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CHAPITRE II

Philosophie gréco-romaine.

A. Premiers comme7iceine?its de la philosophie chez les Romains.

SOMMAIRE

1. La philosophie grecque pénètre dans Rome malgré la résistance des anciens Romains. 2. Les Romains accueillent principalement les doctrines des Stoïciens, d'Epicure et de Tacadémie nouvelle. 3. Tendances épicuriennes. — Lucrétius Carus. 4. Traite de la physique d'Epicure pour détruire chez le vulgaire les superstitions et la croyance en Dieu; 5. Mène au panthéisme; rejette Timmortalité de Tâme. 6. Morale plus pure que sa physique. 7. Tendances éclectiques. — M. Tullius Cicéron. — Sa vie. 8. Pas de système philosophique; il penche dans la dialectique vers la nouvelle académie; dans la morale vers la doctrine stoïcienne mitigée par le platonisme et l'arislotéhsme. 9. Danssadialecti(iueil fait ressortir les incertitudes sans les résoudre. 10. Dans la physique , scepticisme extrême, mais respect tout antique pour la religion de ses pères; il maintient Timmortalité et la liberté dePàme. 11. Tendance morale, même dans la physique. 12. 11 hésiteentre la morale d'Aristote et celle des Stoïciens; 13. Combat le sensualisme etTégoïsme des Epicuriens; 14. Tempère le rigorisme stoïcien, l'homme doit vivre selon sa nature, mais selon sa nature rationnelle. 15. Théorie des devoirs généralement fort saine; mais il considère parfois dans l'homme moins ce qu'il doit être, que ce qu'il est. 16. Couleur romaine de sa politique. 17. Influence de ses écrits sur les temps postérieurs.

1. Lorsqu'à Rome on pensa, par des raisons politiques, à s'opposer à la propagation de la philosophie grecque , le goût des principaux Romains pour l'art et la liltëratiire grecs avait déjà pris de si profondes racines , qu'on pouvait prévoir le peu d'efficacité de ces mesures contre le cours des choses, pour peu que l'on connût l'étroite liaison de la littérature et de la philosophie grecques. Caton lui-même, l'adversaire le plus fort de toute culture étrangère , apprit la langue grecque à un âge très-avancé. P. Scipion l'africain , le jeune , Lélius et L. Furius, Q. Elius Tubéron et Q. Mucius Scévola donnèrent aux Romains des temps suivants l'exemple d'un commerce d'amitié avec les savants et les philosophes grecs. Panétius fit connaître aux Romains la philosophie stoïcienne et celle de Platon. Dès-lors les autres écoles grecques ne pouvaient manquer de leur être connues, par la nature de la littérature

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grecque de colle époque qui avait un caractère trop érudit , pour qu'un aperçu hislorique de la philosophie grecque ne dût pas arriver aux Romains.

2. -On sait que la doctrine d'Epicure se propagea de bonne heure chez eux et y trouva plus de partisans que les autres socles. Philon de Larisse et Antiochus leur exposèrent le système de la Nouvelle Académie. L'école péripatétique même se repandit à Rome par l'entremise d'Andronicus de Rhodes et du grammairien Tyrannion , qui publièrent une édition des écrits d'Aristote.

Mais nous trouvons que recelé d'Epicure , l'école stoïcienne et la nouvelle académie, principalement , eurent des sectateurs parmi les Romains. L'ancienne doctrine académique avait aussi des admirateurs, à cause ducharme avec lequel Platon expose ses idées. Cicéron,L.Lucullus, M. Brutus, le meurtrier deCésar, M. Térentius Varron suivirent les doctrines de la nouvelle académie telles qu'elles avaient été modifiées par Philon et par Antiochus. On a reconnu dans la doctrine des savants jurisconsultes romains une grande partie des principes stoïciens , et il est probable que la philosophie stoïcienne trouva une école permanenle parmi les maîtres et les créateurs du droit romain. Q. Mucius Scévola forma un nombre considérable de jeunes juristes , auxquels il fit connaître cette philosophie. Il en fut de même de Servius-Sulpitius , dont les disciples L. Aulus et Alfenus Varus laissent aussi apercevoir dans leurs ouvrages sur le droit les doctrines stoïciennes. Mais de tous les Romains stoïciens le plus distingué fut M. Porcius Calon le jeune, que la sévérité de sesprincipes, sa conduite et sa mort ont rendu célèbre. Il donna, par son exemple, une grande autorité à ladoclrine stoïcienne parmi lesRomains. L'école d'Epicure comptait encore un plus grand nombre de disciples.

