PHILO.ÇOPHIE ÉRUDITE.^ PLATONICIENS
en général, elles sont cependant animées d'un souffle platonique. Maxime de Tyr nous enseigne à chercher la connaissance de Dieu dans la diversité des manifestations du beau, à revenir à la forme pure des idées , dépouillées de toute matière, pour apercevoir le divin en elles. Selon Alc'tnoùs , Dieu est inconnaissable en lui-même • l'idée infinie de Dieu ne peut être exposée que par élimination , par analogie , ou en nous élevant de ce qu'il y a de plus bas à ce qu'il y a de plus haut, à l'aide des sciences mathématiques. Cène sont là que de pâles réminiscences de l'esprit platonique ; cependant elles semblent avoir entretenu sur toutes choses des vues modérées dans l'école platonique. Ainsi on y approuve le culte des images , comme nécessaire aux hommes. Les Platoniciens donnent bien l'avantage à la vertu, mais sans rejeter le plaisir; le plaisir est nécessairement uni à la vertu dans l'âme humaine. On peut donc affirmer que tout effort vertueux est aussi une tendance au plaisir. Ce sentiment modéré domine surtout dans les dissertations oratoires de Maxime de Tyr. Alcinoûs nous fait voir comment ces philosophes attribuaient à Platon des idées produites plus tard. Ainsi- la division de la philosophie, qu'avaient donnée les Péripatéliciens et les Stoïciens, Alcinoûs la transporte sans façon à la philosophie platonicienne. Il en est de même des catégories et des figures du raisonnement , de l'opposition entre l'acte, l'énergie et la puissance selon Aristote. Ainsi se changèrent les formes des idées platoniques sur le monde et la science. Maxime de Tyr attribue l'origine du inonde à la matière, qui n'a pu être créée par Dieu. Alcinoûs pense pouvoir concilier l'éternité du monde avec la doctrine de Platon. Il tient l'âme du monde et sa raison pour éternelles comme la matière. Dieu n'a fait que l'éveiller comme d'un profond sommeil, en excitant en elle un effort pour connaître ses pensées. Ces Platoniciens restreignaient aussi le sens que Platon avait attaché à ses idées , puisqu'ils ne voulaient admettre que des idées des lois générales du monde, mais non des idées des choses particulières.
%. Calvisius Taurus qui enseigna à Athènes sous Antoninle-Pieux, écrivit sur la différence des doctrines de Platon,
d'Arislote et des Stoïciens; il publia aussi des commenlaires sur les dialogues de Platon , oi!i régnait un jugement assez sain , selon son disciple Aulu-Gelle. Un autre platonicien, Atticus, écrivit contre les opinions d'Aristo»e et contre les principes trop peu formels d'autres Platoniciens. Nous remarquerons que dans ses attaques dirigées contre Aristote il se manifeste un zèle pieux et louable ; il le blâme d'avoir nié que la vertu soit suffisante pour le bonheur, d'avoir rejeté l'immortalité de l'àme, et limité la puissance de Dieu. Pour caractériser en général la tendance de ces philosophes, nous dirons que la morale occupe chez eux le premier rang, qu'ils estiment peu les recherches logiques, et que quelques-uns d'entre eux croient avoir découvert un sens propre et un sens figuré dans les écrits de Platon.
■4. Sous Adrien on voit même reparaître le scepticisme parmi ces Platoniciens : i^aro/^nrts, favori de ce prince, ne semble pas avoir été éloigné de l'opinion de la nouvelle académie. Sa pénétration , son érudition vaste et facile ne lui servirent qu'à douter, que l'on puisse savoir quelque chose.
5. La philosophie péripatétique se trouvait dans un rapport un peu différent avecle développement de notre période. Elle fut accueillie avec peu de faveur.par là même concentrée dans l'école et put ainsi se garantir plus facilement de mélanges étrangers.
