ARISTOTE. VIE ET ÉCRITS
part , que , dans ses dialofjues du moins , non-seulement la forme , mais encore la manière de diviser le fond, étaient différentes de la disposition plus sévère de sa doctrine.
1 1 . Aristote ayant embrassé dans ses recherches tout le domaine scientifique connu de son temps , devait être porté par la nature de son esprit et de sa méthode, à le diviser en différents compartiments et à mettre ceux-ci en rapport entre eux par une systématisation bien établie. En eiïet, les écrits d'Aristote que nous possédons encore satisfont jusqu'à un certain pointa ce besoin , puisque la psychologie, la logique , la métaphysique, la physique spéculative avec d'autres branches de riïistoire naturelle , l'éthique , la politique, la poétique et la rhétorique y occupent une place séparée.
12. Mais Aristote lui-même n'est point salisfaitde la disposition de ses écrits et avec quelque raison* car ce qui nous frappe surtout dans la plupart de ces traités, c'est que le plan n'en est pas bien ordonné, quele sujet n'est pas convenablement travaillé, et que la marche des pensées n'est pas bien suivie. Tantôt les différentes secli(ms des traités particuliers ne s'enchaînent pas assez bien ; tantôt les recherches commencées ne sont pas achevées ; d'autres fois des considérations étrangères au sujet y sont enlre-mélées ; il n'est pas rare de voir Aristote répéter des passages entiers du même écrit; souvent un traité renvoie à un autre qui a été évidemment comj)osé plus tard. A ces défauts se joignent encore des négligences de style et le décousu des périodes. Frappé de cet état des écrits d'Aristote qui nous ont été conservés, on s'est demandé quelles pouvaient en être les causes. On a donc établi différentes hypothèses à cet égard. Les uns ont cru que cet état s'expliquait suffisamment par les difficultés que devait offrir un premier essai de classification et d'exposition de tant de branches scientifiques plus ou moins liées ensemble. Les autres ont pensé s'en rendre raison ])ar la nature de nos manuscrits , qui sont mutilés , pleins de lacunes , défigurés et interpolés dans un grand nombre d'endroits. Pour prouver leur manière de voir, ils se sont appuyés sur cette ancienne tradition relative au sort des écrits d'Aristote , dont nous avons déjà parlé plus haut. Enfin
Snfi DEUXnlwE PÉRIODE.
une troisième classe de critiques prétend que la plupart , ou même toutes les difficultés leur semblent levées, en supposant que les écrits d'Aristote , qui , visibleuient , s'enchaînent et se supposent , qui n'ont été composés que pour ses leçons orales et qui ont été publiés plus tard ou par Aristote lui-même ou par ses disciples , n'ont peut-être été destinés d'abord qu'à Ceux qui étaient guidés par les leçons orales du maître, ce qui expliquerait pourquoi un ouvrage renvoie quelquefois à un autre qui a été composé après le premier. Aristote ajoutait plusieurs choses à ces esquisses , en revenant sur les mêmes matières : il pouvait aussi omettre plusieurs choses dans ses leçons et donner de vive voix un moyen de saisir la liaison des idées qui nous manque maintenant. Nous avouons que cette dernière hypothèse nous semble mériter la préférence sur les deux autres par sa simplicité et par quelques faits qui semblent la confirmer, mais que la nature de notre travail ne nous permet pas d'examiner.
B. De la philosophie cV Aristote en ghiérnl et de
ses parties.
1. Circonstances qui expliquent la direction .générale d'Aristote dans la science. 2. Il s'attache iirincipalemenl aux faits. 5. Cependant il ne se renferme point dans les notions sensibles, i. 11 admet l'expérience et la science.
5. La philosophie est la science de l'être en générai et de ses principes.
6. Comparaison de la philosophie avec les sciences particulières. 7. Description du domaine de la philosophie. 8. Elle examine aussi les principes logiques du raisonnement et les axiomes des autres sciences. 9. Elle n'étudie jias rêtre accidentel. — Erreur d'Aristote à ce sujet. 10. Différence des doctrines d'Aristote et de Platon sur la philosophie. 11. Leur ressemblance sous ce même rapport. 12. Division de la philosophie eu logique, physique et morale. 13. Importance de la philosophie d'Aristote.
