Mais dans leurs explications des phénomènes particu
liers. les Stoïciens accordaient une orandc puissance à la matière ; car le premier njouvenient du monde est le mouvement centripète, qui repose sur l'idée de la pesanteur dans la matière. Celte direction de leurs idées se voit encore mieux dansleur théorie des éléments. Les éléments sontles qualités simples des corps, en lesquelles les choses se résolvent avant la com, bustion du monde. Ils sont au nombre de quatre, le feu, l'air l'eau et la terre, et leur diversité se rapporte aux difFéreutes qualités sensibles. Ils se produisent par les transformations successives de l'élément j)rimiLif . ([ui commencent d'abord au centre du monde par une espèce de préci[)ité , et amènent ensuite la périphérie opposée h réagir; c'est ainsi que se forme le monde. Ces éléments sont rangés entre eux par sphères déterminées, et leur mouvement so propage de haut en bas , par conséquent de la sphère des étoiles fixes aux planètes , de celles-ci à la terre. Ces sphères sont d'une matière entièrement pure.
17. Conformémentaux principes généraux de leur physique, les Stoïciens regardent l'i^me individuelle comme une partie ou une émanation de l'àme du monde, comme un souffle chaud et éthéré, qui pénètre tout lo corps. De même qu'il y a dans l'univers une force générale , de même aussi il y a dans l'Ame une (orce {xy-fjo-ju.c-j) qui conslinio l'unité de toutes ses facultés. Elle domine sur la sensation et l'instincl; sur la sensation comme source de la connaissance, et sur l'inslinct comme le principe du désir et de l'action.
18. C'est pourquoi les Stoïciens appelaient aussi cette force, entendement (o'«v«a], qui est la source de la parole, de toute pensée et de tout sens dans le discours ainsi que de toute résolution de la volonté. Celte uianière de l'envisager est très-conforme à celle dont ils considéraient la sensation et la perception rationneile , qui ne sont , selon eux , qu'une même force.
19. Cependant les Stoïciens admetlent huit facultés dans l'i'ime, les cinq sens, la parole et les organes génilaux. La partie domiîianle a sou siège dans le cœnr, d'où elle gouyernc et dirige lout le corps. C'est un souffle vivifiant,
PHYSIQUE DES STOÏCIENS. 5ft !
qui se répand dans tons les membres du corps. Comme le polype de mer s'allonge par l«s pieds , de munie, disaienlils , s'étend le souffle chaud de la ra'ison sur les orjjanes des sens et le reste du corps.
HO- Les Stoïciens, par la nature même de leur système, durent être portés à s'occuper beanc(uipdc l'importante question de savoir, si la volonté humaine est libre et en quoi celte liberté consiste. Ils l'admettaient donc et la plaçaient dans l'assentiment que nous donnons aux idées, assentiment qui n'est assurén)entpointarbitraire, mais conforme à la nature deTàme humaine. Ils avouaient que c'est la nécessité du destin universel qui nous donne notre nature et l'impulsion qui en résulte; mais qu'ensuite nous voulons et agissons conformément à cette impulsion, de même qu'une pierre qui roui e du haut d'une montagne a reçu, à la vérité, la première impulsion du dehors, mais continue ensuite sa course en vertu de son poids et de sa forme propres. Ainsi la liberté des choses n'est donc, selon les Stoïciens , qu'une loi intérieure fatale, que chaque être individuel a reçue delà nature universelle. La nature universelle et la nature individuelle sontdonc dans un rapport constantd'action et de réaction.Cetle manière devoir se trahit dans ce singulier paradoxe do Chrysippe : que le sage n'est pas moins utile à .fiipitcr que Jupilerau sage (I). Elle indiqueanssi très-bien cet orgueil qui caractérise le sage stoïcien , ivre de son indépenpendance et de sa vertu .
