CHAPITRE PREMIER
De ce qui constitue la bonne socidle. Dr9 Tcrlus socifiles. Des usnges reçus , et de la nt^cessitti de s'y conformer.
JLiv bonne éducation et le mérite personnel, unis aux bonnes nKEurs et à la probité, (lislingucnt les bommes entre eux, et en forment une classe particulière qui s .ïppelle la bonne société. Cette bonne S()ciét(' est ce que nous devons recliercber , parce que là seu-
(8) lement l'homme jouit de tons les plaisirs honnêtes que peut lui procurer la fréquentation de ses semblables. Mais où trouver la bonne société? Duclos pense qu'elle pourrait bien n'être qu'une belle chimère.
« Elle ressemble assez , dit-il , à une « république dispersée; on en trouve « des membres dans toutes sortes de « classes. » Plus bas il ajoute: « La « bonne compagnie est indépendante « de l'état et du rang, et ne se trouve « que parmi ceux qui pensent et qui « sentent, qui ont les idées justes elles « sentimens honnêtes. >»
N'en déplaise au spirituel auteur dont je rapporte ici les paroles, je pense qu'il généralise beaucoup trop sa pensée. D'abord , et il en convient luimême ailleurs, dans la basse classe du peuple constanï ment occu[)ée do travaux pénibles et pressée par les besoins du
jdvir, 1rs rtMinions uOnl fourre (î'.uitrr but (jiic trliii «le s.ur.uiicr a dis in quiétudes (|uoti«liinii(>s, cl les .iimisciiicnSf ijuoicun' sou\( ul plrius de d(''- Cfuco, ne vSout pas toujours avoués {)ar \r liiM) ^oul. Lrs rlassi'S clev(''i's , ronslaumit ni <•» cuixcs de {^raud^ intérêts (It* lorlune el d a\ .hm» uirul, apportent, ilans los nlations dt*s membres qui les composent, t\{S formes cérémonieuses el di[)l()niali(pies cpii leur donnent d' la soleimilé, mais qui en bannissent .souvent la liberté. Le cérémonial étoulTe la gaîlé ; bi crainte d'en trop cbre et i\v se bûsser pénétrer, le désir de ]>énélrer b^s autres, tient cbacun sur \c (pii-vi\e , el rend \:\ hante société très-peu agréable à ceux <pii n'ont ni pmjt ts de fortune, ni conceptions and)ilieuses. Nous avons fait entrer les bomies mceurs dans la
constitution de la bonne société. Faut-
il le dire ? elles ne sont pas constamment respectées dans les classes dont liens avons parlé ; inconnues dans les premières , elles sont souvent bravées dans les secondes. La corruption qui, dans le peuple , est souvent un effet de l'ignorance et du besoin , est plus souvent chez les grands le résultat d'un calcul et un moyen de parvenir.
Les uns en tirent parti pour s'élever àime haute fortune, et les autres pour soutenir une existence précaire et n»isérable.
L'éducation des grands et du peuple a d'ailleurs , en bien des points , plus de ressemblance qu'on l'imagine communément. Les honmies du peuple végètent dans l'ignorance , faute de moyens de s'instruire, et bien des grands par mépris pour les sciences. Ceux-ci ont même sur les premiers la ridicule prétention de vouloir passer pour de*
pcns iiistniif*; , sur I.» p.irolc d'un [»,'- (i.»;^'i)^iit' mriiltnr rt cIIkhiIc , cf Inir Six nie n cl» Cil t'iicoro (jiir |)lu6 in-' siipporlahlc.
S.mst'trop.irtoTitcf nnlh^pnrf, comme l'ctro fanl.isli(nip <!•• rerl.jin vicomte, jo crois (|nr l.i hniiiu* soriclé existe dans et tie c Ltssc mitoyenne à (jui dcstravaux scrsilcs n'ont point mpclissé l'es[)rit , à qui 1rs idées ambitieuses ne tonrnrnt point la tcte ; dans cette classe qui jouit de celle honnête aisance (pi Horace appelle une viédiocrifr dorée ; (pii , pleinement rassurée contre tous les besoins de la vie, coule une (existence innocente et tranquille , qu'elle cherc he à cmhellii' encore par des plaisirs horuietes ; rpii compte pour quehpie chose la probité dans ses fds et la pnrcti' dans ses fdles, et qui désire les voir briller autant par des vertus que par des talens. Les réunions ont là vraiment mille char-
mes. Point de caractères outrés, point d'opinions opposées ; des nuances, mais point de couleur doniinanlc :
voilà ce qui se rencontre dans la société formée par cette classe estimable.
