‹ Manuel de la société de tempérance [microforme]Chapitre 10 sur 53 · LE · texte numérisé non relu

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quand on aime, on ne prend pas ainsi le compas et la règle avec son Bien-Aimé; on ne craint pas tant d’en faire trop pour son amour. Au contraire, avec tous les Saints qui nous ont précédés, on ne craint qu’une seule chose, c’est de n’en pas faire assez. On est ingénieux à trouver, tous les jours, quelques nouveaux moyens de lui prouver qu'on est tout entier à ses intérêts et à sa gloire.

Ne disons donc plus: “ Je n'ai pas besoin de m'inposer cette privation; je suis assez tempérant comme cela.” Laissons aux Païens et aux Pharisiens, aux Sybarites et aux homes tout terrestres ce langage impie: ‘Je suis assez vertueux comme cela; je suis “ assez sobre; je n’ai pas besoin de croître en telle et “telle vertu; je m’en tiens là.” Non, jamais un vrai chrétien ne saura tenir un pareil langage, après qu’il lui aété demandé de prendre Jésus-Chist pour son modèle; après qu’une voix lui crie, du ciel, d'avancer tous les jours; de croître sans cesse; après qu’il lui a été positivement enseigné que celui qui s'arrête, recule. Penser et agir autrement, pour un chrétien, c’est ce que nous ne voudrions pas croire, si malheureusement l’expérience de tous les jours n’en donnait pas les plus tristes témoignages.

Que ceux-là donc, qui veulent, avant tout, un commandement positif et divin e: faveur de la Fempérance, avant d'en faire partie, n’oublient point que les conditions de salut, dont nous avons parlé plus haut, seront rappelées un jour à leur mémoire, précisément les mêmes, au moment terrible où le Souverain Juge nous examinera, non seulement sur le mal que nousauronsfait, mais encore sur Je bien que nous n’aurons pas voulu faire. Et qui nous sauvera alors d’être au nombre des serviteurs inutiles? Ah! raisonnons pluschrétiennement: aimons à nous dire et à nous répéter mille fois, s’il le faut, afin de nous porter plus vite au bien: “ Quoi! Que fais-je pour le ciel !”

I s’agit d’arracher au démon de l’ivrognerie une foule de malheureux, entièrement aveuglés, ou qui

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gémissent dans ses chaînes. Il s’agit de rendre à leurs familles, à la société, à la religion, une multitude d’infortunés, qui en ont oublié toutes les loix Ce projet n'est-il pas beau, n'est-il pas grand, n'est-il pas du chrétien et de l’homme sage? Dussé-je, pour réussir dans une si noble entreprise, risquer une partie de mes biens, exposer même ma vie, devrais-je donc balancer? Non, sans doute; qui sauve l’âme de son frère sauve la sienne, dit la sagesse éternelle; car la charité, qui doit nous animer, fait trouver doux les sacrifices les plus pénibles, quand il s’agit de sauver des âmes immortelles, qui ont coûté si cher au Sauveur des hommes. Maïs, ici, on ne vous en demande pas tant : il s’agit seulement de renoncer, pour l'amour de J.-C., à ces boissons malheureuses, dont l'abus est si facile et toujours si funeste. Dieu bénira votre sacrifice ; votre généreux exemple donnera de la force à ceux qui sont faibles, et vous aurez bientôt le bonheur de vous voir, vous aussi, apôtre au milieu d’une paroisse, d’une famille, d’un quartier régénérés. Votre nom béni, respecté, ira de bouche en bouche. Sans doute, le Dieu puissant que nous servons, pourra bien opérer ces prodiges sans vous ; il est assez fort pour renverser seul tous ses ennemis. Mais, puisqu'il vous appelle, par la voix de vos Evêques, de vos Curés, à prendre part au combat, à partager, pour ainsi dire, avec lui, l'honneur de la victoire ; ne devez-vous pas accourir, avec joie, vous ranger sous ses drapeaux ? surtout quand il doit vous en coûter si peu, et que vous êtes assurés du succès. Faudrait-il vous voir honteux derrière les rangs, méditer si vous y êtes obligés? Ah! non; ce mot n’est plus chrétien, qu’on nous permette de le dire, en présence des beaux succès qu'ont obtenus aujourd’hui les Sociétés de Tempérance, et ceux, encore aussi beaux, qu’il nous reste à conquérir.

