C. Logique d'Aristote
1. Objet delà logique. 2. Les catégories. 3. La proposition, i. Classification et théorie de l'opposition des propositions. 5. La [)roposition énonciative — Sa division et son rapport m( principe de la contradiction. 6. Emploi de ce principe pour réfuter Démocritç et Vnaxagore. 7. Ces philosophes ont ignoré la dislinclion de la puissa>iicc et de Vacle. 8. El la vraie nature
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de la seusation. 9. Réfutation des adhérents d'Heraclite et des Eléates.
10. Application du principe de la contradiction aux formes de l'existence.
11. Théorie des propositions qui énoncent quelque chose comme possible ou comme impossible, comme nécessaire ou comme non nécessaire. 12. Théorie du Syllogisme. 13. Propriétés du syllogisme. 14. Son application aux actions des êtres et à la morale. 15. 11 est destiné à faire comprendre la nécessité des principes généraux pour la science. 16. A cet efiFet , il faut considérer le rapport des idées entre elles. 17. Critique du système de Platon sous ce rapport. 18. Théorie de la démonstration et de la science. 19. La conjecture et la sagacité. 20. Objet de la science et de la démonstration. 21. Aristole combat la méthode de division adoptée par l'école platonicienne et propose sa méthode inductive. 22. Description de cette méthode et comparaison avec le syllogisme. 23. Sous ce rapport, il y aune importante distinction à faire entre le plus connu pour nous et le plus connu en soi. 24. Rôle de l'activité sensible et de l'activité intellectuelle dans l'acquisition de la connaissance.25.Comment la science résultede la sensation. 26. Aristote n'est pas sensualiste. 27, L'entendement passif et l'entendement actif. 28. Comparaison d'Aristote avec Platon sous ce rapport. 29. Aristote admet des principes particuliers pour chaque science. 50. La philosophie ne peut faire connaître ces principes. 31. Théorie de Vêtre ou delà substance. Aristote n'admet que des êtres individuels. 32. Conditions générales de leur existence. 33. La matière. 34. La forme. 35. Confirmation de la théorie précédente par celle de la définition. 36. Linfini.37. La cause motrice. 38. Son activité éternelle. 39. La fin. 40. En quoi consiste la fin de toute contingence. 41. Ces quatre causes sont nécessaires pour la science. 42. Les trois dernières ne sont au fond qu'une seule et même cause. 43. La matière en diffère radicalement. 44. Elle n'est pas pourtant le principe du mal. 45. Il n'y a pas de hasard dans le monde. 46. Rapport de la théorie des causes d'Aristote à celles des philosophes antérieures. 47. Théologie d'Avis' tote. Il existe un moteur premier. 48. 11 est immobile. 49. U est un être vivant. 50. U est unique. 51. Immatériel et permanent. 52. Il est la raison et l'être. 53. Il est heureux par la parfaite jouissance de la pensée. // est la pensée de lapensée. 54. 11 meut le monde comme objet de la raison et du
désir. 55. Manière dont s'accomplit ce mouvement. 56. Résumé. 57. Observations critiques.
i. Aristote voulait que celui qui entreprend de se rendre raison des principes généraux de l'existence , connût bien d'abord comment se forme l'enchaînement des idées dans la science. Ce qui semble l'avoir conduit à cette opinion, c'est la pensée, qu'il est nécessaire pour l'intelligence scientifique de connaître la forme que doit prendre cette intelligence même.
2. Aristote commence ses recherches sur la forme scientifique par le traité des catégories. Il entend par catégories les espèces les plus générales de ce qui peut être signifié par un
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mot simple, soil des modes de pensée, soit des modes d'existence. Il en compte dix, qui sont la substance, la quantité, la qualité, le rapport, le où et le quand, la situation, l'avoir, le faire et le pâtir; il les passe successivement en revue, dans son Traité des catégories^ il les analyse en elles-mêmes et dans leurs propriétés, donnant surtout une grande attention aux quatre premières, et glissant plus rapidement sur les autres, moins emportantes à ses yeux, et surloutmoins difficiles à comprendre; de ces dix catégories il y en neuf qui n'ont d'existence réelle que dans un sujet différent d'elles-mêmes. Une seule existe par elle-même, celle que nous avons nommée la première , et c'est celle-là qui sert de sujet à toutes les autres. Son caractère fondamental , c'est l'unjté et l'identité qu'elle ne partage avec aucune autre catégorie.
