I. — LES ANGES
SOMMAIRE
1. Doctrine des anges, ou augélologie, — 2, Existence des anges. — 3. Les anges ont été créés. — 4. Nature substantielle des anges. — 5. Rapport des anges avec l’espace. — 6. Les anges sont-ils d'une nature plus excellente que les hommes ? — 7. Science des anges. — 8. Libre arbitre et béatitude des anges. — 9; Nombre des anges. — 10. Ordres divers et hiérarchies du monde angélique, — 11. Rapport des anges avec le monde créé et avec les hommes.
12. Les mauvais anges. — 13. Nature substantielle des mauvais anges, — 14. Chute des mauvais anges. — 15. Rapport des anges déchus avec le monde sensible. — 16. Rapport des mauvais anges avec les hommes ; possessions et possédés.
1. L’Angélologie, ou doctrine des substances spirituelles, renferme très-peu de dogmes proprement dits; mais il existe un grand nombre d'opinions théologiques qui s’y rapportent, particulièrement dans Origène, puis dans saint Denys l’Aréopagite, saint Augustin, saint Grégoire le Grand, et après eux dans les livres des Scholastiques.
2. Tous les Pères remarquent que le mot ἄγγελος est un nom de fonction et non pas de nature (3).
(1) Theophil. ad Autolyc. 11, 27. — Tert. Marc. 1, 16. 25. 26, 11, 14.
(2) Orig. Cels. τυ, 54. 55. Princ. 11, 10.
(3) Orig. Toërous δὴ ἀγγέλους ἀπὸ τοῦ ἔργου αὐτῶν μεμαθηχότες χαλεῖν etc. Cels. v, 4. — Tert. Au. xxxvi. — Hil. Trin. v, 22. — Sev, Gab. Angeli nomen non naturæ est , sed ministerii est nomen, Hom. 111. p. 103. ed, Aucher.
340 SECONDE PARTIE. — CHAPITRE Jil.
L’Écriture ne laisse aucun lieu de douter de l’existence des anges ( ), et les théologiens scholastiques n'ont pas manqué de faire observer qu'elle est nécessaire à la perfection de l’univers (2). | 3. On n’a jamais mis en doute dans l'Église que le monde des esprits n’ait commencé par voie de création. Mais Cérinthe, Carpocrate, Saturnin et les autres Gnostiques ont soutenu qu'il était une émanation de l'essence divine; c’est aussi le sentiment de Manès (Aug. Faust. xv, 5). Quant à l’époque de la création des anges, il y a divergence dans les opinions. Celle d’Origène, qui place cette création avant le commencement des siècles, πρὸ τῶν αἰώνων, s'écarte tout à fait des autres (3). Beaucoup de Pères soutiennent que les anges ont été créés, non pas en même temps que les substances corporelles, mais avant elles (4); ils s'appuient sur plusieurs passages de Job
(1) Justin. Apol.1. n. 6.— Athen. Leg. n.x. — Orig. Prince. Prol. ἢ. vi. Les symboles parlent de créatures vésibles et de créatures énvisibles. — Cfr. Paul. Coloss. τ, 16.
(3) Ad perfectionem universi requiritur quod sint aliquæ creaturæ intellectuales. Thom. Summ. P. 1. qu. z. Art. τὸ
(3) In Gen. Hom. 1. in Is. Hom. ἵν. — Cfr. Leont. de Sect. Act. x.
(4) Basil. Hexaem. Hom. τ᾿. n. 5.— Greg. Naz. Or. x. ΧΧΧΥΤΙΙ. XLV. — Chrys. in Gen. Hom. 11. — Joan. Dam. Orth. δα. 11, 3. — AHil. Trin. xur. |. c. Auxent. Arian. — Hier. in Tit. c.1. — Amb. in Hex.1, 5. n. 19. Ps. 1. enàrr, præf. τ. 2.— Greg. M. Mor. xxVILT, 14. — Et aussi Philo de Mund. opific.— Cfr. Pétav, de ang. τ, 15. n. 1 54. — C’est à cétte opinion que 86 DE celle de Tatien , qui donne au démon
l'épithète ποωτόγονος. Cont. Græc. vrr. — Cfr. Lact. Inst, div. 7 WE
LA CRÉATION. —— LES. ANGES. 341 (χχχναι, 7,et X1, 14); et aussi sur le principe reçu dans la philosophie platonicienne : τὸ νοητὰ τῶν aiσθητῶν εἶναι πρεσθύτερα. D'autres, au contraire, contre lesquels s'élève saint Augustin (Civ. Dei x1, 10); veulent que la création des anges ait suivi celle de l’homme. Plusieurs disent qu'ils ont été créés le premier jour (1). Gennade croit que leur création a suivi celle de la matière brute, et précédé l’œuvre des six jours, par laquelle cette matière est devenue le monde (2); tandis que d’autres laissent indécise la question de savoir si c’est avant le premier jour, qu'ils ont été créés, ou si c'est ce jour-là même (3). Au moyen âge, l'opinion dominante est celle que les Pères, et surtout les Pères latins, ont soutenue le plus généralement: celle qui admet que les anges ont été créés en même temps que la substance corporelle (4).