Un grand nombre de Péripatéticiens sont cités comme érudits au commencement de notre période. Ce sont Staséas, le maître de Pison, Cratippe ami de Cicéron et le maître de son fils. Mais Andronicus de Rhodes est plus important pour bien caractériser la doctrine péripatétique d'alors. Il fut contemporain de Cicéron , et mérita bien de la science par ses recherches savantes sur les ouvrages d'Aristote et de Théophraste. Il classa les écrits de ces philosophes d'après l'analogie des matières, fit des recherches sur l'authenticité des ouvrages d'Aristote, les expliqua et composa lui-même un traité de logique. Ces savantes occupations se propagèrent parmi ses disciples, au nombre desquels on compte Boèce de Sidon et Sosigène , que Jules-César employa à la réforme du calendrier. A la même époque vivaient aussi Xénarque, qui ,
PHILOSOPUIE ÉRUDITE. — PÉRIPATÉTICIENS. h'%1
Lien qu'il se dit de l'école péripalélique , écrivit néanmoins contre le cinquième élément d'Aristote, Nicolas de Damas, l'ami d'Auguste et d'Hérode , qui se fit connaître par des ouvrages historiques et par des écrits philosophiques sur Aristote.Un peu pi us tard tombent vraisemblablement ^/eorantire ' d'Egée et Adraste d" J phrodise, dont les ouvrages sur les catép^ories et sur l'ordre des écrits d'Aristote ont été très -utiles aux commentateurs suivants. Cette série de commentateurs d'Aristote se continue jusqu'à Alexandre d'Aphrodise , qui a pris le nom de commentateur par excellence, parce que ses explications des ouvrages de ce philosophe mirent en oubli tous les autres ouvrages antérieurs du même genre.
6. Nous devons parler un peu plus longuement di Alexandre d'Aphrodise. Nous ne pouvons pas élever très-haut le mérite de ses commentaires, car il ne saisit pas toujours le sens d'Aristote; il est tout occupé à le concilier avec la manière de voir de son siècle, pour faire ressortir la supériorité de son école sur les autres. Sa polémique est surtout dirigée contre les Stoïciens. Son ouvrage sur le destin est particulièrement remarquable sous ce rapport. Il accorde une grande importance aux idées communes, auxquelles les idées stoïciennes sur le destin font violence, ainsi qu'aux mots que les hommes ont établis pour signifier leurs idées générales. Car tous les hommes admettent quelque chose de contingent , et en cela ils sont justifiés par les faits. Tout n'est pas prédéterminé, mais seulement ce qui arrive selon les lois de la nature. Ces lois peuvent rencontrer des obstacles, d'oij naissent les choses contre la nature. L'homme a d'ailleurs reçu le don de la réflexion, qui indique assez la nécessité delaliberlé. C'est ainsi que ce philosophe fait ressortir la différence entre le mobile naturel et le mobile rationnel de ce qui arrive. Il reproche aussi à ses adversaires de détruire la crainte des dieux et la piété par l'admission de leur destin. Car c'en est faitalors de la providence divine sur l'homme, même de cette providence qui rend à un chacun selon ses œuvres. Si tout est nécessaire, ])uurquoi alors craindre et révérer les dieux ? Ces idées et sa doctrine sur la providence qui , selon lui , s'étend à toutes
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choses, font voir qu'il voulait se mettre d'accord avec la tendance religieuse de son siècle, sans cependant rien céder des principes de son école, qui recommandait avant tout le respect du système naturel de toutes les forces et de tous les phénomènes. II ne veut donc pas se laisser entraîner par la polémique des Platoniciens, au point de renoncer à la doctrine d'Aristote sur le monde et sur l'âme.
7. La polémique dans laquelle nous voyons engfagées les difFérenles écoles de cette époque, n'était pas toujours exacte et profonde, et en général celte manière de traiter la philosophie ancienne dut fournir un aliment facile au scepticisme. Mais avant de passer à l'histoire du nouveau scepticisme , nous devons dire quelques mots encore du célèbre médecin Claude Galien , qui n'est pas sans importance pour l'histoire de la philosophie.
Galien florissait un peu avant Alexandre d'Aphrodise, sous l'empereur Marc-Aurèle et ses successeurs jusqu'à Sévère. Il fit servir, plus qu'aucun autre, à l'ornement scientifique delà médecine , les doctrines des anciens philosophes ; il semble aussi, au jugement de savants médecins, qu'il mit à profit pour ses fins un riche trésor d'expériences; pour faire valoir ses connaissances, il avait à sa disposition une éloquence un peu verbeuse, il est vrai, mais appropriée aux exigences de son siècle. Il ne faut donc pas s'étonner qu'il se soit fait un grand nom et de nombreux partisans de ses doctrines ; mais il faut moins s'étonner encore qu'il ail trouvé chez ses collègues une forte opposition contre l'application des idées philosophiques à leur pratique , puisqu'ils avaient quelque raison de craindre que cette application . tentée dans la théorie par Galien et ses prédécesseurs , ne finit par obscurcir et altérer les résultats de l'observation pure. Sans doute les médecins qui sortirent auparavant des écoles d'Epicure et de celle des Stoïciens, purent être plus matériels dans leurs œuvres que Galien , qui avait embrassé une autre doctrine philosophique ; mais il n'est pas invraisemblable qu'ils avaient sur lui l'avantage de philosopher d'une manière plus logique 5 car plus les expériences le tirèrent en sens contraire, plus l'ac-
croissementde sesexpériences mèines fit ressortir rinsuffisance des anciennes doctrines physiques, plus les médecins, qui ne voyaient le salut de leur science que dans l'expérience , se sentirent dans la nécessité de soumettre à l'examen toute la philosophie du passé.