Il nous semble que c’est ici le lieu de répondre à une objection, qui nous a souvent, et bien sérieusement, été faite: “Nous admirons le zèle, et les efforts des A pôtres de la Tempérance, nous a-t-on dit souvent; nous les imiterions et les seconderions même, de tout notre

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cœur, si nous avions l'espoir d’un véritable succès: mais nous sommes loin de partager l’espérance qui les anime. Au contraire, plus nous examinons ce qui se passe, depuis que les Sociétés de Tempérance sont organisées, dans ce pays et ailleurs, et plus nous sommes convaincus que les bonnes résolutions qu’on a mises au cœur des peuples, et les sacrifices qu’on leur a persuadé de faire de leurs anciennes habitudes, ne sont dûs qu’à un enthousiasme passager, qu'à un élan, qui ne peut durer.” A ceci nous répondrons : “ Le Scigneur n’a. vait-il pas averti Moïse des prévarications futures de son peuple ? Ne lui avait-il pas dit positivement : ‘ Moïse; après ta mort, ce peuple, au cœur dur, retour- ‘ nera à l’idolâtrie; il m’abandonnera, moi qui suis son ‘“ Seigneur et son Dieu, pour se prosterner aux pieds des ‘ Idoles des nations.” Après cette désolante prévision, Moïse cessa-t-il un moment d'employer toute la puissance de ses paroles, tous les efforts de son zèle; cessa-t-il de descendre jusqu'aux détails, aux précautions les plus minutieuses, pour détourner son peuple de tout ce qui pouvait le porter à l’idolätrie ?”

‘ Lorsque St. Pierre et les autres Apôtres persuadaient à leurs disciples, par leurs paroles et leurs exemples, de vendre tous leurs biens et de les mettre en commun, pour qu’il n’y eût plus de pauvres parmi les fidèles, et qu'ils füssent tous plus détachés des biens de la terre; étaient-ils arrêtés, dans leur zèle pour la sanctification et la régénération des hommes, par la certitude qu’ils avaient (puisqu'ils étaient aussi prophètes) que cette ferveur et ce détachement admirables, ne seraient que de courte durée ?”

Ah ! quand Dieu, dans sa miséricorde, nous donne une bonne pensée, quand il nous offre une grâce, faisons-les donc germer dans nos cœurs; ne les repoussons pas, sous le misérable prétexte que d’autres seront assez malheureux pour n’en pas profiter.

Lorsque notre Sauveur prêchait, souffrait et mourait pour le salut de fous les hommes, ne savait-il pas, ne disait-il pas tout haut et partout, que ses prédications,

SOCIÊTÉ DE TEMPÉRANCE.

ses souffrances et sa mort, seraient inutiles à un grand nombre ?

“ Cette bonne œuvre ne peut subsister toujours, longtems même; ça ne peut faire pour tout le monde,” sont des paroles qui n’ont jamais arrêté Jésus-Christ, ni ses Apôtres, ni ceux qui désirent être leurs disciples.

Les boissons fortes vont plus que jamais nous ironder, comme un déluge, dites-vous;—notre peuple va aller se dégradant, plus que jamais, dans la fange de l'ivrognerie ! !” Mais, de grâce, dites-nous sur qui pensez-vous que devra tomber la responsabilité d’une pareille réaction ? Sera-ce sur ceux qui ont fait mille sacrifices, qui se sont imposé mille privations, et, qui auront joint, à l'autorité des paroles, l'autorité autrement puissante de l’exemple, pour abolir l’usage de ces détestables boissons, qu’on devra s’en prendre, si elles continuent leurs ravages parmi nous ?

Vous voyez avec quelles ruses, avec quelle fureur le démon de l’ivrognerie et ses suppôts cherchent partout, à empêcher les peuples de faire le sacrifice que les Apôtres de la ‘Tempérance lui demandent, pour son salut, Vous dites que le succès n’est pas certain, que nous n'avons pas encore assez de force et de puissance pour une si grande et si belle œuvre. Ah! vous confcssez donc que nous avons besoin de plus d’intelligences, de cœurs et de bras, pour terrasser notre ennemi. Eh bien ! oui; nous avons besoin de toutes ies intelligences, de tous les cœurs vraiment Catholiques et Canadiens. Venez donc tous à notre aide, dans eette lutte si pénible, mais si noble, de la eroix contre la sensualité. Au lieu de vous tenir en dehors des sacrifices et du danger; au leu de rester loin du combat, toujours prêts à chanter notre défaite, venez donc plutôt, accourez vous jeter dans la mêlée, et nous aider à remporter la victoire. Er, dussions-nous être vaincus tous ensemble, nous serons au moins sans reproche, devant Dieu et devant les hommes. Notre conscience n'aura pas à nous dire, un jour, que, chassé de mille endroits, sur le point d’être entièrement banni, l’usage

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des boissons enivrantes s’est retiré dans notre maison, comme dans üne forteresse, d’où :l a défié tous les Apôtres de la Tempérance, et d’où il s’est relancé sur les populations, pour les enlacer de nouveau, et les perdre dans ses filets perfides.

