PHILOSOPHIE NÉOPLATONICIENNE
dit-il , il ne faut pas s'en étonner; car tout dans le supràsensibleest multiple, parce qu'il a une faculté infinie.
IG. En général, un des traits caractéristiques, par lesquels Plotin se sépare non-seulement de Platon , mais de presque toute raiitiquité grecque , c'est qu'il afl&rme de l'idée de rinfini, que Philon redoutait si fort, les attributs de la perfection ; et qu'il ne veut pas convenir que Dieu ait ses bornes, sa mesure et sa détermination en lui-même, parce qu'il retomberait alors dans la dualité. On pourrait regarder cette idée comme un progrès dans la philosophie ; mais elle se trouve dans Plotin sans aucune détermination fixe , à peu près comme lorsqu'il concluait que Dieu est partout le même , parce qu'il est partout.
17. On peut dire que tous ces traits mystiques dans la doctrine de Plotin proviennent de ce qu'il s'efforçait de concevoir le premier principe , non comme premier principe, c'est-àdire , par rapport à ce dont il est la raison, mais en luimême ; c'est ce qui n'était jamais venu à la pensée des anciens philosophes , excepté de ceux qui voulaient que l'on conçût le Premier comme étant aussi le dernier et l'unique, mais non comme principe , et cette tentative n'était possible qu'à une époque où l'on concevait la notion du Premier , non plus comme notion, c'est-à-dire comme produit delà pensée , mais où on la faisait venir d'ailleurs , sauf à chercher ensuite à la mettre en rapport avec les efforts scientifiques que l'on faisait pour trouver les derniers principes de l'être et de la pensée. C'est à nue de ces époques que nous avons affaire , depuis que nous sommes entrés dans le mélange de la foi religieuse avec la science philosophiqtie,
18. Nous ne méconnaissons pas l'importance historique de ces temps. Ils devaient reconcilier la philosophie avec la vie religieuse, non pas comme les Platoniciens et les Stoïciens antérieurs avaient tenté de le faire, lorsqu'ils interprétaient les formes du culte religieux par des idées philosophiques; mais en évoquant réellement dans les hommes les mouvements de l'aspiration religieuse vers l'union avec Dieu, Plotin aussi est rempli de ce désir ardent. Nous ne pouvons qu'approuver qu'il
ait cherché à concilier sa philosophie avec ce sentiment; mais la marche qu'il suivit n'était pas la pins convenable, puisqu'il représentait le but de l'aspiration religieuse comme inaccessible à toute notion , faisant même semblant de le concevoir comme étant tout à fait sans rapport avec nous et toutes les autres choses.
19. On voit très-clairement qu'il ne peut ni ne veut accomplir cette abstraction pure , lorsqu'il se dispose à faire voir comment toutes les autres choses sont provenues du Premier. Il est forcé de concevoir le Premier par rapport au Second considéré comme producteur. Ses descriptions du procès parlequel le Second est produit par le Premier, le Troisième par le Second se rattachent à la doctrine de l'émanation. 11 est fécond en images pour faire comprendre ce fait incompréhensible, que le Premier engendre le Second, sans que cet acte le touche en aucune manière, ou ait pour lui une importance quelconque. Il emploie à cet eflFet plusieurs comparaisons ; il compare l'Un à une source, d'oij sortent des torrents sans qu'elle change, sans qu'elle s'affaiblisse; ce qui sort de lui est comme une coruscation de lumière. Il prouve la nécessité ovi nous sommes d'admettre un semblable procès, en disant, que l'énergie première se montra comme elle le devait. L'Un ne devait pas exister seul, car autrement tout serait resté caché.
20. Si nous descendons, dans la doctrine de Plotin , des hauteurs mystiques du Premier au Second, à la raison, nous trouverons encore bien du mysticisme dans la peinture qu'il fait de cette dernière; cela devait être, puisque le Second dépend de l'Un , et qu'on passe naturellement de celui-ci à celui-là. Plotin établit ce principe général de l'émanation , que le Premier ne doit pas être cherché dans le Second. Comment la raison peut-elle donc avoir une ressemblance avec lui. Plotin ne résout pas cette difficulté , il l'élude en cherchant à faire voir comment le Second devait devenir raison, quoique le Premier ne fût pas de même espèce. Le second, par sa conversion vers le Premier, a vu celui-ci, et ce voir est la raison. Étrange doctrine dans le fait! En elle se rencontrent les deux points principaux du mysticisme de Plotin , le défaut de raison du
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Premier et l'inlnition siipràsensible de la raison. Cette doctrine devient d'autant plus obscure , que Plotin attribue ensuite l'être, la vie, l'énergie, l'essence et la faculté à la raison. Mais si la raison possède une faculté, elle doit aussi contenir en soi une matière, puisque la faculté est pour Aristote la matière. Ceci se rattache encore plus Intimement à l'idée de Plotin, que la raison, comme moins simple que l'Un, contient en soi une multiplicité d'espèces ou d'idées; car la raison ne regarde pas seulement le Premier, et lui est présente ; mais elle se contemple aussi elle-même et se trouve multiple. Plotin admet donc une matière supràsensible. Pour poser une semblable matière , il se fonde aussi sur ce que le monde suprasensible est un modèle du monde sensible, et que la matière doit se trouver dans celui-là comme dans celui-ci.
