IV. — OBSERVATION ET ÉLEVAGE
Pour élever les Animaux à domicile, pour observer leurs mœurs et procéder à des expériences sur leur genre de vie et leurs facultés, on se servira d’aquariums s’ils sont aquatiques, de terrariums s’ils passent toute leur existence dans l’air ; on aura soin d’avoir autant d’installations que d’espèces ou tout au moins de ne pas mettre ensemble plusieurs types disparates.
Un récipient quelconque plein d’eau de mer ou d’eau douce est un aquarium. II n’est en effet pas du tout nécessaire d’avoir à sa disposition un de cos coûteux parallélipipèdes qui sont souvent très peu commodes : il vaut mieux disposer d’un grand nombre de petits vases ou bocaux en verre qui ne soient pas trop profonds, et l'on choisira de préférence des cristalli soirs de différentes grandeurs ou bien de simples cloches à fromage que l’on retournera sur des pots à fleurs. 11 faut s’ingénier à rendre les conditions d’existence aussi semblables que possible au milieu naturel en garnissant le fond de vase ou de sable suivant le cas, on ajoutant des Végétaux et en n’employant que l’eau dans laquelle les êtres ont vécu antérieurement. A défaut de l’eau même des ruisseaux on des mares, on se servira d’eau de pluie ; on ira chercher l’eau de mer le plus loin possible de l’estran afin qu’elle soit bien fraîche, et au besoin on pourra quelquefois la remplacer par la composition que voici : dans 4 litres d’eau distillée faire fondre 81 grammes de chlorure de sodium, 7 grammes de sulfate de magnésium, 10 grammes de chlorure demagnésium et 2 grammes de chlorure de potassium; filtrer le mélange après dissolution complète des sels.
Il y a divers écueils à éviter. Les aquariums doivent être placés dans un endroit froid et néanmoins suffisamment éclairé pour que les plantes qui s’y trouvent puissent dégager de l’oxygène et entretenir un milieu respirable pour les Animaux. L’eau qui se sera évaporée sera remplacée au fur et à mesure par de l’eau de pluie afin d’éviter la concentration ; il ne faut renouveler entièrement le liquide qu’en cas de nécessité absolue si les Végétaux fonctionnent bien, et dans ce cas on ernployera un siphon qui consistera en un tube do caoutchouc ou simplement en un lil de laine si l’aquarium est petit. Il est évident, quand la chose est possible, qu’il y a un grand avantage à établir un renouvellement continu au moyen d’une conduite d’eau, et dans bien des cas l’on se verra obligé, pour assurer aux Ani-
INTRODUCTION
maux une quantité d’oxygéne suffisante, d’avoir recours au procédé suivant décrit par M. Francotte.
On prend un tube de verre d’un mètre de longueur ; à trente centimètres de l’une des extrémités, on le courbe de manière à former un œillet ou boucle après l’avoir chauffé et ramolli sur une assez grande étendue. Le tube est ainsi partagé en deux parties inégales entre lesquelles se trouve la boucle : l’une plus longue, que nous appellerons inférieure, l’autre plus courte, que nous appellerons supérieure.
A sept ou huit centimètres au dessus de l’œillet, sur la partie supérieure, on dirige la flamme d’un chalumeau de manière à ramollir le verre en un point, et au moyen d’un morceau de tube de verre on étire la petite perle qui s’est produite en un mince tube capillaire que l’on courbe à angle droit vers le haut et dont on brise la pointe pour l’ouvrir. L’extrémité supérieure du tube ainsi préparé est mise en communication avec un bac plein d’eau que l’on place au dessus de l’aquarium, par un tube en caoutchouc remplissant le rôle de siphon : on aspire par l’extrémité inférieure que l’on plonge dans l’aquarium, l’eau du bac descend par le tube, mais arrivée au niveau du tube capillaire, elle se remplit de bulles d’air qui viennent barboter dans l’aquarium et par conséquent l’aérer. Pour éviter que le réservoir ne se vide trop rapidement, on comprimera le tube de caoutchouc au moyen d’une pince jusqu’à ce que l’on puisse compter facilement le nombre des bulles d’air entraînées.
Si l’on veut se faire construire un aquarium de grandes dimensions, il devra être peu profond, l’éclairage ne pourra venir que d’en haut, la face antérieure seule sera en verre, toutes les autres^ étant en marbre comme le fond, et l’aquarium même sera divisé en deux compartiments par une paroi de marbre verticale percée de trous et isolant une chambre obscure postérieure dans laquelle on ne laissera pas pénétrer les Animaux mais qui constituera une sorte de cave destinée à empêcher l’échautfement du liquide.
