‹ Manuel de l'histoire de la philosophie ancienneChapitre 15 sur 90 · S0MM\1»E · texte numérisé non relu

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1. Progrès de la sophistique. 2. Vie de Gorgias.— Son Ambassade à Athènes, — Ses voyages. 3. Ses discours. — Sa jactance et son immoralité. 4. Sa méthode. 5. Ses écrits. — Sa doctrine: 1° Il n'existe rien. 2" Rien ne peut être connu. 3" Rien ne peut être communiqué aux autres. 6. But de cette doctrine — Ses rapports avec celles des Eléates. 7. Ressemblance des opinions de Gorgias et de celles de Protagoras.

1. L'impudence et l'effronterie des Sophistes allèrent en croissant, à mesure que leurs talents diminuèrent. Protagoras est encore représenté par Platon comme ayant une certaine dignité; mais le portrait que ce philosophe trace de Gorgias n'offre rien qui justifie les prétentions de ce sophiste. Enfin , il traite Euthydème comme un méprisable parleur.

2. Gorgias de Léontium florissait vers 430 ans avant J.-C. Envoyé à Athènes par sa ville natale en -426 , pour solliciter

«lu secours contre Syracuse , qui l'opprimnit , il persuada anv: Alliéniens de soutenir les Léontins. Son éloquence le rendit célèbre et sa sagacité le fit briller parmi les sophistes. Il parcourut un grand nombre de villes , oij il amassa de grandes richesses, Quoiqu'aimant le luxe et la pompe, il mena une vie sobre et parvint à l'âge de lOo ou 109 ans.

2. 11 composa beaucoup de discours , dans lesquels il recherchait les ornements poétiques , les termes emphatiques , les antithèses et les synonymes ; de là la froideur de ses discours, qui était devenue proverbiale. Sajactance était extraordinaire, il méprisait les bonnes mœurs et se moquait de ceux qui enseignaient la vertu. L'art de discourir est , selon lui , le premier des arts: car il soumet les hommes et les plie de toutes les manières.

A. Sa méthode n'était guère scientifique , puisqu'il ne communiquait à ses disciples que quelques arguments captieux et des formules générales. Nous devons encore remarquer qu'il appliqua la rhétorique aux sciences physiques.

5, Gorgias écrivit beaucoup • mais nous ne ferons mention que de son ouvrage sur le non-étre, production de sa jeunesse, dont le titre aussi bien que la distribution était également sophistique. Il y cherchait à établir ces trois points :

1° Il n'existe rien , parce que , s'il existait quelque chose , ce serait ou l'être ou le non-être , ovi l'un et l'autre à la fois , ce qui n'est pas. Car, a/ le non-être ne peut pas exister, puisqu'il est l'opposé de l'être ; si donc celui-ci est , l'autre ne peut exister; ou bien encore , si le non-être existait , l'être et le non-étre devraient exister en même temps, bf L'être ne peut pas non plus exister, car il devrait être éternel ou engendré ou les deux à la fois. Et d'abord l'être n'est pas éternel , car éternel , sans commencement, sans origine, il serait infini ; il ne pourrait donc être ni en autrui, car rien n'est plus grand que lui, ni en lui-même, car il serait à la fois corps et lieu ; il ne serait donc pas. Ensuite l'être , n'est pas engendré ; car il devrait dans ce cas la naissance ou à l'être ou au non-être; mais à l'être c'est impossible , car alors il ne naîtrait pas , il serait ; et au non-être cela ne se peut davantage, car le non-être ne

GORr.lAS DE LKONTHJH. IH

peut engendrer, n'étant pas. Enfin l'être n'est pas à la fois enî^endré et éternel ; car ces denx choses se détruisent : ainsi l'être n'est pas. D'ailleurs, si l'être était, il serait un ou plusieurs ; mais il n'est pas un ; car qu'on le regarde comme quantité discrète ou continue , ou grandeur ou corps, et il faut bien qu'il soit quelque chose de cela, il paraîtra divisible composé; et il n'est pas plusieurs, parce que la pluralité n'existerait pas sans l'unité , qui en est la base. En résumé , si le non-êlre n'est pas, si l'être n'est pas, si les deux ensemble ne peuvent être , rien autre ne pouvant être pensé , il faut que rien n'existe.

2° S'il existait quelque chose, on ne pourrait le connaître , car pour cela nos pensées devraient, selon les principes de Parménide, être identiques à leur objet, ou toute pensée devrait représenter quelque chose de réel ce qui n'est pas.

S" Si l'on pouvait connaître quelque chose , on ne pourrait le communiquer aux autres hommes , parce que le langage , seul moyen de communication , devrait reproduire les choses elles-mêmes ou du moins exciter les mêmes idées chez des individus difiFérents.

6. On voit donc que les doutes de Gorgias sont dirigés contre la vérité des connaissances rationnelles. Gorgias est un Zenon à rebours. De même que celui-ci déduisit des éléments des représentations sensibles leur nullité, de même Gorgias détruisit la doctrine éléalique en prouvant qu'elle est insoutenable vis-à-vis de la force de la représensation sensible. Telle fut l'issue de la lutte de la sensibilité contre l'entendement.

