‹ Manuel de l'histoire de la philosophie ancienneChapitre 72 sur 90 · PHILOS. GRÉCO-ROMAINE. — SÉNÊQUE · texte numérisé non relu

PHILOS. GRÉCO-ROMAINE. — SÉNÊQUE

coupées, pleines d'antithèses et produisentà la longue une désagréable monotonie. Le sublime devient chez lui guindé, le grand exagéré. Son orgueil stoïque va jusqu'à provoquer la fortune au combat. Il est prêt ; il cherche seulement une circonstance oij il puisse éprouver sa force, où il puisse montrer sa vertu. D'abord il loue l'amitié: le sage ne peut vivre sans ami. Ensuite, quand il commence à faire l'éloge de la sagesse , ses jtaroles sont toutes autres ; le sage se suffit à lui-même ; il n'a besoin de personne; s'il est seul, il vit comme Jupiter, lorsque le monde a cessé d'exister. Sénèque va même plus loin; il y a quelque chose, dit-il, en quoi le sage est supérieur aux dieux: les dieux sont sages par nature; le sage, au contraire, l'est par sa propre volonté; ils sont exempts de passions, mais lui est au-dessus des passions. Sénèque emploie un déluge de mots pour nous dire, que tout nous est étranger et que le temps seul est à nous. Il s'applique surtout à la morale et néglige presque entièremeni la logique ; mais il donne aussi une attention particulière à la physique. 11 traite cependant la philosophie en homme du monde et s'accorde là dessus avec Cicéron, comme aussi en d'autres points. Point d'argulies captieuses, point d'affectation philosophique, point de dialectique qui s'occupe de la solution de faux raisonnements ; point de recherches sur le critérium et le développement du savoir ! Sénèque ne veut qu'une science simple et pratique; tout est chez lui subordonné à la morale. C'est une intempérance, dit-il, que de vouloir savoir plus qu'il n'est nécessaire ; un tel savoir n'est bon qu'à donner de l'orgueil et de l'arrogance.

10. En physique il se contente du vraisemblable; cependant les recherches physiques doivent être cultivées {)arce qu'elles soulagent et élèvent l'esprit. En quoi il s'éloigne de l'école stoïcienne ancienne. Aussi veut-il être indépendant de toute secte. Il estime Zenon et Épicure , et ne veut choisir que le bien qui se trouve dans leur doctrine. Cependant il est toujours attaché aux Stoïciens dans les questions un peu profondes. Dans un passage remarquable sous ce rapport, il place la physique au premier rang des sciences non par rapport aux mœurs, mais parce qu'elle s'occupe des dieux. La vertu est à

Ja vérité très- importante , mais seulement parce qu'elle nous prépare à la connaissance des choses célestes. Ces recommandations de la physique ont de quoi étonner de la part de Sénèque, parce qu'il ne s'est pas occupé des principes de la nature, mais seulement de phénomènes particuliers , des astres , des météores , etc.

11. Dans la morale, Sénèque distingue deux parties, dont l'une concerne les principes généraux, qui doivent diriger nos actions, tandis que l'autre contient les règles de conduite pour les circonstances particulières. Cette dernière lui tient surtout au cœur; car il faut connaître les difFérents rapports de la vie. Il est aussi utile de se rappeler ses devoirs ; ce qui l'amène à recommander les courtes sentences qui regardent l'âme et la portent au bien ; car leur vérité frappe l'esprit et y pénètre profondément. On voit que la morale ainsi traitée exclut l'ordre et la détermination précise des principes. Cependant on ne peut méconnaître une certaine modération dans ce que Sénèque exige des hommes. Il a la conscience de sa faiblesse; il se compte parmi ceux qui sont dans la voie du bien. L'homme est trop faible pour ne pas faillir ; il faut donc lui pardonner pour l'amour général de l'humanité. On ne doit pas perdre de vue cette pensée : je suis homme et rien d'humain ne m'est étranger. Mais il ne sait pas concilier cette modération avec le stoïcisme; car il ne veut pas convenir qu'il est trop sévère, en soustrayant riiomme à tous les mouvements du cœur. Il va même plus loin. Pour nous exciter à la vertu , il ne peut renoncer à ce principe stoïque, que la fin de notre vie, le souveverain bien, la vertu stoïque nous sont accessibles. Un Dieu, une parfaite raison réside en nous, elle constitue notre nature; pour nou s y conformer , nous n'avons qu'à suivre nos impulsions naturelles et spontanées.

On a beaucoup loué la piété de Sénèque : en effet , ses exhortations à la vertu se rapportent souvent à la loi et à la provi. dence divines, à Dieu qui dispose et ordonne toutes choses. Mais il ne veut cependant de culte que celui du Dieu qui habite en nous; il rejette la prière aux dieux, les pratiques religieuses, l'élévation des mains aux cieux^ etc.

