‹ Manuel de l'histoire de la philosophie ancienneChapitre 67 sur 90 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Résumé de la seconde période.

Jetons maintenant un coup-d'œil rétrospectif sur la marche du développement philosophique dans cette période de l'histoire • nous verrons que tout y a suivi un cours simple et naturel. Socrate qui l'ouvre, au milieu d'une anarchie intellec-

tuelle et morale, survenue à la suite de troubles et de révolutions civiles , veut relever , en lui rendant le sentiment de sa dignité morale , la génération déjà déchue de ses contemporains eJ préserver de la cjrruption la génération qui s'élève et en qui repose l'espoir de la patrie. Les principes qui le guident dans cette œuvre importante, il les sent vivement en lui, il en est fortement pénétré; l'on voit qu'il fera quelque chose de grand; mais à peine peut-il l'exprimer: il a l'âme si pleine, si émue , qu'il ne sait pas encore trouver la forme convenable pour rendre ces idées dont son esprit est si vivement saisi. Aussi est-il souvent ravi en extase et croit-il entendre dans le fond de son àrae une voix divine. Voilà pourquoi il procède d'unemanièredubitative, pourquoi il ne sait qu'une chose, c'est qu'il ne sait rien, quoique l'idée de la science le guide toujours instinctivement. Il sait qu'il n'effectuera pas la régénération de l'Etat, et qu'il ne trouvera pas la forme parfaite de la science. Mais il est entouré d'une jeunesse pleine d'espoir, à laquelle il insinue sa haute idée de la science et de la vertu. Il lui fait voir comment l'homme doit tâcher de se connaître lui-même; comment sa véritable essence doit être cherchée dans la raison divine, qui n'est pas seulement en lui, mais qui gouverne tout l'univers ; comment , par conséquent , tout est disposé d'une manière raisonnable et conforme à sa destination. II lui enseigne à trouver les idées des choses et l'essence qui se révèle dans ces idées. Mais tous les disciples ne comprennent pas la pensée vaste et profonde de leur maître. La plupart d'entre eux ne s'élèvent pas au-dessus de la sphère d'investigations spéciales, auxquelles il les exerce . et iisnepeuvent comprendre son idéal de la science, c'est-à-dire , la réunion de la connaissance rationnelle avec la vertu ; ils ne savent pasque la valeur réelle de l'homme n'est qu'en elles et qu'elles seules doivent dominer toute sa vie. C'est ainsS que nous voyons Aristippe prendre l'idéal de son maître dans un sens purement personnel : il croit que la véritable valeur de l'homme consiste à se rendre indépendant des influences extérieures, à se procurer le plus de jouissances qu'il pourra, et à les goûter sans interruption dans toute leur plénitude. .\uli§thene aussi semble n'avoir saisi l'idéal que sous le point de vue de la personnalité individuelle. La vertu qu'il recher«'he et recommande,