8. Ces considérations nous conduisent naturellement aux Sceptiques de celle époque. Nous avons déjà dit comment le scepticisme de cette période se développa. 11 paraît que celui de la seconde période de notre histoire se propagea peu mais d'une manière continue jusqu'à Sextus Emplricus. En descendant la série des nouveaux Sceptiques jusqu'à ce philosophe nous n'en trouvons qu'un très-petit nombre qui aient un caractère propre. Le plus remarquable est encore E nésidème de Gnosse , qui enseigna à Alexandrie; encore n'est-il pas même certain que sa façon de penser fût celle de l'école sceptique , quoiqu'il paraisse avoir beaucoup contribué à la propagation des doctrines sceptiques; car on nous dit, qu'il était attachée la doclrined'Héraclite, mais qu'il ne considérait les recherches sceptiques que comme un moyen d'y parvenir. En effet, le scepticisme de celte période renverse l'opinioncommunede considérer les choseset cherche à l'exposer comme une représentation vaine et nulle en soi, en quoi il suivaitia doctrine panthéistique, qui fut probablement en rapport avec la médecine de l'école sceptique.
9. Mais si le point de vue panthéistique d'Énésidème ne constitue pas son importance historique, on ne peut pas, au contraire, lui refuser une grande influence sur l'organisation de la doctrine sceptique; car Sextus l'appelle expressément l'un des chefs de la nouvelle école sceptique , dans laquelle il ne semble pas du reste avoir propagé les bases panlhéistiques de son scepticisme , car nous n'en trouvons pas de vestiges chez les Sceptiques postérieurs. Mais quand il s'agit de déterminer d'une manière précise ce qu'il faut attribuer à Enésidème des niatôriaux du scepticisme, qui nous ont été transmis, on est assez embarrassé. On croit généralement qu'il organisa les dix raisons de doute, dont le contenu était déjà connu aux anciens Sceptiques. Voici ces dix raisons telles qu'elles sont
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rapportées par Sextus, elles sont tirées : 1° de la diversité des animaux et des sensations difiFérentes qui doivent résulter de cette diversité ; 2° de la diversité des hommes pris individuellement; 3° de l'organisation physique; A" des circonstances et de l'état variable du sujet; 5" des dispositions, des distances, des diverses conditions locales ; G° des mélanges et des associations dans lesquelles les choses nous apparaissent ; 7° des diverses dimensions et de la conformation diverse des choses; 8° des rapports des choses entre elles ; 9° de l'habitude et de la nouveauté des sensations; 10" de l'influence de l'éducation etdela constitution civile et religieuse. On reconnaît aussi une tentative de perfectionner le scepticisme dans son énumération des huit différents cas dans lesquels les Dogmatiques doivent se faire illusion en recherchant les causes ; et en général Sextus reconnaît expressément, par opposition au mode d'investigation des nouveaux Académiciens, que les Sceptiques ont essayé de réfuter seulement les propositions principales des Dogmatiques , et ce qu'il y a de plus général dans leur doctrine , parce qu'avec cela doit tomber aussi la certitude des conséquences de détails. Ce qui est d'accord avec le fait , que les Sceptiques qui vinrent après Enésidème réduisirent de plus en plus les raisons de doute.