PHILOSOPUIE GRÉCO-ROMAINE. — MUSONIUS. -417

Cet exposé de la doctrine de Sôncque nous montre combien les Roaiaius avaient ])eu de disj»osilions et de talent pour la philosophie.

12. Nous rattachons à Sénèque un autre Stoïcien distingué, L. flJusonius Ru/us, né à Volsinie, dans l'Etrurie, et de l'ordre des Chevaliers. Il enseigna à Rome du temps de Néron, qui l'en chassa ; mais il y revint après la mort de ce prince et y vécut encore sous les empereurs Vespasien et Titus. Il n'écrivit rien lui-même; Claudius Pollius rédigea en grec les Mémorables de Musonius, sur le modèle des Mémorables de Socrate par Xénophon; il nous en est parvenu des fragments considérables.

là. Musonius , comparé à Cicéron et même à Sénèque, nous montre un grand changement dansia manière de cultiver la philosophie chez les Romains. Si du temps de Cicéron la philosophie n'était recherchée , particulièrement dans les temps orageux de la vie, que comme un ornement de l'homme du monde, et comme un besoin de l'homme en général , déjà elle a pris dans Musonius toute la forme de la philosophie de l'école, IMusonius recommande à ses disciples de se procurer assez de fortune pour s'occuper de la philosophie et pour l'enseigner : il pousse tout le monde à l'étude de cette science j arce que personne ne peut être vertueux sans elle , et qu'elle rend l'orateur habile, plus que la rhétorique. Il veut même que le paysan fasse de la philosophie à la queue de sa charrue , et y donne des leçons et des exemples de sagesse. Tacite nous a peint d'un seul trait toute l'extravagance de Musonius. L'historien nous raconte qu'au moment où les partisans de \itellius dans la ville , et l'armée de Vespasien, sous les murs de la ville , étaient sur le point de négocier , notre philosophe se joignit aux envoyés de Vitellius au camp des ennemis, se mêla parmi les soldats irrités et les harangua sur les avantage» de la paix et les dangers de la guerre. Naturellement de telles remontrances ne furent pas accueillies avec faveur; les injures et les mauvais traitements forcèrent le philosophe à renoncer à sa sagesse intempestive.

14. La doctrine attribuée à Musonius ressemble beaucoup à celle que Xénophon, dans ses Mémorables, sou banquet et soii

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économique mel dans la bouche deSocrate. Celte philosophie est très-simple, el rtipporte tout à la pratique; elle est [»ar conséquent pleine de préceptes moraux et d'exhortations à la vertu. 3Iusonius veut de la dialectique autant qu'il en faut pour résoudre les sophisraes qu'on peut rencontrer, tout en se déclarant néanmoins contre la foule des doctrines dont se repaît l'orgueil des Sophistes. Il semble n'avoir guère plus estimé la physique des Stoïciens que ieur logique. Comme eux, il s'attache dans la théologie à la religion populaire. FI regarde l'âme comme immortelle et libre. Il place la vertu moins haut que ses devanciers, afin de détruire le doute qui s'était élevé contre la réalité de la vertu , et qui s'était déjà trop répandu parmi les gens du monde. L'idée de la vertu est indubitable ; elle nous vient de ce que nous voyons des hommes de bien qui la pratiquent. Il donne aussi des règles particulières de conduite, dont la somme peut se réduire à une chose, c'est que la vie selon la nature aboutit à être sociable et ami de l'humanité, et à se contenter de ce q:ii peut satisfaire les premiers besoins de la nature. Mais il lui échappe aussi quelques bizarreries. C'est ainsi qu'il recommande de laisser croître ses cheveux et de ne pas trop les tailler; il veut qu'on honore la barbe, parce que le poil nous a été donné par la nature pour couvrir le corps, elc. On voit quelles applications permettait ou favorisait l'expression indéterminée de vivre conformément à la nature.

