‹ Manuel de l'histoire de la philosophie ancienneChapitre 52 sur 90 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Les Sceptiques j lc9 Epicuriens et les Stoïciens.

SOMMAIRE

î. Décadence de la philosophie après Platon et Aristote. 2. État politique de la Grèce. 3. Mélange des Macédoniens aux Grecs, des Grecs aux Orientaux. — Servilisme et tyrannie. 4. Luxe sans bornes. — Incertitude de la propriété.—Désir effréné des jouissances. 5. L'art se conforme à cette tendance* 6. La philosophie la suit aussi. 7. Coup-d œil sur son état antérieur. 8. Insuffisancede la théorie du mondefaite par Platon et par Arislole. 9. Elleocca-

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sionne de nouveaux essais. 10. Les Stoïciens s'attachent au passé et s'opposent à leur siècle. II. Les Epicuriens $"y conforment. 12. Les Sceptiques se réfugient dans un doute pusillanime.

■1. Nous allons voir renaître de vieilles erreurs, que Socrate, Platon et Aristote avaient combattues avec tant de force. Quelles sont les causes de cette rétro-gradation de la science? C'est ce qu'on ne peut comprendre qu'en jetant un coup-d'œil sur l'état de la vie sociale des Grecs à cette époque.

2. Quel était en effet le caractère de cette époque? Déjà Aristote avait vu la chute de la liberté grecque ; cependant s'il s'était montré favorable à la royauté, c'est qu'elle s'était annoncée comme grecque et qu'elle respectait les lois. Aussi ne fut-il témoin des troubles qui naissent d'une domination fondée sur la force des armes , que dans les dernières années de sa vie. Les hommes dont nous allons parler avaient, au contraire, grandi pendant ces temps de guerre, où se préparait et s'accomplissait le renversement de tout gouvernement légitime et national en Grèce ; dans ces temps, où tout se décidait ordinairement par la force des armes , où le meurtre, l'artifice et la fraude étaient regardés comme des moyens licites et ordinaires, pour s'élever ou se maintenir au pouvoir ; où enfin la propriété était d'autant plus incertaine , plus chancelante que la fortune était plus considérable. Or, quand on sait que la meilleure partie des mœurs grecques avait leurs racines dans la vie politique , on doit alors s'attendre à une décadence de mœurs qiii pénètre presque toute la nation grecque, qui elïace l'antique caractère civique , dont il ne restait de traces que dans quelques recoins isolés, et pour ainsi dire cachés , et qui enfin ébranle jusqu'à la vie domestique elle-même. Ce ne fut en effet qu'avec le temps que l'on parvint à reconnaître que , quand la vertu n'a plus d'empire dans la vie publique , on peut cependant encore vivre tranquille au sein de la famille et dans la vie privée.

3. Pour bien comprendre le caractère de cette époque, il faut encore faire attention à deux choses: au mélange opéré par la domination macédonienne, d'abord entre les Grecs et les demi-barbares du Nord, et plus tardentreles Grecs et les Orientaux amollis;

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mélange quidorinaaucara<;lèregrec,d'iinepait, une fiiiuciléef, une cruauté qui lui étaient restées étrangères jusqu'alors , du moins quant au degré; d'autre part, un esprit mixte de liberté el deservilisme qui, suivant les idées antiques, devait nécessairement porter atteinte au respect du droit de l'hunianilé. Il faut ajouter à cela l'établissement de la tyrannie dans la Grèce proprement dite, et la puissance qu'acquirent les farouches et rapaces Etoliens.

4. L\tutre circonstance qu'il faut remarquer, c'est le i-affinement des arts de la vie, qui se tournèrent dès-lors, de plus en plus, vers les jouissances du luxe. Cette époque est riche en inventions, tant dans les arts mécaniques que dans les ouvrages qui servent à la commodité , à l'ornement et au plaisir dela^vie. La propriété étant incertaine , que pouvait-on faire de mieux, eu effet, si ce n'est de jouir des richesses qu'on possédait? Les moyens ne manquaient pas ; déjà les temps antérieurs les avaient préparés. C'est alors que les plaisirs de la table furent portés à l'excès du rafifinement, que les cuisiniers devinrent chers, les courtisanes célèbres, et qu'il y eut aussi des bouffons pour l'amusement des rois.