Fermant les oreilles à toutes les raisons si pressantes, qui vous sont données, de joindre l'influence et l'autorité de votreexemple, pour aider ce mouvementrégénérateur des peuples, que vous ne pouvez nier; pour répondre à certains petits reproches de la conscience, que vous ne pouvez étoutfer tout-à-fait: vous dites que la victoire va bientôt échapper aux mains des Apôtres de la Tempérance : Ah! ne savez-vous donc pas ce qu’il y à souvent de gloire, devant Dieu et devant les hommes, dans une défaite...! Le nom de Judas Maccabé j:assa-t-il sans gloire à la postérité, Dieu a-t-il refusé de le couronner au ciel, parce qu’il a succombé, sous le nombre de ses ennemis ?

Ne vaut-il pas mieux appartenir à la poignée de braves qui tombèrent à ses côtés, en combattant vaillamment, que d’être au nombre des lches qui labandonnèrent, au moment du danger?

Les Apôtres de la Tempérance succomberont peutêtre ; mais il ne succomberont que comme cet immortel défenseur de son peuple ; ils ne succomberont que parce que ceux, sur raide desqrels ils avaient le plus de raisons de compter, vont manquer à leur mission. Mais, encore une fois, sur qui devra tomber la responsabilité d’un pareil malheur, et contre qui le sang du peuple cricra-t-il un jour ?

À quiconque a ouvert les yeux sur les maux irréparables que l'usage de la boisson fait à notre cher et bon peuple Caradien ; à quiconque a médité sur le bien qui en résulterait, si toutes les intelligences et les volontés étaient unies, pour les faire disparaitre, rien n’est plus désolant que les raisons, les excuses, les pauvretés qu'on répète, pour ne pas faire, à son Dieu et à sa patrie, le sacrifice de ses goûts et de ses habitudes. C’est alors qu'on aime à porter sa pensée vers ces hommes si

dignes du beau nom de citoyen et de chrétien, qui n'ont pas balancé un instant, non seulement à suivre, mais encore à dirigeret accélérer par leurexemple lemouvement régénérateur.… Eh, quele Dieu des miséricordes en soit mille fois béni! Le nombre de ces âmes d'élite, à la tête desquels figure si noblement Monseigneur l'Evêque de Montréal, qui, fermant courageusement l'oreille aux timides conseils d’une prudence toute humaine, foulent sans crainte, sous leurs pieds, tout respect humain, quand il s’agit de travailler à la régénération de tout un peuple, va toujours croissant... Et, avec le secours du ciel, tout annonce, dans un avenir prochain, le retour de notre peuple à des habitudes d'économie, de sagesse, de temnérance inconnues à nos pères.

Vous pouviez autrefois douter du succès que la Société de Tempérance aurait, et du bien qu'elle pourrait faire aux hommes. Mais aujourd’hui des milliers d'ivrognes convertis sincèrement ; des paroisses, des peuples entiers régénérés par la Société de Tempérance, sont là, pour vous assurer que c’est le Seigneur qui en a inspiré la pensée aux hommes; et que l’établissement de cette Société, est une des plus grandes grâces que le ciel nous a accordée, dans ces derniers tems. Si Dieu ne commande à personne d’en être, vous voyez, au moins, qu’il bénit, d’une manière bien admirable, les efforts de ceux qui s’en sont mis, pour l’amour de leurs frères.