Quand on a affaire à des Animaux qui sont amphibies ou qui, comme certains Insectes, sortent de l'eau pour se métamorphoser, l’on disposera une petite terrasse dans l’un des coins de l’aquarium, et l’on recouvrira celui-ci d’une toile métallique.
Les types herbivores brouteront les plantes aquatiques que l’on aura soin do mettre à leur disposition ; la nourriture des Animaux carnassiers consistera soit en proies vivantes. Vers de terre, têtards de Grenouilles, petits Crustacés, larves de Diptères, soit en jaune d’œuf cuit ou on morceaux de viande crue que l’on suspendra avec un lil afin de pouvoir les retirer avant qu’ils se corrompent. Il faut on olfot toujours veiller à ce qu’il
INTRODUCTION
ne se produise pas de foyer de décomposition dans l’aquarium : si l’un des hôtes vient à mourir, on doit le retirer immédiatement, et il ne faut pas non plus laisser séjourner dans l’eau des substances putrescibles. Cette observation est surtout importante au bord de la mer ; la plupart des Animaux qui viennent échouer sur le sable sont mourants, et si on les introduits dans l’aquarium, celui-ci ne tarde ças à dégager une odeur insupportable, tous les habitants périssant par suite des fermentations qui s’établissent dans l’eau.
Pour transporter les Animaux d’un récipient dans un autre, on se servira d’une cuiller, d’une faible pince en bois très légère ou d’une pipette s’ils sont petits. La pipette est simplement un tube de verre ouvert aux deux bouts : on ferme l’une des extrémités avec le pouce, on plonge l’autre dans 1 eau de manière à ce qu’elle arrive au dessus de l’organisme, on écarte le pouce, de l’eau monte dans le tube avec l’Animal, on referme l’orifice supérieur avec le pouce, et on peut ainsi enlever le prisonnier ; il suffit alors do tenir le tube à une petite distance au dessus d’un vase et d’enlever le pouce pour faire tomber l’Animal. On peut perfectionner l’appareil en rendant l’extrémité qui plonge dans le liquide conique et en adaptant à l’autre ouverture un petit tube de caoutchouc fermé à l’un des bouts.
Le terrarium peut aussi être un récipient quelconque : une simple boîte ou un bocal fermés par une toile métallique suffisent pour élever ou observer beaucoup d’ Animaux qui vivent à l’air libre. On peut également employer de petites cages dont toutes les parois latérales sont en toile métallique, et les gardemanger dont l’on se sert dans les cuisines sont très recommandables pour cet usage. On disposera le fond avec art et d’une manière très variable suivant la nature des espèces, afin de leur donner tout le confort désirable et autant que possible les placer dans des conditions comparables à leur milieu habituel.
L’on pourra ainsi posséder chez, soi une petite ménagerie de Mollusques, de Crustacés, d’Arai^ées et d’insectes dont il sera plus ou moins aisé d'étudier le développement et les mceurs. 11 est évident que l’on se heurtera parfois à certaines difficultés, mais on s’efforcera de les surmonter en inventant des dispositifs habiles, tels que des baguettes auxquelles les Araignées pourront lixer leur toile, des rocailles pour servir d’abri aux Insectes qui aiment l’obscurité, etc.
Les Animaux cîirnassiers seront nourris avec des Mouches, des Vers de terre, des larves d’insectes ou de la viande; ceux qui, comme les Blattes, sont omnivores, se contenteront de mie de pain, et les Escargots ou certaines larves qui vivent de racines dévoreront des rondelles de carottes, de pommes de terre ou de
INTRODUCTION
navets. Les larves d’insectes aevront naturellement recevoir souvent des aliments très spéciaux, mais l’on tâchera de les habituer à manger des substances faciles à se procurer.
Lorsqu’il s’iigira de chenilles ou d’autres espèces végétariennes, les plantes dont elles se nourrissent devront être renouvelées le plus souvent possible : on se contente généralement de quelques rameaux dont on fait plonger l’extrémité dans un flacon à étroite ouverture rempli d’eau très légèrement salée, et ces rameaux se faneront beaucoup moins vite si l’on a soin do les détacher de la plante en les coupant sous l’eau, de manière à empêcher l’engouffrement de l’air dans leurs vaisseaux. Le flacon devra être enterré afin d'éviter que les chenilles qui tombent des plantes aient des difficultés pour y remonter, de sorte que pour ce genre d’élevage on prendra un pot à fleurs surmonté d’un dôme en toile métallique, et il sera encore beaucoup plus commode de cultiver dans le pot la plante que mangent les Animaux. Si l’on a un jardin à sa disposition, on y plantera les Végétaux nourriciers et l’on emprisonnera les chenilles en enfermant les rameaux sur lesquels elles se trouvent dans des sacs à raisins ou dans de la mousseline.