10. .'égiippa, dont nous ne savons autre chose, si ce n'est qu'il vint, après Enésidème, n'admet plus que cinq raisons de doute, savoir : 1° la discordance des opinions; 2" la nécessité indéfinie pour toute preuve d'être prouvée elle-même; 3° le caractère relatif de toutes nos idées ; 4° le caractère hypothétique de tous les systèmes ; 5° le cercle vicieux inévitable auquel est condamnée la démonstration philosophique. Par les modifications qu'il y introduisit, on voit donc qu'il ne faisait pas seulement attention à la matière, mais aussi et surtout à la forme du procédé scientifique. Peut-être voulait-il prévenir par là le subterfuge possible des Dogmatiques, que la foj'me scientifique des preuves ne doit servir qu'à appuyer davantage des propositions scientifiques certaines en elles-mêmes, en les enchaînant mutuellement. Cette conjecture est rendue probable par le développement progressif de l'école sceptique ; car nous
voyons les Sceptiques ultérieurs, au nombre desquels nous mettons très-volontiers Ménodote et se» disciples , trouver dans la doctrine d'Agrippa l'occasion de simplifier encore davantage les raisons de doute. Us les réduisent donc à deux, en concluant contre toute prétention dogmatique par le dilemme suivant : tout ce qui est connu doit l'être par soi , ou par autre chose, mais rien ne peut être connu par soi, témoin les dissidences des Dogmatiques sur les principes. Si l'on disait maintenant que la connaissance est possible par autre chose , on serait contraint, ou de remonter à l'infini , ou de tomber dans le cercle vicieux. Il n'y a donc pas de connaissance démontrable. Cette uianière de procéder est évidemment plus serrée et par conséquent supérieure h celle d'Agrippa; il y a donc progrès parmi les Sceptiques, et c'est par là qu'ils se distinguent des autres sectes de leur temps. Mais il n'y a pas lieu de s'en étonner, puisque cela prouve seulement quedans l'état de faiblesse où était alors la science,il ne restait plus à l'esprit humain qu'une assez vive conscience de ses besoins généraux et de Tmcapacité d'y satisfaire qui dut aussi croître avec elle dans la même proportion.
S'il est aisé de suivre le développement formel du scepticisme dans cette période , la chose n'est pas aussi facile du côté de ses principes matériels. Aussi les développerons-nous en masse, en nous conformant à l'exposition que Sextiis-Empiricus nous en a laissée.
11. Le célèbre Sextus était un médecin grec de la secte empirique , ce qui lui valut le surnom (ÏEmpiricus. Sa renommée tient à ce qu'il est le seul écrivain sceptique , dont nous ayons des œuvres complètes. Son mérite est difficile à apprécier : car on ne sait pas ce qui lui appartient en propre et ce qu'il a pris chez les autres. Sa pénétration n'est pas toujours la plus grande, car il allègue contre les Dogmatiques ce qui a trait à la question et ce qui ne la concerne pas ; à peine est-il capable d'apprécier la force de ses arguments. II les réunit comme une tradition de son école, et ressemble sous cerapport à son époque. Ainsi la pensée dut s'affaiblir et la valeur des tropes (r,{«fr«) être méconnue. L'exposition que Sextus en
donne est en outre trop longue ettropdéconsue;il se répète souvent, quoiqu'il prétende éviter les répétitions. Il avoue luimême qu'il n'est pas trop difficile dans le choix des principes, mais il s'excuse par la comparaison habituelle du sceptique avec le médecin. Le dogmatisme est une maladie qu'il veut guérir de toute manière , il va même jusqu'à se servir de sophismes pour atteindre son but. Son exposition du scepticisme n'est pas pure et conséquente avec elle-même. On peut encore lui faire plusieurs autres reproches , qui concernent cependant plus le sceptiscisme grec en général que Sextus en particulier (1).
12. Nous avons vu que le but des anciens Sceptiques n'était pas de s'afFranchir, dans la recherche delà vérité, des dogmes exagérés de la philosophie ou du sens commun , mais qu'ils rejetaient la recherche des principes du phénomène, comme étant au-dessus de nos forces, et qu'ils voulaient aboutira l'ataraxie. De même les nouveaux Sceptiques ne recherchent point de nouveaux principes, qu'ils croient impossibles; ils adoptent aussi l'inébranlabililé de l'âme, comme fin pratique, résultant de la suspension du jugement et de la métriopathie. Mais si dans tout cela ils sont parfaitement d'accord avec leurs prédécesseurs, ils eurent cependant encore une autre tendance qui leur est propre et que nous devons faire connaître, pour pouvoir bien apprécier leur doctrine.
13. Les anciens Sceptiques attaquaient surtout la vérité des sensations, pour s'opposer à l'esprit de leur siècle; de là leurs tropes dirigés contre la représentation sensible. Cette argumentation est très-subordonnée chez les nouveaux Sceptiques;
(1) Sextus a donné le nom A' Hypotyjwses pyrrhoniennes au Iraiié dans lequel il a méthodiquement exposé l'ensemble de son système. 11 dirigea, contre les professeurs des sciences , contre les géomètres, contre les arithméticiens, contre les astronomes, contre les logiciens, contre les physiciens . contre les moralistes, d'aulies traités que l'on comprend ordinairement sous ce titre commun aihersus Mathematicos, à raison de celui qui occupe le premier rang , et qui ne sont qu'un commentaire de stin premier ouvrage.
