PHILOSOPHIE NÉOPLATONICIENNE
qu'elle, ressource indigne de la philosophie et de l'antique civilisation, dont elle voulait être le représentant, ressource dont elle avait d'abord rougi elle-même. Mais ces armes s'étant aussi trouvées impuissantes, elle se répandit en plaintes, et désespéra d usiècle et des peuples au sein desquels elle avait trouvé son développement. Tel fut son sort, qu'elle dut chercher bien loin d'elle ce qu'elle avait à ses côtés.
2. Ammonius-Saccas fonda, vers la fin du second siècle ou au commencement du troisième après Jésus-Christ, une école de philosophie à Alexandrie, école que nous appelons ordinairement du no m dephilosophie neoplatonicienne.il chercha, dit-on, dans sa doctrine, à mettre d'accord Aristote et Platon dans tous les points principaux, entreprise dans laquelle il n'eut pas l'assentiment absolu de ses successeurs , mais qui fut cependant goûtée d'un grand nombre d'entre eux. Il exposa sa doctrine à quelques disciples, parmi lesquels se trouvent des noms célèbres, tels que Longin, critique distingué en littérature, Erennius, Origèneet Plotin, qui fut sans contredit, de tous les disciples d'Amraonius, le philosophe le })lus distingué. Ces trois derniers étaient convenus de ne pas rendre publiques les doctrines de leur maître, qui ne laissa lui-même aucun ouvragej mais Erennius manqua le premier à sa promesse, Origène l'imita ensuite. Plotin regarda alors sa parole comme dégagée, et composa les ouvrages que nous possédons encore. Aussi ces ouvrages et les renseignements que nous avons sur la vie de celhomme, sont-ils la base de toutes les conjectures que nous pourrions former sur la doctrine d'Ammonius, puisque nous n'avons aucune connaissance de la jdiilosophie d'Origène et d'Erennius.
3. Plotin naquit à Lycopolis en Egypte, suivant l'un de ses disciples, l'an 203 à 206 après Jésus-Christ. Il fit ses études à Alexandrie, où il s'appliqua à la philosophie dans sa vingthuitième année. 11 suivit d'abord plusieurs maîtres, dont il ne fut pas content, rencontra enfin Anunonius, et reconnut aussitôt en lui l'homme qu'il cherchait. Ammonius lui inspira un grand respect pour la philosophie orientale et un vif désir de la connaître. Il suivit jicndant onze ans les leçons de son
maître. Plus tard il se rendit à Rome, oijil s'acquit une grande réputation. II y vécut pendant vingt-six ans, jusqu'à ce qu'atteint d'une maladie qui l'euipêcha de continuer ses entretiens accoutumés avec ses disciples, il se relira dans la Campanie, où il mourut dans sa soixante-seizième année.
-4. Son enseignement ne paraît pas avoir été d'abord trèsheureux, le désordre et le verbiage régnant dans son école. Il semble cependant y avoir enseigné les doctrines d'Ammonius, qu'il ne commença à mettre par écrit pour ses amis éprouvés que dans la dixième année de son séjour à Rome. 11 semble avoir eu en vue pour ses disciples une éducation générale, où la philosophie cependant prédominait. Il les exerçait à l'exposition en prose et en vers. Il se faisait lire des ouvrages d'autres philosophes et ajoutait son jugement à ces lectures. Quoique Plotin paraisse avoir gardé une certaine mesure dans son mysticisme, nous trouvons cependant l'esprit de son école si rempli de superstitions, lui-même et sa philosophie si étroitement attachés à ces idées , que nous ne pouvons hésitera l'accuser de s'être laissé aller aux rêveries fantastiques de son temps, et de n'avoir été que trop porté à oubliera ce sujet les besoins et l'importance de la vie réelle. On met au nombre de ses disciples un sénateur romain, appelé Rogatianus , qui , ayant été nommé préteur, n'accepta point sa charge, affranchit des esclaves, ne voulut plus administrer ses biens ni habiter sa maison, mais qui mangeait et couchait chez ses amis, en un mot, qui montrait en tout le plus grand mépris pour les choses de la terre. Plotin présentait cet homme comme le modèle d'un vrai philosophe. Entre plusieurs autres traits de son exagération, on rapporte qu'il prétendait avoir vu quatre fois le Dieu suprême et s'être uni à lui.