Il semble que chacun de ses membres ait pris quelque chose à chacun des autres. Par un certain échange d'idées et de petits services , les hommes rapprochent leur manière de voir et de sentir , se mettent à l'unisson , et forment une harmonie de sentimens et de pensées qui fait la base de leurs réunions. Le désir de plaire , sur lequel sont établis les principes adoptés par la bonne compagnie , les conduit à réprimer les élans d'un naturel trop peu corrigé quelquefois , leur doime ces manières allée t u euses , leur ins[)ire ces ex[)ressions obligeantes, ces attentions soutenues , qui leur valent le suilrage de tous les honnéles gens , et qui foui riiomme aimable.
Est il un j)l;Hsir plus dclicit , fjul rrinplissc plus \r cd'ur \\r (cltc iinio-^ <'<!jtr satisi.irtion sans L'upirllr il n Cst point «le vr.ii lionlu'ur , «pic If (oiu- MH'iic (il* (Ts pcrsoiuii'S (pu joignent .uix i»^r('int»ns de r(';[)iit , .uix «h.irincs <l»' 1 iiislruilitui , .» I.i puict*'- ilrs nuruis, ( es inanirrcs nohics t'I aisées qui constituent le n ('•rita]>l«' hou ton.'' Poli sans importunitc , calant sans fadeur, attculil a rosprctor les coin cnaiices , suivant ce que lui dicte une bienveillance raisonnée, l lionime d(; bon ton exerce une espèce d'autorité morale que Ton cime à reconnaître, et dicte, par sa coniluite plus que par ses paroles , ces lois particulières à la bonne compagnie , que chacun s eniprotsc d'ailopter et de sui\re.
L'homme (pii a reçu une l)unne éducation, et qui se destine à vivre dans le nioudc , connaît les vertus
sociales qu'il doit posséder , et s'empressera d'acquérir celles qui peuvent lui manquer. Si ces vertus font la base de son caractère , il acquerra vite les qualités qui n'en sont que le développement et Tapplication. Il se présentera avec une modeste assurance , aussi éloignée de cette gaucherie niaise qui fait rire, que de cette hardiesse effrontée qui révolte.
Ses manières seront aisées, naturelles , sans embarras et sans affectation ; son ton sera décent : dans la conversation il avancera son opinion , sans présomption et sans suffisance. Il évitera de parler de lui et de se faire le centre des regards.
Rien de plus méprisable que de parler sans cesse de soi pour se donner des louanges , ou pour contraindre les autres à s'occuper (hi mérite que l'on se suppose. « Voulez-vous qu'on
( ir. )
m (lise (hi l)irn de vous :' urw ditps ja- " mais; l.iitt\s parltT vos .»< lions. " (^n un jcnnc lioiniiir (Jonc soit nio- (li'slc : l,( inoJcsilc accompagne toujours le vi.M nuritr , y dunnr un nouveau IunIcc, et j;a;i^n(î inlvûllililL*nient rcsthnc des autres.
A (ctfeveilu, on doit unir la hien- \elll;u]ce, qualité qui part «lune anie n()l)le, ([ui nous porte à rendre heureux tout ce qui nous environne, (t donne à nos manières et à no^ expressions quelque chose d'atîectueux , d'ohligeant qui séduit , nons rend attentifs ii éviter tout ce qui peut éveiller chez les autres de iAclieux souvenirs , à ménager les opinions d autrui, à n'humilier les prétentions de personne. C est ainsi que, par une élude réfléchie et le désir de plaire aux autres, nous en ohlenons ce retour si flatteur pour l'amonr-proprc et si honorable pour notre caractère.
( i6) La discrétion , l'indulgence , la générosité , et un amour inviolable pour la vérité, sont autant de vertus sociales qu'il est indispensable de posséder. Elles nous sont commandées par un intérêt éclairé autant que par nos devoirs ; sans elles un homme ne parvient jamais à jouir d'une certaine considération.