Et, que ne verrait-on pas si, dans chaque localité, ce qu’on appelle les gens respectables, renoncaïent à l'usage des boissons fortes, et employaient toute leur influence à les faire disparaître de leur paroisse? D'abord, ceux qui en font un mauvais usage et qui les aiment, auraient, tout de suite, bien moins d'occasions de tomber; puisque personne, ou presque personne, ne leur en offrirait. Les gens comme il faut n’en prenant plus, et tout le monde, même les intempérans, voulant être du nombre des gens comme il faut, les ivrognes n’oseraient plus en offrir, ni en prendre, au moins devant le monde. La passion, qui ne serait plus alimentée, s’éteindrait

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tout doucement’; la raison et la religion prendraient bientôt le dessus; et, avant peu de tems, vous béniriez le Dieu des miséricordes, qui vous aurait donné le bonheur de contribuer, par votre agrégation à la Société de Tempérance, à des conversions aussi consolantes que solides. A l’appui de cette doctrine, nous aurions bien des faits à citer; mais nous n’en rapporterons qu’un seul, pour n’être pas trop long. Nous le rapporterons tel que nous l’a raconté M. le curé de... qui en a été le témoin.

Exemple.

‘ Il était dix heures du soir. Je lisais quelque chose qui m'intéressait singulièrement, lorsque, tout-à-coup, mon oreille est frappée d’un bruit inaccoutumé. Je prête attention, et voilà que des coups précipités se font entendre à la porte. On m'appelle, et on me conjure de venir au secours.—À peine ai-je ouvert la porte, que je reconnais Francois... Il était hors de lui-même; ses mots mal prononcés et entre-coupés, annonça'ent la plus vive émotion. Pourtant, voici ce que je pus comprendre: “ Venez, Monsieur, tout de suite. Si vous ne faites diligence, il vu arriver quelque malheur. Ah! que c'est horrible !”

Il n’est pas besoin de dire quelles impressions J'éprouvai à ces paroles. Je lui demande de qui il veut parler. “ C'est de Louis... me répond-il. Il est revenu ivre de chez... Il est comme un tigre furieux. Il a cruellement frappé sa pauvre femme, qui a été, comme vous savez, très long-tems malade : elle est tombée sans connaissance, sous ses coups. Ia battu son frère; et, lorsque j'ai laissé la maison, il tenait sa panvre mère à la gorge ; je n’ai pu l’arracher de ses mains : il avait un bâton et je craignais qu’il ne me fendit la tête. dJ’ai prisle parti de venir vous chercher : peut-être votre présence le calmera-t-elle. Mais hâtez-vous, s'il vous plait ; car chaque instant de retardement peut coûter la vie à quelqu'un.” Ce récit, quelqu’effrayant qu’il fût, ne me surprit cepen-

dant pas On peut attendre tout d’un ivrogne. Les crimes les plus affreux, les horreurs les plus épouvantables, ne sont qu’un jeu, pour l’homme abruti par la boisson.

D'ailleurs, je connaissais d'avance celui dont il s’agissait. Bien des fois, je l'avais rencontré ivre, sur la route. Ses cris le devançaient toujours, et le faisaient reconnaître de loin. C’était alors prudent de passer vite ; aussi, personne n’était bien pressé de lier conversation avec lui dans ce moment.

Les juremens, les malédictions, les imprécations à faire trembler les démons mêmes, sortaient, comme un torrent de sa bouche. Combien de fois, dans ces tristes momens, n’avait-il pas frappé et fait couler le sang de ses meilleurs amis ! Combien de fois n’avait-il pas, alors aussi, battu son vieux Père! Il est vrai que personne ne plaignait beaucoup le pauvre homme. C'était lui qui avait instruit son enfant dans l’art de boire. (C'était lui, qui lui avait mille fois montré le chemin de lauberge... Pendant que tous ces tristes souvenirs vienneut se heurter, à la fois, dans ma mémoire, je pars, ou plutôt, je cours avec François... La distance n’était pas bien longue, elle fut promptemient franchie. Je n'étais pas arrivé que déjà j'entendais les huriemens, les cris, etc. Sans frapper à la porte, j'entre brusquement..……, Quel spectacle, grand Dieu ! La pauvre femme, à peine “evenue de son évanouissement, se tordait les mains de désespoir. Elle s’arrachait les cheveux, comme une personne qui a perdu la raison. Ses yeux, égarés et rougis, laissaient tomber des larmes brûlantes sur un jeune enfant, qu’elle tenait sur ses genoux, et dont les cris perçans déchiraient l'âme. La pauvre femme, comme elle appelait à grands cris la mort !

omme elle maudissait, avec d’énergiques paroles, le jour où elle s’était liée au monstre cruel qui, au lieu d’être son époux, s'était fait son impitoyable bourreau ! Plus loin, j'apercevais le frère, le visage couvert de sang; et puis, à quelque distance, dans l'ombre, la mère infor: tunée, Ses cheveux, en désordres, pendaient autour

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d'elle, et attestaient qu’un des plus noirs forfaits venait de s’accomplir ; qu’un homme avait frappé celle dont il tenait la vie ; qu’un enfant avait levé la main sur sa mère! Elle était défigurée, et à moitié morte des coups qu’elle avait reçus. Ses pleurs, ses cris, ses sanglots se mêlaient à ceux de sa brue et de son enfant...