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a pour but de mutiler l'homme : le sage, l'homme vertueux , selon Anlisthène , jouira de la véritable liberté quand il sera parvenu à se suffire à lui-môme , à mépriser les biens extérieurs et à considérer la jouissance de son activité personnelle comme le souverain bien. C'est ainsi qu'il tombe dans d'énormes excès et dans un rigorisme sauvage. Les Mégariens s'élevèrent davantage ; ils reconnurent une raison universelle et souveraine , hors de laquelle il n'y a rien ; une vertu unique qui est indépendante de toute influence physique. Mais ils ne surent point mettre la raison universelle d'accord avec la raison individuelle; aussi ne cessèrent-ils de faire la guerre à tout ce qui appartient à l'individu, et de vouloir altérer^ maison vain, le point de vue où ils étaient eux-mêmes placés. C'est ainsi que la nature humaine se venge de ceux qui la méconnaissent et qui foulent aux pieds ses droits imprescriptibles. Toutes ces manières de voir ne développent donc point complètement la doctrine de Socrate sur la science et la vie humaine ^ elles nous montrent que cette doctrine ne put élever tous les disciples à la hauteur où se trouva placé leur maître. Mais parmi les Socratiques, il en est un qui a su comprendre toute la portée de renseignement de son maître; qui se l'est assimilé d'une manière parfaite et qui saura aussi développer les germes précieux qu'il renferme ; on sent que nous voulons parler de Platon 5 c'est avec Platon que commence le vrai perfectionnement de la pensée socratique. Animé d'un courage entreprenant, il dirige ses regards vers ce qu'il y a de plus sublime, et vers l'avenir , où ce but doit être atteint. Le présent ne le satisfait point , il se nourrit de l'espérance d'une vie meilleure sous tous les rapports. Partant du point de vue de la recherche humaine , par laquelle il croyait réaliser un jour l'idéal socratique de la science , il admit que chaque âme est une unité en soi , et, comme telle, elle n'est point soumise })our toujours au flux incessant de la contingence. Il tâcha , comme Socrate , de parvenir à la science par l'idée d'être, el de rattachwr ainsi les choses particulières à un principe général. Il voyait que la pluralité des unités devait être réunie en une unité suprême , et enfin que , pour rendre cette pluralité intelligible , il fallait admettre une unité absolue, primitive, d^is laquelle toutes les idées trouveraient vérité et réalité. C'est ainsi qu'il arriva à l'idée du Bien et à l'idée de

Dieu. La philosophie de Platon peut donc se ramener à la théorie des idées. Dans cette théorie elle- même on peut distinguer trois parties. La première offre un caractère intellectuel et moral. Platon s'y propose de montrer que la connaissance des idées est le fondement de la science, et celui de la morale. Passant à la seconde partie de son système , il établit que la connaissance des idées, laquelle conduit intérieurement les âmes à la vérité et à la vertu, n'a pas seulement action sur les individus, mais qu'elle a et qu'elle a seule la puissance de régénérer et d'organiser les sociétés. II a pour but de montrer la force de sa théorie , et de l'étendre à la fois et au monde delà conscience, et au monde extérieur de la société; il la propose comme unique remède à la dissolution produite par les principes de scepticisme , d'immoralité, d'égoïsme et d'athéisme, que les Sophistes et les politiques, élevés à l'école des sensualistes , répandaient à pleines mains dans les États grecs de son temps. Enfin, dans la troisième partie la connaissance des idées, déjà éprouvée comme principe de la construction des sociétés ébranlées par la fausse philosophie , nous apparaît, à son origine, en Dieu ou dans le Bien comme cause par la vertu de laquelle l'intelligence divine forme et ordonne l'univers. Voilà le noble but que Platon s'était proposé , voilà la hauteur , où il s'est élevé sur les ailes de son admirable génie; mais ajoutons qu'il n'a su se tenir toujours à cette hauteur; bien des fois, il est tombé; bien des fois il s'est laissé égarer par des conceptions vagues, qui s'écartent de la réalité de la vie, à laquelle toute philosophie doit, en dernière analyse, s'éprouver comme à sa véritable pierre de touche. C'est ce qu'Aristote semble avoir compris , sans toutefois avoir pu réaliser son idée d'une manière parfaite. Il est vrai qu'il se fie , comme Platon, à la raison immuable , au moteur de l'univers, au bon et au désirable qui meut tout sans être mù lui-même, parce qu'il excite en toutes choses le désir. II est bien vrai encore qu'il s'abandonne plus que Platon à la réalité , car c'est dans l'énergie divine qui la forme, qu'il voit la science et la vertu. C'est pourquoi il chercha , de toute l'activité de son génie vigoureux , à épuiser l'expérience autant que possible , car il comprit bien que dans ce monde qui ne se développe que successivement, nous ne pouvons parvenir au principe général, à ce qui est connu en soi, à la vérité absolue , qu'en partant

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