La politesse est , selon Duclos , « l'expression ou l'imitation des ver- « tus sociales » ; et , selon La Bruyère, « l'esprit de politesse est une cer- « taine attention à faire <jue , par nos «f paroles et nos manières, les autres « soient contens de nous et d'eux - « mêmes. » Ces deux défini! ions, également justes , nous font senlir Timportance de cette qualité. En ellVt , elle rend les vertus sociales plus agréa- Lies et plus douces; elle maintient la bonne intelligence entre les Ixonmics
divises (ropiiiioii , ns^scrrc les ntnids i\c crus «jii unit de).» imc < ((iiforinlh' (if poufs cl (le pensées ; elle nous poric a ♦'•\i(t'r tout <r fpil peut de^pliurc à autrui ; (lie nsscmlilc ii la biciivrillaiirt*, peut qurUpirfuis la remplacer, mais iTost j)()nrtant pas elle, parce qu'elle |)eiit luarclier avec une certaine froideur que n'admet pas la bienveillance. Cette qualité donne à nos paroles, à nos actions, une tournure gracieuse qui fait qu'elles plaisent et cpTon les loue.
Quoique la politesse soit , quand on ne les possède pas, l'imitation des vertus sociales , il ne faut pas croire qu'elle puisse eu tenir la place, et qu'en consécpieuce un lionuue poli puisse se dispenser de les acfjuérir.
L'imitation d'une vertu qu'on n'a pas olTre toujours quelque chose de ç^èné qui la trahit j on voit une froide et
( i8) pâle copie : et , sous les dehors de la bionveillance, on aperçoit l'égoïsme et la sécheresse du cœur. Ne feignons point les vertus , sachons les acquérir, et chacune de nos paroles aura un cachet particulier qui frappera ceux qui nous écoutent , et nous vaudra leur approbali(jn.
Si nous ne devons point imiter les vertus , mais les pratiquer , il nous est permis d'imiter tout ce qui nous paraît aimable et estimable dans les autres; mais que notre imitation n'ait rien de servile. Copier les attitudes , les gestes, le ton de la voix d'un antre homme, ferait de nous un insipide et triste mannequin. Donnons à notre imitation un cachet d'originalité qui fasse croire qu'ime qualité acquise nous est naturelle; faisons ce que fait un homme bien élevé , mais faisonsle d'une manière qui nous appar-
( '0 ) linmc. Crst ainsi «pn* no\is accrciî- Irons nos qii.ilitrs de cclU'S que possè- (liMil 1rs .mires, cl «juc nous parviendrons à rrlle rlrjîanee de rnd'urs fpii lail le tli.ii MM' (le la sociclé.
Le bon ton on le savoir-vivre dépend heanconp de l'esprit d'observation et de I h;d)itnde. L esprit (i'ohservatiuii nons rend attentifs , nous instruit des usages de la société, et riiahitnde nous les rend familiers et naturels. Le sexe , l'Age , la profession, le caractère, le lieu, nous imposent autant de devoirs ditTérens , qui semblent d'abord devoir effrayer par leur nombre, mais auxquels nous nous assujettissons sans effort et sans peine quand nous avons acquis une certaine expérience.
Mieux vaut, dit-on quelquefois , un vice caché qu'un ridicule apparent.
Cette nuixime , que la morale n ap-
prouve pas , est malheureusement adoptée par le monde. Evitons ce ridicule dont on fait un monstre si effrayant , et qui peut nous étouffer sans pitié dès noire début dans le monde ; prenons bien vite l'habitude des usages de ce monde , où Thomme d'esprit ne fait pas toujours la plus brillante figure ; car un sot avec la connaissance des usages , sûr de son maintien , se présentera avec assurance , et obtiendra des succès , tandis qu'un homme d'esprit , embarrassé , décontenancé , ne dira mot , ou fera des gaucheries. A ce propos , je ne crois pas inutile de rapporter une petile anecdote assez connue , mais qui trouve ici sa place.