15. Si nous ne pouvons reconnaître chez les Stoïciens dont nous avons parlé jusqu'ici qu'un esprit médiocre, nous devons au contraire dire à la louange (TEpictèle^ un des disciples de MusoniusRufus, qu'il avait plus de fermeté, un esprit plus [irofond, et que sa doctrine était plus philosophique. Même à cette époque , la supériorité dans la pensée scientifique est du côté des Grecs. Epictète , qui compte avec raison pour un Stoïcien distingué, naquit à Hiéropolis; il devint l'esclave d'Epaphrodite , un des affranchis de Néron , qu'il représente dans ses écrits comme un courtisan. On ne sait comment il recouvra la liberté. Il vécut longtemps à Rome , où il philosopha déjà du temps de Néron, et oij il s'attacha à Musonius Rufus comme

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dis<;i|>le; mais il enlendil vraisemblablement aussi un autre Stoïcien , Euphrate. Lorsque Domilien exila de Rome les philusophes, Epictcte s'en alla à Nicopoiis en Epire où il enseigna la philosophie. Son disciple Arrien nous a conservé son ensei(jnement d'une manière analogue à celle dont Xénophon nous a transmis celui de Socrale. Les leçons dont Arrien rapporte la matière ne précèdent pas le temps de Trajan. Epiclète devait déjà élre très-âgé à cette époque, il est par conséquent invraisemblable, qu'il soit retourné à Rome sous le règne d'Adrien. Il était boiteux, pauvre, mais il supporta son sort avec une fermeté stoïque ; il est en général représenté comme modèle d'une vie sage.

16. Epictète est éclectique comme les Stoïciens dont nous venons déparier. S'il se rattache au stoïcisme par les idées les [)lus générales de son système, il n'honore pas moins Socrate, Platon et méuîe Epicure sous quelques rapports. Comme son maître Musonius , il subordonne la logique Imit-à-fait aux autres parties de la philosophie, et ne la considère que comme un moyen pour la morale. Fïlais comme on peut l'employer quelquefois , lephilosophe doit s'en occuper, nuiis en suivant l'exemple de Socrate, qui savait conduire chacun à rajiplication des règles logiques. Epictète ne regarde également la physique que comme un moyen pour la morale. Celle-ci est sa principale afiFaire. Il y a si bien réussi , qu'elle a été pour beaucoup de monde un objet d'affection et d'étonnement , à cause de sa simplicité , de la noblesse des sentiments qui l'ont dictée, et de i'iufluence qu'elle a exercée jusqu'à un certain point sur la société antique.

17. Epictète commence ses recherches morales par ce qui est ou n'est pas en notre pouvoir. Il enseigne qu'il n'y a en notre pouvoir (jue notre œuvre; mais il regarde comme telle , nos opinions , nos penchants , nos appétits et nos aversions ; tout ce qui est hors de nous , au contraire, notre corps, nos biens, la renommée et le pouvoir , tout cela n'est point notre ouvrage et n'est point en notre pouvoir.

De là découle spontanément leprincipe général qui doit régler nos actions. Coque tu ne peux pas, ne le veuilles pas. Tu ne

peux donc qu'une chose, régler tes idées, les tenir dans des bornes convenables et les conformer à la nature. Tu y parviendras, si tu ne perds pas de vue, que tu ne peux rien sur l'extérieur et que tout le bien que tu peux espérer ne doit être cherché qu'au-dedans de toi. On voit comment cette morale tend à une complète abnégation de soi-même. Le rigorisme de ce système se fonde sur ce que la raison ne peut reconnaître pour bien que ce qui est raisonnable et pour mal que ce qui est déraisonnable.

18. Pour nous élever à la hauteur où il veut nous placer, Epictèle pense que la philosophie n'a que deux choses à faire : c'est de purifier notre âme en nous enlevant d'abord la présomption, qui croit n'avoir besoin de rien, et ensuite la défiance en nos propres forces, qui fait que nous ne nous croyons pas capables de nous procurer le repos de l'âme , quand cependant nous avons reçu tant et de si grands moyens de salut.

19. Plus il est diflicile de purifier l'âme du mal de la fausse opinion, plus Epictèle doit naturellement chercher à raffermir l'homme dans le bien par des connaissances justes , par des idées faciles à comprendre. Il enseigne à ce sujet que des idées générales (v«''ïi'' ';) sur le bien et le mal sont communes à tous, en sorte qu'il ne peut y avoir de difficulté là dessus. A «e propos, il dit non-seulement que chacun reconnaît que le bien seul est utile et désirable, que le mal au contraire est nuisible et redoutable, mais aussi que chacun accorde, que le juste seul est beau et convenable. Le conflit des opinions n'a donc lieu, que lorsqu'il est question de l'application deces idées générales h des cas particuliers; et alors il s'agit de combattre la suffisance de l'ignorance , qui tranche comme si son opinion était légitime.

Le philosojihe commence, à cette fin, par faire voir que des opinions différentes et contradictoires entre elles sur le bien dominent (laiis l'individu, et que l'individu même se contredit en jugeant sur différents cas. Tel est l'art contradictoire de Socrate; telle est la manière dont il savait conduire les hommes à l'aveu de leur ignorance. Ce n'est qu'autant que l'on est parvenu à la connaître, que l'on cherche à comprendre comment

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