Et lui, le monstre, où était-il donc ?

Ilse promenait, à pas redoublés, au milieu des chaises et des tables brisées et renversées, pêle-mêle, sur le plancher. Quelque furieux qu’il fût, mon arrivée subite le déconcerta cependant.

Etant prêtre, et curé : plus ce malheureux semblait perdu, plus je devais faire d'efforts pour le ramener. Aussi je ne perdis pas de tems. Dès le lendemain, je me mis à l’œuvre. Je lui parlai de laisser la boisson ; mais je ne tirai de lui d’autres paroles que celles qu'il n’avait déjà données. Bien des fois, déjà, il m'avait dit que c'était impossible pour lui. Qu'il avait bien du chagrin et de la honte, de ce qui s'était passé la veille; qu’il promettait bien de ne plus s’enivrer; mais qu’il ne pouvait pas promettre de ne plus jamais prendre de boissons fortes. Il y avait si long-tems qu’il en prenait, disait-il Iltravaillait si fort. Il allait si souvent au mauvais tems. D'ailleurs, ajoutait-il, après tout, il n’y avait pas tant de mal à prendre un petit coup, avecson ami, pourvu qu’on ne fit pas d’excès..…... Enfin, il me donnait toutes les bonnes raisons que les intempérans sont si industrieux à trouver...

Bien déconcerté de ses réponses et de ses résistances aux bons conseils que je lui donnais, je ne me décourageai pourtant pas tout-à-fait. Il n’y avait pas longtems que j'avais commencé à établir la Société de Tempérance, dans ma paroisse; et déjà je voyais fuir le démon de livrognerie de bien des lieux, où, jusque-là, il avait régné, en souverain maitre.

Le soir, j'appelle secrètement Charles... son plus proche voisin, son meilleur ami. C'était un brave homme, qui ne se dérangeait peut-être pas deux fois, dans un an; mais, pourtant fort attaché à ses trois et

quelquefois quatre petits coups par jour. Bon cœur envers ses amis, jamais personne n'était venu le visiter, sans qu’il les traitât.….… Il avait toujours chez lui le meilleur Jamaïque de Québec ; et, ni sa famille, ni sa santé ne paraissaient souffrir des nombreuses poltesses qu’il faisait à ses amis Comme de raison, il n’aimait point du tout la Société de Tempérance. Dès la première fois que j'en avais parlé en public, il s'était prononcé hautement contre: cela était bon, disait-il, pour les gens qui n’étaient pas capables de se conduire euxmêmes. Que pour lui, il n'avait aucun besoin de cette Société, qu’il pouvait se fempérer tout seul, et qu’il ne s’en mettrait jamais.

Rendu chez moi, il m’exprime le chagrin qu’il a, ainsi que le voisinage, de ce qui s'était passé la veille, chez le pauvre Louis... 4 Eh bien, il ne tient qu’à vous, mon cher Charles... de ramener, et de convertir votre ami Louis...” % Ah ! Monsieur, me répond-il, si ça tenait de moi, ce serait bientôt fait; car je donnerais la moitié de mon sang, la moitié de ce que je possède pour lui faire passer cette malheureuse ivrognerie. C’est un si honnète homme, c’est un si bon voisin ; c’est un cœur si sensible, si généreux, lorsqu'il est sobre.