ils dirigent leurs efforts et leurs motifs de doute exclusivement oontre la forme et l'enchaînement scientifique des doctrines, ils attaquent surtout la philosophie, et vont même jusqu'à rejeter la dialectique, parce qu'elle ne s'occupe que de questions captieuses. Les j)hénoniènes naturels seuls leur tiennent à cœur, quoiqu'ils n'avouent pas cette inclination ; car ils admettent la distinction entre la connaissance scientifique et les hypothèses nécessaires à la vie. Mais ils vont un peu au-delà du nécessaire que prescrit la vie; ils ne sont pas si modérés que les anciens. On pourrait conclure des principes de morale qu'ils enseignaient que ce n'était point malgré eux, ni avec répugnance qu'ils suivaient les phénomènes sensibles. En effet, leur morale est très-abjecte puisqu'ils s'abandonnent entièrement aux instincts physiques; ils ne font aucun cas d'une vue rationnelle de la nature du bien; car selon eux elle ne pourrait détruire nos mauvais penchants et troublerait l'homme dans son allure naturelle et spontanée. Sextus va même jusqu'à regarder la vie irrationnelle comme n'étant point un mal, parce qu'elle n'a ni sentiment ni conscience de soi, et qu'elle n'éprouve à sa propre occasion aucun déplaisir.
1-4. Nous devons cependant chercher à connaître avec plus de précision leurs opinions sur la nature de ce qui mérite créance dans la vie. Les nouveaux Sceptiques admettaient un art pratique fondé sur les phénomènes. Les phénomènes provenant d'une seule chose sont perçus d'une manière particulière, ou bien ils sont généralement perçus de la même manière. Dans, le premier cas les Sceptiques les regardent comme faux, dans le second comme vrais. Cependant ils ne voulaient pas convenir qu'on peut trouver une parfaite généralité dans la perception des phénomènes, mais ils attachaient un grand prix à l'habileté que possède 1 homme expérimenté de recueillir et de rassembler d'une iiianière à lui propre les expériences particulières, pour en former un résultat général, sans en exclure la tradition des faits. Ils admettaient donc qu'il doit se former un art utile pour la vie, qui résulte de l'observation de beaucoup de cas particuliers. Ils accordent par rapport à cette utilité une droite raison, qui consiste dans le souvenir d'événements
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antérioiirs, suivant leur ordre de succession respectif. Pour mieux connaître le but qu'ils se proposaient en cela, ajouloiis que la plupart des Sceptiques étaient des médecins, qui avaient à défendre leur pratique empirique contre les sectes des Do.ormatiques. C'est pour cette raison qu'ils regardaient la théorie <le l'expérience comme nécessaire , théorie qu'ils considéraient comme un art utile par rapport h son application à la vie.
15. Leurs doutes tendaient, en conséquence de cette manière de voir , à rejeter toute autre théorie et toutes les sciences comme inutiles à la vie. De là aussi leur polémique contre la cognoscibilité de tout ce qui n'est pas phénomène. Car il n'y a pas de critérium de ce qui est occulte, quoique les Dogmatiques prétendent en avoir découvert.
Les signes qui rappellent quelque événpment passé sont seuls valables pour la vie. Car ils nous doivent faire voir un phénomène qui est soustrait à notre perception, comme le feu quand nous ne voyons que la fumée. Ces signes sont associés entre eux ; ce qui suffit selon les Sceptiques pour l'art qu'ils voulaient exercer.
Mais en conséquence de l'idée qu'ils s'étaient faite des sciences utiles, ils devaient encore admettre, qu'il y a une traditionécrite et orale des expériences,puisqu'ils ne penchaient pas à vouloir ramener la connaissance de chaque individu à ses expériences personnelles.
Mais il n'en est pas ainsi; Sextus attaque plutôt la possibilité d'enseigner et d'apprendre quoi que ce soit, et se sert pour cela déraisons que les Sophistes avaient déjà employées pour la plupart auparavant. Cela se conçoit cependant assez bien ; car si la parole et l'écriture sont, selon les Sceptiques, au nombre des phénomènes . les pensées de l'âme ne le sont point, ni l'àme elle-même non plus^ en sorte qu'il ne peut y avoir d'elle et de ses pensées aucun Signe remémoratif, et que les mots et les discours doivent en conséquence être mis a» nombre des signes destinés à indiquer quelque chose d'occulte- Ce n'est là qu'une preuve du peu d'harmonie que les Sceptiques savaient mettre entre leurs idées sur la possibilité d'une science et leur propre scepticisme.