2) . D'après cette description de la raison, nous devons remarquer que sa véritable et parfaite union avec l'Un n'est pas possible . comme Plotin le supposait cependant dans la contemplation.
22. Mais la raison , en tant que Second , se tourne versie Troisième qui est l'âme. Bien entendu que celle-ci est conçue comme une émanation de la raison, ayant lieu par la nécessité de la seconde nature, sans que celle-ci soit pour cela le moins du monde active. De la raison découle la pensée , sans que la raison subisse aucun changement, car la pensée est originellement en elle. Une telle pensée doit être aussi l'âme. Les mêmes motifs, qui ont engagé Plotin à distinguer entre Dieu et la raison , l'ont aussi porté à distinguer l'Ame pure , l'àme du monde , de la raison ; car ces motifs ne lui permirent pas de poser la raison même comme cause du monde sensible , et le portèrent nécessairement à admettre un aufre principe des choses contingentes.
23. Le caractère propre de l'àme est d'être formatrice du monde, de s'appliquer au-dehorset de devenir ainsi pratique, tandis que la raison n'agit pas au-dehors et qu'elle est ainsi éloignée de tout ce qui est pratique. Cependant nous devons avouer que les descriptions que Plotin nous donne de l'amené nous satisfont pas plus que ses descrifitions de la raison. Elles indiquent deux côtés de l'âme , qui semblent se contredire , puisqu'elle doit , d'une part , appartenir au monde suprà-
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sensible sans rien avoir de commun avec le sensi!)Ie , tandis que , d'autre part , elle est occupée du sensible. Nous le trouvons plus conséquent à la marcbe de son système , lorsqu'il considère l'àme comme une émanation de la raison , qui en a les privilèges et qui, tout en participant à la pensée , est cependant moins parfaite que son principe, et, par ce motif, souffre des limitations ou se trouve en contact avec le matériel; car ces deux clioses reviennent au même dans la doctrine de Plotin.
24. D'autres expressions de Plotin s'accordent aussi avec cette doctrine. L'àme a pour œuvre la pensée, cependant par la pensée seulement ; mais elle a encore une tâche particulière à remplir, puisque, comme tous les êtres supràsensibles , elle fait sortir d'elle quelque chose d'inférieur. Elle a donc une double fonction; elle s'applique en partie à la pratique, en partie à la théorie; elle remplit cette dernière fonction , lorsqu'elle tend à parvenir au repos et à la certitude de la pensée; elle ne jouit pas du même repos que la raison , taais elle peut y participer. Elle applique sa pratique à l'externe, en formant le monde.
25. Cette activité est cependant subordonnée à la théorie ; car l'àme ne veut obtenir , par ses actions, que le bien ; elle examine par conséquent son œuvre aussitôt qu'elle l'a exécutée, et trouve alors le bien au-dedans d'elle-même. Elle a donc un double rapport à ce qu'il y a au-dessus d'elle , à la raison , età ce quiest au-dessous d'elle, au corps. Les âmes, et l'âme du monde comme les autres , sosit des amphibies, qui tantôt s'appliquent au sensible , et confondues avec lui , partagent sa destinée , tantôt tiennent à leur origine, à la raison, et y sont unies.
26. La trinifé supràsensible des trois principes suprêmes se lerjnine avec l'âme; celle-ci est le terme des émanations suprasensibles. Ceci s'accorde avec l'opinion de Plotin, que l'âme forme le monde sensible, dont elle est par conséquent le modèle; c'est d'elle qu'il découle; c'est à elle que la série des émanations se termine en général , carie but de la doctrine de l'émanation n'était essentiellement que de parvenir du principe le plus
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iiaut, tic Uii'ii. au principe le plus bas, à la simple imago de la véritable existence ou au monde sensible. Ainsi conçue, la doctrine tlePlotin donne, dans le fait, une pure expression de l'idéalisme, qui cherche à saisir tout ce qui est externe, ce qui n'est pas spirituel ni rationnel, comme limitalion seulement, comme apparence du vrai , el ne considère le monde matériel que comme un produit des illusions auxquelles l'âme est sujette , à cause de sa limitation naturelle.