1. A l'époque oi^i Aristote commença ses recherches philosophiques, la marche des événements amena insensiblement un état de choses , dans lequel l'esprit des Grecs fut invité à se porter sur les circonstances extérieures de leur position. Les grands mouvements qu'on rencontre dans l'histoire à celle
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époque , et qui avaient déjà reçu en partie leur accomplissement , donnèrent à la vie grecque , qui s'était presque éteinte en elle-même , un plus vaste théâtre ; et l'on dirait que tout ce qui avait contribué jusque là , dans l'intérieur de la Grèce , à la culture de l'esprit, n'avait eu d'autre but que do préparer les circonstances extérieures. Or, dans une telle position , la science avait deux choses principales à faire : d'une part, à recueillir et à rassembler les productions éparses de l'esprit grec dans les sciences et dans les arts ; d'autre part, à donner une exposition aussi parfaite que possible de la forme extérieure , objet de l'activité formatrice. Ce sont ces problèmes qu'Aristote a cherché de tout son pouvoir à résoudre. Par là s'expliquent son entreprise encyclopédique et sa prédilection pour la physique , deux choses qui sont les principaux traits de son caractère scientifique.
2. Conformément à ce caractère , Aristote poursuit en tout sens ce qui tient aux faits. En général , il recherche en philosophie les différentes opinions des philosophes et y rattache le résultat de ses propres méditations. « Reprenons , dit-il au i)S« chapitre du premier livre de sa Métaphysique, les opinions 1) des philosophes qui nous ontprécédés dans l'étude de la vérité, 11 cette revue pourra nous être utile, car il arrivera que nous » rencontrerons des choses que nous avons omises, ou que nous «prendrons plus de confiance dans nos propres théories. »
Tout portait Aristote à négliger cette voie , ainsi que le témoignage des sens : l'autorité de son maître , les préjugés philosophiques contre la certitude du monde sensible répandus de son temps; mais son génie l'a mieux servi que les circonstances^ etl'un desprincipauxcaractèresdesadoctrine, c'estleretour à la réalité et le rétablissement des sens dans leurs droits légitimes.
Il ne faut donc pas être surpris de voir Aristote attribuer une grande importance aux connaissances des faits, de le voir prendre pour point de départ l'expérience sensible dans sa Métaphysique , qui a pour objet la recherche des, principes les plus élevés de la science , dans un traité sur la philosophie première, sur l'être , sur Dieu. A chaque instant Aristote s'appuie sur les données expérimentales , il nous y ramène sans cesse , il formule même les lois de l'expérience.
3. Cependant tout en attachant un grand prix à rexpérience et à la perception , mère de l'expérience , il n'était ni incapable de suivre la voie philosophique que Socrate et Platon avaient ouverte , ni dans la disposition de ne pas le faire. Il ne s'arrêtait pas à cet empirisme grossier, qui voudrait tout ramener à-des notions sensibles : bien loin de là, il s'adressait aussi à ce sens intime , à ce génie de la conscience révélé par Socrate , et qui avait si bien inspiré Platon ; il lui demandait compte des principes que les sens ne sauraient expliquer. Ce n'est que quand il se voyait fermement debout sur cette base, qu'Aristote se donnait l'essor et s'élançait dans ces régions de la pensée si hardiment parcourues avant lui par Platon.
•4. Il y a donc, selon Aristote, deux manières de connaître, rexpérience et la science, l'expérience qui nous révèle les faits, la science qui démontre et enseigne la raison des faits, leur cause , leur principe. La science a elle-même ses degrés. Au premier rang se place, même dans l'opinion commune, la spéculation pure . La science à laquelle on doit s'appliquer uniquement pour elle-même , indépendamment de tout résultat pratique , qui n'a pour but ni l'utilité , ni le plaisir, a certainement une valeur propre, que n'ont ni les métiers ni les arts. Enfin , si aux degrés de l'existence correspondent toujours ceux de la connaissance , la science spéculative par excellence, c'est la science des premières causes, des premiers principes. Or, c'est la Philosophie elle-même , la Science de la vérité , la Science de l'Etre , la Théologie , car tels sont les noms qu'Aristote emploie ordinairement.
3, Pour lui comme pour Platon, la philosophie est la science de l'être en général et de ses principes , non point de l'être dans telle circonstance donnée, de l'être physique ou de l'être mathématique , mais de l'être en tant qu'être.
6. Les sciences particulières, la physique, les mathématiques, et en général toutes les sciences intellectuelles ont des principes plus ou moins rigoureux ; mais elles n'embrassent qu'un objet , qu'un genre déterminé; elles n'entrent dans aucune considération sur l'être proprement dit, ni sur l'essence. Les unes partent de l'être sans l'étudier en lui-même, les autres admettent tout d'abord la forme déterminée comme une propriété du genre dont elles s'occupent, mais elles ne disent rien de l'existence ou delà non-existence de ce genre. La physique