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LES SCEPTIQUES

d'Alexandre, avec lequel il alla jusqu'aux Indes. De rclour en Grèce, il embrassa la vie de philosophe et élabiitprobablement son école à Elis. On nous cite particulièrement deux sources de sa doctrine ; les dialecticiens , qui tenaient beaucoup de l'école niégarique , et Déniocrite. Comme il n'a point laissé d'ouvrages sur la philosophie, nous ne pouvons juger de sa doctrine que d'après les récits des autres.

2. Le témoignage le plus digne de foi et le plus étendu sur les opinions de Pyrrhon est celui de Timon de Fhliunte. Celui-ci passe ])our avoir été dans sa jeunesse danseur de théâtre; il se livra plus tard à la philosophie, qu'il cultiva d'abord sous Stilpon, à Mégare, ensuite sous Pyrrhon, à Elis, dont l'inébranlable fermeté excita son admiration; aussi l'antiquité ne leregarde-t-elle que comme l'interprète des doctrines de Pyrrhon. Il composa plusieurs ouvrages, notamment des poèmes de différents genres, parmi lesquels ses Silles lui ont donné de la célébrité et acquis le titre de Sillographe. Il y attaqua et chercha à réfuter les anciens et les nouveaux philosophes. Après sa mort, il y eut encore des Sceptiques , il est vrai,raais il ne paraît plus avoir existé aucune école déterminée de Scepticisme : la Nouvelle Académie affaiblit probablement cette doctrine.

3. Selon les Sceptiques, le but de la philosophie est entièrement pratique : elle doit nous conduire au bonheur, à la vie heureuse. Ils ressemblent sous ce rapport à d'autres Socratiques, qui n'admettaient comme but de la raison, que la vertu (Cicéron dit dans le premier livre de ses offices : Pyirlio qui, virluteconstituta, nihil omnino, quod appetendum sit, reiinquat)'^ car la vertu et le bonheur sont pour ces Socratiques précisément une seule et même chose.

4. Que la direction des Sceptiques fut entièrement pratique, cela nous est encore prouvé par la division que Timon donnait de la philosophie. Il dit, en effet, que celui qui veut vivre heureux, doit faire attention à trois points , à la nature des choses, à nos rapports avec elles, etenfin aux conséquences sensibles de ces rapports.

1" Le scepticisme est constitué par la réponse à la première

âè2 DEUXIÈME PÉRIODE.

question; car dans leurs recherches sur ce point, les Pyrrhoniens croyaient être parvenus à ce résultat, que rien, de sa nature, n'est ni bon ni mauvais, ni vrai ni faux, que tout est incertain ou au-dessus de notre intelligence. Pour établir ces thèses, ils employaient principalement les tropes du discours (r/teiret) OU lieux communs («fret), qui leur sont attribués, et dont le fond leur était certainement bien connu. Ces Iropes étaient principalement puisés dans la différence des sensations des différents animaux par rapport aux mêmes objets, et dans le changement incessant et le mélange conslant de ceux-ci avec ce qui les environne, d'otli l'on voit, selon eux, qu'il est impossible de saisir les objets tels qu'ils sont en eux-mêmes. Ils se basaient aussi sur l'opposition qui existe entre le phénomène sensible et l'essence réelle des choses, objet de la connaissance rationnelle. Ils ne voyaient dans l'idée du supràsensible que quelque chose d'inconnu ; elle était pour eux un signe des bornes, du néant de notre pensée. Ils se servaient encore, pour appuyer leur système, des arguments des doctrines opposées, pour les détruire réciproquement les unes par les autres; ce à quoi l'habileté dialectique, qu'ils avaient acquise dans l'école mégarique, pouvait leur être d'une grande utilité.