8. ^ous aurions à nommer toute une série d'hommes illustres, en ne prenant que les Epicuriens de cette époque que la correspondance de Cicéron fait connaître. Il suffira d'en rappeler quelques-uns , tels que l'intime ami de Cicéron , F. Pomponius Atticus , C. Cassius , le meurtrier de César, L. Torquatus et C. Vellojus , auquel Cicéron , dans son livre

sur la nature des dieux , fait exposer la doctrine d'Épicure sur le souverain bien et sur la nature des dieux.

La littérature philosophique des Romains commença même par deux écrivains adonnés aux doctrines d'Epicure : ce furent Araafanius et Rabirius, dont Cicéron blâme le défaut d'art dialectique , tout en avouant qu'il n'a pas lu leurs ouvrages. Mais il reconnaît qu'ils ont contribué à répandre la philosophie d'Epicure chez les Romains.

Ce qui doit nous étonner , d'après l'esprit connu des Romains , c'est qu'ils s'appliquaient principalement à la physique d'Epicure ; l'ouvrage ^e F. Lucretius Carus , que nous possédons , est la preuve la plus sûre de la vérité de notre assertion. Pour Lucrèce , Cicéron ne peut lui refuser son éloge ; en effet , son poème de la nature des choses est bien remarquable sous le rapport de la composition. Lucrèce imita les Grecs , particulièrement Empédocle. Soh poème se distingue par la grâce naturelle et la richesse de l'expression poétique. Quant aux idées, Lucrèce suit servilement son maître; toutefois il s'éloigne de lui dans quelques points , que nous relèverons , pour faire voir dans quel sens les Romains avaient entendu la doctrine d'Epicure.

4. D'abord , comme nous l'avons déjà remarqué , Lucrèce s'occupe surtout de la physique , parce qu'il veut affranchir les hommes de la religion et de la crainte superstitieuse des dieux , leur donner la conscience de leur force sur le destin et de leur puissance céleste. Il tourne donc les idées religieuses en ridicule; il fait voir comment la foudre n'est pas un effet de la puissance des dieux, puisqu'elle frappe leurs temples et leurs statues. A ceux qui veulent prouver l'existence des dieux par l'ordre qui règne dans le monde , il oppose les maux et les désordres du monde. 11 n'y a pas de dieux selon Lucrèce ; la croyance en eux n'est que le fruit d'apparitions fantastiques qui nous arrivent pendant le sommeil. Le culte des dieux n'a d'autre cause que l'ignorance des hommes ; la piété n'est autre chose que le sens ferme du sage.

5. La divinité de Lucrèce c'est la nature ; elle fait tout avec ordre et sagesse ; elle prend dans son poème le rôle d'une

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personne. En conséquence de cette façon de voir, le poète donne une apparence de vie aux masses inanimées de la nature. li semble en général se distinguer avantageusement d'Epicure, en ce qu'il cherche à établir plus fermement la régularité dans le développement des phénomènes naturels. Ainsi l'idée du hasard ne lui plaît pas , le libre mouvement de la volonté lui parait être soumis à une loi , suivant laquelle il se forme; car il tient la volonté pour dépendante des représentations de notre âme , et nos représentations résultent pour lui des iuipressions sensibles que nous recevons du dehors. La divine volupté, qui conduit notre vie , est considérée par lui comme une force de la nature. Il rejette, comme son maître, l'immortalité de l'àrae.

6. Lucrèce met en relief le meilleur côté de la morale de sa secte. 11 recommande la tempérance dans tous les plaisirs; il prémunit contre la convoitise , l'ambition , l'amour de la gloire, contre l'envie et les autres passions , surtout contre l'injustice , qui est tourmentée par la crainte d'être découverte et punie.

Pour le fond , cette doctrine ne diffère pas beaucoup de celle d'Epicure ; mais on y voit cependant , que l'école de ce philosophe céda jusqu'à un certain point à l'éclectisme modérateur des Romains. Mais si de pareilles modifications purent s'effectuer dansl'école d'Epicure , qui, par son esprit exclusifet plein de raideur et par son opiniâtre attachement à son maître , semblait être à l'abri des variations ; nous ne devons pas être surpris que la même chose ait pu arriver plus facilement et à un plus haut degré aux doctrines qui ne s'opposaient pas à celles des autres écoles d'une manière aussi tranchée que l'épicuréisme, Cicéron nous en offre un exemple remarquable par la manière dont il sut s'approprier les opinions des diverses écoles.