S. Les écrits de Plotin nous sont parvenus , à ce qu'il parait, intégralement , ou peu s'en faut ; mais sous une forme qui laisse subsister plusieurs doutes. Us ont été publiés par ses disciples et notamment par Porphyre, qui les distribua en ennéades et dont nous possédons vraisemblablement l'édition. Sa méthode est obscure et inégale; car s'il s'attache principalement à la manière de Platon , il imite parfois aussi Aristote,
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les Stoïciens et les philosophes orientalisants du siècle précédent , soit dans les pensées , soit dans la manière de s'exprimer. Toutes ses expressions, il est vrai , se rapportent à un point central de sa doctrine , ont même pour but de le mettre eu lumière ; mais peine perdue ; car ce point n'est pas susceptible d'être éclairci , comme Ploiin le reconnaît lui-même. Dans cette déplorable tentative d'atteindre l'inaccessible, ses ouvrages ressemblent au travail des Danaïdes , que la nature du fluide rend vain, parce qu'il leur échappe toujours (I). Le cercle dans lequel ils pourraient s'étendre se réduit sans cesse à un point qu'il ne peut saisir.
6. Son rapport avec la philosophie ancienne et avec les opinions de son temps est largement écleclique.ïous les philosophes arecs depuis Phérécyde jusqu'aux Stoïciens sont mis à contribution par Plotiu ; et si la conciliation de leurs idées lui présente des difficultés, l'élasticité de son interprétation lu, permet de s'en tirer facilement. Ainsi il soutient que la doctrine sur les trois principes supràsensibles fut plus ou moins parfaitement admise par ces philosophes. Il se montre favorable aux opinions qui cherchaient la philosophie dans les doctrines orientales, qu'il croit être la source d'une sagesse plus grande que celle qui a été le résultat de l'investigation grecque. H profite aussi de la mythologie. S'd rejette l'astrologie, il admet cependant la magie , qu'il croit pouvoir justifier par la sympathie universelle de toutes choses dans le monde sensible , car ces choses présentent partout l'amour et la haine en opposition l'un à l'autre; toute la vie pratique est ainsi subordonnée
à la magie.
7. On voit par là le peu de cas qu'il faisait de la vie pratitique ; il trouvait la vie théorétique bien supérieure. D'où l'on pourrait être porté à conclure , que le germe de sa doctrine a une valeur vraiment philosophique. Mais il ne faut pas nous hâter trop à cet égard ; examinons premièrement lu manière
(1) Si l'on voulait se donner la peine de comparer les idées de Plotin avec les idées et le langage de certains philosophes allemands , on y trouverait une ressemblance frappante.
TKOlSlÈinE PÉRIODE.
dont il parle de la science. D'abord il ne regarde la perception que comme un moyende s'apercevoirde l'existence de l'exlerne; car lors même que l'interne devrait être perçu , ce serait encore quelque chose d'interne au corps ; mais pour l'âme ce ne serait cependant toujours que quelque chose d'externe. Conçue ainsi , la perception ne peut être à ses yeux d'aucune valeur pour la connaissance de la vérité, puisque, suivant lui, toute connaissance, ainsi que nous le verrons plus tard , n'embrasse que l'interne et le spirituel ; et que l'externe n'est , au contraire, que fantôme et rien de vrai. Il devait donc aller plus loin que Platon dans le mépris de la perception. En eflFet, Plotin pense que le souvenir d'une connaissance expérimentale antérieure, même dans ce qu'elle a de bon , doit d'autant plus s'effacer de l'àme que celle-ci s'élève plus haut. Plotin regarde la parole et la pensée intellectuelle {Icyt^itjBat , >c7<3-/m5 , (S'ixvom) comme nettement liées à ces éléments sensibles à la perception , et le jugement qui rejette celle-ci retombe aussi sur celle-là. C'est une raison faible que celle qui a besoin, pour se suffire à elle-même , de la réflexion de l'entendement.
8. Plotin admet cependant une science que nous pouvons posséder ici-bas, une science non des images, mais de la vérité, consistant non pas dans des propositions et des mots , mais dans l'union avec des objets véritables («r/!«r//<«Ta , ev7«). Cette science est du ressort d'une faculté supérieure , que Plotin désigne par le nom de raison ou de pensée rationnelle {voï«s). La connaissance que donne cette science consiste dans le regard de la raison en elle-même, où disparaît la différence entre ce qui connaît et ce qui est connu. Par elle on parvient aussi à savoir ce que c'est que la vérité supràsensible. Ainsi nous trouvons Plotin dans la voie que Philon et Numénius avaient déjà prise. Mais il renchérit sur ses prédécesseurs : la pensée rationnelle pure ne lui suffit pas.