Par la manière , dont Aristote considère les catégories , on voit qu'il reuionte au premier élément du discours , au mot et se rapproche ainsi de Platon.
3. Mais le mot , en tant que simple , est indifférent à la vérité et à l'erreur, de même que la pensée et la rejirésenlation en soi. La vérité et la fausseté ne peuvent consister que dans la combinaison des mots , pour autant qu'une manière de penser l'existence ou la non-existence y est liée à une autre pensée. En c onséquence , une vérité n'indique que ce qui est
énoncé dans une proposition par sujet et par attribut. Il est donc important de parler des propositions.
4. La proposition, étudiée sous les divers aspectsqu'elle présente, remplit le Traité du Langage {^t pt =tp,j-^-jtixç) . D'abord Aristote la décompose dans ses éléments : le nom et le verbe, qu'il définit l'un et l'autre , en les séparant. Puis , en les examinant sous le rapport de leurs combinaisons, il reconnaît et classe les diverses espèces de propositions : affirmative , négative , universelle, particulière, catégorique et modale. Il s'arrête longuement sur la théorie de l'opposition des propositions , sur les régies de la contradiction dans les trois moments principaux du temps : passé , présent et avenir. De l'opposition dans les propositions catégoriques, il passe à l'opposition dans les modales, et termine le traité par l'exjtosé des principes de
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l'opposition dans les attributs. Celle dernière théorie éclaircit et confirme toutes celles qui la précèdent.
5. Mais parmi toutes les propositions il faut surtout faire attention à la proposition énonciative (>r/o's aircfavrtxo'j) , puisqu'il n'y a qu'elle qui puisse être vraie ou fausse. Elle se divise en affirmative et en négative , en générale et en particulière ; l'une des deux premières étant vraie concernant une même chose réelle , l'autre doit être nécessairement fausse et réciproquement. Ceci repose sur le principe de contradiction , qui est le fondement de toutes les preuves et ne|)ent lui-même être prouvé. Il est la base de la vérité du discours et de la vérité de l'existence. Aristote ne diffère donc ici de Platon , qu'en ce qu'il énonce ce principe d'une manière positive.
6. Il s'en sert pour réfuter les doctrines de Démocrite et d'Anaxagore , qui admettent que ce qui peut être dit d'une chose ne lui convient pas véritablement , et que le contraire de ce qu'on affirme de cette chose se trouve aussi en elle. Il l'applique également pour détruire l'opinion d'Heraclite et de Protagoras , que tout est et n'est pas en même temps. Ces doctrines se détruisent mutuellement ; car celle qui dit que tout est vrai dit aussi , que la doctrine qui lui est contraire est vraie, et celle qui dit que tout est faux s'avoue fausse ellemême.
7. Aristote répond d'abord à ces philosophes, qu'ilsn'ont considéré que le monde terrestre, et que leurs conclusionsfussent-elles vraies relativement à cemonde, l'homme pourrait avoir encore la certitude dans des régions plus élevées; qu'en négligeant le témoignage des sens, il pourrait s'en rapporter au témoignage de ses autres facultés : «i Cet espace qui nous environne, dil-il, le )) lieu des objets sensibles, le seul qui soit soumis aux lois de la uproduction et de la destruction , n'est qu'une portion nulle , ))pour ainsi dire, de l'univers. De sorte qu'il eût été plus juste » d'absoudre ce bas monde en faveur du monde céleste , que )>de condamner le monde céleste à cause du premier (1). i»
(\) Mél. IV, C.
Mais ces philosophes , voyant les mêmes choses produire les contraires , et ne s'étant point élevés à l'idée d'un principe autre que la matière, ont pu naturellement en conclure l'existence simultanée des contraires dans les mêmes êtres ; ils n'étaient point arrivés à la distinction de la puissance et de facte, distinction sans laquelle on ne peut expliquer la production et la destruction. Les contraires existent bien dans le même être, mais ils n'y sont pas en acte ; il faut de toute nécessité que l'un des contraires ne soit qu'en puissance. La distinction entre le fwu/jLsi cv et le rjzàsyj'-^''* est des plus importantes pour l'intelligence du système d'Aristote.