27. Mais nous ne trouvons pas que Plolin ait su développer cet aperçu d'une manière conséquente ; l'obstacle se trouve dans l'opinion quM avait embrassée avec ses contemporains sur les émanations de Oicu. Il ne s'exprime nulle part d'une manière fixe sur les émanations de l'àme. Il s'attache seulenient en général au principe, que dans l'àrae universelle doivent être les espèces et les degrés de la vie particulière les plus divers, et que, s'ils sont unis dans le monde supràsensible et existent dans le tout, ils se présentent dans le monde sensible à l'état d'isolement.
La tendance idéaliste de Plolin peut , jusqu'à un certain point, se concilier aussi avec celte idée de plusieurs degrés d'émanations d'âmes.
28. Tout dans ce monde est à ses yeux vie et âme , même pensée et raison', carie monde est un théorème de l'âme, qu'elle a produit avec douleur après avoir été fécondée par l'esprit. 11 se fonde sur l'ordre qui règne dans la formation des choses, ordre qui n'a pu être produit que par l'âme. Tout y est plein de beauté et d'harmonie , el le mal même y sert au bien. Mais ce point de vue ne le domine ([u'anfant qu'il attribue à l'àme, dans ses actes et ses productions, une vérité supra sensible. Car lorsqu'il suit décidément l'opinion que la vérité n'est que dans le supràsensible, il rabaisse ce monde sensible dans son ensemble et datis ses parties. Il pense à cet égard, que la folie des choses croît à proportion qu'elles descendent plus bas; et qu'elles se perdent davantage dans l'apparence de la matière.
29. Nous avons par là touché la doctrine de Plotin sur la liberté des choses. Elle consiste dans la faculté qu'elles ont
(Je se détourner <le leur origine. Mais cette liberté n'est pas au fond différente de la nécessité générale où sont les choses de faire sortir leurs émanations de leur sein, et d'être vis-à-vis de ces émanations comme des substances primitives. La force qui peut rester, mais aussi s'échapper, ne peut être contenue par personne. Elle ne pouvait rester assoupie dans le supràsensible; le sensible devait en résulter nécessairement. Cependant, d'un autre côté , Plotin ne veut pas qu'il y ait liberté , quand on suit sa nature, et que, dans le désir, on obéit aux représentations sensibles. N'est libre , que oe qui n'est point matériel; mais ce n'est là que la raison théorique, au point que la raison pratique, qui a nécessairement affaire au matériel et qui en est offusquée , ne peut prétendre à la liberté. Il reconnaît donc aussi une semblable liberté à l'homme, qui est conduit au bien librement par sa propre nature, car la vertu est sans maître.
30. Ces observations sur les directions contraires de la doctrine de Plotin surgissent nécessairement lorsqu'on entre dans le domaine du sensible et que l'on se demande ce qui résulte de ces doctrines générales pour nous, pour lésâmes particulières, dans le monde sensible. Dans le développement des propositions qui ont rapport à ce sujet, domine en général chez Plotin l'idée que le corporel est sensible ; mais que tout incorporel est supràsensible et par suite affranchi de la passivité; de là par conséquent la liberté de l'âme à l'égard de tout [)àtir , de même qu'une complète indépendance de tout pâtir est refusée à la matière, parce qu'elle n'est pas incorporelle.
31 . On ne peut pas dire que Plotin n'ait pas aper<*u les conséquences dernières de ses doctrines. Il confesse que les mauvaises excitations de l'âme, et par conséquent aussi les peines ne touchent nullement son essence , mais seulement l'être composé, l'animal vivant ou l'image apparente de l'àme. De là le mépris de Plotin pour tout ce qui fait partie de celle vie, pour la vertu aussi bien que pour le vice.
32. Comment une semblable doctrine sur l'affranchissement total de l'àme, relativement à tous ses mouvements et à tous ses rapports avec les choses extérieures, aurait-elle pu se déve-
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fopper sans erreur? Ces erreurs se iiioulreut lorsque Plotiti trouve nécessaire de nous porter à la vertu et à la philosophie par toules sortes d'exhortations , lorsqu'il veut nous élever au bien-suprème par tous les degrés de l'amour que Platon avait signalés. D'ailleurs de ce que nous avons dit précédemment sur l'àme. il résulte en généralyque l'idée de l'àuie ne permet pas de lui attribuer une substance immuable et a l'abri de tous les états passifs.
33. Tels sont les principes généraux , à la lumière desquels Plotin voit toutes choses ; mais ce sont-là aussi les contradictions dans lesquelles il s'enveloppe, quoique lui-même regarde constamment la contradiction comme preuve de l'eTreur. On reconnaît, en général, dans sa manière de penser, deux directions qui sont en opposition continuelle, se coupent et se croisent d'une ijjanière choquante ; car tantôt Plotin s'écrie que toutesles choses du monde ne sont que de vaines images, qu'un véritable néant j tantôt , au contraire, que tout ce qui est ici est aussi dans le monde suprême.