La raison pour laquelle Moïse ne parle point de la création des anges, c’est, suivant les Pères, qu'il n’avait en vue que l’histoire du monde sensible, le seul que les Hébreux fussent capables de bien comprendre (5); et que, d’ailleurs, une mention plus expresse des anges n’eût pas été sans danger pour des hommes
(x) Aug. Civ. Dei xt, 7. 9. — Theod. in Gen. qu. τΥ. — Epiph. Hær. 1xv, 4. 5.
(2) Gennad. Dogm. Eccl. c. x.
(3) Athan. qu. ad Antioch. qu. 1. — Steph. Gobar. ap. Phot. Cod. aexxx1r.
(4) Æicuin. Conf. fid. P. 11. €. XXxIX.
(5) Chrys: in Ps. vx, 4. Gen. Hom. τι. n. 2. In Gen. Serm. 3. ἢ, 2, — Job. ap. Phor. Cod. cexxr.
qui n'étaient point suffisamment affermis dans la foi à l'unité de Dieu (1).
C'est au Verbe que la création des anges est attritribuée (2); le Saint-Esprit, d’ailleurs, est présenté comme ayant achevé cette œuvre du Verbe (3).
4. Un grand nombre de Pères ont entendu le texte du chapitre sixième de la Genèse (νι, 2), tel qu'il est traduit par les Septante, et expliqué par Josèphe (Arch. 1, 3, n. 1), d’un commerce monstrueux des anges avec les femmes (4); les autres remarquent avec raison qu'il faut entendre par les enfants de Dieu les descendants de Seth (5), et que toute autre interprétatiou est inadmissible (6).
(1) Athan. ad Antioch. qu. 1v. — Chrys. in Gen. Hom. w. n. 2. — Theod. in Gen. qu. τι.
(2) Greg. Naz, Or. xxvur. — Joan. Dam. Orth. fid, 11, 3.
(3) Greg. Naz. Or. xxviur. x11v. — Theod. div. Decr. ce. vi. — Cyr. de ador. spir. et verit. 1. 1x. — Amb. Sp. S. x, 7. ἢ. 83. — Aug. Civ. Dei xx, 9. n. 2. — Joan. Dam. Orth. Πύτυῖς.. τς :
(4) Justin. τι Apol. 6. v. — Athen. leg. xxv1. — ren. τν, 16. n. 2. 36. n. ἡ. — Clem. Strom. 1, 7. Pæd. 111, 2. — Tert. Cult. fœm. 1, 2. 11, 10. et alibi passim. — Method. de Resurr. (ap. Æpiph. Hær. Lx1v. n.21.— Phot. Cod. cexxxv..) — Jul. Afrie. Chronogr. (fragm. Gall. 11, 363.) — Cyp. van. Idol. de habit. virg. — Commodian. n. 4.— Eus. Præp. Evang. iv, 4. — Lact. {nst. div. 11, τή. — Hil, in Ps. cxxxn1, 2. — Greg. Naz. Carm. ur. — Ambr. Arc. et Noe. c. 1v. — Cæs. Dial. 1. ἢ. 48. — Sulp. δὲν, Hist. Sacr, 1. 1. — Steph. Gobar. (ap. Phot. Cod. ccxxx1).
(5) Chrrs. in Gen. Hom. xx11. ἢ. 2. 3. — Theod. in Gen. qu. xzvir. — (Pseudo-) Ath. ad Antioch. qu. zvir. — Bas. (Selenc.) Or. vi. — Aug, Civ. Dei xv, 22. 23. n. ἃ. 3. ---- λοι. Epl. czxxur.
