Athéniens, et les Grecs en général , ne laissèrent pas de s'en apercevoir. Ils distinguaient très-bien le mensonge d'avec la vérité. Les premiers , dit-on , finirent par défendre aux Sophistes l'entrée des cours de justice; et les jeunes gens eux-mêmes qui les admiraient le plus , à cause de leurs talents, ne se méprenaient guère sur leurs intentions, et ils auraient eu honte de se voir ranger parmi eux.
11 . Les Sophistes, en effet, ont souvent été en butte au ridicule, et, certes, la gravité avec laquelle plusieurs d'entre eux traitaient des sujets de peu d'importance , et la sotte vanité avec laquelle ils prétendaient avoir la sagesse en partage , s'y prêtaient admirablement bien. Lorsqu'on les voit disserter gravement sur des mouches et sur des grains de sel, lorsqu'on les voit s'amuser à défendre les paradoxes les plus absurdes , il n'est pas étonnant que les poètes comiques et les philosophes se soient empressés de les traduire en scène et de les exposera la risée publique.
12. Mais tout cela n'empêcha pas que leur funeste doctrine ne portât les fruits les plus abondants. La jeunesse avide d'instruction, animée par l'ardeur, si commune aux Athéniens, d'entendre de brillants discours , entraînée par la curiosité , parfois même par la seule force de l'exemple , accourait en foule pour admirer ces beaux parleurs ; en les admirant, ils se pénétraient, sans s'en apercevoir, de leurs principes , et ils manquaient rarement, lorsqu'ils en avaient besoin, d'employer cet art dangereux , pour s'emparer de ce qui , suivant eux , leur appartenait de droit , aussitôt qu'ils se voyaient en état d'en priver leurs concitoyens.
IdO rRUMI?:iî£ PÉiîlODK.
13, Les Sophistes enseignaient l'art d'accuser l'innocence et ■ de défendre le crime, et quelques-uns même vendaient leurs talents, en vils mercenaires, à quiconque voulait leur payer le prix qu'ils y avaient mis. Xénophon déclare qu'il n'a encore vil personne qui fût devenu honnête homme par les leçons des Sophistes, ou par la lecture de leurs écrits ; mais , puisque , dans l'ordre de choses tel que nous avons tâché de le décrire d'après Thucydide, il importait à la jeunesse d'amasser des richesses ou de trouver les moyens de satisfaire les besoins pressants créés parleurs dérèglements et par leurs débauches; il n'était pas étonnant qu'ils accueillissent avec avidité des principes tels que nous les trouvons dans les discours de Polus et de Caliclès , dans le Gorgias de Platon , et dans ceux de Thrasymaque , dans la République; et qu'ils le fissent en effet, ceci pourrait être prouvé tant par la dépravation générale que par la déclaration ouverte du même Polus, dont je viens de parler. Polus prétendit que personne ne doutait de la justesse de ses vues à ce sujet.
7^?, 14. Au reste, la chose est évidente parla seule observation
que ces mêmes principes se retrouvent chez les auteurs d'ailleurs les plus sensés et les plus estimables. Nous nous conlenlerons de citer ici Isocrate et Démosthènes, dont les discours fournissent un grand nombre de preuves du fait que nous venons de signaler. Je suis cependant loin de ne pas reconnaître que les discours de ces orateurs ne soient pleins des sentiments les plus élevés ; mais cela même rend d'autant plus inconcevable, leur aveuglement au sujet des premiers principes de morale 5 cela même fournit une nouvelle preuve des suites fâcheuses de l'audace des athées et des leçons dangereuses des maîtres d'éloquence.
15. Il n'y a pas de doute que les Sophistes n'aient conlribuébeaucoup à avancer la civilisation inlellectuelledes Grecs, et en particulier des Athéniens; mais il est aussi certain que la dépravation des mœurs , l'incrédulité et l'anéantissemeal de la moralité ont commencé à se manifester plus qu'auparavant et à faire des progrès plus rapides, dès les temps où l'on
pril goût auv artifices des Gorgias et des Protagoras , et où l'on commença à les appliquer à la philosophie (1).