9. Il y a quelque chose de plus élevé encore que la raison, ce dont elle dérive , et que Plotin appelle ordinairement le Premier ou l'Un , ou le Bien ; son zèle le pousse à la contemplation de ce bien ; et en comparaison de cette contemplation, la pensée ralionaelle et le regard de la raison pendent tout
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leur prix. Si quelqu'un parvient à cette contemplation , il dédaigne la pensée pure qu'il aimait autrefois , parce que cette pensée n'était cependant qu'un mouvement. La pensée rationnelle n'est donc pas pour Plolin , comme pour Platon , le véritable fondement de la connaissance parfaite ; la pensée et la science sont réduites à n'être qu'un moyen , puisqu'elles ne doivent servir qu'à nous conduire à l'intuition de l'Un. Mais quoique nous puissions nous préparer à jouir de cette intuition, en rejetant ce qui nous sépare de l'Un, du Premier, elle n'est pas notre œuvre ; mais le bien s'aperçoit lui-même dans notre raison ; celle-ci est une matière qui dans l'acte de la contemplation se donne à ce qui est contemplé.
10. Tel est le terme extrême du mysticisme. Plotin assure qu'il a souvent joui de l'ineffable intuition du divin , qu'il a été en parfaite union avec lui ; il décrit ces états comme un enthousiasme , comme une inspiration d'Apollon ou des Muses, comme une ivresse de l'âme.
1 1 . Plotindonnesurces états bcaucoupdedétails, qui ne sont pas toujours en harmonie avec sa doctrine. Mais les contradictions qu'offrent ses recherches à ce sujet, trahissent cependant son inclination à rentrer dans le chemin de la science. Car il reconnaît que nous pouvons voir Dieu dans ou par la multiplicité du monde rationnel.
12. Si nous pouvons regarder comme digne d'éloge l'aspiration de Plotin à ce qu'il y a de plus élevé , nous devons cependant confesser qu'il rabaisse l'intuition de Dieu , puisqu'il le rend esclave pour l'approprier à notre condition imparfaite.
13. Les recherches précédentes nous conduisent àl'examen du rapport de la doctrine de Plotin sur la vue de l'Un avec sa doctrine sur les principes suprêmes de toutes choses. Plotin trouva dans la doctrine des philosophes antérieurs , tels que Philon,Plutarque et surtout Numénius, qui avaient suivi une direction analogue à la sienne qu'il faut distinguer trois principes de toute existence, l'âme, la raison et un principesupérieur qu'il appelle tantôt le Premier ou l'être primitif , tantôt l'Un , tantôt le Bien. L'âme est subordonnée à la raison , et celle-ci au prin-
cipe supérieur, qu'il appelle aussi ce qui est au-dessus de l'Etre, En quoi il se rapproche de Platon , qui avait mis le bien au-dessus de l'être , et la vérité au-dessus de la science et de la raison. Mais dans le fait , il se sert plutôt de la doctrine platonique qu'il ne la suit. Car, pour subordonner ainsi la raison au principe supérieur, il cherche à établir qu'il faut admettre quelque chose de plus élevé, parce qu'on ne peut regarder la raison comme unité pure , mais qu'il est nécessaire de lui attribuer dualité et nécessité , ce qui est contraire à sa doctrine sur l'unité du sujet pensant et de l'objet pensé.
' lA. Le motif principal qui semble avoir engagé Plotin à subordonner ainsi la raison au Premier, c'est que l'idée de la raison n'était encore pour lui que trop intuitive , trop peu. mystique , pour la placer en tête de sa doctrine. Nous sommes confirmés dans cette conjecture par un grand nombre de propositions de ses traités , dans lesquelles il tend toujours à écarter tout ce qui peut être dit du Suprême et Premier. Ainsi le vouloir, de même que la pensée , doivent lui être refusés , parce que , n'ayant besoin de rien , il ne peut rien désirer, II n'est pas énergie , mais il est au-dessus de l'énergie ; le vivre ne lui convient pas non plus. Cependant il permet, en général, ainsi que Philon , de parler de l'être en termes qui ne lui conviennent pas, attendu que l'Un est quelque chose d'ineffable. Mais comme il cherche dans ses preuves , par conséquent dans un procédé scientiûque, à fixer plusieurs de ses expressions , ou qu'il en tire même des preuves, nous ne pouvons nous empêcher de penser qu'il y attachait un sens propre et non figuré,
15. Trois déterminations de cette espèce peuvent particulièrement présenter du doute , parce qu'il y revient sans cesse dans un grand nombre de détails scientifiques. Ces trois déterminations sont que le Dieu suprême est bon , et qu'il est le Premier, ou le principe primitif («/îxf) et surtout l'Un, Cependant elles reviennent en somme à établir que l'Un n'est pas le Bien , qu'il n'est pas l'être primitif, qu'il n'est pas l'Un et qu'il n'exclut pas toute multiplicité. Si nous l'appelons multiple,