VIE ET ÉCRITS DES STOÏCIENS
est compact et robuste ; mais elle a quelque chose de sec et d'étroit, Zenon n'a point prétendu élever, à l'exemple de Platon et d'Aristote, un de ces monuments magnifiques, chefsd'œuvre de l'art , qui captivent l'admiration des siècles ; il semble avoir voulu tracer une sorte de rempart derrière lequel fussent mis en sûreté les biens les plus essentiels à la société humaine.
o. On eût dit qu'il avait le pressentiment des destinées que l'ambition de Rome allait faire peser sur le monde ; que , voyant s'évanouir pour la Grèce toutes les perspectives de liberté et de gloire, il voulait armer les cœurs de courage et de fierté, conserver aux hommes, par les habitudes morales , celte indépendance et cette dignité que ne leur offraient plus les institutions sociales, opposer une digue au torrent de corruption que les maîtres de l'univers , dans l'orgueil de leur triomphe, allaient faire déborder de toutes parts (1).
6. Il naquit dans l'île consacrée à Vénu.s , cet adversaire d'Epicure, cet homme austère, qui fonda la morale sur le mépris de la volupté. Son père était un riche marchand , dont il suivit d'abord la profession 5 mais il y renonça ensuite. On prétend qu'il fut jeté à Athènes par un naufrage, et que cet événement, regardé par lui comme !e plus heureux de sa vie, détermina sa vocation philosophique, déjà excitée antérieurement par la lecture des ouvrages des Socratiques, que son père, revenant d'Athènes, lui avait un jour apportés.
7. H suivit, pendantun grand nombre d'années, les leçons du Cynique Cratès, des Mégariens Stilpon et Diodore et des Académiciens Xénocrate et Polémon, recueillit de la doctrine de tous ces maîtres ce qui convenait à son caractère et à son but, et forma ensuite, dans le Portique {Stoa) à Athènes, une école qui fut très-fréquentée, car elle était comme l'asile des pauvres. Cependant les riches ne semblent pas l'avoir dédaignée non |)!us, puisque Antigone Gonatas, roi de Macédoine, fut au nombre des disciples de Zenon. L'austérité des mœurs de ce philosophe est devenue célèbre et pour ainsi dire proverbiale dans les annales de l'histoire. Cependant on dit qu'il mit fin à ses jours, en se laissant mourir de fi\im, après avoir
(J) De Gérando, ouvrage cité plus haut, vol. Ili, pages 1 à 5.
dirigé son école pendant 58 ans. Nous ne possédons qu'un pelit nombre de fragments de ses ouvrages. Le style de Zenon est généralement vanté pour sa brièveté et pour la concision de ses arguments.
On ne peut déterminer avec précision ce que fit Zenon pour l'organisation de la doctrine des Stoïciens,
8. I! y eut d'abord peu d'unité dans cette doctrine ; Athénodore, Âriston de Chios et Hérillus y désapprouvèrent plusieurs choses et la modifièrent chacun à leur manière. Ce fut donc un vrai bonheur pour l'école stoïcienne d'avoir pour successeur de Zenon un homme d'un caractère aussi ferme que Cléanthe.
9. Cléanthe, natif d'^ssos, dans la Troade, était pauvre et dut d'abord gagner sa vie par toutes sortes de travaux vulgaires. On rapporte qu'il travaillait la nuit pour ])ouvoir suivre, [)endanl le jour, les leçons de Zenon, de sorte que sa pauvreté lui fit honneur. Comme la nature ne l'avait pas doué de grands moyens, il tâcha d'y su|)pléer par une application soutenue. Il paraît avoir suivi religieusement en philosophie la direction de Zenon, qu'il remplaça. On dit qu'il se donna aussi la mort. Il composa plusieurs ouvrages, entre autres un hymne à Jupiter d'une grande beauté, qui a été souvent traduit et commenté.