84. Nous pourrions bien reconnaître qu'il y a quelque chose de vrai dans les deux directions de cette doctrine , et que les discours de Plotin présentent aussi plusieurs pensées vraies, qui ont fait rechercher les ouvrages de ce philosophe par les siècles suivants , et qui révèlent son coup-d'œil pénétrant el son esprit profond. C'est une belle aspiration que celle qui a pour but l'Etre suprême, et qui en fait l'objet unique et constant des désirs de la raison. Il veut nous mettre en possession de la vérité ^ elle est notre essence ; nous la possédons et nous pouvons la saisir dans nos idées. 11 n'y a pas seulement de simples copies dans le monde , mais aussi une véritable vertu et une véritable science. La tendance de Plotin à la science parfaite se manifeste en ce qu'avant toutes choses , il cherche à rappeler l'âme à l'activité scientifique; mais il ne sait pas concilier cette tendance avec la vie rationnelle de l'àme.
35. La philosophie de Plotin, se montre très-faible dans ses recherches particulières. Il vit entièrement dans le général, dans les questions dialectiques sur les principes suprêmes, que nous avons exposés. Il les agite sans cesse dans un sen« el dans
un autre; il les expose dans des répétitions sans nombre, avec peu de changement. IS y rattache aussi des idées d'une iinporlance plus particulière ; mais on remarque qu'elles sont empruntées à des recherches antérieures ; elles ne sont d'aucune valeur pour caractériser sa philosophie. Outre la dialectique , il reconnaît à la vérité , deux autres parties de la philosophie : la physique et l'éthique; il ne paraît pas cependant avoir bien saisi leur rapport avec la dialectique. Seulement , il est certain pour lui, qu'elles sont d'un moindre prix que la dialectique : cette partie seule a de la valeur ; aussi celles de ses recherches que nous pourrions rapporter aux autres parties de la philosophie, sont très - insignifiantes. D'après sa doctrine générale , la physique devait se résoudre pour lui en des rapports magiques, en une sympathie des âmes, et la morale en ascétique.
36. Nous voyons donc par là que la' philosophie socratique, qui avait fait preuve de force , particulièrement en ce qu'elle avait su réunir les membres épars de la philosophie en un tout organique, divisé en trois jtarties , s'était de nouveau perdue en une grande masse , qui ne faisait consister l'intérêt philosophique que dans les questions les plus générales sur les premiers principes de toutes choses. La philosophie peut rechercher les principes premiers et généraux ; plus elle se perfectionne , plus elle remarque aussi que son investigation, pour éclaircir ses principes , doit pénétrer dans ce qu'il y a de plus particulier ; quand ensuite elle tombe en décadence, elle ne peut plus estimer le particulier, elle ne trouve de prix que dans le général. Quel que soit l'éclat de quelques pensées vraies ou fortes, qui peuvent nous plaire dans les écrits de Plotin , il n'y a que des yeux aveuglés ou éblouis qui ne puissent pas y apercevoir les signes d'une vieillesse que la philosophie met à découvert dans ses productions. L'absence totale de la forme dans ces productions, le peu de part qu'elles prennent aux connaissances scientifiques particulières, le défaut d'idées nouvelles , l'impuissance à maîtriser par une pensée forte les directions contraires , qui s'étaient montrées de manière à ne pas être méconnues ; tout cela nous prouve clairement que
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nous (levons voir, dans Plolin, sans doule un homme distingue de son siècle cl de sa nalion , mais d'un siècle qui vieillit cl d'une nalion qui marche irrésislihiement à sa dissolution.
D. Prmjrèsde la doctrine néoplatonicienne.
SOMMAIRE
1 Porphyre. 2. Sa liiUe coulre les opinions de son siècle. — Dédain de la matière. - Tendance à s'unir à Dieu. 3. Ses doutes sur les diverses formes du culte. 4. Réponse dWbammon à Porphyre, attribuée à Jamhlique. 5. Il s'appuie particulièrement sur les vertus merveilleuses de la tlicurgie. 6 Jamhlique 7. Aperçu de sa doctrine. - Edéshis. - Tendance oiatoire et pratique - Chrymnthe. - Maxime. - Leurs rapports avec l'empereur jMhen. L'éloquence politique. 8. Efforts faits par les païens pour conserver leur littérature.
1. Suivant la biographie de Plotin , écrite par Porphyre, aucun de ses disciples ne se distin-gua autant qu'Amélius el Porphyre lui-même. Nous savons trop peu de choses du pre^ mier pour que nous puissions apprécier son action philosophique; nous devons, au contraire, accorder quelque attention au dernier , qui a incontestablement le plus contribué à la propagation de la doctrine de Plotin.