‘ Maïs, à peine a-t-il la tête chaude, qu’il devient comme un loup enrage. Je m’attends qu’il finira par tuer quelqu'un, peut-être moi le premier. Car, quand il a pris quelques coups de trop, il ne connaît plus personne; et, Je crois qu’il frapperait le Bon Dieu même, s’il pouvait le rencontrer alors. Pour le convertir, je crois qu’il faut un grand miracle. Il aime tant la boisson ! M. le curé, qui vous a précédé, a essayé bien des fois à le convertir; et s’il n’a pas été capable, ni vous avec vos beaux sermons; comment pouvez-vous penser que ça dépend de moi de le convertir,”

“Et bien,oui,mon brave ami, je persiste à vous dire que la conversion de Louis... dépend de vous. En effet, jusqu’à présent, on ne savait pas trop comment s’y prendre pour ramener un ivrogne. Comme on laissait

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subsister les occasions #ntour de lui; il n’avait pas plutôt pris sa bonne résolution, qu’il l’oubliait, chez le premier ami qu'ilrencontrait. Rien donc n’était plus rare que la persévérance de ces sortes de pécheurs, dans leurs bons désirs de se corriger. Maïs voilà que le Dieu des miséricordes vient de nous donner, dans les Sociétés de Tempérance, un moyen aussi simple que puissant de les convertir. En agrégeant, à la Société de ‘l'empérance, les amis respectables et sobres et les parens d’un ivrogne, on Ôte les occasions qu’il aurait de retomber ; il pourra aller partout sans qu’on lui offre de boissons. Personne ne lui en demandera, et toutes ces circonstances, aidées de la grâce de Dieu, feront que son retour, à Dieu, sera aussi durable que sincèic. Mettez-vous de la Société de Tempérance, ainsi que tous ceux du voisinage, avec qui vous savez que Louis... va, le plus souvent ; ça va Vous fatiguer, les premiers jours, à cause de la longue habitude que vous avez de prendre des boissons fortes ; mais il ne vous en arrivera aucun mal, je vous assure. Au contraire, vous vous en trouverez bien, de toutes les manières, avant peu. Offrez cette petite privation à Dieu, pour la conversion de votre ami. Dites à Louis......que vous détestez la boisson, de tout votre cœur, à cause des crimes qu’elle lui a fait con.mettre, ainsi qu’à tant d’autres. Dites-lui qu’en conséquence, vous ne voulez plus jamais en prendre, ni en avoir dans votre maison, pour en donner à vos amis.” — Charles... avait écouté ces paroles, avec une attention respectueuse... “Le conseil que vous me don- “ nez là, M. le curé, est bon, je veux le suivre; et “ j'espère que mes voisins vont en faire autant, car, je ‘ vous avouerai que ça nous fatigue, de voir que vous ‘ vous donnez tant de peine, pour établir une chose qui “ est si visiblement pour notre bien, et que nous résis- ‘tons toujours.

‘“ Nous ne comprenions pas, lorsque vous avez com- ‘“ mencé à établir la Société de Tempérance, dans la ‘ paroisse, qu’elle ferait tant de bien; et nous ne la “ regardions pas d’un trop bon œil, mais, aujourd’hui

“ que nous voyons les changemens qu’elle opère partout, “ nous avons changé d'idées à son égard. Et après “ tout, si nous n'avons pas le bonheur de ramener notre “ ami, ilne nous arrivera pas grand mal de quitter “ Ja boisson ; et puis, nous aurons toujours le mérite ‘ d'avoir fait notre possible.”

Il me sert cordialement la main, et part. Il tint parole, comme je m'y étais bien attendu.—Le même soir, il vint, avec six de ses voisins, tous grands amis de Louis... se mettre de la Société de Tempérance. Ils n’eurent rien de plus pressé, le lendemain, que d’annoncer cette nouvelle à leur infortuné ami. Il n’en veut d’abord rien croire ; mais il ne mit pas grand tems à se convaincre de la réalité.

Frappé de l’intérêt que ses amis prennent à son salut, il se résout de les imiter. Cette résolution, qu’il avait tant de fois prise, de ne jamais goûter aux boissons enivrantes, et qu’il avait autant de fois oubliée, lorsque ses amis lui en offraient, ou qu’il en voyait prendre, lui devient d’une exécution facile, depuis qu'il n’en voit plus nulle part. Ilrentre en lui-même, et voit avec effroi, qu'il n’a pas approché des sacremens depuis bien des années. Il se décide à faire une confession généale...... Quelques mois plus tard, il était à la Sainte Table, entre sa femme et sa mère; et recevait, avec les sentimens de la plus tendre piété, le corps de Jésus- Christ. Depuis ce tems, il est le modèle de ma paroisse.”

Membres de la Société de Tempérance, ne manquons jamais à la promesse que nous avons faite à Dieu. Et que le triste exemple suivant nous en fasse prendre, plus que Jamais, la résolution.