7. M. Tullius Cicéron est du nombre de ces hommes rares, qui, favorisés, excités même par une inclination intérieure et par les circonstances , ont développé avec soin un talent extraordinaire, et se sont acquis, par l'application de ce talent à des choses très-différentes , une réputation très-variée dans

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son objet. C'est ainsi qu'il est célèbre comme orateur , comme homme d'état et même comme philosophe. Il se forma à l'école des Grecs et avoua qu'il leur était redevable de tout ce qu'il possédait en culture humaine. La philosophie l'intéressait particulièrement , parce qu'il la regardait comme la source de la parfaite éloquence , de toutes les bonnes actions et de tous les bons discours. Il eut d'abord pour maître en philosophie Phèdre l'épicurien , ensuite l'académicien Philon de Larisse, auquel il porta, jusque dans sa vieillesse, un grand respect. Il apprit aussi la dialectique du stoïcien Diodote , qu'il garda chez lui jusqu'à sa mort. Il suivit à Athènes l'académicien Antiochus , sans négliger entièrement l'épicurien Zenon. Il entendit aussi Posidonius à Rhodes , particulièrement pour étudier les orateurs grecs. Ses ouvrages philosophiques prouvent qu'il se rendit la philosophie très-familière , qu'il en pénétra avec soin, même les parties les plus arides et qu'il s'efforça de les traiter avec profondeur. Aucun de ses contemporains ne peut être mis en parallèle avec lui sous ce rapport. Nous trouvons que l'espèce de philosophie qu'il chercha à répandre était tout-à-fait d'accord avec sa position et son caractère, et qu'il s'en pénétra lui-même à mesure qu'il l'approfondit. C'est ainsi qu'il ne s'attacha pas non plus à aucune secte déterminée, mais, manquant sans doute de l'esprit qui crée , il Gt un choix à lui propre des opinions philosophiques , dont le lien , le système et le centre doivent être cherches dans les circonstances de son siècle , de sa nation , et dans son caractère personnel. C'est ce qu'il ne faut pas oublier, si l'on veut apprécier à leur juste valeur les services qu'il a rendus à la philosophie.

8. Cicéron écrivit un grand nombre de traités philosophiques , dont il emprunta le fond aux Grecs , en les jugeant et en les corrigeant. Sa manière d'exposer les idées philosophiqTies est populaire et se recommande surtout par les charmes d'un style clair, facile et coulant. Pour être plus libre dans son allure, il n'adopta aucun système. Dans la philosophie spéculative et la dialectique, il suivit la nouvelle académie, dont le probabilisme lui semblait préférable, parce qu'il n'entravait jamais la liberté du raisonnement et était très-propre à le tirer aisément de questions difficiles et embarrassantes. Mais la doctrine de la nouvelle académie ne le satisfesait pas sous le

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rapport pratique; il lui préférait la doctrine stoïcienne, parce qu'elle donne à la vertu une valeur absolue ; toutefois fidèle à sa tendance éclectique, il la complétait et en adoucissait la raideur par les idées de Platon et d'Aristote.

Les études philosophiques de Cicéron embrassent une sphère d'investigations assez étendue ; elles se rapportent aux débats de l'Académie et des Stoïciens concernant la vérité objective des représentations , aux questions de l'existence de Dieu , de la divination , des devoirs , du souverain bien , de la vertu, de l'immortalité de l'âme et des lois. *

9. Dans l'examen desquestions dialectiques il se conformait fidèlement aux idées de la nouvelle académie , comme nous l'avons déjà observé ; il regardait donc toutes les doctrines comme incertaines et en fit ressortir les contradictions sans tâcher de les résoudre. Sans doute , indépendamment de ses affections particulières , de la tournure propre de son esprit et de son caractère , le spectacle des disputes et des difficultés inexprimables, dans lesquelles les sectes des philosophes se poussaient les unes les autres , dut être incontestablement pour beaucoup dans la détermination que prit Cicéron de s'attacher à la nouvelle académie.