(I) Comme la <iuestion du panthéisme est aiijoiinriuii à l'ordre du jour i'l<|ii'elle mérite d'être examinée à fond, il sera instructif de reclierchér li'jiiiord queMe est la voie, que la pensée greccjiie a suivie i>oiir arriverai! résultat que nous avons ici sous les yeux, et de comparer ensuite le panthéisme stoïcien avec les systèmes panthéistes de Jordaiio^Bruno , de SpinrtSa, de Schcliing et de Uégel. I,e pantliéisme grec a, selon nous, sa source principale dans les niodificalions que l'idée de la matière a subies aux différentes épocpies du dévelopiiement philosophique de l'esprit grec. Quant au |ianlhéisme moderne, n'aurail-il i)a? une source soini)lable? Ne reposerait-il pas sur la prétention de vouloir expli(|uer une c!iose,(iui estau-dcssus de l'intelligence humaine, c'esl-à dire, le rcdoiilahle prohlème (le la création ?
E. Morale des Stoïciens. 1
1. Rapport delà morale à la physique el à la logique. 2. Principe général : 5mjs la nature ou vis conformément à la nature.^Z. Interprétations difiFérentes de cette loi : — Accord de la nature universelle et particulière. 4. Accord des éléments de la nature individuelle. 5. La raison est le but suprême de toute activité. 6. Le bonheur ne consiste pas dans le plaisir, mais dans le libre cours de la vie. — Sévérité de la morale stoïcienne. 7. Cette sévérité force les Stoïciens à donner une explication plus détaillée de la nature individuelle.
8. L'amour de soi devient la base de la morale- t« jr^ra xarx e>v«v
9. Les choses préférables et les choses indifférentes. 10. ^ouveau rigorisme : — La raison seule est la base de toute moralité — Toutes les actions bonnes sont égales, elles mauvaises le sont aussi. 11. Résumé. 1-2. Morale spéciale. —Le devoir et la vertu. 13. Définition de la vertu. 14. Sa division en quatre parties. 15. La justice. 16. Celui qui possède la vertu est un sage. 17. Le sage en action. — Le devoir imparfait, (xkQvjxov) et le devoir parfait, (xaTo/iQui/jux 18. Idéal du sage et ses funestes conséquences. 19. Politique. — Elle est basée sur l'idée du Cosmopolitisme. 20. Observations critiques.
1. La morale des Stoïciens a le rapport le plus intime avec leur physique. Car l'origine de la justice se trouve, selon eux, dans Jupiter et la nature universelle. Chrysippe prétendait même , qu'il ne faut s'occuper de la physique qu'à l'effet de distinguer le bien et le mal ; car la vie vertueuse n'est atJtre chose, dit-il, qu'une vie réglée d'après l'expérience de ce qui arrive dans la nature, notre nature n'étant qu'une partie de la nature entière. La morale se rattache encore à la physique par l'idée du penchant, toutes les vertus étant, selon les Stoïciens, fondées sur l'instinct, qui est une propriété physique de l'animal. Elle est également liée avec la logique, puisque celleci contribue à développer cet instinct, qui n'est que l'assentiment donné à une idée. Fondée sur ces principes , la morale des Stoïciens se développe sim[»lenient; elle ne se complique qu'à cause de quelques points de vue accessoires.
2, D'après Chrysippe , les premiers principes de morale doivent être puisés dans la physique. L'univers entier étant soumis à une loi universelle, chaque partie doit l'être également ; d'oîi découle ce principe de morale: Suis la nature ou vis con for. mément à la nature. Cependant ce principe était vague et susceptible de diiîérentes interprétations.
MORALE DES STOÏCIENS. 36»v
3. En effet, parmi les Stoïciens les uns disaient qu'il faut se conformer à la nature universelle, les autres, à la nature universelle et particulière; car ces naturessont opposées d'une certaine manière, opposition d'où provient même la possibilité du rnai.La vie conforme à la nature ne peuldonc être, d'aprèscette opinion, qu'une vie, dans laquelle les éléments de la vie particulière sont entre eux dans une parfaite harmonie avecnos jugements sur le bien et le mal. Le principe, ainsi entendu, pouvait fournir des préceptes moraux applicables à l'individu ; ce qui n'était pas possible en se tenant uniquement à la nature universelle.