Porphyre , syrien de naissance , s'appelait Malchus dans la lancrue de son pays ; il traduisit lui-même son nom en grec. Il naq^uit à Batanée, l'an 233 de J.-C. Il eut pour maître de grammaire et de rhétorique surtout , Longin , qui l'instruisit aussi dans la philosophie néoplatonicienne. 11 vint à Rome, dans sa trentième année, auprès de Plotin, auquel il s'attacha toujours plus étroitement. Il se met lui-même au-dessous de ce philosophe. Il publia les Ennéades de Plotin , et écrivit plusieurs traités sur la philosophie , dont il nous reste assez pour pouvoir parvenir à connaître le caractère de son système. L'é- • ducation oratoire de Porphyre , qui écrivait assez bien pour son temps, simplement et d'une manière concise, put contribuer
à procurer à la philosophie de son maître des amis el des sectateurs. Cependant on lui rcpri.che de ne pas avoir été conséquent dans ses doctrines , parce qu'il fut irrésolu entre la théurgie cl la philosophie , ne rejetant pas lout-à-fait , il est
vrai, la première , mais hésitant à lui accorder une haute valeur.
2. Il fingagea même un rude combat contre les opinions de son siècle et de son école, concernant ce sujet , puisqu'il osa sans détour élever la philosophie au-dessus des superstitions du polythéisme populaire ; ce dont la raison se trouve dans la direction morale de sa philosophie. Elle se rattache , pour lui comme pour son maître , au respect pour la force de la raison, qui s'élève au-dessus de la puissance de la nature et au-dessus des actions magiques des démons. C'est par ses principes de morale que Porphyre est indisposé contre les usages de la religion de sou pays , et qu'il commande l'abstinence de tout ce qui est matériel. Sa tendance à entrer en commerce avec le Dieu suprême ne l'en détourne pas moins. La philosophie, qui doit nous élever vers l'être-suprême , ne peut le faire que par la raison et en s'élevant au-dessus d'elle; à peine arrive-t-on à la perception de Dieu par une vie sainte. Avec ces idées , Porphyre ne pouvait manquer de trouver très-secondaire toute cérémonie du culte public.
3. Mais s'il ne put s'empêcher, vu la façon de penser de son école , d'examiner les formes les plus diverses du culte, formes auxquelles on tenait infiniment dans leur rapport avec la divination, la magie et les autres arts trompeurs ; il dut éprouver naturellement un grand nombre de contradictions , en partie de la part de cette superstition même; mais plus encore de la part du culte philosophique et religieux deson école. L'intérêt philo^ sophique, excité par Plotin, était encore trop vif en lui , pour qu'il pût se décider autrement qu'en sa faveur contre la superstition de son siècle. II chercha bien à se la concilier; il n'osa pas la rejeter ouvertement; mais il ne put réprimer ses doutes sur la justesse de ses hypothèses. Et c'étaient , dans le fait , des doutes courageux , que Porphyre osa exprimer dans ses lettres au prophète égyptien Anébus , dans un tel siècle, lui, faisant partie d'une telle école. Ces doutes eurent du retentissement ; aussi ne restèrent-ils pas sans réfutation.
■4. Il existe en effet lui écrit qui n'est pas conçu sans adresse, écrit très-estimé des Néoplatoniciens, attribué même au plus (-é-
DOCTIUNE ISÉOPLÂTOINH.lEPtISE. ^'^^
lèbre disciple de Porphyre , à Ja.ublique , et dont le but n'est pas seulement de réfuter les doutes de Porphyre, mais encore de donner un fort appui à la superstition païenne dans toute son étendue, par l'apparence d'un enchaînement scientifique et surtout d'un parfait accord avec les principes de l'école néoplatonicienne- c'est la réponse du docteur Abammon à la lettre de Porphyre à Anébus ; elle défend presque toutes les pratiques théurgiques, divinatoires et magiques, et cherche à les concilier avec les principes de l'école néoplatonic.enne sur le culte d'un Dieu suprême , de dieux purs et éloignes de tout mal.