16. Un autre fait qui ressort clairement des détails que nous venons d'exposer , ce fut l'engouement des Grecs pour les Sophistes; on n'a qu'à lire le début du ProtagorasdePlaton pour s'en convaincre. Mais tout en recherchant, en admirant même leurs talents , les bons pères de famille les redoutaient beaucoup. Qu'on voie, p. e. , dansle Théagès de Platon, le portrait inimitable de ce père . qui se plaint des soins et de l'inquiétude que lui coûte l'éducation de son fils. Nevoilà-t-il pas, dit-il, qu'il s'est mis dans la (étede devenir sage.' (5-it?«V). Sans doute, que quelques-uns de ses jeunes amis lui en auront raconté quelque chose, et maintenant il ne veut pas rester en arrière et il ne cesse de me tourmenter de prendre pour lui un Sophiste , qui le rende sage {açnç cturov e-opov ivutia-n ). Quant à l'argent , cela ne ferait aucune difficulté, mais je crains le danger qu'il court avec cette fantaisie. Jusqu'ici je l'ai retenu, mais ^ comme je vois qu'enfin il m'échappera , j'ai résolu de céder à ses instances, afin qu'il ne coure pas à sa perte, en le faisant à mon insu.
17. Toute vérité et toute morale, comme nous venons de le voir, avaient donc été ébranlées jusque dans leurs bases ; on s'était fait un jeu des idées les plus importantes et les plus sacrées. Pourrail-on donc encore s'étonner de voir sortir de cet état des esprits le scepticisme le plus tranchant et le plus exclusif qui fût jamais, la négation la plus complète de tout principe et de tonte science ?
18. Aussi, si nous interrogeons les anciens sur l'idée qu'ds se faisaient des Sophistes^ nous trouverons, qu'ils les représentent comme des hommes qui tâchent de détruire toute conviction scientifique, pour mettre à sa place leurssophismes comme des hommes qui cherchaient à s'attirer par toutes sortes de moyens les jeunes gens de familles opulentes , pour
(1) Voy. Van Ltmburjî-Brouvver , Histoire de la civilisalion grecque , tom. 5. Comparez aussi le lableaii que nous avons (racé des suites du rationalisme, p. 48-54, desUniverbités , elc.
102 PhEMiÈRE PÉRIODE.
se faire payer des sommes d'argent considérables pour l'instruction qu'ils leur donnaient ; enfin comme des hommes qui parcouraient les principales villes de la Grèce dans ce but.
Platon et Arislote définissent dans plusieurs de leurs ouvrages, le sophiste un trafiquant de sagesse apparente (I) , un marchand de denrées de l'àme et de paroles sur la vertu (2) , un chasseur à l'homme et au salaire, dont l'art est de prendre la jeunesse riche à l'appât trompeur du savoir (3). Daus son Protagoras, Platon s'exprime à ce sujet, de la manière suivante : <c 0 Hippocrate (c'est Socrate qui parle) , le Sophiste » n'est-il pas un marchand, soit passager, soit fixé en un lieu, )ide toutes les denrées dont l'âme se nourrit? Or, mon cher, »il faut bien prendre garde que le Sophiste, en nous vantant » trop sa marchandise , ne nous trompe comme les gens qui )) nous vendent tout ce qui est nécessaire pour la nourriture jidu corps; car ces derniers , sans savoir si les denrées qu'ils )> debitentsont bonnes on mauvaises pour la santé, les vantent «excessivement pour les mieux vendre, et ceux qui les achè- «tent ne s'y connaissent pas mieux qu'eux, à moins que ce ne «soit quelque médecin ou quelque maître de palestre. 11 en «est de même de ces marchands, qui vont vendre les sciences ))dans les villes à ceux qui en ont envie ; ils louent indifFérem- )»ment tout ce qu'ils vendent. » Tel est le portrait que , dans son Protagoras, Platon nous trace des Sophistes ; et dans son Ménon , il fait dire à Socrate , répondant à Anytus : « Parmi «ceux qui font profession d'être utiles aux hommes , les So- "phistes seuls diffèrent des autres , en ce que non-seulement iiils ne rendent pas meilleur ce qu'on leur confie, mais en- "core ils le rendent pire. Et ils osent exiger de l'argent pour «cela! En vérité, je ne sais comment y ajouter foi. Car je «connais un homme, c'est Protagoras, qui a amassé plus d'ar- » gent au métier de Sophiste que Phidias , dont nous avons de i)si beaux ouvrages, et dix autres statuaires avec lui.... Quoi !