8. Comme les erreurs des premiers ont eu leur source dans une fausse manière d'envisager la sensation , Aristote prend la défense de la vérité des représentations sensibles. Il soutient que, tout en accordant que le sensible n'est rien de vrai en soi , on ne peut cependant nier, que quelque chose qui produit la sensation ne soit la raison du phénomène sensible, et ne soit comme une réalité , même sans rapport à la sensation ; car la sensation n'est point par elle-même , il y a de plus quelque autre chose qui produit la sensation , qui est en dehors de la sensation et avant elle ; il doit y avoir un être primitif qui revêt le rapport du phénomène à nous. Aristote appelle ce principe fondamental (i«r«.-«//<-v«v) la substance {cvno^ ou ce qui est quelque chose {jo n y,v =-««£>) tandis que le rapport n'est à ses yeux qu'un accident {(rvuSejS^xcij,
9. Aristote réfute les adhérents d'Heraclite et les Eléates , qui affirmaient qu'on peut tout dire de chaque chose , même l'opposé , en leur objectant que , dans leur hypothèse , c'en serait fait de toute distinction entre les idées . entre le bien et le mal , entre l'un l'autre , et par conséquent de tout discours ; ce qui est contraire et aux faits qui doivent être accordés des contradicteurs eux-mêmes.
10. Les distinctions faites sur les formes de l'existence s'accordent , selon Aristote , avec celles sur les formes de la pensée. Le principe de la contradiction peut donc aussi s'étendre aux formes de l'existence. Aristote soutient donc que pour les choses actuelles ou passées , il y a nécessité que l'affir-
mation , ou la négation opposée, soit vraie ou fausse. En effet, pour le passé ou pour le présent , l'acte est accompli , ou s'accomplit sous nos yeux. C'est à notre pensée, et à l'expression que nous lui donnons, de se modeler sur lui , et d'acquérir ainsi vérité ou erreur, selon qu'elle lui est ou ne lui est pas conforme . Pour les faits qtii doivent être, et ne sont pas encore, ou pour ceux qui, devant être, ne sont pas d'action éternelle, il n'y a rien de pareil. Pour ces faits là, l'affirmation et la négalion opposées sont également vraies, également fausses; et il est impossible de préciser laquelle des deux sera la vraie, parceque l'avenir est impénétrable aux yeux humains : « Pour "les choses qui sont ou qui ont été, dit Aristote, il faut nécesjisairement que la négation ou l'affirmation soit vraie ou )) fausse, mais pour les choses à venir, il n'en est pas de même; »et l'on arrive à une foule d'absurdités, si l'on suppose que, »dans toute affirmation ou négation , pour les choses univer- )) selles exprimées sous forme universelle, ou pour les choses «particulières , il y a toujours nécessité que l'une des proposii> tions soit vraie, l'autre fausse; car l'on suppose qu'il n'y a rien "d'arbitraire ni d'incertain dans ce qui arrive, mais que tout nest et arrive de toute nécessité. Il ne serait plus besoin alors, ))ni de réflexion, ni d'activité, comme dans le cas où l'on supwpose que, faisant telle chose, telle chose sera, et que, ne fai- "sant pas telle chose, telle chose ne sera pas. Rien n'empêche, «en effet, que l'un ne renvoie son affirmation, l'autre sa négaxtion, à dix mille ans, de sorte que, quoique l'on dise dans le «moment actuel, l'une des deux choses sera nécessairement un Dj'our. Mais alors, il vaut mieux ne pas faire de contradiction; «car il est évident que les choses n'en seront pas moins ce «qu'elles sont, quand bien même l'un n'aurait pas nié, ni l'au- »lre affirmé. Ce n'est pas, en effet, parce qu'on aura affirmé ))0U nié la chose, qu'elle sera ou ne sera pas, dans dix mille «ans, plus qu'à tout autre moment donné. S'il était bien cer- «tain que, dans l'étendue entière du temps, l'une des assertions "dut être vraie , il était donc nécessaire que la chose fût, et » tout ce qui arrive devait nécessairement arriver de tout temps, »de la façon qu'il est arrivé; car si l'on disait, avec vérité, que »la chose serait, il n'était pas possible qu'elle ne fût pas; »et il était vrai, toujours, de dire que la chose arrivée serait un ')jour.>i