Pour les nombreux Animaux qui vivent sous les écorces, il faut procéder de la manière suivante : on découpe deux plaques d’écorce de même grandeur que l’on applique fortement l’une contre l'autre par leur face interne, en les serrant fortement au moyen d’un fil de fer, après avoir placé entre elles les organismes dans une petite logette que l’on creuse à cet effet. Ce système ne permet pas de suivre le travail des Animaux, mais on peut remplacer l’une dos plaques d’écorce par une plaque de verre que l’on couvre d’une planche mobile afin de ne laisser arriver la lumière qu’au moment des observations.
11 est nécessaire dans tous cos élevages d’éviter une trop grande humidité qui amène des moisissures, et surtout une trop grande sécheresse. On combattra l’une par un bon aérage, et l’autre en humectant les parois et le fond des terrariums ou en suspendant dans les cages des feuilles de papier buvard imbibées d’eau. Mais dans bien des cas on pourra éviter à la fois les deux inconvénients en employant en guise de terrarium un récipient formé d’une substance poreuse et conservant bien l’humidité voulue.
On prendra du plâtre en poudre auquel on ajoutera une petite quantité d’ocre rouge; en pétrissant le mélange avec de l’eau on obtient une pâte que l'on peut façonner de mille manières et en constituer des bacs ou des pots de formes variées qui durciront en séchant. Ces terrariums sont très avantageux, car il suffit de les mouiller extérieurement pour entretenir à
INTRODUCTION
l’intérieur une humidité convenable ; de plus on est prévenu du dessèchement par un changement dans la teinte rouge du plâtre.
C’est dans des récipients do ce genre que l’on placera les morceaux d'écorce dont il vient d’être question, les fragments do plantes, les détritus, les objets en décomposition à l’intérieur desquels vivent des Animaux, et l’on y aura toujours recours chaque fois uu’il s’agira de faire des élevages dans de bonnes conditions d’humidité.
Si l’on veut étudier par exemple les Animaux qui se nourrissent de racines, on plantera les Végétaux dans une boîte en plâtre rouge profonde et de plus en plus étroite à mesure que l’on s’approche du fond : l’une des grandes faces sera formée d’une plaque de verre recouverte elle-même d’une planche mobile que l’on n’enlèvera que pour observer ce qui se passe sous terre.
Les Animaux qui vivent sur ou dans la terre humide des forêts seront éleves dans des bassins en plâtre rouge peu profonds que l’on recouvrira d’une plaque de verre sur laquelle on déposera une planche mobile s’il s’agit d’espèces vivant à l’obscurité.
M. Janet, à qui l’on doit la découverte de cet excellent procédé, a décrit un dispositif très remarquable qui permettra à quiconque voudra s’en donner la peine, d’élever et d’observer dans son cabinet de travail toutes les espèces de Fourmis de nos régions (Annales de la Société entomologique de France, LXII, 1893, p. dei).
Avec du plâtre rouge on façonne une plaque do 3 centimètres d’épaisseur, large de 10 centimètres et d’une longueur qui ne doit pas être inférieure à 31 centimètres. On creuse ensuite dans cette plaque en allant d’une extrémité à l’autre : 1“ une cuve large de 8 centimètres, longue de 2 centimètres et profonde de 2 centimètres ; 2“ une série de chambres carrées, de 8 centimètres de côté et de 2 centimètres de profondeur, dont le nombre doit être de trois au minimum, et que nous appellerons première, deuxième et troisième chambres, la première étant près de la cuve, la troisième à l’autre bout de l’appareil. Les trois chambres sont mises en communiciition par une étroite galerie dont les dimensions ne peuvent pas être supérieures à colles des nymphes des Fourmis.
Dans la cuve on met une ou deux fois par semaine de l’eau qui imbibe graduellement toute la plaque, de manière à entretenir une humidité sufïlsante. Dans la première chambre, qui est très humide, on place un petit récipient en verre très bas rempli d'eau qui sert d’abreuvoir et dans lequel on ajoute uelques mignons cailloux pour que les Fourmis ne s’y noient
pas. Dans la deuxième chambre, qui est moins humide, on peut mettre de la terre ou dos brindilles, mais cela est inutile pour la majorité des espèces; dans la troisième chambre, qui est sèche, on dispose une rnanjfeoire. Pour construire cette dernière, on prend une rondelle en os de 3 centimètres de diamètre ; on en taille les bords obliquement pour qu’elle soit d’un accès facile, et on creuse sur tout son pourtour une rigole dans laquelle on met du miel ; enfin on fixe au centre de la rondelle une petite tige en fil do fer afin de pouvoir la retirer facilement du nid. Outre le miel, il faut encore donner aux Fourmis des Mouches, de petits morceaux de sucre et du jaune d’œuf que l’on place simplement dans la troisième chambre autour de la mangeoire.