5 Un des artifices ordinaires qu'il emploie et qui est assurément d'une application très-étendue consiste à faire vonqae toutes les objections, dirigées contre les vertus merveilleuses de la théurgieet contre les idées des choses divines n'ont aucune valeur relativement à l'intuition du div.n. On voit clairement, par les déductions de ce Néoplatonicien, le dan.oer de l'application de ce principe , si elle est faite sans restriction et sans la distinction convenable. Il ne veut pas convenir qu'il soit nécessaire d'établir des caractères d.stmclifs entre des dieux , des démons et d'autres êtres d'espèce supérieure , quoiqu'il ne puisse naturellement pas s'abstenir d'en donner. Enfin , il va si loin dans cetle direction , .1 donne une telle extension à la doctrine de l'union mystique de notre âme avec le bien , qu'il admet l'union parfaite de Dieu avec son adorateur, la sanctification de la matière même par es Dieux ■ qu'il mêle le culte divin pur avec la superstition la plus or„ssièrc et qu'il regarde la théurgie comme l'unique voie a U félicité. Il rapporte aussi les mystères du culte divin et leur sens caché à cette connnunication supérieure , qui a passe d'Hermès aux prêtres et de ceu.-ci aux sages de la Grèce.
6 Ce que nous venons de dire sur le fond de cet écrit , nous fait très-bien voir la direction que l'école néoplatonic.enne commença à suivre depuis Porphyre. Elle mit Porphyre dans l'ombre , pour taire briller d'un éclat d'autant plus v.f son disciple Jamblique. Ou ne connaît que peu de chose sur les rapports extérieurs de ce philosophe. Origina.ro de Chalets,
dans la Célésyrie, il passa, à ce qu'il parait du moins, la majeure partie de sa vie eu Orient , où il réunit autour de lui un grand nombre de disciples, et naourut sous le règne de Constanlin-le-Grand ; ceux de ses ouvrages que nous possédons encore , nous révèlent la décadence croissante de la littérature , une grande crédulité unie à une grande loquacité, l^îalgré ces défauts , Jamblique jouissait de la plus haute considération dans sou école ; il la dut incontestablement à son accord avec la foi au merveilleux , qui distingue l'esprit de son époque.
7. Comme auteur de la réponse du docteur Abamraon , il regarde , contrairement à la doctrine de Plotin , la raison «^onime passive , d'où il conclut que nous avons besoin des secours d'en haut. Il soutient que les statues des dieu\ sont douées d'une force divine et estime très-haut les arts ihéurgiques , puisque la force divine est répandue partout. La théorie des nombres joue aussi un certain rôle dans son système. 11 s'eflForce de reconstruire un système de théologie polythéistique. C'est ainsi que la philosophie des Grecs revint insensiblement à la théologie , dont elle avait reçu sa première impulsion.
8. Après la mort de Jamblique , le zèle de l'école néoplatonicienne pour esquisser un système de théurgie païenne semble s'être un peu ralenti. On pouvait croire avoir fait en cela tout ce qu'il est possible de faire. Et puis l'emjtire du Christianisme s'étendait de plus en plus sous Constantin. Eunape fait observer, qii£^désius , un des principaux disciples de Jamblique, nefitpasd'oeuvres divines, sans doute parce qu'il les tint cachées, parla raison qu'on jugea en général convenable de ne pas communiquer la sagesse profonde aux initiés qu'après une longue préparation. Depuis l'empereur Julien jusqu'à Théodose, époque où la libre expression des croyances différentes fut tolérée, nous ne trouvons malgré cela [tendant longtemps aucun philosophe distingué, qui eût pu exciter un nouveau zèle pour la doctrine toujours dominante. La tendance nouvelle aux formes oratoires , qui sut alors pousser quelques fruits tardifs, fit rétrograder la philosophie- mais cette ten-
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(lanoe révèle quelque chose d'un caractère plus général encore, savoir, la tlireotion [iratiqne qui avait prévalu insensiblement dans l'école néoi)latonicienne. Les doctrines d'un Plolin, d'un Porphyre , devaient donc perdre leur influence et disparaître peu à {»eu. La lutte avec le Christianisme développa tellement la direction pratique , que les arts théurgiques pénétrèrent même dans la vie publique , dans la vie politique ; ce qui de" vait être , si l'on fondait sur eux l'espoir de quelques succès remarquables. L'influence que les divinations et la nécromancie exercèrent sur la vie de Julien est une chose remarquable sous ce rapport; mais à cet égard , il y avait des hommes comme Chnjsanlhe ^ successeur d'Edésius , qui recherchaient de bonne foi les lois de la divination , mais avec moins d'ardeur que Maxime, qui surtait de la même école, homme d'un caractèrte violent , qui, à ce qu'on raconte, méprisait par la grandeur de sa nature,les preuves en paroles, mais les donnait en miracles et savait arracher auxdieux des signes favorables pourl'avenir. Aussi Julien fut-il plus content de ce maitre que de l'autre ; mais si la doctrine de l'école dut pénétrer ainsi dans la vie politique ; les prodiges et les prédictions ne furent qu'un moyen secondaire pour porter les hommes à la foi et à l'action : l'éloquence politique fut d'un usage beaucoup plus général pour atteindre ce but. Elle trouvait également son application dans la défense des pratiques païennes et dans les attaques contre les doctrines chrétiennes.