7. Au fond les doctrines de Protagoras et de Gorgias se ressemblent, carie premier admet que toute pensée est savoir et le second qu'aucune pensée n'est savoir ; Protagoras prétendait donc qu'il n'y a rien de rien dans la pensée, et Gorgias soutenait qu'elle est un tissu d'illusion et d'apparence. Tons deux n'admettent donc au fond que l'apparence et l'illusion.

112 rKEMiÈRE rér.iODE.

Euthydème et Dionysodore de, Chioa.

1. Rapport de ces sophistes avec les précédents. 2. Leur système. 3. Leurs sophismes. 4. But du dialogue de Platon , qui porte le nom d'Euthydème. 5. Fin de la sophistique.

1 . Les succès extraordinaires des premiers sopliistes firent paraître une multitude d'hommes médiocres ou vils , qui , en prenant le litre de sophistes , espéraient acquérir autant de réputation et de fortune, que les premiers qui avaient porté ce nom.MaiscessuccesseursdeGorgiaSjd'Hippiaset de Protagoras, outrèrent autant leurs prétentions , leurs promesses et leur impudence , qu'ils étaient au-dessous de leurs prédécesseurs par les connaissances et les talents. Non seulement ils voulurentpasser pour les maîtres uniques de vertu et desagesse;mais ils firent aussi tous leurs efforts pour perdre, à forcede calomnie et de fausses accusations, tous le autres hommes célèbres de leur temps , et particulièrement Isocrate. Ces gens qui se vantaient d'enseigner exclusivement aux hommes à être sages et heureux . poussaient la bassesse jusqu'à exiger de leurs disciples qu'ils déposassent quatre à cinq mines chez des changeurs, afin d'assurer le paiement de leurs instructions. Cet amour sordide du gain ,1a contradiction évidente de leurs promesses et de leur conduite, leur ineptie dans les affaires et les emplois publics, malgré toute leur forfanterie sur la connaissance des secrets de la nature et de l'avenir , enfin l'absurdité de leurs subtilités , ouvrirent les yeux même aux gens du peuple, et firent croire que les sophistes enseignaient plutôt le bavardage et de vaines subtilités, que la sagesse et la vertu. Parmi ces hommes qui avaient attiré le mépris , non seulement sur leurs noms , mais sur la philosophie entière , nous ne citerons qu'Euthydème et Dionysodore , deux frères natifs de Chios, qui poussèrent l'insolence so[)liistique au plus haut degré, ils faisaient servir les deux propositions de Protagoras et de Gorgias pour embrouiller le discours.

2. Selon Euthydème, le plus jeune des deux , chacun sait tout et toujours ; l'erreur et la contradiction sont donc im-

EUTOYDÉME ET DIOI^YSODORE DE CHIOS. il3

possibles. Tout est toujours et en mêiue temps égal pour tous: rien n'est quelque chose et ne diffère d'autre chose. En conséquence de ces principes Euthydème soutenait qu'on ne peut rien apprendre.

3. Nul n'apprend rien, disaient-ils, ni celui qui sait, parce qu'il sait , ni celui qui ignore, parce qu'il ignore. Selon eux , le mensonge est impossible parce qu'on ne peut parier que de ce qui est, et que celui qui ment dit vrai , parce qu'il parle de la chose dont il est question. Ils enchaînaient -les unes aux autres une multitude d'équivoques de langage ou de pensée, en mettant à proGt la liaison naturelle des idées , la substitution inév-itable des termes généraux aux termes particuliers , ou des termes particuliers aux termes généraux , et enfin le double sens des mots qui servent à exprimer les relations selon qu'on les dispose. Ainsi s'obtenaient les conséquences les plus bizarres : un chien devenait le père de l'interlocuteur, et Jupiter un animal à son service.

4. Ce que nous venons de rapporter des sophismes d'Euthydème et de Dionysodore, se trouve développé au long dans le dialogue de Platon qui porte le nom d'Euthydème. Platon y épuise la matière : tout l'art des sophistes y est mis à nu ; il vous introduit dans leur arsenal et vous en fait toucher une à une toutes les armes , et ce sujet si aride en apparence , il le sait rendre attrayant par la beauté des formes et par la verve dramatique qui anime ce dialogue d'un bout à l'autre. Il fait voir clairement à quoi se réduit cet art merveilleux, dont leprestige charmait les imaginations grecques, et qui, tout en révoltant le bon sens, l'étonnait et l'embarrassait. Ajoutez qu'en combattant ces sophistes , le champ de bataille de Platon n'était pas seulement la Grèce , mais l'humanité tout entière et l'esprit humain lui-même , qui , après tout , est le vrai père du sophisme.

5. Si Protagoras et Gorgias gardaient encore une certaine méthode dans la manière de prouver , toute stabilité de la pensée devait , au contraire , s'évanouir dans ces jeunes sophistes , puisqu'ils se jettent tantôt dans une direction , tantôt

lU PREMIÈRE PÉRIODE.

une autre tout opposée ; ils sont donc , pour nous, le terme de la Sophistique.

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