Les anciens nous rapportent que la doctrine de Carnéade
STOÏCIEWS SUBSÉQUENTS. NOUVELLE ACADÉlttlE. S7S
ressemblait à celle d'Arcésilas, mais que Carnéade entrait dans plus de détails. Sa tendance était entièrement polémique. Ainsi il combattit la théologie stoïcienne et les doctrines moraies antérieures. Selon lui, la vie pratique est un art, qui doit produire son œuvre conforme à la nature, œuvre qui a pour objet de satisfoire les premiers besoins de celte nature , qui renferme le germe de la vertu. Cependant les discours de Carnéade pour et contre la justice semblent nous indiquer, qu'il doutait de la conformité des idées morales à la nature. D'ailleurs il niait l'existence du droit naturelet n'admettait pas, comme Arcésilas, qu'il existe un mal et un bien naturels.
8. Mais la polémique de Carnéade contre la théorie de la connaissance humaine , telle qu'elle avait été établie par les philosophes antérieurs et contemporains , nous montre mieux sa tendance que tout le reste. 11 prétendait que toute tentative de ses prédécesseurs pour trouver un critérium de la vérité avait été infructueuse ; car, dit-il , ce critérium on pourrait le chercher ou dans la sensation, ou dans la représentation, ou dans la raison, mais non dans la raison indépendamment de la représentation et de la sensation ; car tout objet d'un jugement de la raison nous doit d'abord apparaître dans une représentation , et il ne saurait nous apparaître qu'au moyen d'une sensation dépourvue de raison; si bien que toute activité de la raison dépend de la sensation qui est sans raison, et par conséquent aussi la vérité de la connaissance rationnelle dépend de celle de la sensation. Par ce raisonnement , Carnéade croyait avoir réfuté les doctrines de Platon , d'Aristote, des Stoïciens et d'Epicure. Pour confirmer cette opinion, il ajoutait des considérations sur la faiblesse de nos sens et la relativité de nos connaissances.
9. Quant à ses propres principes, il ne les avançait que dans un sens absolument sceptique, puisqu'il disait qu'il ne savait rien, pas même ceci, qu'il ne savait rien. L'homme doit donc, selon lui, se contenter de la probabilité dans les jugements qu'il doit porter. Carnéade veut donc que le sage fasse un choix entre les contraires, en quoi il s'éloigne d'Arcésilas et des sceptiques pyrrhonieus. Pour faire ce choix, il établit des
règles de vraisemblance. Une représentation vraisemblable en elle-même est celle qui résulte d'une perception déterminée , et qui a une force persuasive tantôt plus grande , tantôt plus faible, suivant le rapport qui existe entre nous et l'objet, eu égard à l'éioignement ou à la proximité, à la grandeur ou à la petitesse de l'objet, à la force plus ou moins grande de nos sens. Le plus haut degré de vraisemblance d'une représentation consiste à être vraisemblable en elle-même et par rap port à son objet.
10, Mais si l'on considère, que la vie pratique n'a pas besoin de pareilles règles, et qu'on fasse attention au discours que Carnéade prononça pour et contre la justice, on est tentéd'attribuer son scepticisme au désir de faire briller l'art oratoire. An reste, ce scepticisme nous semble bien superficiel, puisque ses arguments en faveur du doute sont uniquement pris de ce que l'impression sensible peut nous tromper.
11, C'est Carnéade qui donna à la nouvelle académie son plus grand éclat. Clitomaque , son disciple et son successeur , suivit fidèlement la doctrine de son maître. Cfiarmidas , qui succéda à Clitomaque, avoua que le but delà doctrine de la vraisemblance était de parvenir à l'éloquence. Ainsi se reproduit ici, avec quelques modifications, le phénomène que nous avons observé à la fin de la première période. Mais pour bien comprendre celte fin nous devons encore faire mention de quelques autres faits.
12, Nous avons déjà dit, qu'il y eut, à cette époque, entre le Portique et l'Académie une action et une réaction continuelle, qui eurent à la fin pour résultat de diminuer le dogmatisme de l'un et le scepticisme de l'autre, et d'opérer ainsi la fusion des deux écoles. En effet, déjà Panétius de Rhodes, né vers 18o, qui enseigna à Athènes et à Rome, où il jouit de l'amitié de Scipion l'Africain et de plusieurs autres Romains distingués, adoucit beaucoup la raideur stoïque et rendit ainsi les doctrines du Portique plus acceptables. Expliquant sa doctrine d'une manière populaire et oratoire, il la fit bien accueillir par l'esprit pratique des Romains, et exerça ainsi une grande influence sur la législation de ce peuple. Il favorisait l'éloquence comme les Académiciens; car il disait, (ju'il est
STOÏCIENS SUBSÉQUENTS. NOUVELLE ACADÉMIE. 1575 permis à un défenseur de soutenir le vraisemblable , quand même il ne serait pas vrai.
13. En conséquence de cette tendance , Panétius s'occupa moins de lalo<jique et de la physique que de la morale. C'est encore à ce même penchant qu'il faut attribuer ses recherches grammaticales. Sa méthode était éclectique, puisqu'il estimait également les philosophes de différentes écoles : il aimait surtout Platon et le nommait l'Homère de la philoso[)hie. Il écrivit plusieurs ouvrages, parmi lesquels il y en avait un sur les devoirs, qui a servi de base au livre de Cicéron sur le niême sujet. La morale de Panétius était moins sévère que celle de ses pi'édécesseurs, surtout dans sou enseignement sur la vertu, le plaisir et l'apathie du sage.
