‹ Manuel de l'histoire de la philosophie ancienneChapitre 57 sur 90 · ÉPICURE. — MORALE. S · texte numérisé non relu

ÉPICURE. — MORALE. S

lui conseille ainsi de se contenter de peu , de ce qui lui est absolument nécessaire, c'est pour être en état de goûter mieux et plus sûrement les plaisirs sensuels. Le sage , suivant lui , cherchera même à gagner de l'argent , à parvenir à de hauts emplois , ou même au pouvoir royal ; il n'est pas même déshonorant pour lui de courtiser les grands , pour arriver plus aisément à son but. La tempérance si vantée d'Epicure n'est donc au fond que le calcul prudent d'un homme , qui s'impose quelques privations pour se ménager des plaisirs plus grands et plus vifs ; en quoi se manifeste très-clairement la tendance égoïste de sa morale.

7. Mais pour que le bonheur de l'individu puisse être durable , il doit aussi connaître les lois véritables de la société. Elles ne sont que les ramifications diverses d'une seule loi fondamentale, l'intérêt. Les hommes, à l'origine , errants et dispersés comme les animaux sauvages , ne se sont rapprochés peu à peu , que parce qu'ils ont compris que la société était un moyen d'augmenter leurs plaisirs, de diminuer leurs souffrances. Le pacte social ne repose, pour chaque individu , que sur un calcul d'utilité : Putilité cessant , le pacte est dissous. Conséquent à ses principes , Epicure exclut de sa théorie de la société toute idée d'une loi divine originairement révélée. 11 admet que l'homme a inventé la parole. Telles sont aussi les conclusions du jsensualisme moderne.

8. Epicure pensait que celui qui suit ses principes est sage et heureux ; car il est libre de la crainte des dieux , qui n'ont aucun pouvoir sur lui ; il est à l'abri des coups du hasard ])uisqu'il est libre. Il ne craint pas la douleur, parce qu'elle dure peu et que le sage peut encore , au milieu de ses peines, jouir par le souvenir des plaisirs passés. Le sage trouve , en outre, une source intarrissable de jouissances au sein de l'amitié. Ensuite il est convaincu qu'il n'y a pas de vie future; que la mort n'est par conséquent pas à craindre , puisqu'elle n'est que l'afFranchissement de toute peine. « Quand elle est là, «dit Epicure , nous ne la sentons point , car elle est la fin de "tout sentiment ; et ce qui, quand il est présent, ne ])eul point »nou8 causer de peine , ne doit point nous effrayer non pius

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1) conçu comme futur. i> C'est là !a dernière consolation qu'Épîcure présente à son sage au milieu des adversités et des peines de cette vie.

9. En somme , la morale d'Épicure n'est qu'un égoîsnie mal déguisé, et porte le caractère d'une grande lâcheté. Nous trouvons aussi fondé ce qu'on a dit de sa doctrine , savoir que , bien qu'elle paraisse inviter à la joie , cependant ses préceptes, si on les examine de plus près , ne causent que de la tristesse. Témoin les nombreux suicides parmi les Épicuriens.

10. Epicure n'était pas doué d'un esprit scientifique ; car sa physique ne s'accorde point avec sa canonique. Subordonnée à un but moral , elle doit consoler le sage et l'affranchir des superstitions vulgaires, de la crainte des dieux et du destin , mais elle n'y réussit qu'autant qu'elle introduit les caprices du hasard dans le monde et qu'elle en bannit toute Un. L,a supposition d'Épicure , que celui qui est une fois devenu sage , ne cessera jamais de l'être , ne s'accorde donc point avec sa physique et sa canonique ; car il ne peut y avoir que des hypothèses sur l'avenir. D'ailleurs son éthique est contraire aux éléments constitutifs de la nature humaine. Tous les êtres, dit Epicure, recherchent le bien-être dès leur naissance et fuient la peine, et sur cette base il fonde sa morale du bien-être. A merveille pour les êtres vivants en dehors de l'humanité. Oui, pour ces êtres les choses se passent comme le proclame Epicure ; mais il n'en est pas ainsi de l'huniHnité, dont la destinée ne saurait être assimilée à celle des espèces inférieures. L'homme se distingue du reste des^êtres vivants en ce qu'il jouit de la puissance d'étendre ses regards au-delà de la sphère du moi , et d'apercevoir à côté de son bien-être particulier le bien général auquel sa raison lui impose l'obligation de concourir. Epicure a donc mutilé l'homme en l'assimilant, en ceci, au reste des êtres ; il a méconnu et négligé un élément de la conscience humaine , savoir la raison morale , la conception de l'ordre universel, et l'obligation où l'homme se sent de concourir pojirsa part à cet ordre ; il a méconnu cette voix intérieure qui tourmente et châtie l'homme , quand il ne se conforme pas aux lois imprescriptibles que la divine providence a gravées dans nos cœurs, et que nous ue saurions transgresser sans nous dégrader au

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point de perdre notre propre estime et ce qui est plus , l'amour de Dieu (I).

11. «i La doclrine d'Epicure, dit Rilter, a trouvé pendant longtemps beaucoup de partisans ; quant à sou principe, elle en a encore; cependant elle n'a pas été développée davantage après la mort dEpicure,ce qui n'est point étonnant, puisque, dans toutes ses parties, elle «jlisse avec tant de légèreté sur les diflicultés les plus grandes, qu'elle n'a pu gagner que l'attention et l'adhésion de penseurs superficiels. Elle n'est point le résultat d'une activité scientifique vive et ardente , mais du désir de consoler l'homuie, de la corruption et delà misère de son temps et de lui-même, en lui inculquant des opinions quelles qu'elles soient, mais appropriées à ce but. Elle n'a eu d'attrait que pour des hommes remplis du même désir. Nous pouvons d'autant mieux nous dispenser de les faire connaître que notre but n'est point de remplir notre livre de noms propres. »

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