A cette nouvelle ardeur pour l'éloquence se rattachent aussi les efforts des Païens pour conserver leur littératuie en général ; elle semblait aux philosophes le moyen de maintenir pures les choses divines et de les exposer dignement. Tous ces efforts attestent l'amour des Grecs et des Romains pour leurs mœurs patriotiques et pour la gloire de leur cité el de leur peuple , qu'ils voyaient menacés par la religion nouvelle. On voit clairement la manière dont une antre direction dut être donnée eu peu de temps dans tous ces points à l'école néoplatonicienne, c'est-à-dire une direction pratique, qui se révèledans Julien parsesatlaques dirigées contre la vie solitaire, dans son éloge de la philosophie cynïtpto ctmèmc de la philoso-
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sloïcieuue. Il cherche à renouer tous les fils de l'ancienne cul- Uire {ihilosophique , pour les opposer dans leur parfait accord à une religion étrangère et inflexible dan? ses principes.
E. Fin du la philosophie néoplatonicienne.
1. La philosophie néoplatonicienne se concentre dans l'école par l'influence progressiveduChristianisme.2.Ce changement commence à Athènes. 3. Flutarque et Syrien. 4. Proclus. — Son mysticisme exagéré. 5. Ses écrits et sa raéthode.e.Commentilentendrunionavec le principe suprême. 7.11 emploiela forme syllogistique dans l'exposé de ses idées. 8. Elle manque d'enchaînement.9. Proclus admet la théorie de l'émanation, en la modifiant dans le sens de son école. 10. Il n'exerce pas une grande influence sur la philosophie. 11. Marinns, Isidore et Zenodote. 12. Bamascius. — Ses écrits. 13. Aperçu de sadoctrine.M.Inlcrditdel'empereurJustiuicn concernant l'enseignement delà philosophie .15. Les Néoplatoniciens s'exilent de leur patrieetpassent en terre étrangère. 16. Fin tragiquede la philosophie grecque. 17 . Remarques critiques sur les difl'érentes parties du système des Néoplatoniciens. 18. Ils ne peuvent les mettre d'accord. 19. Mais cela s'explique par l'état de la civilisation, dans laquelle ils vivaient. 20. Sous ce rapport il faut prendre en considération l'élément grec et l'élément oriental de cette civilisation. 21. Importance des travaux philosophiques de l'antiquité.
1. Cette direction de la philosophie néoplatonicienne vers la vie politique ne pouvait pas durer longtemps ; elle n'était pas dans sa nature; la science n'y avait été entraînée que par des circonstances qui changèrentbienlôt. Dans la vie pratique, Cette philosophie ne suffisait pas au Christianisme; elle ne pouvait trouver sa véritable tâche que dans le maintien de l'antique érudition, de l'art et de la culture scientifique. Quand donc le Christianisme se fut tout-a-coup rendu maître de la vie politique, depuis Théodose-le-Grand, la philosophie néoplatoniciennedevintentièrementune affaire d'école; son activité pratique disparut, ou se concentra dans la vie privée. Le caractère théurgique . que l'école néoplatonicienne avait pris, surtout depuis les temps de Jamblique, elle le garda jusqu'à sa fin; mais il s'y uièla un procédé scholaslique dans le déve. loppemenl des propositions scientifiques, par lequel l'importance de la culture scientifique est reconnue à côté de la théurgie. Dès qu'une fois le Christianisme eut en général triomphé des usages du Paganisme, on ne le retrouve plus eu honneur que partiellement dans deux classes de la société ;
FM m LA PHIL. NÉOPLAT. *77
savoir, aux deux extrêniilés de la oulture intellectuelle, dans la classe la plus basse [pagani) et dans la plus élevée.
2 .Nous ne pouvons remonter avec une certitude historique jusqu'aux premiers commencements de la transformation de la doctrine néoplatonicienne en une forme proprement scholastique; mais il n'est pas invraisemblable qu elle eût particulièrement lieu à Athènes où le caractère scholastique de l'ancienne méthode grecque se conserva le plus longtemps, et où il avait poussé les plus profondes racines. On ignore la manière dont l'école athénienne des Néoplatoniciens s'unit à l'école précédemment examinée de Jamblique , qui avait eu son s.ége principal en Asie.
8 Nous savons seulement qu'au commencement du cinquième siècle un Athénien , nommé Plutarque, fils de Nestorius, avait à Athènes une école irès-fréquenlée, et qu'il fut remplace par son disciple Syrien. Nous connaissons mieux ce Syrien d'Alexandrie par un commentaire qu'il composa sur la métaphysique d'Aristote, et qui prouve que sa doctrine portait le caractère d'une forme scholastique réglée. Cet ouvrage de Syrien n'a pas grand'chose de remarquable; ce sont, en général, les thèses de son école quil expose et qu'il défend contre les attaques d'Aristote par les distinctions accoutumées.