10. Le successeur de Cléanthe dans l'école stoïcienne fut son disciple Chrijsippe, de Soli en Cilicie. On rapporte qu'il suivit les leçons des académiciens Arcésilas et Carnéades, dont il fut parla suite le plus terrible adversaire. 11 était doué d'un esprit supérieur et d'une rare sagacité ; aussi s'éloigna-t-il de Zenon et de Cléanthe en plusieurs points. Son autorité fut irréfragable pour les Stoïciens postérieurs. Il était animé d'un tel amour des sciences, qu'il embrassa l'étude de toutes celles qui étaient connues de son temps. C'est à ce même penchant qu'il faut attribuer le nombre prodigieux d'écrits (vSO) qu'il composa, et dont malheureusement il ne nous est resté que peu de fragments. Son style était négligé et obscur, il recherchait les distinctions subtiles et les tournures nouvelles, et aimait à citer les poètes, cequi du reste paraît avoir été l'usage de son temps et de son école.
LES STOÏCIENS. PlIIL. EN GÉNÉRAL. 349
Chrysippe est le dernier des trois fondateurs du Portique. Comme ses successeurs immédiats ont donné une autre direction à la doctrine stoïcienne, nous n'en parlerons qu'à la fin de cette période.
B. Idées des premiers Stoïciens sur la philosophie et ses parties.
1. La philosophie et la vertu ne sont qu'une même chose : la philosophie est une pratique vertueuse; 2. Division de la vertu en vertu logique , vertu physique et vertu morale : de là, trois parties de la philosophie. 3. Unité de la vertu et de la philosophie. 4. La logique. 5. La physique. 6. La morale. 7. Méthode des Stoïciens.
I. Les Stoïciens abandonnèrent les systèmes artificiels de leurs prédécesseurs, pour suivre une marche plus simple et s'en tenirau sens commun, aux idées communes. C'est pourquoi leur philosophie est intimement liée avec la vie pratique. Chrysippe combattit même les idées d'Aristote sur la vie contemplative, comme tendant au plaisir, tandis que, selon lui, la vie active seule doit être regardée comme une vie vertueuse. Les Stoïciens considéraient donc la philosophie comme une pratique vertueuse et comme une tendance à la vertu ; car la science et la vertu sont étroitement liées selon eux ; en quoi ils se sont rapprochés de Socrate et de Platon,
2. Conformément à cette manière de voir, ils divisaient la vertu en vertu physique, morale et logique, d'où ils faisaient dériver aussi la division correspondante de la philosophie.
3. Mais la philosophie comme la vertu, forme cependant au fond un tout un et indivisible. C'est ce qu'ils indiquaient suffisamment en la comparant à un animal ou à un œuf, dont la coque représente la logique, le blanc l'éthique et le jaune la physique.
4. Par là on voit aussi qu'ils n'envisageaient la logique que comme un moyen de défense pour les deux autres parties, et qu'elle n'avait plus, pour eux, la même valeur qu'elle avait eue pour Platon et Aristote. Elle traitait des idées, des jugements et des raisonnements, et contenait aîissi des recherches sur
le critérium et l'origine de la vérité, sur les catégories, sur les raisonnements sophistiques, sur la grammaire, dont ils inventèrent la technologie , sur la rhéthorique , la poétique et la musique.
5. La physique était pour les Stoïciens la partie la plus importante de la philosophie, puisqu'elle s'occupait du divin et de recherches sur la mythologie; mais elle ne renfermait que peu de connaissances expérimentales; ce qui était très-conforme à la marche que la philosophie avait suivie après la mort d'Aristole.
6. Leur morale contenait des recherches sur le convenable et les devoirs , recherches qui étaient poussées trop loin et trop minutieuses. Elle traitait plutôt des rapports donnés que d'une théorie morale , et donnait ainsi naissance à une foule d'exhortations pédantesques et outrées.
7. Dans l'enseignement de la philosophie , les Stoïciens suivaient l'ancien ordre. Leur méthode consistait principalement dans le procédé syllogistique. On rapporte que Zenon était très-concis dans sa méthode , tandis que Chrysippe était diffus et aimait beaucoup les divisions, pour y faire entrer toutes sortes de questions étrangères à la science.
Nous suivrons, dans notre exposition des doctrines des Stoïciens, l'ancienne division de la philosophie en logique , physique et morale.