‹ Manuel de la parole [microforme]Chapitre 180 sur 222 · LE HANNETON · texte numérisé non relu

LE HANNETON

C'était le temps des hannetons. Ils m'avaient bien diverti autrefois, mais je commençais à n'y prendre plus de plaisir. Comme on vieillit! ü

Toutefois, pendant que, seul dans ma chambre, j'y faisais mes devoirs avec un mortel ennui, je ne dédaignais pas la compagnie de quelqu'un de ces animaux. À la vérité, il ne

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MORCEAUX CHOISIS 223

s'agissait plus de l’attacher à un fil pour le faire voler, plus de l'atteler à un petit chariot: j'étais déjà trop avancé en âge pour m'abandonner à ces récréations; mais Penseriez-vous que ce soit là tout ce qu'on peut faire d'un hanneton? Erreur grande ; entre ces jeux enfantins et les études sérieuses du naturaliste, il y a une multitude de degrés à parcourir.

J'en tenais Un, sous un verre renversé. L'animal grimpait péniblement les parois, pour retomber bientôt, et recommencer sans cesse et sans fin, Quelquefois il retombait sur le dos: c'est, vous le savez, pour un hanneton un très grand malheur. Avant de lui porter secours, je contemplais sa longaninité à promener lentement ses six bras par l’espace, dans l'espoir, toujours déçu, de s'accrocher à Un corps qui n’y est pas. “ C’est vrai que les hannetons sont bêtes ! ? me disais-je,

Le plus souvent, je le tirais d'affaire en lui présentant le bout de ma plume, et c’est ce qui me conduisit à la plus heureuse découverte: de telle dire avec Berquin qu'une bonne récompense, Mon hanneton s'é

à la plus grande, sorte qu'on pourrait action ne reste jamais sans tait accroché aux barbes de la

plume, et je l'y lnissais reprendre ses sens, pendant que j'écrivais une ligne, plus attentif à ses faits et gestes qu’à ceux de Jules César, qu'en ce moment je traduisais. S'envelerait-il, 9 sndrait-il le long de la plume? A quoi tiennent pour-

8! S'il avait pris le premier parti, c'était fait de

Lie! ite; je ne l’entrevoyais même pas. Bien heurensement il se mit à descendre. Quand je le vis qui approchait de l'encre, j'eus des avant-coureurs, j'eus des pressentiments qu'il allait se passer de grandes choses. Ainsi Colomb, sans voir la côte, pressentait son Amérique. Voici en effet le hanneton qui, parvenu à l'extrémité du bec, trempe sa tarière dans l'encre. Vite une feuillet blanc... c'est l'instant de la plus grande attente !

La tarière arrive sur le papier, dépose l'encre sur sa trace, st voici d'admirables dessins, Quelquefois le hanneton, soit génie, soit que le vitriol inquiète ses organes, relève sa tarière et l’abaisse, tout en cheminant ; il en résulte une série de points,

un travail d’une délicatesse merveilleuse. D’autres fois, changeant d'idée, il se détourne, puis, changeant d'idée encore, il revient; c’est une S!... A cette vue, un trait de lumière m'éblouit.

Je dépose l’étonnant animal sur la première page de mon cahier, la tarière bien pourvue d'encre, puis, armé d’un brin de paille pour diriger ses travaux et barrer les passages, je le force à se promener de telle façon qu'il écrive lui-même mon nom! Il fallut deux heures : mais quel chef-d'œuvre !

La plus noble conquête que l’homme ait jamais faite, dit Buffon, c'est. . c’est bien certainement le hanneton!

XoDOLPHE TOoPFFER.

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