(6) Bas. (Seleuc.) Πῶς ἄσαρχος φύσις ἀγγέλων ἐπιθυμία τῶν
D'après saint Justin, les anges se nourrissent d’une sorte d'aliments célestes, supérieurs aux grossiers aliments de la terre (1). Saint Irénée n’exelut de leur nature que l’idée d’un corps grossier (2); aussi leur attribue-t-1l un corps subtil, formé de Pair le plus pur (ii, 20); il regarde, du reste, leur nature comme un problème (11, 28, n. 7). Clément d'Alexandrie leur donne une sorte d’enveloppe ou de corps subtil (Strom. 1v, 3); Théodote, que ses tendances entrainent vers les doctrines de Valentin, conclut leur corporéité de leur visibilité (C/em. Exec. Theod. c. x1v), et définit leur substance, un feu spirituel, différent du feu élémentaire (ibid. e. xn). Saint Méthode (apud Phot. cod. ccxxxiv), et Théognoste (ibid. cod. cvi) leur donnent aussi un corps subtil; Origène va jusqu'à déterminer la forme de ce corps, qu'il prétend être sphérique (or. 31). On peut citer encore comme attribuant un corps aux anges, saint Cyrille (cat. xvr, 15);et dans l'Église latine, Tertullien (3), saint Augustin (4), Cassien (coll. vn, 13). Claudien Mamert σωμάτων ἡλίσχετο; νόμοις γὰρ προςφόροις ἑχάστην φύσιν ὃ δη-
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μιουργὸς ἠσφαλίσατο, χαὶ πέπηγεν ἐν τοῖς ἑαυτῶν μέτροις χαὶ ὅροις τὰ χτίσματα. Or. vr. — (Pseudo-) Ath. Τίνες ἦσαν of υἱοὶ τοῦ Θεοῦ, οἱ ἰδόντες χαὶ λαθόντες τὰς θυγατέρας τῶν ἀνθρώπων : — Οἱ υἱοὶ τοῦ Σήθ: ἐπεὶ À ἀσώματος φύσις οὔτε σωμάτων ἐρᾷ, οὔτε γυναῖξι συμπλέχεται. Qu. ad Antioch. 58.
(1) Dial. e. Tryph. zvir. — Cfr. Ps. LxxvI1, 25. — 1V Esdr, 1, 19.20. — Tob. χιτ, 19. 20.
(2) Sine carne enim angeli sunt. 111, 20. ἢ. 4.
(3) Carn. Christ. c. vr. adv. Marc. 11, 8.
(4) Trin. τὰ, 7. ut, 1. Gen. lit. in, 10. et alibi passim. Il prétend que les Anges qui visitèrent Abraham et Tobie prirent véritablement la nourriture qui leur fut présentée (Serm.
dit qu’ils ont un corps et une âme, qu'ils sont composés d’une nature corporelle et d’une naturéincorporelle, tout à fait comme l’homnie (11 adv. Faust. Regiens. de statu animæ). Honorius d’Autun (Summ. c. x1, x), et saint Bernard (1) leur donnent aussi, un corps. Il y a, d’ailleurs, beaucoup de Pères qui. admettent que Dieu seul est incorporel (2). Jean de Thessalonique (Conc. /Vic. n, act. v) va jusqu'à déclarer le sentiment qui attribue aux anges la mature corporelle, la vraie doctrine catholique, et à repousser, comme païenne, l’opinion opposée.
La raison sur laquelle on fonde l’idée que les anges ont un corps, c'est qu'étant quelque part, sans être présents en tout lieu, on ne peut se les représenter que limités dans l’espace (5); on s'appuie encore sur les Angélophanies (4) ou apparitions d’anges, et sur la mention de corps célestes que l’on trouve dans saint Paul (5).
On trouve d’un autre côté la croyance positive à la pure spiritualité des anges, dans saint Ignace.
362. n. 10); mais qu'ils le firent sans nécessité, et seulement parce qu’ils le voulurent bien (ibid. n. τα. Civ. Dei xx, 29).
(r) Consid. ad Eugen. v, 5. In Cantic. Hom. v.