M), (l'est ce ({u'oii remarque hieii par leur idéeile l'àuie tello (|ue nous voixmis de l'indiquer. Selon les Sceptiques nous ne pouvons aftiriner avec certitude que nos affections. Il est donc étonnant, qu'ils aient donné précisément pour quelque chose fl'inconnu , non-seulement l'ârae elle-même, mais aussi ses p(Misées et ses états, et qu'ils aient affirmé que l'âme ne tombe jjimais sous notre perception ( fv,-/!y,-(«). Mais cela s'explique par leur inclination puni- le matérialisme des Epicuriens et (les Stoïciens, et parce que pour eux, la perception n'embrasse (pie ce qui existe extérieurement en nous et ce qui est corporel. Pour la connaissance intellectuelle pure, ils n'en font aucun cas et la Iraitenl même avec beaucoup de dédain.
17. En tenant compte de tout ce que nous venons de dire, nou.s pourrons trouver assez facilement le sens de la tendance iiilellecluelle des Sceptiques pour notre époque.
Les Sceptiques voulaient nne espèce de connaissance qui pût devenir utile h la vie pratique ; ils devaient doiic prouver (pi'il y a en nous des phénomènes que nous devons reconnaître nécessairement, qui ont entre eux une certaine :\ssociation. que nous ])ouvons fixer en notre mémoire, et que nous devenons ainsi capables de conclure de la présence de l'un à la présence de l'autre, ils durent aussi admettre la tradition des expériences individuelles. L'élément corporel devait donc nécessairement prédominer chez eux; car les arts utiles ne concernent immédia tement que des corps. Ils n'admettent que lespropriétéssensiblesdes choses comme ce qui est en soi et absolument, considérant tout le reste comme quelque chose de relatif; ils conservent un éloignement prononcé contre toute activité libre, etregardenl le repos de l'Ame, qui s'arrête à la satisfaction animale des besoins, comme plus élevée que la noble aspiralion à une conduite de plus en plus rationnelle. Toutes ces opinions sont au fond de leur âme , mais ils les regardent connue un résultat, non de la réflexion scientifique, mais de la façon de penser nécessaire à la vie. Ils croyaient donc devoir attaquer la philosophie, pour n'établir que l'opinion nécessaire à la vie, quand elle s'appliqueàlaculluredes connaissances utiles, >"t pour la préserver de la corruption scientifique. La philo-
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sophic a donné à tous les arts de la vie un certain mode d'exposition scientifique, des principes dojjmatiques, qu'il faut détruire comme contraires à l'expérience. Le problème des Sceptiques était donc de délivrer les arts , des idées philosophiques générales, d'attaquer les sciences encycliques, auxquelles les philosophes avaient mêlé toutes sortes de questions étrangères à leur domaine. C'est ainsi qu'ils décomposaient les éléments de la vie harmonique , et que se révélait en eux la dissolution qui précède la mort de la science.
18. Mais le tableau général que nous venons de tracer du scepticisme ne suffit pas pour juger parfaitement ses rapports historiques avec son époque et celle qui l'avait précédée. Car ses rapports sont aussi , en partie, dans les raisons particulicies, que les Sceptiques opposaient aux Dogmatiques. Nous avons déjà dit que leurs efforts se dirigeaient particulièrement contre la forme de la science. Or cette fornîe consistait pour eux surtout dans la preuve. Ils disaient donc d'abord que la preuve est un non-être, puisqu'elle est composée de plusieurs pensées, dont l'une, déjà passée, n'est plus présente quand l'autre arrive ; qu'elle consiste dans le relatif, qu'elle n'a par conséquent pas d'existence, le relatif n'étant que dans la pen.sée. Ils soutenaient aussi qu'il serait inutile de poser la majeure du raisonnement catégorique et du raisonnement hy- )iothélique, s'il était évident que le grand terme est contenu dans le moyeu; mais que si cela n'était pas, la conclusion perdrait sa force et sa valeur. Les définitions ne peuvent servir de fondement à la connaissance ou à la doctrine, parce qu'elles s'étendent à l'infini. L'inductionn'est pas non plus un principe de science. Car elle peut faire connaître le général ou par tout le particulier ou par quelques exemples particuliers seulement. Dans ce dernier cas elle est imparfaite et incertaine, puisqu'une seule exception à tous les cas posés contredira la généralité de la conséquence. Le premier procédé , l'induction parfaite, n'est pas possible. les cas particuliers étant indéterminables et infinis. On voit bien qu'ici les Sceptiques ne faisaient pas attention à l'activité spontanée de la raison dans la connaissance des principes et du général.