(1) Aiist. Sopii. Elencii.
(2) Platon , Protagoras et So|ihisle.
(3) Ibidem.
«ceux qui rapetassent les vieux souliers et raccommodent les Il vieux habits ne sauraient les rendre en plus mauvais état X qu'ils les ont reçus sans qu'on s'en aperçoive au bout de )i trente jours , et ne tarderaient guères à mourir de faim ; et "Protagoras a corrompu ceux qui le fréquentent, et les a ren- )) voycs plus mauvais d'auprès de lui qu'ils n'étaient venus , ))saus que la Grèce eu ait eu le moindre soupçon, et cela penwdant quarante ans ! »
19. Tout, nous venons de l'entendre, n'était donc pas grandeur et succès pour ces habiles gens. Il y avait bien quelque honte aux yeux d'un grand nombre de citoyens à suivre les leçons d'un Sophiste ; d'autres avaient contre tout précepteur de vertu à gages une prévention furieuse. Un tel homme était pour eux l'ennemi delà tradition politique et de l'ancien ordre social (I). De là vient que le philosophe sérieuxfut confondu par les patriotes d'Athènes avec le Sophiste corrupteur des Etals ; cet Auytus, qui se porta l'accusateur de Socrate , était l'ardent ennemi de la sophistique. Euripide , l'ami et le disciple des philosophes , le philosophe de la scène , était tellement suspect aux Athéniens, que ceux-ci s'offensaient des maximes athées qu'il prétait à ses personnages méchants , qu'ils se contentaient à peine de la fin tragique du scélérat dans ses drames , et qu'ils lui intentèrent une accusation pour avoir prêté à son Hippolyte cette maxime dangereuse : Mes lèvres ont juré, mais non mon esprit. On sait enfin, qu'Aristophane, esprit satirique, chagrin, dont les plaisanteries, à la fois cruelles et bouffonnes^ s'inspiraient du regret du passé, traita Socrate d'athée, de misérable sophiste et de voleur (2) ; qu'il livra publiquement Euripide, ce bavard immoral , à l'indignation du vieil ethéroïque Eschyle ressuscité sur la scène (3), et qu'il le représenta comme un impie dont l'irréligion devait avoir pour effet de ruiner bientôt le commerce des objets sacrés. Cependant Socrate était, bien plus qu'Aristophane , l'homme de la
(1) Plaioir. MeiKiii, Ci) Aristopiiane, Nuées.
(3) id. Grenouilles.
Î04 PnEMiÉRE PÎ-K!OÎ>E.
sagesse et de la patrie , et c'était Euripide , ennemi seulement des Dieux criminels (1) qui s'écriait avec le chœur : u Qui que lu sois, Zeus , si diflB.(;ile a connaître , nécessité de nia nature, esprit des mortels, nous t'implorons (2).
20. Des considérations qui précèdent, il suit que, pour bien comprendre la sophistique grecque , il faut l'envisager dans ses rapports avec la religion, la politique , la littérature et les écoles philosophiques antérieures. Ce n'est que de cette manière qu'on pourra se rendre compte du bien et du mal que les Sophistes ont opéré ainsi que des changements qu'ils ont occasionnés dans la marche et le développement ultérieurs de la pensée philosophique chez les Grecs.
