‹ Manuel de littérature françaiseChapitre 110 sur 514 · SCÈNE m · texte numérisé non relu

SCÈNE m

les précédents, valère.

Harpagon. Approche : viens confesser l'action la plus noire, l'attentat le plus horrible qui jamais ait été commis.

Valère. Que voulez-vous, monsieur?

Harpagon. Gomment, traître, tu ne rougis pas de ton crime?

Valère. De quel crime voulez-vous donc parler?

Harpagon. De quel crime je veux parier, infâme? comme si tu ne savais pas ce que je veux dire! C'est en vain que tu prétendrais de9 le déguiser: l'affaire est découverte, et l'on vient de m'apprendre tout. Comment abuser ainsi de ma bonté, et s'introduire exprès chez moi pour me trahir? pour me jouer un tour de cette nature?

Valère. Monsieur, puisqu'on vous a découvert tout, je ne veux point chercher de détours et vous nier la chose.

Maître Jacques (à part). Oh, oh! aurais-je deviné sans y penser?

Valère. C'était mon dessein de vous en parler, et je voulais attendre pour cela des conjonctures favorables; mais puisqu'il est ainsi,8 je vous conjure de ne vous point fâcher, et de vouloir entendre mes raisons.

Harpagon. Et quelles b elles raisons peux-tu me donner, voleur infftme ?

Valère. Ah! monsieur, je n'ai pas mérité ces noms. Il est vrai que j'ai commis une offense envers vous; mais, après tout, ma faute est pardonnable.

Harpagon. Comment, pardonnable? un guet-apens? un assassinat de la sorte?

Valère. De grâce, ne vous mettez point en colère. Quand vous m'aurez oui,4 vous verrez que le mal n'est pas si grand que vous le faites.

Harpagon. Le mal n'est pas si grand que je le fais! Quoi? mon sang, mes entrailles, pendard?

Valère. Votre sang, monsieur, n'est pas tombé dans de mauvaises mains. Je suis d'une condition à ne lui point faire de tort: et il n'y a rien en tout ceci que je ne puisse bien réparer.

1 Pour: révéU. 2 Aujourd'hui on construit prétendre avec l'infinitif sans de. 8 Aujourd'hui: puisqu'il en est ainsi. * Pour entendu, v. p. 73, n. 1.

l'avask (acte y, sctoE m). 105

Habpagqr. C'est bien mon intention, et que ta me restitues ce que tu m'as ravi.

VaiJbb. Votre honneur, monsieur, sera pleinement satisfait.

Haxpagoh. H n'est pas question d'honneur là-dedans. Mais, disnol qui t'a porté à cette action?

Yalèkb. Hélas! me le demandez-vous?

Habpagok. Oui, vraiment, je te le demande.

Valèsb. Un dieu qui porte les excuses de tout ce qu'il fait faire: l'Amour.

Hakfagon. L'Amour?

Yajâke. Oui.

Habpagoh. Bel amour, bel amour, ma foi! l'amour de mes louis d'or!

VaiArb. Non, monsieur, ce ne sont point vos richesses qui m'ont '«té, ce n'est pas cela qui m'a ébloui, et je proteste de ne prétendre rien à tous vos biens, pourvu que vous me laissiez celui que j'ai.

Haxpagon. Non ferai,1 de par tous les diables! je ne te le laisserai pas. Mais voyez quelle insolence, de vouloir retenir le vol qu'il m'a fait!

YaiAre. Appelez-vous cela un vol?

EixFAQon. Si je l'appelle un vol? un trésor comme celui-là!

Vntei. (Test un trésor, il est vrai, et le plus précieux que vous ijez, sans doute: mais ce ne sera pas le perdre que de me le laisser. h tous le demande à genoux, ce trésor plein de charmes; et pour bien Cure, fl faut que vous me l'accordiez.

Habpaqo*. Je n'en ferai rien. Qu'est-ce à dire, cela?

Valèrk. Nous nous sommes promis une foi mutuelle, et avons lait serment de ne nous point abandonner.

Habpaoor. Le serment est admirable, et la promesse plaisante!

ValUb. Oui, nous nous sommes engagésd'ètrel'unàrautreàjamais.

Habpagoh. Je vous en empêcherai bien, je vous assure.

VaUmb. Bien que la mort ne nous peut séparer.2

Hikpagok. C'est être bien endiablé après mon argent!