4. Or la nature individuelle se manifeste sous un double rapport; elle est raisonnable ou animale. Mais l'accord de ces parties constituantes de la nature peut dégénérer en discorde; les passions peuvent brouiller et égarer la raison. Quelques uns des Stoïciens , frappés de cet état de la nature humaine, recommandaient donc la vie animale comme un modèle à suivre, pour se soustraire au danger dont nous venons de parler. Cependant, en général, ils regardaient la vie rationnelle seule comme une vie morale (1).
5. La raison est le plus haut développement auquel la vie humaine puisse parvenir. Toute notre activité doit donc tendre vers ce but; nous ne devons jamais nous ralentir dans nos efforts pour l'atteindre. L'activité est donc supérieure à l'inactivité , même dans le vice ; c'est en elle que se trouve le souverain bien et non dans la jouissance tranquille , comuie le prétend Epicure.
6. Le bonheur auquel tout homme aspire n'est donc autre chose pour les Stoïciens, que le libre cours de la vie (;u/!0(«/3wu). Le plaisir n'est . au contraire, qu'un résultat accessoire de notre activité (fwr/c-jvij/ta) , un état passif de notre âme. Telle est la raison de toute la sévérité de la morale stoïcienne. Tout ce qui
(l) Nous pouvons remarquer ici, comment le principe des Stoïciens s'applique d'abord à la nature générale, ensuite à la nature individuelle et entin à la nature raisonnable.
est personnel y rst rejeté. Leseul hicn, c'est cingir avec sagesse. La vertu seule nous procure le honhenr. L'homme bon possède tous les trésors, tandis que l'homme nicchniit est pauvre au milieu de ses trésors et de ses richesses.
7. i\Iais!es Stoïciens, sentant que, par une semblable interprétation de la loi , ils ne pouvaient parvenir à établir des préceptes de morale particuliers , revinrent à l'examen de la nature individuelle. Dans tout être sentant , il y a des penchants naturels , parmi lesquels l'instinct de conservation de soi-même occupe le premier rang : c'est Tinslinct primitif de notre nature ; il nous oblige d'avoir égard à toutes les cendilions de l'existence individuelle.
8. L'amour de soi-même est donc , selon les Stoïciens , le fondement de la morale. Cet araour renferme la tendance à conserver dans un état sain l'existence corporelle , il a pour objet la connaissance de soi-même et celle des choses, connaissance qui a son fondement dans la nature. C'est en cela que consiste ce que les Stoïciens appelaient la première chose conforme à la nature (-« Kpiul'x /.v-x fjc-c-j). Sou opposé est la première chose contraire à la nature , telle ijue la maladie , la faiblesse , etc. La première chose conforme à la nature a sa valeur (a?fa) 5 aussi tout ce qui y tient et qui peut servir à nous la procurer, a de la valeur et de l'importance pour nous. C'est dans ce sens , que les richesses , la santé ont du prix pour l'homme. De cette manière la sévérité de la morale stoïcienne se tempérait et se modérait sensiblement.
9. Mais ces conséquences étaient trop douces et trop contraires à l'esprit général de leur doctrine; c'est pourquoi, afin de s'y soustraire , les Stoïciens distinguaient le bien moral de ce qui n'est que préférable (jzcc-^/y.rji-j) . L'action ouïe fait est bon, tandis que son objet ne l'est pas. Car tout objet en général est sans valeur ; ainsi les richesses , la santé sont choses indifférentes pour le sage. L'action vertueuse seule l'intéresse et a du prix pour lui. Cependant il y a aussi une différence parmi les choses indiflérenles elles-mêmes. Les unes sont absolument sans valeur (^v.-jy-'(t'^); tandis que les autres ont du prix, en tant qu'elles serap[tortcnt à une aclivilé et deviennent ainsi préférables.
, MORALE i)ES STOÏCIEMS. 363
Le préféiabic n'est donc qu'un bien particulier, qui a seulement une valeur relative et subordonnée. C'est ainsi que hi morale stoïcienne prend de nouveau un caractère plus doux.