5. L'art n'avait plus de chefs-d'œuvre pour célébrer les fêtes religieuses et nationales , plus de productions spirituelles et piquantes pour faire sentir au peuple sa propre inconstance ou les faiblesses de ses maîtres et de ses favoris : plus souple, plus complaisant, il se prêtait au plaisir et à l'amusement des riches et des puissants. La nouvelle comédie (Aristote en parle déjà dans ce sens Eth. Nie. IV ^ l^.j, qui caractérise le génie artistique du temps, n'était pas destinée, comme l'ancienne, à excilerdans l'âme du spectateur le rireel la honte toute à la fois sur ses proj)res faiblesses, mais à l'amusement et au délassement d'hommes plus délicats, qui, à la.vérité, n'aimaient ni à entendre, ni à voir les faiblesses humaines, mais qui n'étaient pourtant point fâchés de les deviner.

6. La philosophie dut aussi prendre un ton en rapport avec cet état de choses, soit en s'y opposant, soil en s'y conformant, au mépris de sa propre dignité. Cederniercas duld'autant plus arriver que la culture philosophique de l'esprit était devenue

un besoin de l'époque. Ainsi nous savons que même les courtisanes fréquentaient les écoles des philosophes. La plupart des hommes d'état se formaient aussi aux mêmes sources. Les philosophes étaient, alors considérés comme les meilleurs orateurs et ordinairement employés aux ambassades et à d'autres affaires. Il était donc naturel qu'on sVfforçàt de rendre la philosophie agréable aux gens du monde ; on y réussit de plusieurs manières. Un tyran de Sicyone avait tant de goût pour les disputes philosopjiiques , qu'oubliant tout le danger qu'il courait, il se mêla aux philosophes, sur la place publique, où il fut tué par leurs disciples.

7. Tels étaient les rapports extérieurs qui depuis eurent, une influence en partie pernicieuse sur la philosophie. Mais le développement antérieur de la science contenait déjà plu. sieurs principes des fausses directions philosophiques qui se manifestèrent dans la suite. Platon et Aristole n'avaient pu vaincre entièrement la corruption sophistique. Les petites écoles socratiques secondaires entretinrent encore un certain esprit de querelle sophistique , une manière de voir étroite et minutieuse dans la vie et dans la scien'ce; et il ne manquait qu'une occasion favorable pour que ces restes d'une culture d'espritbasse et étroite gagnassent plus de terrain. L'école cyrénaïque favorisait le penchant au plaisir et à l'égtusme ; les Cyniques enseignaient le niépr is des mœurs et de la vie sociale; les Mégariques se livraient à des disputes assez vaines, ainsi que d'autres philosophes cités ç.i et là sous le nom de dialecticiens, qui entretenaient le goût des Grecs pour les questions subtiles et pour les solutions ingénieuses. Aussi voyons-nous que Démocriie avait ses adhérents, qui propagèrent la doctrine des atomes , l'athéisme , l'amour des plaisirs et le doute universel.

8. Ajoutez à tout cela que la solution que Platon et Aristote avaient donnée du problème cosmoiogique , était loin de sa" tisfaire la raison. Platon n'avait pu parvenir à expliquer d'une manière claire et suffisante, la coexistence du monde de la contingence et du inonde des idées. Au moins faut-il avouer qu'il y a beaucouj» de vague dans sa tentative à cet é|jard , et