Chacune^ des trois chambres est recouverte d’une plaque de verre carrée percée en son milieu d’une ouverture circulaire perniettant d enlever la mangeoire ou l’abreuvoir et de retirer du nid les individus que l’on veut mettre à part. Au dessus de chacune de ces plaques on en met une seconde non percée, pour empêcher les Fourmis de sortir.
La troisième chambre, qui est le jardin des Fourmis et qui représente pour elles le monde extérieur au nid, doit rester éclairée, et elle est suffisamment fermée par la double plaque de verre, mais les deuxième et première chambres, constituant le nid proprement dit, doivent être tenues à l'obscurité, et on les recouvre d’une plaque opaque en bois on eu plâtre que l’on n’enlève que pour les observations.
Les Fourmis peuvent ainsi passer, par les petites galeries de communication, des chambres obscures, qui sont d’autant moins huoiides qu’elles sont plus éloignées de la cuve, dans la chambre sèche et éclairée où elles viennent chercher leur nourriture.
Pour faire emménager les Fourmis dans cet appareil, on le trempe dans l’eau afin de le rendre entièrement humide, puis on fait communiquer la troisième chambre avec l’extérieur par un orifice provisoire et on la recouvre momentanément d’une plaque opaque ; ainsi disposé, le nid artificiel est placé sur une planche que l’on entoure d’un rempart formé de plâtre en poudre très fine comprimé entre les doigts.
La fourmilière, que l’on a rapportée chez soi dans un bocal, après l’avoir récoltée au moyen de la truelle, est versée sur la planche : le rempart de plâtre empêche les Insectes de s’échapper. On a soin d’écarter du nid artificiel toutes les brindilles et les détritus afin qu’ils ne puissent se maintenir humides à son contact ; bientôt tous les abris que pourraient trouver les Fourmis sur la planche se dessèchent : ces dernières, qui ont abso-
INTRODUCTION
lument besoin d’bumidité, découvrent bientôt la porte de l’appareil et y pénètrent avec leurs œufs, leurs larves et leurs nymphes. On bouche alors la porte d’entrée avec du plâtre, on découvre la troisième chambre, et la fourmilière, désormais captive dans ce nid artificiel que l’on n’aura qu’à déposer n’importe où sur une plaque de verre, est capable de vivre et de prospérer pendant plusieurs années si elle est bien soignée.
On pourra évidemment construire des appareils plus grands, augmenter le nombre des chambres ou modifier leur disposition, et inventer aussi des installations spéciales pour élever beaucoup d’autres Animaux vivant dans la terre humide et dont les mœurs sont encore peu connues.
^es Abeilles doivent s’observer dans des ruches pourvues de fenêtres en verre recouvertes de volets opaques mobiles; pour les Guêpes on fait communiquer une caisse en bois à volet, qui constitue un nid artificiel, avec une grande cage en toile métallique qui représente pour elles le monde extérieur.
Comme pour les hôtes de l’aquarium, l'on fera en sorte de toucher le moins possible avec les doigts les Animaux du terrarium et de ne pas non plus les blesser avec des instruments trop durs ; on se servira d’un pinceau, d’une pince à branches longues et fines ou simplement d’une baguette de bois.
Les organismes extrêmement petits devront être élevés et observés sous le microscope: pour ceux qui sont aquatiques, on se sert d’une lame creusée au centre d’une concavité arrondie, et l’on recouvrira d’une lamelle cet aquarium en miniature, en ayant soin d’ajouter de temps en temps une goutte d’eau au bord de la lamelle pour éviter l’évaporation. Comme nourriture on emploiera les Infusoires que l’on obtient nombreux en faisant infuser du foin dans do l’eau. Les types terrestres seront placés entre une lame et une lamelle séparées par une cellule formée d’une substance que l’organisme ne peut ronger, un anneau de verre ou une bague d’os ou de métal par exemple. Un morceau de papier buvard mouillé est mis au fond de la préparation : si l’humidité est trop forte, il sufllt d’enlever la lamelle pendant quelques instants. On peut ainsi entretenir pendant des mois de très petits Animaux, tels que des Acariens de la famille des Oribatides, et assister à toutes leurs métamorphoses, en les nourrissant de petits fragments de fromage, de lichens ou de champignons.
De même que pour la chasse, on aura un carnet dans lequel on notera au jour le jour toutes les circonstances des élevages et les observations que l’on aura pu faire sur la manière de vivre des Animaux.
XXXtl
INTRODUCTION