10. Mais ce sont surtout les sciences physiques qui lui semblent douteuses. Il trouve très-incertaines les assertions de la philosophie sur la nature de l'âme, sur ses destinées futures; ses doctrines sur l'existence et l'essence des dieux , sur leur providence, sur leur presci ence lui semblent aussi trèsdouteuses. Il avoue qu'il hésiste en tre l'opinion des Stoïciens et la doctrine de Platon et d'Aristote sur la nature du inonde. Cependant les recherches physiques ont un puissant attrait pour son esprit ; il aime à décrire avec pompe et éclat les phénomènes frappants de la nature. Car c'est un trait" de son caractère, ainsi que du caractère romain en général, d'être attiré par le grand , le sublime et le brillant. Mais quoiqu'il pense quelquefois que nous ne pouvons absolument pas connaître le divin ni l'âme, il revient à d'autres sentiments, -lorsqu'il s'agit de sa conviction morale. Il est d'opinion que l'on doit croire à la religion de ses pères. Il reconnaît l'influence qu'exerce sur notre vie morale la persuasion qu'il existe une providence divine,qui a l'œil sur les bons,

qu'il existe clans nos âmes des lois divines cl imprescriptibles. Les convictions religieuses lui semblent extrêmement importantes pour le gouvernement de la cité ; et il pense avec Platon que la législation doit avant toutes choses s'occuper du culte des dieux. Ces doctrines se recommandent encore à notre attention, parce qu'il cherche à élever les hommes à la connaissance de leur propre dignité , laquelle se manifeste particulièrement en ce que l'homme , seul de tous les êtres terrestres , a l'idée et la connaissance de Dieu , que son âme est un principe immortel et d'origine divine. Car ce n'est pasla forme sensible et passagère du corps qui est l'homme, mais l'esprit que chacun a reçu en partage. C'est ainsi que chaque homme est un Dieu qui meut ce corps^de la mêmeraanière que le Dieu suprême meut le monde entier. Déjà Cicéron fait entendre ici comment il est porté à concevoir l'âme humaine; se fondant sur la croyance générale et l'accord unanime des peuples, s'il la reconnaît comme une substance immortelle et libre, qui exerce une puissance à elle propre sur le corps et par ce moyen aussi sur les autres choses , comme un être enfin qui est de nature divineetsusceptiblede récompenses et de peines dans l'autre vie.

11 . En jetant un coup-d'œil sur la marche de toutes les recherches physiques de Cicéron , on s'aperçoit qu'elles se rattachent à sa conviction morale.

C'est surtout dans ses questions académiques et son traité de la nature des dieux que Cicéron a consigné ses recherches sur les points de doctrine que nous venons de toucher. Ses ouvrages sur la divination et le destin contiennent aussi un grand nombre de considérations intéressantes sur la vanité et l'immoralité de ces superstitions.

12. Mais les traités moraux de Cicéron présentent le plus d'intérêt , à cause de son jugement sain, de son tact exquis et des résultats importants qu'ils renferment. Cependant on y remarque le caractère général de son scepticisme; il hésite entre la morale des Péripatéticiens et celle des Stoïciens , mais il s'oppose assez résolument à celle des Épicuriens.

là. Il combat la morale d'Epicure en lui opposant la dignité de la nature humaine. La nature nous a faits pour quelque chose de plus élevé que les plaisirs des sens, les jouissances corporelles , que le véritable Épicurien peut seules recom-

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mander. Déjà, observe-t-il, l'amour naturel de soi n'a pas pour but la volupté; car, si nous aimons le plaisir, ce n'est pas pour lui-même, mais pour notre propre bien-être .La science et la verlusontpour nous en elles-mêmes des sources de jouissances, et ne peuvent pas être recommandées comme simples moyens pour atteindre la volupté corporelle. La nature nous impose des devoirs ; elle a mis en nous , comme un caractère de notre extraction divine, l'amour pour nos amis , pour notre famille , pour notre patrie, pour l'humanité entière, dont nous sommes membres. En face de Dieu, c'est-à-dire en face de son propre esprit divin , l'homme doit être saisi de crainte et de pudeur. Rien de ce qui ne rend pas bon celui qui le possède ne peut être estimé bon ; et Socrate , véritable philosophe , avait raison de maudire ceux qui avaient établi une distinction entre l'utile et le bon, deux choses inséparablement unies par la nature. Le méchant se punit lui-même par les sentiments vicieux qu'il nourrit au-dedansde soncœur;le devoir ne doit pas être pratiqué dans une vue d'intérêt , mais nous devons chercher le fruit du devoir dans le devoir même.