JO. JMais une morale modérée répugne aux Stoïciens ; elle redevient donc sévère par une nouvelle interprctaliondu précepte : vis conformément à la nature. Les Stoïciens ayant senti que , pour l'application de la loi générale de leur morale, il fallait nécessairement se tenir à la nature particulière , devaient aussi se demander, en quoi consiste la nature de tout être particulier, et ils crurent avoir trouvé par leurs recherches ce l'ésultat, que c'est sa composition fondamentale {ç-jTZKsii) . C'est donc de celte composition que dépend la vie conforme à la nature. Or , elle consiste pour ITiomme dans la raison: car la raison est la force dominante dans l'àme humaine ; d'où il suit que la vie rationnelle seule est conforme à la nature. Toute action , quoique conforme à la nature , n'a donc pas toujours une valeur morale; quelquefois elle n'est qu'un moyen du développement supérieur, auquel l'homme doit constamment tendre. Nous trouvons ici les Stoïciens dans la môiïievoie qu'Aristole. Déjà celui-ci avait admis, qu'il y a, dans la vie humaine , une époque oi!i la raison sommeille au fond de l'àme humaine, et une autre, où elle a atteint toute sa maturité , où elle est devenue maîtresse des impulsions morales de l'homme. Les Stoïciens , élevant celte opposition des ùen\ étalsjcle la raison au plus haut degré , en déduisirent des conséquences qui rendaient à leur morale toute sa rigueur. Ou la raison est éveillée dans l'homme , ou elle ne l'est pas ; dans le premier cas , elle doit dominer en souveraine et l'homme est réellement bon ; dans le second cas , il est esclave , méchant , immoral en tout point. Il n'y a pas de milieu entre ces deux exlrèiaes. Ainsi tout est bien ou mal. 11 suit aussi de là , selon eux , que la vertu peut être enseignée ; que toutes les vertus sont en rapport entre elles, relativement à la science; que toutes les actions bonnes sont égales et que les mauvaises le sont aussi.
1 1 . Nous remarquons donc deux directions dans la morale stoïcienne : tantôt elle n'a en vue que le général et alors elle
est très-sévère ; tantôt elle a égard au particulier et alors elle s'adoucit et devient humaine. Cependant cette dernière partie n'y joue qu'un rôle très-subordonné, puisque la raison privée n'aspire qu'à connaître et à suivre la raison suprême, qui domine toute la nature. Toutefois ces deux directions ne sont pas sans rapport en tr'el les; car la liaison du. général avec le particulier dans la morale stoïcienne se trouve dans l'idée du préférable pour des circonstances données. Cette liaison était nécessaire pour arriver aux détails de la morale particulière.
12. Dans cette partie de leur éthique, les Stoïciens entrent plus avant dans l'examen des activités particulières , que ne le firent les philosophes qui les avaient précédés. Mais puisqu'ils ramenaient l'activité particillière à la loi générale de la nature , l'idée du devoir se présenta nécessairement à eux • car l'acti* vite particulière apparaît comme prescrite par cette loi. Néanmoins, d'après leur opinion, l'idée du devoir est subordonnée à celle de vertu , puisqu'ils ne pouvaient regarder comme devoir que l'activité vertueuse , et qu'ils n'envisageaient l'œuvre extérieure que comme une chose indifférente. C'est ainsi que la division des vertus dut former pour eux un milieu à l'aide duquel ils passaient à la morale spéciale.
13. Les Stoïciens appelaient vertu , dans un sens large , toute espèce de perfection , et c'est dans cette acception que la santé et la force sont mises par eux au nombre des vertus. Mais ces sortes de vertus peuvent aussi être le partage des mé' chants. La véritable vertu ou la vertu morale consiste , au contraire, dans cette force de l'âme , qui a son principe dans la raison , et dans cette direction invariable du caractère , qui ne souffre ni plus ni moins , et par laquelle l'âme est , pendant tout le cours de la vie , d'accord avec elle-même. C'est pourquoi les vertus sont aussi des connaissances rationnelles, des sciences , et opposées à la vertu physique.
1-4. La vertu telle que nous venons de la décrire, comprend selon les Stoïciens quatre choses ; 1° la connaissance de ce que nous avons à faire ou à ne pas faire; par conséquent la con" naissance du bien et du mal ainsi que de ce qui est indifférent' 2° la tempérance qui consiste à savoir régler les appétits sen-