“ Michel... habitait avec sa famille, le beau village de... Et tout le monde l’aimait. Il était franc, honnète et laborieux. Bon époux, bon père, bon ami. C'était à qui aurait pour travailler dans les environ; car sa Journée valait celle de deux hommes ordinaires. Mais ces bonnes qualités, il ne les possédait que lorsqu'il était sobre; et malheureusement il aimait passionnément la boisson.

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Or,rien n’était plus insupportable, plus stupide, et plus vil que ce pauvre Michel... lorsqu'il avait quelques coups dans la tête Il n'avait plus alors qu’une pensée, qu’un désir; c’était de boire: et pour se satisfaire, tout était oublié, sacrifié. Bien des fois il avait vendu jusqu’à ses hardes, son lit même, pour acheter du r'um. |

11 passait des quinze jours, des mois entiers, presque toujours ivre... Les enfans seraient alors morts de faim ou de froid, si sa femme n'eut travaillé, jour et nuit, pour gagner: un pain noir, qu’elle leur donnait, trempé dans ses larmes... Revenu de ses fêtes, Michel, tout honteux et tout contrit, demandait pardon à Dieu, et mélait ses larmes à celles de sa famille... Il se remettait à l'ouvrage avec une ardeur incroyable; et cette bonne nature que Dieu lui avait donnée, ces saillies d'esprit dont il était plein, charmaient de nouveau tout le monde. Tout était bientôt pardonné ; car on aimait à oublier le passé d’un si brave homme, et à lui prévoir un meilleur avenir. Cependant, chacun se disait: ‘“l’ivrognerie date de loin dans cette malheureuse famille, et il a dû en contracter le goût en prenant le lait de sa mère.”

C'était en 1843, la Société de Tempérance avait été prèchée dans la paroisse de... et Dieu avait daigné lui-' même mettre la main à l’œuvre : aussi de véritables prodiges s'étaient opérés.

Le Seigneur était béni, loué partout. Les écoles abandonnées se relevaient et se remplissaient, tous les jours, de mille joyeux enfans. Les maisons reprenaient un nouvel air de propreté et de bonheur. Les scandales disparaissaient, pour faire place à des mœurs pures et douces. Les auberges étaient désertes; il n’y avait foule qu'aux tribunaux üe la Pénitence et à la Table Sainte. Partout, dans cette heureuse paroisse, on se félicitait du changement si admirable et si prompt, qui s'était opéré. Tout le monde en rapportait la gloire à Dieu, seul auteur de tout bien. Il n’y avait de tristes, en ces jours-là, que le démon et quelques-uns de

ses petits suppôts, qui, après avoir crié bien fort que la Tempérance ne pouvait prendre racine dans cette paroisse, confus d’être faux prophètes, appelaient vainement une réaction, de toute la force de leurs poumons. Michel....., comme les autres, avait entendu la parole de Dieu. Il avait pleuré ses mauvais jours, et demandé à Ctre reçu, lui aussi, membre de la Société de Tempérance.. Cette faveur ne pouvait lui être refusée.— Les jours d'épreuves passées avec bonheur, M. le curé crut d'autant plus devoir l’admettre, que nombre des personnes les plus respectables du village avaient intercédé pour lui, et comme répondu de ses bonnes résolutions et de sa persévérance...

Il est impossible de dire la félicité, le bonheur, la joie pure, que goûta, cetteannée, la famille de Michel... … Son travail de tous les jours, joint à celui de sa pauvre femme, suffisait bien au-delà pour les premiers besoins de la vie... Ceux qui étaient entrés dans cette pauvre maison avant cette heureuse époque, ne 8 y reconnaissaient plus ; tout y respirait la propreté, la décence. Ses enfans, convenablement habillés, avaient bientôt gagné, par leurs talens et leur application, les meilleures places de l’école...

‘ Il me semble que je suis comme dans un pe‘it para- ‘“ dis, disait sa femme aux voisines, tant tout est changé ‘ pour le mieux autour de moi... Ah! que le bon Dieu ‘est bon pour moi! Il a eu pitié de ma misère et de “ celle de mes chers petits enfans. Aussi, lui seul con- ‘ naît ce que nous avons souffert. Aidez-moi à le re- “ mercier et à le bénir.....” Et des larmes de joie coulaient sur ses joues... ...

Pauvre femme; que tes jours de bonheur vont être cruellement payés!