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19. On dirait, il est vrai , que Sexlus s'est efforcé , dans ses roeherches sur les critérium de la vérité, d'a[>pliquer aussi à ce côté de notre pensée toute son attention ; mais si l'on y re- ;]arde de plus près, on trouve ses idées sur ce point très-insuflisantes. D'abord il admet comme incontestable , qu'il ne peut y avoir aucun critérium qui confirme autre (diose et luimême à la fois , tandis qu'il veut que l'on regarde cependant le priucij)e de contradiction comme une vérité qui se confirme immédiatement elle-même et qu'il croit pouvoir faire servir à combattre les opinions contradictoires des Dogmatiques. Mais si aucun critérium ne fait foi de lui-même, il faudra remontera riîdini dans la recherche d'un semblable critérium, et c'en est fait alors de toute activité spontanée de l'entendement , qui pourrait servir de base à la recherche scientifique.
Après ces considérations sur le critérium en général, Scxtus envient aux arguments particuliers, qu'il résume lui-même fie la manière suivante: « On admet, dit-il , trois sortes de critérhivi , pour distinguer le vrai du faux: le premier appartient à celui qui juge, c'est-à-dire à l'homme 5 le second au moyen qu'il emploie pour juger, c'est-à-dire aux sens et à l'intelligence; le troisième à l'impression j)roduite par les objets sur l'esprit. C'est ce qu'on appelle les crilerium à quo , per qiiod, secundum qiiod. Les controverses des philosophes sur ces critérium eux-mêmes sufliraient pour prouver qu'il n'en existe point ; car il faudrait un critérium nouveau et supérieur, pour décider en prononçant. " Dans l'examen détaillé que Sextus fait de ces points , il présente quelque aperçus qui auraient pu conduire plus loin une époque capable d'invention. Le procédé employé par lui consiste surtout à mettre aux prises les idées sensibles et les conceptions, afin de détruire toute certitude , toute possibilité de connaître quelque chose.
20. 11 nous reste encore à dire un mot sur les attaques des Scepiiques, dirigées contre la réalité del'idée de cause. Leurs recher- ( lies sur cette idée sont assez profondes et ont été souvent K'produites dans les temps postérieurs. li'idée de causalité , jirétendaient-ils , est nulle , parce que le rapport de la cause a l'effet est incompréhensible. Voici l'abrégé de leur argumentation à ce sujet : la cause produit l'effet ; mais comment le produit-elle? opère-l-elle par une seule et unique force? Alors
elle ne pourrait produire qu'un seul effet, toujours et entièrement semblable à lui-même. Dirons-nous qu'elle opère en vertu de plusieurs forces combinées et réunies? Alors toutes ces forces devraient à la fois agir sur toutes choses , et produire encore un même effet sur chacune : or ces conséquences sont démenties par l'expérience. La cause est-elle séparée de la matière sur laquelle elle agit? Elle ne pourra opérer, puisqu'elle sera privée de la matière sur laquelle elle s'exerce. Est-elle réunie à cette matière ? L'une et l'autre à la fois seront alors effet et cause ; il y aura action et réaction réciproques. Le contact et la compénétration sont également inhabiles à expliquer une action véritable. Si quelque chose éprouve un effet , ce ne peut être que par addition , par soustraction , ou par altération: or, ces trois opérations sont également impossibles, La conclusion légitime de ce raisonnement était que nous ignorons le rapport qui existe entre l'effet et la cause : mais les Sceptiques en conclurent que ce rapport n'existe pas. Cette conclusion n'est pas d'une sage philosophie ; et cependant le même raisonnement fait le fond de toute l'argumentation d'un philosophe du XVIIl"' siècle , célèbre par son scepticisme , de l'écossais Hume.
21. A la recherche sur l'idée de causalité se rattache aussi leur doctrine de l'existence et de l'idée de Dieu , car les Sceptiques suivent l'opinion des Stoïciens , que Dieu est la cause active suprême. On peut dire de toutes leurs objections à ce sujet, qu'elles ne sont dirigées que contre la manière contradictoire dont les Stoïciens avaient compris et exposé l'idée de Dieu. Elles n'ont rien de bien profond ; il n'en est aucune qui ne puisse être résolue facilement en partant des doctrines philosophiques de Platon et d'Arislole. Nous ne trouvons les anciennes doctrines théologiques attaquées qu'en un seul point , et d'une manière qui aurait pu ébranler tout le point de vue antique, si elle avait été conduite avec la dignité convenable. C'est cette partie de leur système ovi il s'agit de la providence divine. Les Sceptiques se basaient particulièrement sur le vice et le mal qu'il y a dans le monde, pour prouver que Dieu ne gouverne pas tout par sa providence , et pour renvoyer le reproche d'impiété ou d'athéisme à ceux qui les accusaient de douter de son existence et de blasphémer; car celui qui aflirme sans hésiter rexislencc de
Dieu , doit, selon eux , le regarder ou couuue cause du mal , s'il admet que Dieu étend sa providence sur toutes choses , ou bien il doit le tenir pour faible ou capricieux et jaloux , s'il ne prend soin que de quelque chose ou de rien. Cependant, au point de vue chrétien, cette objection se résout et se détruit sans peine.