21. Cependantpourne pas être injuste envers les Sophistes, il faut reconnaître qu'ils ont contribué au progrès de la philosophie, en poussant à leur dernière conséquence les doctrines antérieures , en perfectionnant l'exposition philosophique et en étendant le cercle des sciences particulières.
Les Sophistes n'ayant point tous paru dans le même temps, ne se ressemblaient point non plus par la capacité , par les connaissances et par le mérite. 31ais de même qu'ils furent tous contemporains , malgré la différence de leurs âges , de même aussi malgré toutes les différences que l'on remarque entr'eux, ils se ressemblaient beaucoup par les talents et les sciences qu'ils cultivaient. Non contents de vouloir passer pour de grands orateurs et des maîtres d'éloquence , ils prétendaient encore enseigner toutes les autres sciences. Les plus célèbres d'entre ces Sophistes furent Gorgias de Léontiura en Sicile , Protagoras d'Abdère , Hippias d'Eiis, Prodicus de Céos, et Thrasymaquede Chalcédoine , auxquels succédèrent à des distances plus ou moins grandes, Evenus de Paros , Théodore de Byzance, Alcidanius d'Elée, et Polus d'Agrigente, tous deux disciples de Gorgias ; puis Antiphon de Rhamnusium , Simon et Polycrate d'Athènes , Stésimbrote et Anaximandre dont la patrie est inconnue ; enfin Euthydème et
(1) Clément d'Alex. Acim.p. 30.
(2) Euripide , Frorid. v. 88-1
LES SOPHISTES. iOo
Dionysodore de Chios, Si l'on excepte Gorgias, que quelquesuns disent avoir été ami d'Empédocle , et les deux disci[»les que je viens de nommer , on trouve que tous ces sophistes se sont formés eux-mômes. On voit par la liste des villes où ils prirent naissance , qu'ils ne se formèrent point dans une partie de la Grèce , mais dans tontes les contrées de la mère Grèce, dans toutes les contrées de ses anciennes et nouvelles colonies; et qu'ainsi vers ce temps l'amour de l'élude avait été aussi généralement et aussi puissamment réveillé parmi les Grecs que l'amour de la liberté et de la patrie.
22. Quant aux branches scientifiques dont ils s'occupaient, on trouve qu'ils enseignaient la science de la nature, ou l'origine et l'essence des choses, la grandeur et les mouvements des corps célestes , et les causes des phénomènes les jjIus remarquables de la terre, lis enseignaient aussi les qualités et les rapports des nombres et des grandeurs , les effets et les liaisons des sons, et enfin l'art de troubler les autres dans la dispute, et d'y rester invincibles , art que Zenon avait inventé avec eux. Les premiers ils réduisirent en un corps de doctrines la politique et l'art de l'éloquence. Ils furent aussi les premiers qui firent des recherches sur la nature delà langue, sur l'origine , la composition et dérivation des mots et sur leurs parties constitutives , sur la construction des périodes ; et qui ramenèrent à des règles fixes , l'art de parler et d'écrire avec justesse et élégance. Enfin, ce furent eux qui donnèrent les premiers des leçons sur la vertu et le bonheur , et qui enseignèrent dans la Grèce la science de la guerre et la théorie de la peinture et de la sculpture; ils composèrent aussi des ouvrages estimés deleurs contemporains sur toutes les branches que nous venons de mentionner. Ajoutons en dernier lieu que quelquefois les Sophîstesemployaient leurs connaissances et leurs faculiés pour le service de leur patrie. Gorgias, Prodicus et Hippias furent souvent employés parleurs concitoyens dans les affaires publiques ; et ce dernier dit , dans Platon , en parlant de luimême que toutes les fois que sa patrie désirait terminer heu-
106 PKElUÈRIi PÉRIODE.
reusement des négociations avec d'autres villes , elle avait recours à lui, comme au premier de ses citoyens (1).
23. Par rapport à leur doctrine philosophique, les Sophistes se rattachent ou à la physique dynamique de l'école d'Ionie ou à l'école d'Elée.