Dans ces propositions et dans d'autres semblables, il attaque la recherche des plaisirs et l'égoïsme de la morale épicurienne , et aspire à une moralité plus pure.

lA. Néanmoins , il ne veut pas se rendre à la doctrine stoïcienne , en tant qu'elle ne reconnaît pas d'autre bien que le bien moral. Il combatleur doctrine sur le sage, et se rapproche de la morale plus modérée des Péripatéticiens , sans toutefois l'approuver sous tous les rapports. Ainsi il blâme la préférence qu'ils accordent à la vie scientifique sur la vie active. Il les accuse aussi de croire trop peu à la force de la vertu , et de porter atteinte à sa dignité par leur mollesse. Il ne peut avec eux considérer les passions comme mobiles de vertus ; il les regarde plutôt, à l'exemple des Stoïciens, comme contraires à la raison. L'homme doit vivre conformément à la nature ; or dans la nature humaine le premier rôle appartient à l'âme, tout le reste doit lui obéir ; dans l'àme , le premier rang appartient aussi à la raison , comme à la partie qui peut être formée par la volonté humaine. La raison élève l'homme audessus de tous les autres animaux ; bien cultivée et développée, elle est la loi suprême de la nature, qui prescrit ce qu'on doit faire et ce qu'on doit onieltre.ElIe est l'image delà sagesse di-

vine; c'est en elle que se trouve le fondement de toute vertu , de tout ce qui est bon et juste. La raison constitue notre parenté avec les dieux; c'est par la raison que les hommes sont portés à se réunir en une société légitime et basée sur les préceptes de la morale. Car la raison est la même dans tous les hommes ; tous doivent donc aimer et respecter la verlu et tout ce qui est bon. Cette réunion des hommes est encore consolidée par une sympathie instinctive et un amour naturel , qu'ils ont mutuellement les uns pour les autres. Il suit de tout cela que Cicéron ne peut rien admettre comme moral , qui ne soit fondé sur la réflexion de la raison , et qu'il doit condamner les tendances naturelles de l'âme qui sont contraires à la raison.

15, La théorie de Cicéron sur les devoirs est basée sur celle du stoïcien Panétius , et se trouve exposée avec beaucoup de détails dans son livre des offices. Il établit en principe, que l'honnête seul est bon. Mais il fut conduit, par le compte qu'il tenait de l'expérience de la vie, à recommander de considérer dans l'action , plus que ne le faisait ordinairement les philosophes, la nature propre de chacun. Il n'a pas en vue l'homme tel qu'il devrait être, mais bien tel qu'il est, ce qui est inadmissible en morale.

16, Dans sa politique, il préfère en général la constitution romaine ; il trouve cependant à blâmer quelques institutions ou usages particuliers; mais c'est peu de chose.

17, Les écrits philosophiques de Cicéron ont exercé une grande influence sur les temps suivants , dont la civilisation s'est formée par la littérature latine. Ils ont été peu estimés par les philosophes profonds, parce que les principes et les conséquences perdent souvent chez Cicéron leur rigueur scientifique. Mais cela ne doit pas nous engager à leur accorder moins de [irix et d'importance. Car celui qui veut entendre l'histoire de la philosophie ne doit pas seulement avoir en vue ce que les plus grands philosophes ont. enseigné, mais il doit aussi se rappeler comment les subtilités d'une philosophie toute formée par le raisonnement s'émoussent entre elles ainsi que par leur contact avec une manière de penser qu'une vie habituée aux affaires accoutume à des maximes générales , et

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comment elles laissent par là, comme leur dernier effet, une idée peu certaine , mais cependant çà et là décisive sur la science en général et propre à provoquer plus tard de nouvelles recherches philosophiques. Il faut nous féliciter, comme d'une bonne fortune , lorsqu'il nuus arrive parfois de rencontrer, dans des transitions décisives, un aussi habile interprète d'une semblable idée, que le fut Cicéron pour les opinions de son temps et de son pays.