I y avait plus d’un an que Michel faisait done la joie de sa famille et l'admiration de ses amis, lorsque vint un jour de malheur... M. le curé avait prèché, pour encourager ses bons paroissiens à la persévérance dans le noble sacrifice qu’ils avaient fait des boissons fortes ; il avait mis, sous leurs

yeux, l avait dé son amc tudes. .

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yeux, le tableau touchant des bénédictions que Dieu avait déjà répandues sur la paroisse, depuis que, pour son amour, ils avaient renoncé à leurs mauvaises habitudes. Il avait terminé son discours par leur citer quelques faits déplorables arrivés depuis peu, pour leur montrer que ceux qui manquaient à leur promesse, ne devaient non seulement plus prétendre aux bénédictions du ciel, maïs pouvaient s'attendre à quelques chàtimens exemplaires...

—“ Je n’en vais à Québec, dit Michel à sa femme, on “ m'offre un bon prix, je ne serai que quelques jours absent...” Et, si on eut enfoncé un couteau dans le cœur de cette pauvre femme, on ne lui aurait pas fait tant de mal.

—“ Ah! malheureux, lui dit-elle, je vois bien ce qui t'appelle à la ville... Tu sais que M. le curé te l’a défendu.. Depuis quelques j jours, il me semble que tu sens la boisson...”

—“ Tiens, ma femme, ne te fàche pas, je n’ai pris que quelques verres de grosse bière.”

—“ Mais as-tu donc oublié ce que le curé a dit dimanche, que la grosse bière était aussi, et plus dangereuse et défendue que le rum ; que le démon commencait toujours par là, quand il voulait faire tomber un membre de la Tempérance.… Est-il possible, mon cher mari, que tu veuilles me replonger dans la peine comme autrefois ?”

—“ Ne crains rien, ma petite femme, l’ivrognerie m’a fait trop de mal, à moi aussi, pour que je veuille recommencer......

Il l'embrasse et part........…

‘ Capitaine, vous allez me faire débarquer, s’il vous plaît, un peu ; j’ai quelqu’affaire en ville.”

—“ Mais, mon pauvre Michel, veux-tu que je te dise, tout de suite, ton affaire... tu veux aller boire: tu ne réussiras pas, car j’ai défendu à mes gens de te débarquer. Dieu merci, il n’est pas rentré de boisson dans ma goëlette, depuis que je suis de la Tempérance; É pee que je la commanderai, on n’y boira que de

eau.”

À dix heures du soir, une petite embarcation, partie d’une goëlette voisine, et montée par un jeune enfant qui s'était fait donner quelques sols par Michel, le déposait sur le quai.........

Vers onze heures, le Capitaine se promenait sur son pont, lorsque tout d’un coup un cri perçant, comme un cri de mort, vient frapper, ou plutôt déchirer son oreille! ‘“ Ah, mon Dieu!” Il écoute en- COTE, mais il n’entend plus rien; le silence, le calme le plus parfait régnait partout Cependant, une pensée terrible a traversé son me, comme une éclair: il court à la chambre. “ Où est Michel?...... Où donc est Michel? Quoi, il est débarqué! Ah! je viens de l'entendre jeter un cri affreux. J'ai reconnu sa voix, il est mort... Levez-vous, mes enfans, vite jetez-vous dans la chaloupe, volez à son secours.” Mais, il n’était plus tems..…....

En revenant de l'auberge, où il avait pris quelques coups de boisson et faitemplir sa bouteille, le malheureux Michel avait voulu regagner son bord... mais, au milieu des ténèbres, marchant sur le bord d’un quai, il était tombé à une hauteur de vingt pieds, et s'était tué dans sa chute. Son cadavre fut ramassé dans la boue .....”

Si nous sommes fidèles à l’engagem. :‘, que nous avons pris, pour l'amour de Dieu et de nos frères, de nous priver de l’usage des boissons fortes, il ne nous en arrivera jamais aucun mal, et le Seigneur nous bénira.

Exemple.

C'était dans l'automne de 1844. Un superbe navire, richement chargé, faisait route de Québec pour Londres, lorsque vers le Bic, il est assailli par une horrible tempète. Et, pour surcroit de malheur, voilà qu’une neige épaisse vient lui dérober la vue des terres.

Egaré dans sa course, il est poussé, en un instant, sur les redoutables bancs de Port-Neuf. Ceux qui ont visité ces endroits dangereux et sauvages, peuvent, seuls, se faire uue idée de la position de ce malheureux navire.

C’éta horribl fureur, tant, de toujour déchiré flocons, présage heurs.

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