Protagoras d'Abdère.
1. Vie de Protagoras. 2. Caractère de son enseignement. — Ses écrits. 3. Sa méthode. 4. Son principe conforme à celui d'Heraclite — Ihommeestla mesure de toutes choses. 5. Platon montre quelques-unes des conséquences absurdes du système de Protagoras. 6. Autres conséquences pour la morale. Confusion du bien et du mal — négation de l'existence de Dieu et de l'immatérialité de Tâme — Dans ce système savoir c'est sentir. 7. Comparaison entre la ctbctrinede Protagoras el le Condillacisme.
1. Protagoras, qui florissait vers 440 avant J.-C. passe pour avoir été le disciple de Démocrite. Le premier il exerça la profession de Sophiste en Grèce et s'acquit par ses leçons d'abord en Sicile , ensuite à Athènes, des sommes considérables. Accusé d'athéisme dans cette ville, il fut banni par les Athéniens et périt dans un naufrage. Son ouvrage sur les dieux fut brûlé publiquement à Athènes.
2. Dans son enseignement il faisait connaître certains lieux communs pour les questions ordinaires du genre judiciaire. Il prétendait pouvoir communiquer à ses auditeurs l'art de rendre forte la raison de droit faible et leur donner de l'habilité dans le dialogue et dans de longs discours. Ses leçons ne roulaient pas sur des connaissances particulières , mais sur la vertu qui fait l'homme d'état. Cependant il écrivit beaucoup sur les arts particuliers ; mais aucun de ses écrits ne nous est parvenu.
3. Comme tous les Sophistes , il préférait la méthode d'exposition à la méthode d'interrogation. Platon , en eflFet , le représente comme refusant de se prêter au mode de conver-
(1) Platon, Ilippias, Maj.
PROTAGORAS d'ABDÈRE. d07
sation adopté par Socrale : <■ J'ai (lui fail-il dire) disenté avec »beaiiconp de personnes en ma vie , et si j'avais voulu me «prêter à ce que tu exiges de moi , en conversant avec mon «adversaire de la façon qu'il lui aurait plu , je ne me serais :igtière distingué , et le nom de Protagoras n'aurait jamais été » célèbre dans la Grèce. »
•4. Il se conduisit en général d'après son principe que rien d'objectif ne peut être connu , et que l'on peut affirmer les contraires d'une même chose. Pour prouver ce principe , il se .«servait de la doctrine d'Heraclite, mais il en rejetait l'unité. Tout n'est pour Protagoras que diversité; l'homme est donc la mesure de toutes choses, de celles qui sont , comme elles sont, et de celles qui ne sont pas , de la manière qu'elles ne sont pas.
S. Pour montrer quelques-unes des conséquences auxquelles aboutit ce système, Platon, dans son Théétète s'exprime ainsi : (1 J'ai été étonné qu'au commencement de sa Puérile Protagoiiras n'ait pas dit que le pourceau , le cynocéphale , ou quel- » qu'être encore plus bizarre, capable de sensation, est la mexsure de toutes choses. C'eût été là un début magnifique et 1) tout-à-fait insultant pour notre espèce, par lequel il nous nevit donné à entendre, que, tandis que nous l'admirions )t comme un dieu pour sa sagesse , il ne l'emporte pas , je ne » dis pas sur un autre homme, mais sur une grenouille gyrine. »Que dire, en effet , Théodore , si les opinions qui se forment ))en nous, par lemoyen des sensations , sont vraies pour cha- ))cun ; si personne n'est plus en état qu'un autre de prononcer jisurce qu'éprouve son semblable , ni plus habile à discerner )>la vérité ou la fausseté d'une opinion ? Si , au contraire, )> comme il a souvent été dit , chacun juge uniquement ce qui 5) se passe en lui , et si tous les jugements sont droits et vrais, «pourquoi , mon cher ami, Protagoras serait-il savant au point )ide se croire en droit d'enseigner les autres et de mettre ses «leçons à si haut prix, et nous des ignorants, condamnés à son » école , chacun étant à soi-même la mesure de sa propre sa-
») gesse