B. Directions pratiques. Nouveaux Cyniques et nouveaux Stoïciens.

1. Premiers essais tout pratiques sous Quintus Sextius. 2. Tendances cyniques. S.Cynisme pur sous Déniétrius.4.1I dégénère sous Démona\ en une sorte d"a" théisnie;5.Poiirsuil cette route sous Oenomatls, et défend laliberté morale. 6. Dissolution de cette école sous Pérégrinus Proteus. 7. Brillant éclat de la philosophie stoïcienne. 8. Sénèque, sa vie; 9. Subordonne toute la philosophie à sa morale : rejette la dialectique. 10. Dans la physique il ne cherche que la vraisemblable et penche parfois vers les Stoïciens. 11. Deux parties dans la morale : les principes généraux et les règles particulières; manque de lien scientifique; rigorisme danslal'e partie, facilité extrême dans la 2». — La vertu but de nos actions. 12. Musonius Rufus; 13. cultive la philosophie pour elle-même; 14. ra pporte tout à la pratique; rejette la logique et la physique des Stoïciens; l'âme immortelle et libre; moins de respect pour la vertu que chez Sénèque. 15. Hpictète; sa vie. 16. Eclectisme. — Toute la philosophie subordonnée à la morale. — Pureté de sa morale. 17. Rigorisme excessif: abnégation de soi-même. 18. Purifier son âme des fausses opinions et de défier de ses forces. 19. L'erreur ne réside pas dans les idées générales sur le bien et le mal , mais seulement dans leur application. 11 permet le suicide et tend partiellement à Tégoïsme. 20. Couleur religieuse de sa doctrine sur Dieu. —21. 11 soumet la volontéindividuelleàrordregénéral.22. Marc- Aurèle reproduit la doctrine d'Epictète. — Perd beaucoup du caractère scientifique de son école, mais y substitue un sentiment religieux très-prononcé. 23. Le stoïcisme se rapproche de la philosophie de TOrient.

1. L'influence qu'exerça l'esprit romain sur la direction pratique en philosophie est très-remarquable dans la série des philosophes dont nous allons parler. Quoique regardés ordinairement comme appartenant à des écoles différentes , ils peuvent être placés ensemble, parce que l'esprit de leur doctrine est an fond le même. Seulement nous les classerons d'après le degré d'influence de l'élément romain que nousy remarque-

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rons, en commençant par ceux chez lesquels il apparaît le moins.

Dans la direction que nous venons d'indiquer, nous trouvons d'abord Quinhis Sextius^ qui vécut à Rome du temps de Jules-César et d'Auguste. Il ouvrit une école de philosophie dans cette ville, et eut un grand nombre de disciples. Ses ouvrages étaient écrits en grec; on y reconnaissait cependant l'esprit romain , les mœurs romaines. Son but principal était d'améliorer les mœurs et d'exciter un sentiment puissant chez ses contemporains, ])ourles faire sortir de leur molle torpeur. Il recommandait une pratique sévère de la vertu, et la représentait comme quelque chose de grand et de sublime, qu'on peut cependant atteindre, si l'on y travaille avec zèle. Les moyens qii'il nous recommande pour la pratique de la vertu sont la connaissance de nous-mêmes, et l'abstinence. 11 veut aussi que l'on examine ses actions à la fin de chaque jour. Sotion, son fils, suivit la même direction.

2. Il en est de même des Cyniques de cette époque, qui sont quelquefois confondus avec les Stoïciens, et dont la doctrine ressemblait si fort à celle des nouveaux Stoïciens, que ceux-ci pouvaient donner l'image d'un véritable cynique comme modèle d'une vie vraiment philosophique. La principale distinction entre les nouveaux Cyniques et les nouveaux Stoïciens consiste uniquement en ce que les premiers étaient portés aux

excès, et s'attiraient ainsi ce qu'il y avait de plus misérable

dans la société.

S. Le premier Cynique de cette époque que nous connaissions est Démétriui , l'ami de Traséas-Pœtus et de Sénèque, qui semble, avoir joui d'une grande considération, au temps de Néron et de Vespasien. Les éloges dont il a été comblé semblent prouver qu'il méprisait les biens de la vie extérieure , qu'il ne comptait que sur sa fermeté interne , sur la force de son âme, et qu'il défiait orgueilleusement les décrets des dieux et les coups du sort, pour montrer son courage et sa force dans le combat contre l'adversité. ul dédaignait les connaissances physiques, et inculquait avec force les doctrines utiles pour la vie pratique. Vivre avec probité, voilà selon lui la vraie

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connaissance, qui est en môme temps aussi très-claire; car la nature a rendu évident ce qui appartient à la vie sage et vertueuse.