(2) ren. v, 7. — Orig. Exod. vr. n. 5. Joan. T. x1v. Princ. 1,1. ἢ, 6. — Method. (ap. Phot. Cod. cexxxiv). — Macar. Hom. 1v. de elev. ment. c. 1v. — Hi. Matth. €. v. — Amb. Abrah. 11, 8. — Cyr. (Alex.) in Joan. x1v, 11.
(3) Cassian. Coll. vir, 13. — Mac. elev. ment. ce. v: — Hilar. in Matth. v. — Gennad. Dogm. Eccel. xx. xt. — Rupert. (Tuit.) Trin. x, 17. victor. verbi Dei 11, 28. — Bernard. supr. cit.
(4) Joan. Thessal. in Ὁ. Nic. 11. c. v. LL
(5) Cæsar, Dial. τ. interrog. ΧΙ ΤΙ.
RE re ἐς ποι ΜΝ ΜΠ ΜΝ
(Smyrn. m), Lactance (Inst. div. vu, 21), saint Athanase (1), Eusèbe (2), Marius Victorinus (adv. Ar.1v), saint Basile (3), saiñt Grégoire de Nazianze (4), saint Grégoire de Nysse (5), Didyme d'Alexandrie (Spir. S. 1.1),saint Chrysostome (6), saint Epiphane (Hær.xxvi, π. 3), Théodoret (7), Zacchæus (8), saint Fulgence (de fide 11), saint Grégoire le Grand (9), saint Jean Damaseène (10). Le quatrième concile de Latran semble se déclarer en faveur de ce sentiment (can. 1). C’est aussi celui que défendent les Scholastiques.
5. Saint Jean Damascène attribue aux anges une existence locale, en ce sens qu'étant en un lieu déterminé, ils ne peuvent, par cela même, se trouver
(1) De Comm. ess. P. F. et Sp. S. n. 51.
(2) Dem. Evang. τιν, ὅς 1v, 1. Αὔλά τε χαὶ πάντη καθαρὰ πνεύματα.
(3) Hom. quod Deus non est auct, mali. De Sp. S.1, 1. cont. Eun. 1. 1v.
(4) Πόθεν (unde probabunt) ὅτι ἄγγελοι σώματα, καί τινα ταῦτα : Or. χχνι, 8. — Καὶ οὕτως (par la création des anges) ὑπέστησαν λαμπρότητες δεύτεραι, λειτουργοὶ τῆς πρώτης λαμπρότητος" εἴτε νοερὰ πνεύματα, εἴτε πῦρ οἷον ἄῦλον χαὶ ἀσώματον, εἴτε τινα φύσιν ἄλλην, ὅτι ἐγγυτάτω τῶν εἰρημένων, ταύτας ὗπο-ληπτέον. Or. xxxvIIT, 9. T. 1. p. 668.
(5) Ἄγγελος ἀσώματος ὧν καὶ ἀῦλος. De pauperr. amandis Or. ur. Τ᾿ τὰ. p. 52. ed. Mor. Or. 1v. in Or. Domin. cont. Eun. 1. τν. Epl. ad Eustath.
(6) In Gen. Hom. xxx. n. 2. Matth. Hom.r. Act. Hom.
(7) In Gen. qu. xx. xzvrr. Exod. qu. xx1x. H. F. v, 8.
(8) Zacch. (Christian.) et Apollon. (philos. gentil.) Consultatio 1. τ. ce. xxxr. ap. Migne Patrol. T. xx. col. 1067.
(9) Mor. xx, 4. xxvurr, 2. Dial. 1v, 29.
(xo) Orth. fid. τι, 3. adv. Constant. Cabalin, c. xt.
en un autre; en ce sens, aussi, qu'ils sont présents là où ils agissent; mais il ne leur accorde pour cela ni corps ni figure (r). Les Scholastiques après lui enseignent que la substance des anges est finie, mais non délimitée dans lespace. Saint Thomas dit que plusieurs anges ne sauraient être à la fois dans le même lieu, non point en ce sens qu’ils ne puissent y être présents, mais en ce sens qu'ils ne sauraient y agir en même temps (2).
Quant à l'opinion qui admet le passage instantané des anges d’un lieu dans un autre, on peut à peine alléguer en sa faveur quelques mots de Tertullien (3); mais les Scholastiques enseignent la doctrine contraire de la façon la plus explicite (4); puisqu'ils soutiennent que le passage des anges d’un point de l’espace à un autre, se fait par un mouvement continu à travers l’espace intermédiaire (5).