22. Si maintenant nous examinons l'ensemble de la philosophie des Sceptiques, nous trouverons qu'elle se préfend peut-être j)lus estimée que toutes les doctrines dogmatiques qui s'étaient formées par l'éclectisme à coté d'elle. Le nouveau scepticisme ne s'en distingue que par ce qu'il possède à un plus haut degré la conscience de l'incertitude des éléments scientifiques , qui étaient répandus dans la civilisation de ce siècle. Cette conscience est fortifiée par les Sceptiques, en ce qu'ils cherchaient à s'approprier les travaux de l'antiquité en les dominant par une vue supérieure plus complète que ne l'était ordinairement celle des Dogmatiques, et [)arce qu'ils faisaient ainsi ressortir avec plus de force les contradictions dans lesquelles s'embrouillaient les différentes écoles. Si donc c'était là un avantage incontestable des Sceptiques sur les Dogmatiques, une conséquence naturelle de cet avantage , c'est que les Sceptiques ne pénétraient pas avec autant de netteté et de profondeur le sens des doctrines philosophiques antérieures que le faisaient les Dogmatiques, car leurs efforts pour opposer entre elles les doctrines particulières des différentes écoles les empêchaient de saisir l'enchaînement des systèmes , et d'en connaître facilement la tendance générale. Ce qu'il y avait de vrai dans ces systèmes échappait donc aux Sceptiques, et ne pouvait pas produire en eux le degré de conviction qu'il aurait j)u opérer s'il avait été étudié sans prévention et avec zèle. Dans des hommes qui n'ont pas la force de maîtriser les différentes directions de l'investigation scientifique, ni d'apercevoir le véritable accord qui règne entre leurs apparentes contradictions , les différents points de vue des connaissances ne sont qu'une occasion de doutes superficiels. Tel est le cas où se trouvaient la plupart des savants de l'époque dont nous parlons ; mais ce fait ressort de la manière la plus évidente de la doctrine des Sceptiques. Il n'y a donc pas lieu de s'étonner que leurs objections contre les Dogmatiques aient eu si peu de
succès , que Ton ne s'en soit presque pas occupé. C'est à peine s'ils ont eux-mêmes compris ce qu'ils avaient réellement de fort et de victorieux; du moins ils n'en tirèrent aucun bon parti , semblables , sous ce rapport , à des vainqueurs qui ne savent point mettre à profit la victoire ; car aussitôt après l'avoir remportée , ils l'abandonnent. S'ils ont réfuté les Stoïciens en général ; ils n'ont cependant pas assez de confiance en leur propre réfutation , pour qu'ils ne croient pas toujours nécessaire encore d'examiner de nouveau les applications particulières du résultat général. Ils ont aussi le tort de mêler des sens forcés, inutiles etsophistiques à leurs objections les plus importantes. Qui peut alors leur croire encore une véritable gravité et une connaissance approfondie de leurs motifs de doute? Nous avons vu qu'ils reconnaissent à l'homme la faculté de créer des arts utiles : ils ne veulent pas les ébranler ; ce n'est qu'en dehors de l'utile que l'homme ne doit pas trop compter sur ses connaissances. Et cependant leurs doutes attaquent même les fondements de ces arts et des connaissances utiles. Une certaine conviction , une foi passablement ferme à leurs principes généraux se fait pourtant remarquer, ainsi que nous l'avons montré, à travers l'exposition décousue de leurs doutes. En fait, ils sont donc aussi dogmatiques, mais seulement ils le sont moins que ceux qu'ils combattaient. La différence entre eux et leurs adversaires ne roulait donc que sur le plus ou le moins de dogmatisme. Aussi n'ont-ils pu produire l'effet ordi* naire du scepticisme, qui est d'exercer une forte réaction contre les directions antérieures . et de préparer ainsi une direction nouvelle dans le développement des sciences.