A Le disciple et le successeur de ce philosophe, Proclus sur
la vie et la doctrine duquel nous avons des renseignements
plus précis, mérite plus d'attention. Sa vie a été écrite par son
disciple fidèle, Hlarinus. Proclus appelé ordinairement e Ly-
eien, parce qu'il descendait de parents lyciens, et qu il avait
reçu sa première éducation à Xanthe, en Lycie, naquit a Cons-
tantinople en l'an 412 , et reçut de son père, homme riche,
,.ne éducation soignée, qui devait le conduire à l'éloquence
judiciaire ; mais ayant déj^ reçu des leçons à Alexandrie, .1
s'adonna aux sciences, dans lélude desquelles il ne fut pas
iPès-sa.isfait de ses maîtres alexandrins. Il alla donc a Athènes,
où il devint d'abord disciple du vieux Plutarque, ensuite de
S.yrien. Il voua dès lors sa vie à l'ccole néoplatonicienne et a
la théologie païenne. Après la mort de Syrien, il devint son
r dans l'enseignement et le principal appui de son
successeur
école. Il se distingua et par ses écrits ot par son zèle pour le;; antiques reli(jions, qui s'écroulaient, et auxquelles on ne pouvait alors se livrer sans danger. Aussi à cet égc-rd, Proclus recomraandaitiî le proverbe : F'is caché, et ne communiquait les secrets profonds de sa doctrine qu'à des disciples éprouvés , dans des réunions du soir, dont le but devait être tenu secret ( ctyc'^t>ct ^u-jcvjixi ). Le culte public était ainsi devenu l'affaire d'une secte cachée. Proclus , au rapport de son biographe, fut dignement récompensé du zèle qu'il montra à répandre et à maintenir ce culte. Un trait caractéristique de sa piété, c'est qu'il se regardait comme un prêtre de tout l'univers. Dans sa tendance religieuse et mystique il alla si loin, qu'il répétait souvent, que s'il pouvait, il détruirait tous les anciens ouvrages, excepté les oracles et le Timée, parce que ceux qui les lisaient fortuitement et sans préparation ne pouvaient qu'en retirer un mauvais profit. Ce qui, du reste, était assez conforme à l'esprit du temps. Les commentaires de Proclus sur les anciens trahissent la même direction d'idées; les anciens ne sont le plus souvent pour lui qu'une occasion d'exposer longuement ses propres opinions, pour les fortifier de leur autorité.
5. Quand on lit les nombreux ouvrages originaux de Proclus. particulièrement ses institutes théologiques, on s'aperçoit aussitôt de ses efforts pour donner à toute sa doctrine un enchaînement scientifique par une suite de preuves précises et strictement logiques. Sa méthode dans le raisonnement logique est beaucoup plus profonde que chez les Néoplatoniciens antérieurs. De là son grand respect pour Platon. Il n'estime cependant pas exclusivement celte forme scientifique ; mais il la trouve préférable au mode d'exposition symbolique et figurée, en ce qu'elle exprime les pensées sans déguisement, en quoi elle n'est égalée que par le discours divinement inspiré.
6. Cependant cette tendance logique n'empêche pas, que le mysticisme ne prédomine chez Proclus. Car il estime la foi ( rrwTii ) plus que la connaissance rationnelle. Aussi, en admettant l'union avec son principe, à laquelle toutes les choses aspirent, enlcnd-il parler d'une autre union que celle que Plotin croyait pouvoir permettre à la seule raison pure. Ce n'est pas par leur connaissance, mais parleur existence(waj« l??) que toutes les choses tiennent au Dieu premier. De là l'amour de Proclus pour les rêveries Ihéurgiques et mystiques, que les
FIN DK LA Pllll- WÉOPLÂT. ^'^
. -ir^T-irtc ci hnul. 11 est plein 1 f „ force „,irJ„.ou.e des noms C, des s.snes des D.e ,.. 7 M s les expressions mystiques de P™^'— P"' '"• fl„e„ee sor son LposiUon scientifique. ^^^^^^^^ mont snivanl la forme syllosislique, «varie de lUnaossi men Z le "Die,« el detous les ordres supérieurs des êtres comme i • ie des objets de ,a science, dont nons pu.ss.ons «pr-^m r les idées et les rapports par des propos.Uons detcrm - Tel 11 applique aussi sans crainte les rapports des , ces eut a Xs à Jtude de tous les êtres. Ce qui donne j «^ 0;'^ et de netteté à sa doctrine que n'en possède celle des NcopU
toniciens antérieurs. , . •