2° Se basant sur ce que nous venons d'exposer sur la solution, que les Sceptiques donnaient de la première question, ils pensaient pouvoir établir, par rapport au deuxième point , que nous ne connaissions la nature de rien et que, par conséquent, nous devons toujours et dans toutes choses, suspendre notre jugement ( «ax^toe, wc/^). Mais c'est là une prétention contraire à la nature humaine , et qui rendrait la vie sociale et même toute vie en général impossible. Aussi c'est ce que les Sceptiques ont bien senti; car bien loin de renoncer entièrement à l'affirmation et à la négation, il semblaient même vouloir répondre d'une manière précise aux questions renfermant les principaux points de leur philosophie ; mais ils se gardaient bien de donner leur réponse sous une forme déterminée; et, ])Our éviter toute explication décisive, ils avaient recours à certains artifices de langage, à certaines formules de doute , destinées seulement à exprimer l'état deleur âme («"«^«5), telles

LES SCEPTIQUES. S3â

que cvàv fjLoàlov^cu ,««»i(sv,état, auquel ils déclaraient se conformer seulement comme hommes, mais non comme philosophes. Mais en cehi se trouve une étrange contradiction, qui détruit leur système et met au jour leurs [)rétentions insoutenables et ridicules. En cela ils se rapprochaient aussi beaucoup des sophismes de Protagoras et des Cyrénaïques.

3° Il nous reste encore à considérer la réponse des Sceptiques à la troisième question : à celle de savoir quel est l'état de celui qui s'abstient de tout jugement sur les choses. Cette question concerne le but de leur doctrine. C'est en s'abs. tenant de tout jugement que l'on se procure le bonheur; car l'abstention de tout jugement est naturellement suivie de la fermeté inébranlable de l'àme [«Ix^'-x^m) qui l'accompagne comme une ombre, et de l'apathie, de l'entière indifférence pour tout ce qui nous touche. Car le sage des Sceptiques est indifférent pour tout ce qui concerne les biens extérieurs. On attribue à Pyrrhon la doctrine qui [»orte qu'il n'y a aucune différence entre la santé et la maladie, entre la vie et la mort; il avait entrepris la tache difficile de se dépouiller autant que possible de la nature humaine. Les Sceptiques avaient donc pour but, dans leur morale, de s'opposer aux mouvements de l'àme, tandis que, dans la science , ils s'y abandonnaient entièrement. C'est là encore uno contradiction choquante dans leur doctrine, qui nous montre, combien la nature se venge de ceux qui osent la fouler aux pieds et mépriser ses lois imprescriptibles.

y. Pour apprécier en général le doute de ces sceptiques, on peut dire qu'il fut très-superficiel, puisqu'il portait principalement sur la représentation sensible. Platon et Aristole n'avaientils pas déjà fait voir, d'une manière bien autrement profonde, l'inconstance de la représentation sensible ? Ce que Pyrrhon et ses sophistiques adhérents ont dit contre la connaissance rationnelle, outre que cela est de peu d'importance et presque purement historique, n'exprime que le désespoir où ils étaient tombés à la vue du grand nombre d'opinions et de principes contraires. Aussi l'école sceptique ne semble-t-elle avoir produit que peu d'effet sur ses contemporains , puisqu'elle n'eût

qu'un lrès-j)elit nombre d'adliérenls. 11 est , du reste, facile de reconnaître le sens historique de l'apparition du scepticisme à cette époque. Il continue encore l'opposition entre le sensible et l'objet de la connaissance rationnelle pure; il ne veut pas s'abandonner à la sphère du sensible; mais, d'un autre côté, ce n'est qu'avec beaucoup de peine qu'il parvient à s'affranchir de cetle inclination du siècle. Du reste, en étudiant à fond leur système sous ce rapport , on y remarque une contradiction étrange , qui ne put échapper qu'à des esprits superficiels et passionnés pour leurs opinions. Ceci se voit bien par leur conduite pleine de raideur et les anecdotes plaisantes que les anciens nous ont transmises à ce sujet sur le compte du chef de l'école.

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