1-4. Le même esprit se remarque dans les restes de la doctrine de Posidonius (Vjpamée^ né vers 1^5 av. J.-C. Il tint une école de philosophie à Rhodes , et eut pour auditeurs Pompée et Cicéron. Il fut homme d'état et delettres,et il possédait des connaissances étendues sur presque toutes les branches du savoir connu de son temps. Comme Panétius, son maître , il voulut avoir de Tinfluence sur la jurisprudence et visa h l'éloquence du style. Il fut encore plus éclectique que Panétius. Il crut pouvoir fondre la doctrine stoïcienne avec celles de Platon, d'Aristote et d'autres philosophes, pour bannir ainsi toute dispute de la sphère philosophique et s'accommoder mieux avecses adversaires. Un trait qui révèle la faiblesse de l'école stoïcienne de cette époque et la tendance vers un autre ordre d'idées, c'estque Posidonius crut pouvoir dériver la philosophie grecque de traditions venues de l'Orient.
15. Sa doctrine lhé<dogique, cosmologique et psychologique, différait en quelques points de celle des Stoïciens précédents, et devait par conséquent aussi apporter des modifications à leur morale. Ainsi Posidonius cherchait à concevoir l'homme comme un composé dans lequel l'appétit correspond à la vie végétative, le courage à la vie animale et la raison à la nature humaine proprement dite , tandis que les anciens Stoïciens, conformément à la tendance prédominante de leur doctrine, cherchaient l'unité de toutes les forces de l'âme dans la force
suprême de la raison et n'envisageaient tous les autres mouvemenls de la vie que comme certaines effluences de cette force suprême. Sa morale devait donc nécessairement se modifier. Aussi disait-il que la vertu est insuflRsanle pour le bonheur de l'homme; il donna ainsi plus de valeur aux biens particuliers et ôta à la morale stoïcienne son caractère sévère et exclusif.
1 6. A l'époque où l'école stoïcienne conservait encore son éclat, mais seulement en se rapprochant des anciennes écoles socratiques, florissait aussi la nouvelle académie. Cependant cette académie s'éloignait également de son caractère primitif. Déjà Philon de Larisse , un des disciples de Clitomaque. et qui, pendant la guerre de Mithridale, était allé d'Athènes à Rome, oi!i il eut, entre autres, Cicéron pour auditeur de ses leçons de philosophie et de rhétorique, paraît s'être éloigné de la méthode de Carnéade, et c'est pour cette raison qu'on le regarde comme le fondateur de la quatrième académie. Cependant nous ne savons rien de certain sur la matière et le sens de sa doctrine. Il semble s'être contenté, comme Carnéade d'une certaine vraisemblance; seulement il montra plus d'inclination que lui à parvenir à la certitude, qu'il cherchait plutôt dans l'entendement que dans les impressions des sens.
17. Antiochus d'Ascalon, fondateur de la cinquième académie, qui enseigna à Athènes et probablement à Alexandrie < et à Rome, et qui fut l'ami de Cicéron et d'autres Romains distingués, s'écarta encore davantage du caractère sceptique de la nouvelle académie. Il disputa dans sa jeunesse tout-àfait à la manière sceptique de Philon contre les Stoïciens. Mais après avoir ouvert lui-même une école, il lâcha de concilier l'ancienne académie avec le Lycée et le Portique, de manière cependant à donner, pour base à sa doctrine, la philosophie stoïcienne. C'est pourquoi on disait, qu'il avait fait passer le Portique dans l'académie et même qu'il était un véritable Stoïcien. Il accusait les Stoïciens de ne s'être écartés de la manière d'enseigner des anciennes écoles que par des changements de mots. Il tâcha de démontrer l'accord des principales écoles dans la morale, qu'il envisageait comme le but
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par excellence de la philosophie, la dialectique n'en étant à ses
yeux que le moyen. Quant à la physique, il s'en occupa peu.
La nouvelle académie se changea donc en un demi-éclec"
tisme et se reconcilia jusqu'à un certain point avec le Portique.
18. Les écoles dont nous venons déparier ne furent réellement utiles à la philosophie qu'en ramenant à l'étude des ouvrages de Platon et d'Aristote , qui depuis un certain laps de temps avaient été oubliés.
19. A cette même époque et à côté des écoles de l'Académie et du Portique subsistaient encore l'école d'Epicure , malgré son peu de vie scientifique , et celle des Péripatéticiens ; mais cette dernière aussi était peu importante etsansdéveloppement scientifique. Les noms des Péripatéticiens d'alors sont pour la plupart insignifiants. Comme dans les autres écoles, on trouve chez eux l'étude savante de la philosophie ancienne, qui fut considérée comme la source et le modèle de la philosophie d'alors. L'enseignement de l'ancienne philosophie grecque, et la tradition de certains points de doctrine fixes, paraissent avoir été dès lors l'occupation principale des écoles philosophiques , qui se perdent ainsi dans l'obscurité , sans qu'on puisse dire cependant qu'elles aient été entièrement sans influence. Elles n'avaient pas leur siège à Athènes seulement, mais elles étaient répandues dans tous les pays oîi régnait la civilisation grecque.
20. Nous voici arrivésà la fin du développement philosophique qui peut être immédiatement dérivé de Socrate et des écoles qui sortirent de sa doctrine. Cette fin s'annonce par le scepticisme de la nouvelle académie et par l'incertitude éclectique, deux circonstances favorables à la méthode éclectique dans la philosophie, ainsi que par les recherches érudites sur ce que les philosophes antérieurs avaient fait dans la science.