CHAPITRE XIV
Stoïciens subséquents . Nouvelle Académie.
1. Changements survenus dans la marche de la philosophie. 2. Nouvelle Académie fondée par Arcésilas. 3. Il combat Pidée de la représentation convaincante des Stoïciens. 4. 11 professe un scepticisme complet. 5. 11 admet la vraisemblance. 6. Carnéaile. — Ses maîtres. — Son voyage à Rome. 7.SesrapportsavecArcésilaselaveclesStoïciens. 8. Sa polémique contre la théorie delà connaissance des philosophes antérieurs et contemporains. 9. Théorie de son probabilisme. 10. Elle a pour but l'art oratoire. 11. Clitomaque suit la même direction. 12. Stoïciens subséqtients. — Panétius de Rhodes popularise la philosophie parmi les Romains. 13. Préférence accordée à la morale et à la méthode éclectique. Posidonius d'ylpamée. — Wéme tendance. \T>. 11 modifie les principes de son école sous plusieurs rapports. 16. Rapprochement de l'écoledes Stoïcienset de la nouvelle académie,
— Philon de Larisse modifie quelque peu la doctrine de Carnéade.
— Antiochus d'Ascalon achève la fusion des doctrines du Portique et de Tacadémie. 18. Importance de ces écoles. 19. Un mot sur les autres écoles. 20. Fin de la seconde période de la philoso[)hie grecque.
t. Désormais la marche de l'histoire de la philosophie sera plus simple; car la force productive de l'esprit grec étant pour ainsi dire épuisée, nous n'aurons plus à étudier des systèmes étendus et savamment combinés; nous n'aurons plus à constater que quelques modifications apportées aux principes établis antérieurement. C'est ce qu'on remarque d'abord chez les Stoïciens. Ainsi Diogène de Babijlone, successeur de Chry' sippe, lia le point de vue du préférable dans l'action avec le bon et donna par là plus d'importance aux biens relatifs ; manière de voir qui fut insensibh>ment adoptée dans l'école stoïcienne. Zenon de Tarse mit en doute la conflagration du niimde, ce qui changea la base de la doctrine stoïcienne,
La marche des autres écoles ressemble aussi à celle des Stoïciens ; mais dans aucune, elle n'est aussi sensible et aussi prononcée que dans la nouvelle académie. Ou dislingue, en
STOÏriElVS SUnSF.QUENTS. NOUVELLE ACADEMIE. Zll
coiiscquriico, plusieurs académies dont au moins l'ancienne et et la nouvelle diffèrent essenlielleuienl entre elles.
2. L'académie nouvelle eut pour fondateur ^rcésilas de Pitane, né vers âl6 avant J.-C. Il fréquenta presque toutes les écoles de son temps;c'est à quoi il fautprobablement attribuer son scepticisme. Il prélendit néanmoins continuer la vraie doctrine de Socrate et de Platon , dont il rétablit la méthode (lia logique, permettant toutefois aussi de faire de longs discours pour et contre la même thèse; ce qui nous semble indiquer sa tendance oratoire. II paraît qu'Arcésilas ne laissa pas d'écrits. Ce que les anciens nous ont dit sur sa doctrine , a été puisé dans l«>s ouvrages de ses adversaires. La lutte qu'il engagea contre les Stoïciens sur la théorie de la connaissance humaine nous offre un haut degré d'intérêt et d'instruction; il est donc à regretter que nous ne la connaissions qu'imparlaiteiwent.
3. Sextus Empiricus nous a conservé le résumé de l'argumeiilation employée par Arcésilas pour combattre l'idée de la représentation convaincante {yxvzxtiu. x«Ta),i]irr«),). «c Les Stoïciens, dit-il (I), avaient distingué trois choses , la science, l'opinion et la compréhension (xar«>ij^««), qui occupe le milieu entre les deux premières. C'est sur ce point qu'ils furent attaqués par Arcésilas. Celui-ci soutint que la compréhension ne peut être l'arbitre qui prononce entre la science et l'opinion, qui sert à les distinguer : car cette compréhension elle-même réside ou dans le sage ou dans l'insensé ; si elle réside dans le sa/je, elle est la science même ; si elle est dans l'insensé, elle n'est plus que l'opinicm; elle n'est donc qu'un vain mot. Cette compréhension par laquelle on prétend que nous donnons notre assentiment <»ux choses qui correspondent à notre vision, n'existe nulle part. Nous ne donnons point notre assentiment aux images, mais à la raison seule; car les hommes n'affirment que <les pro[)ositions expresses. D'ailleurs il n'est pas d'images qui ne puisse être fausse aussi bien que vraie , comme le montre une foule d'exemples,. Si donc le sage donne son assen-
(1) Atlv. Math. Xll, 152 etseq.
timent sur la foi de ce critérium illusoire produit par les Stoïciens, il ne conçoit réellement que la simple opinion.»
-4. Sous ce rapport Arcésilas professait donc un scepticisme parfait. S'il y a du vrai dans nos opinions, nous ne pouvons . selon lui, le connaîlre avec certitude. C'est dans ce sens qu'il disait qu'il ne savait rien, pas même ce que Socrate prétendait savoir, qu'il ne savait rien. Il rattachait néanmoins sa doctrine à celle de Socrate et de Platon.
5. Son scepticisme parait avoir eu une tendance pratique ; car on lui attribue des préceptes de conduite. II voulait qu'on
se contentât de la vraisemblance dans la science delà vie morale ; et c'est précisément ce qui le distingue des sceptiques pyrrhoniens. Il voulait vivre comme les autres hommes ; aussi n'attribue-t-on ni à lui ni aux académiciens suivants cette raideur et ces extravagances qu'on a reprochées avec raison aux sceptiques.
6. I.a façon de penser d'Arcésilas fut adoptée par ses successeurs , parmi lesquels Carnéade occupe le premier rang. Carnéade naquit à Cyrène, vers 214 avant J.-C. Outre la doctrine de la nouvelle académie que lui enseigna Hégésine , il étudiaavec ardeur lesouvragesdeChrysippeetapprit la logique stoïcienne de Diogène de Dabylone pour pouvoir combattre ces philosophes avec leurs propres armes. Aussi disait-il, que si Chrysippe n'était pas, Carnéade ne serait point. Son éloquence était pleine de grâces, d'élégance et de force; elle l'a rendu célèbre dans l'ambassade que les Athéniens envoyèrent à Rome au sujet de la destruction d'Orope. Aussi les jeunes Romains se pressaient-ils avec tant d'ardeur autour de lui, que Caton l'ancien insistait dans le sénat pour qu'on renvoyât le plus tôt possible l'ambassade athénienne , de peur qu'elle ne corrompit la jeunesse romaine. Enagissantdela sorte, Caton pensait assurément aux deux célèbres discours que Carnéade avait tenus à Rome pour et contre la justice. En effet, ce philosophe avait en général l'habitude de parler d'abord pour vine doctrine , ensuite de la combattre, sans se décider ni pour l'une ni pour l'autre des deux thèses.