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qu'au fond de son système se trouve le dualisme , quels que soient les efforts qu'il fasse pour le cacher. Platon n'avait, pas non plus expliqué pourquoi , avant la production du monde et du temps , le principe de toutes choses était resté dans l'inactivité. C'étaient là des points qui devaient surtout frapper l'esprit des hommes qui croyaient, que le problème cosmologique peut se résoudre par la seule force de l'intelligence humaine. C'est de ce point de vue qu'il faut juger l'impression qu'ils devaient en recevoir. Car si nous sommes aujourd'hui convaincus de l'impossibilité où nous sommes de parvenir humainement à cette solution , c'est parce que nous avons été éclairés par la lumière divine du christianisme. Aristote, à la vérité, avait attribué à l'être premier une énergie, une activité incessante et éternelle ; il l'avait reconnu comme cause motrice, formelle et finale de toutes choses; mais ayant également admis l'éternité de la matière , son système était aussi dualiste et satisfaisait par conséquent aussi peu la raison humaine que celui de Platon.

9. Aussi longtemps donc que l'activité philosophique des Grecs eut assez d'énergie pour créer d'autres systèmes, ils durent naturellement tâcher de donner, du moins en apparence, une solution plus satisfaisante du grand problème, et de faire connaître l'enchaînement rationnel des choses, pour en déduire les lois qui régissent le monde , pour déterminer le but de la vie humaine, et les règles qui doivent guider les hommes dans leurs actions.

10. A cet égard deux voies leur étaient ouvertes : d'une part, s'attachanl fermement aux idées du passé. {)Our combattre les tendances corruptrices de leur temps, ils pouvaient suivre les traces des Pythagoriciens , de Platon et d'Aristote et admettre, dans la formation du monde, l'intervention de la puissance divine, qui dispose et ordonne tout d'après les idées du Beau et du Bien; c'est ce que firent les Stoïciens; mais en confondant la divinité avec la matière , ils retournèrent au panthéisme d'Heraclite et firent ainsi descendre la science de la hauteur oiii l'avaient placée leurs prédécesseurs.

11. D'autre part, d'un esprit peu profond et peu philoso- ])hiquc, vouliinl aussi se conformer au goût prédominant de

leur siècle, ces penseurs pouvaient se renfermer exclusivement dans le domaine de l'expérience, se rattacher à la physique ionienne pour expliquer l'origine et les phénomènes du monde, en déduire les lois de la vie humaine et éloigner l'idée de Dieu de leurs spéculations philosophiques. Telle fut en effet la marche d'Epicure et de son école.

12. Quant aux Sceptiques, ne sachant pas s'orienter au milieu des opinions différentes et souvent contradictoires des philosophes antérieurs et du flux continuel de la contingence, ils s'abandonnaient à un doute pusillanime et regardaient toutes choses comme sujettes à l'incertitude ; ce qui doit naturellement arriver à tous ceux qui s'attachent principalement ;iux rapports accidentels des choses. Le scepticisme n'est donc qu'une transition à un autre développement intellectuel , et désigne l'état où, bien qu'on soit déjà persuadé que la vérité ne se rencontre plus dans les phénomènes sensibles, l'on ne peut cependant pas trouver dans la marche du développement scientifique suivie jusqu'alors , un moyen de s'élever itu-dessus du sensible; car la conscience humaine apparaît trop liée à la sensibilité. Le scepticisme se place donc entre Platon et Aristote, d'une part, et de l'autre Epicure et les Stoïciens , mais seulement comme un phénomène très-passager.

Ce fut ainsi que, de tous les éléments divers que nous venons d'énumérer, se formèrent les doctrines antiphilosofiques que nous allons maintenant examiner.

Les Sceptique?.

l.ViedePyirlion. 2. Timon. 5. Le bonheur ou la vertu est le but du scepticisme. 4. Pour y parvenir, considérer trois points : l. La nature des choses, r/ittcoc. 2. Leurs rapports avec nous, suspension du jugement et apathie. 3. L'état de celui qui s'abstient de tout jugement. ara^a;«-5. Caractère superficiel de ce scepticisme.

1. Le chef de l'école des premiers Sceptiques est Pyrrhon d'Elis, dont la vie et les opinions ne sont que très-peu connues. Il passe pour avoir été pauvre, et pour s'être occupé d'abord de la peinture; plus tard, nous le trouvons dans l'armée

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