268 DEUXIÈ.1IE PÉRIODE.
«I Mais que ce sont hî des suppositions impossibles, c'est ce nque l'expérience nous prouve assez : ce qui arrive est causé )»sous nos yeux par une révolution, par un acte antérieur; et )i nous voyons bien que, dans les choses qui ne sont pas éter- «nellement en acte, il est également possible qu'elles soient, » ou ne soient pas. L'être et le non-être appartiennent tous "deux à ces choses, de même qu'elles peuvent aussi bien avoir rtété que n'avoir pas été. Nous rencontrons sans cesse dans la » vie une foule de choses de ce genre. Ce manteau, par exemple, )>peut être coupé ; et cependant il ne le sera pas ; il sera usé «auparavant* et de même, il peut aussi bien n'être pas coupé; «car s'il a eu la possibilité d'être usé auparavant, c'est qu'évi- «derament il pouvait ne pas être coupé. >
«Il est donc de toute évidence que les choses ne sont, ni n'arrinvent de toute nécessité; mais que les unes sont entièrement )>arbitraites, et que pour elles l'affirmation n'est pas plus vraie )> que la négation ; et que les autres sont plus habituellement «de telle façon que de telle autre, mais que cependant cellei>ci peut tout aussi bien être que celle-là. >
« Donc, que ce qui est soit quand il est, que ce qui n'est »pas ne soit pas quand il n'est pas, il y a là nécessité : mais il «n'y a pas nécessité que tout ce qui est soit, ni que tout ce qui » n'est pas ne soit pas : car ce n'est pas la même chose de dire, «que tout ce qui est est nécessairement quand il est, et de dire, 1) d'une manière absolue, qu'il est nécessairement : et de même, iipour ce qui n'est pas. Ce raisonnement s'applique à la con- ])tradiction. Il est certainement nécessaire que tout soit, ou «ne soit pas, dans le temps actuel aussi bien que dans l'avenir: «mais il est impossible dédire précisément que tel des deux est » nécessaire. Ainsi, par exemple, il y a nécessité que demain il y 11 ait ou n'y ait pas de combat naval, etpourtant, il n'est pas néces- » saire qu'il y ait demain combat ni qu'il n'y en ait pas; il fautseule- «raent qu'il y en ait, ou n'y en ait pas; et, comme les assertions «sont aussi vraies que le sont les choses, il est évident que, »dans les choses arbitraires et qui reçoivent les contraires, il «faut nécessairement que la contradiction les suive et leur «ressemble; c'est ce qui arrive dans les choses qui ne sont pas n éternelles, ou qui ne sont pas toujours dans le non-être. Il »faut nécessairement, pour ces choses, que l'une des parties i)de la contradiction soit vraie , et l'autre partie fausse; mais
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)>ce n'est ni celle ci ni celle-là, c'est l'une des deuv an hasard; » l'une est peut-être plus vraie que l'autre, sans que cependant "l'une ou l'autre soit déjà vraie ou fausse.
« Il n'est donc pas nécessaire que, dan» toute alTirmalion "Cl négation opposées , l'une soit vraie et l'autre f.iusse; car il Il n'en est point de ce qui n'est pas, mais qui pourrait être ou »ne pas être, comme de ce qui est (1).
11. C'est ainsi qu'il s'est frayé le chemin à sa théorie des propositions , qui énoncent quelque chose comme possible ou comme impossible, comme nécessaire on non nécessaire. L'observation la plus importante à faire sous ce rapport, c'est qu'Aristote dislingue le possible en possible en acte et possible en puissance. F^e possible en acte peut être identifié avec le nécessaire , mais non le possible en puissance. D'où il suit que tout ce qui est nécessaire existe aussi en réalité ou actuellement ; ce qui n'est pas vrai de tout possible.
12. Ces investigations sur les propositions sont la base sur laquelle Aristote établit la théorie du syllogisme , exposée dans les premiers Analytiques. Par syllogisme, Aristote entend une énonciation dans laquelle, certaines assertions étant posées, par cela seul qu'elles le sont, il en résulte nécessairement une antre assertion , difFérente des premières. Les premiers Analytiques tout entiers sont consacrés au syllogisme et à ses parties. Dans le premier livre, 1" le syllogisme est considéré, d'abord , dans ses principes essentiels ; et de là , les trois figures avec leurs modes concluants, au nombre de quatorze, les propriétés communes à toutes les trois et les modifications qu'il peut recevoir , selon la nature des propositions qui le forment : contingentes , nécessaires et catégoriques, isolées ou mêlées les unes aux autres; 2° des règles sont données pour la découverte du moyen , qui est le terme essentiel du syllogisme, puisque sans lui le syllogisme ne saurait avoir lieu; 3" enfin , et comme suite de l'invention du moyen , Aristote indique la méthode pour résoudre les raisonnements en leurs principes syllogistiques.