Un homme d'un savoir profond, ayant passé sa vie au milieu des livres, et par conséquent absolument étranger aux usag(îs (hi monde, fut conchiit, par un ami, chez madoinoiselle deLes[)i-
nnssr, qui donnait ce jonr-Ià nnr soirée. ÎNolr»' honnnr ( riil (jii'il riait de rhoiiiKMir (le la .sciiiK c df montrer de la galanterie. Après avoir cherché long temps ce qn il dirait de flatteur à la maîtresse de la maison, il ne trouva ri(M» de mieux que de la conqilimenler sur ses beaux petits yeux (jui lançaient partout (les flammes , sur ses hcaux petits yeux dont on ne pouvait soutenir l'éclat ; et toujours ses beaux petits yeux en avant. La soirée finie , notre savant enchanté demande à son introducteur, en descendant Tescalier : Eh l)ien ! comment trouvez-vous que je m'en sois tiré pour la première fois? — A merveille , dit Taufre ; à une chose près cependant. — Bon ! et laquelle ? — Vous avez toute la soirée complimenté mademoiselle de Lespinasse sur ses beaux petits yeux. — Eh bien ? — Voilà ce qu'il ne fallait pas
( 22 ) faire. Les femmes n'aiment pas qu'on leur dise qu'elles ont les yeux petits : au contraire, elles veulent toutes les avoir grands. — N'est-ce que cela ? Et vite voilà notre homme grimpant les degrés quatre à quatre , rencontrant mademoiselle de Lespinasse qui prenait congé des dernières personnes de la société , et lui disant avec amabilité :
Mademoiselle, j'ai fait une gaucherie impardonnable que je viens réparer; toute la soirée je vous ai dit que vous aviez les yeux petits : mais il est vrai que vous les avez fort grands, le nez, les pieds et la bouche aussi.
Ccîte historiette, qui pourrait bien avoir été faite à plaisir, sert à prouver du moins que le défaut d'habitude peut faire commettre dos fautes étranges; et toute singulière qu'elle paraîtra, elle n'a rien d'impossible.
Ce n'est pas tout d'avoir de l'esprit
nour plaire in sorii'ti* : il lanf ri\ nvoir à projXKs , s.iiis cfla , tout le s.uolrdu iiKuidc m- lions cniprchcra pas (le (oiiimcttir «lis mal.ulresses. Lu homme (jui réunit lin^truclion a l cs|)rll ])ossè(U' sans doute un ^limd avantage; mais les choses les pins délicates, les nïots les plus in{;enienx, les citations les pins pitjuanles , tout cela ptMit venir si hien , qu'il vaudrait mieux poiir leur auteur ne pas avoir [)arlé. Non seulement il faut avoir de l'esprit à propos, mais il n'en faut pas trop avoir , ou j)lut()t n'en pas trop montrer. Rien de fatigant comme un homme qui ne dit rien sans son <'sprit , et qui ne laisse pas reposer notre admiration. Un honnne (pii a étudie* le monde, et qui le connaît, ne fait rien, no dit rien qu'avec discernement et mesure ; il sait saisir, aM'c liahileté, l'occasion de placer un mut spirituel ou
(24) dire une chose galante, changer à propos de sujet , en effleurer plusieurs , et s'arrêter juste au point où , devenus trop profonds ou trop savans, ils donneraient à la conversation un air de pédanterie.
Avec une bonne éducation, l'homme d'esprit qui ne possède pas cette délicatesse de tact, cette connaissance des convenances et des mesures , ces petits soins , ces petites attentions qui forment cet ensemble aimable qui plaît dans la société, les acquerra avec facilité. Incertain d'abord , il aura de l'hésitation , des tàtonnemens; il fera des fautes , mais il apprendra d'abord à les réparer avec esprit , puis à n'eu plus commettre,
AppH(iuons-nous donc à connaître les usages de la bonne société, et prenons l'habitude de nous y soumettre.
S'en écarter serait se donner un ridi-
rnh* ; v m.nmurr srr.nt f.iirc prruvp tl'ignorancr cl «li* grossiorcli'. Urmplis. sons avec discrétion les devoirs «nx- (jiiels la bonne soeiélc assnjtllll rlianin i\c ses inend>res ; Mclu)n$ .ui hesoin faire de bonne f^racc le sacrifice de noire humeur, de notre goût cl de nos opinions, et soyons assurés que notre conduite, basée sur reslirne que nous témoij;nerons aux autres, nous vaudra l'estime de tout le monde.