G. En outre, si l'homme est la mesure de toutes choses, en
d'autres termes, s'il n'y a d'autre règle pour juger du vrai que ce qu'il en semble à chacun, il n'y a plus rien, par cela même, d'absolument vrai- et l'on aboutit irrésistiblement à un état de choses oi!i chacun a sa vérité , et où par conséquent , il n'y a plus de vérité , la vérité étant ou cessant d'être. Mais où rien n'est vrai, là aussi , par une conséquence inévitable, rien n'est faux; et cette confusion du vrai et du faux amène nécessairement à sa suite laconfusion dubien etdu mal, le bien et lemaln'étant autre chose que le vrai et le faux transportés de l'ordre spéculatif à l'ordre pratique. Arrivé là , on est conduit à dire avec Protagaras et ses partisans que le juste et l'injuste, le saint et l'impie, rien de tout cela n'a par sa nature une essence qui lui soit propre, et que l'opinion que toute une ville s'en forme devient vraie par cela seul , et pour tout le temps qu'elle dure. Pour ce qui est de la Divinité , la question de son existence est aussi pleinement abandonnée à la raison individuelle ; dans ce système, rame étant tonte entière dans la sensation , l'art n'est qu'une collection de différents moments de la pensée et savoir c'ett sentir {]).
7. Qui ne se rappelle ici que ces principes sont venus réa[»paraître dans la philosophie avec un cortège de conséquences tout autrement graves et importantes dans l'ordre moral, re-
(i) Pour faire saisir loulce que cette dernière opinion a d'absurde, rialon dit entr'autres choses ce qui suit :« Voyons si la science et la sensation sont une même chose, ou deux choses différentes. Admettons-nous qu'avoir la sensation d'un objet, soit par la vue , soit par l'ouïe , c'est en avoir la science? Par exemple, avant d'avoir appris la langue des barbares , dirons-nous que , lorsqu'ils parlent, nous ne les entendons pas , ou que nous les entendons et que nous savons ce qu'ils disent? De même, si, ne sachant pas lire, nous jelons les yeux sur des lettres , assureronsnous que nous ne les voyons pas, ou que nous les voyons et savons ce qu'elles signifient? Nous dirons quenoussavons ce quenous en voyons et en entendons; quantauxletlres, que nous en voyons et en savonslafigurc et la couleur; quant aux sons que nous entendons et savons ce qu'ils ont d'aigreet de grave ; mais que tout ce qui s'apprend à ce sujet par les leçons des grammairiens et des interprètes, l'ouïe et la vue ne nous en donnent ni la sensation ni la science. »
GOUGIAS DE LÉONTÎU.II. 109
ligieux et politique. Cette doctrine de Protogoras , que /awie est toute entière dans les sensations et que savoir c est sentir, n'estelle pas mot pour mot le Condillacisme ? et si la comparaison se poursuivait , plus d'une analo(jie encore ne pourrait-elle pas être constatée entre l'époque philosophique où apparut Protagoras et celle à laquelle Condillac a laissé son nom ? De part et d'autre, abolition de l'unité et de l'identité du moi , et jiartant de son immatérialité en même temps que de sa liberté, en vertu de ce principe que l'âme est tout entière dans les sensations 5 de part et d'autre , mépris du sens commun , insurrection de la raison humaine contre la raison divine , en vertu de cet autre principe que savoir c'est sentir ; de part et d'autre enfin, confusion du vrai et du faux, du bien et du mal, négation de Dieu et de sa providence, anarchie dans les idées spéculatives et les idées pratiques. On retrouve de part et d'autre la même tendance sophistique dans l'application de ces principes : c'est de produire l'illusion et de répandre l'erreur au moyen de discours pompeux et brillants. En effet Platon rapporte que c'est en cela que Protagoras faisait consister la supériorité du sophiste sur les autres hommes,
Gorgias de Léontium.