Ji. Il est souvent question des Cyniques depuis Démétrius ; cependant ils se sont peu dislinj]ués com me écrivains-, la plupart d'entr'eux,lels que Démétrius lui-même, se sont fait remarquer principalement par leur vie, par leur tendance à l'indépendance ou plutôt à la dissolution, parleurs critiques et leurs railleries. Tel était encore Démonax de Chypre, qui vivait à Athènes dans le deuxième siècle, et dont le souvenir nous a été transmis par un écrit de Lucien, oîi il ne s'agit que de lui. Quoique révérant les dieux, il veut se délivrer, lui et ses disciples, de leur crainte. C'était là un point essentiel du précepte suprême des Cyniques , qu'il faut se suffire à soi-même. Mais dans Démonax, ce trait de cynisme ressortait encore davantage; car il accusait les dieux d'être les auteurs du mal , et se justifiait d'une manière qui laissait assez voir son mépris pour le culte que l'on rend ordinairement aux dieux.

5. Cette hostilité des Cyniques contre le culte vulgaire se retrouve dans Oenomaûs de Gadara , qui vivait au temps d'Adrien ou un peu plus tard, et qui se distingua aussi par des écrits. Il tourna en ridicule les oracles et les arts trompeurs de la superstition et poussa assez loin ses railleries sur ce qui était regardé comme saint par d'autres et sur les biens extérieurs. Mais il défendit avec énergie la liberté morale de l'homme. Nous trouvons donc aussi de ce côté le réveil d'une idée, qui ne devait être approfondie que dans la philosophie ultérieure. Nous la trouvons associée à une forme de la lutte qui ébranlait l'antique religion, et préparait ainsi la voie à une nouvelle manière de penser.

0. Vers les derniers temps de son existence, la secte cynique manifesta des tendances qui sentaient la superstition. C'est ce qui se remarque particulièrement dans l'histoirede jPé/é^/rmi^sProfeMs.écriteparLucien. Dureste,la corruption de la vie cynique semble avoir amené la secte à un tel point de décadence, qu'elle s'éteignit insensiblement. A la vérité, il est encore question au A" et au S^ siècle de quelques Cyniques clair-senaés ,

mais cependant comme de phénomènes passagers seulement, et qui ne peuvent pas nous servir à caractériser ces siècles.

7. Parmi toutes ces sectes dont la direction était pratique, aucune ne jouit à Rome d'une considération plus durable que la stoïcienne. Ce phénomène tient à l'amour des Romains pour la liberté politique seule chose qui put entretenir parmi eux de grands sentiments. L'exemple de Caton le jeune ne fut point oublié des Romains partisans de la liberté, qui vinrent après lui. On chercha à se former d'après sa manière de penser, d'après sa philosophie. L'état de suspicion oii la philosophie stoïcienne fut mise sous les empereurs tyrans ne put point l'étoufFer ; elle eut même ses martyrs , un Canius-Julius , un Thraséas-Pétus, un Helvidius-Priscus, dont les soufiFrances et la mort honorèrent leur philosophie.

11 ne manqua jamais à Rome de maîtres qui enseignassent cette philosophie ; nous ne mentionnerons cependant que le maître d'Auguste, Alhénodore de Tarse, , qui enseigna à Rome sous Tibère , et qui eut Sénèque pour disciple. Ce disciple mérite une attention particulière parmi les Stoïciens de celte époque.

^.L.AnnœusSeneca naquitàCordoueen Espagne; il eut pour père un chevalier romain , qui se distingua par sou éloquence comme avocat et qui, au temps d'Auguste, alla se fixer à Rome avec sa famille. Notre Sénèque était encore très-jeune alors. Il s'adonna d'abord à l'éloquence et ensuite à la philosophie. Sa destinée n'a pas moins contribué à sa célébrité que ses ouvrages. 11 fut banni sous Claude, rappelé par Agrippine et devint précepteur de Néron, à la foreur sanguinaire duquel il n'échappa pas. Quand il eut reçu l'ordre de mourir, il vit avec calme approcher sa fin , et chercha jusque dans ses derniers moments , à confirmer la vérité de la doctrine qu'il avait professée pendant sa vie.

9. Sénèque écrivit sur toutes sortes de sujets philosophiques , des ouvrages qui tous se ressentent de l'époque où il vécut. On ne peut les absoudre d'une exagération qui ne sort que trop souvent des bornes du sentiment naturel et de la véritable science. On y remarque la tendance oratoire de son siècle; le style en est pompeux et senteutieux ; ses phrases sont

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