TaUmb. Je vous ai déjà dit, monsieur, que ce n'était point l'intérêt qui m'avait poussé à faire ce que j'ai fait. Mon cœur n'a point îgi par les ressorts que vous pensez, et un motif plus noble m'a hffpiré cette résolution.

Haxpagoh. Vous verrez que c'est par charité chrétienne qu'il veut iToir mon bien; mais j'y donnerai bon ordre; et la justice, pendard -ffronté, me va faire raison de tout.

VaiAu. Vous en userez comme vous voudrez, et me voilà prêt ï souffrir toutes les violences qu'il vous plaira; mais je vous prie de roire, an moins, que, 8*0 y a du mal, ce n'est que moi qu'il en faut *«roer, et que votre fille, en tout ceci, n'est aucunement coupable.

Hakpagoh. Je le crois bien, vraiment! il serait fort étrange que m fille eût trempé dans ce crime. Mais je veux ravoir mon affaire, < que tu me confesses en quel endroit tu me Tas enlevée.

Valèbb. Moi? je ne l'ai point enlevée, et elle est encore chez vous.

Haifagoh (à part). 0 ma chère cassette! (haut.) Elle n'est point sortie de ma maison?

1 Jûm ferai, vieux tour pour: je n'en ferai rien.

2 On dit plus souvent aujourd'hui: ne peut nous séparer.

106 MOLIÈRE (1622-Utt).

Yalèbe. Non, monsieur. Vous lui faites tort, aussi bien qu'à moi et c'est d'une ardeur toute pure et respectueuse que j'ai brûlé pour elle

Harpagon (à part). Brûlé pour ma cassette!

Valèbe. J'aimerais mieux mourir que de lui avoir fait paraître aucune pensée offensante: elle est trop sage et trop honnête pour cela

Harpagon (à part). Ma eassette trop honnête!

Yalèbe. Tous mes désirs se sont bornés à jouir de sa vue; et rien de criminel n'a profané la passion que ses beaux yeux m'ont inspirée.

Harpagon (à part). Les beaux yeux de ma cassette! Il parle d'elle comme un amant d'une maîtresse.1

Yalère. Dame Claude, monsieur, sait la vérité de cette aventure, et elle vous peut rendre témoignage ....

Harpagon. Quoi? ma servante est complice de l'affaire?

Yalère. Oui, monsieur; elle a été témoin de notre engagement : et c'est après avoir connu l'honnêteté de ma flamme3 qu'elle m'a aidé à persuader votre fille de me donner sa foi et de recevoir la mienne.

Harpagon (à part). Hé? est-ce que la peur de la justice le fait extravaguer? (à Valhre.) Que nous brouilles-tu ici de ma fille?

Yalère. Je dis, monsieur, que j'ai eu toutes les peines du monde à faire consentir sa pudeur à ce que voulait mon amour.

Harpagon. La pudeur de qui?

Yalère. De votre fille; et c'est seulement depuis hier qu'elle a pu se résoudre à nous signer mutuellement une promesse de mariage.

Harpagon. Ma fille t'a signé une promesse de mariage!

Yalère. Oui, monsieur; comme de ma part, je lui en ai signé une.

Harpagon. 0 ciel! autre disgrâce!

Maître .Jacques (au commissaire). Écrivez, monsieur, écrivez.

Harpagon. Eengrôgement8 de mal! surcroit de désespoir! (An commissaire). Allons, monsieur, faites le dû de votre charge;4 et dressez-lui-moi son procès, comme larron, et comme suborneur.5

Yalère. Ce sont des noms qui ne me sont point dus;, et quand on saura qui je suis ....

Le dénoûment est la partie faible de la pièce. H se trouve, par le plus grand des hasards, que M. Anselme, le seigneur qui voulait épouser sans dot la fille d'Harpagon, est le père de Yalère, qui aime Elise, et de la jeune fille qu'aime Cléante et dont Harpagon avait voulu faire sa femme. U faut bien que les deux pères renoncent à leurs projets en faveur de leurs fils. Pendant l'explication, Harpagon, par économie, souffle une des deux chandelles qui brûlent sur la table. L'avare ne donne son consentement aux deux mariages que lorsqu'on lui restitue sa chère cassette, volée par le domestique de spn fils, et qu'Anselme promet non-seulement de doter les deux couples, mais encore de payer le commissaire et les frais de la procédure. A la fin, Anselme demande à Harpagon: „Êtes-vous satisfait ?" — „Oui, répond l'avare, pourvu que pour les noces vous me fassiez faire un habit"

1 En français, le mot maîtresse se dit souvent dans un sens tout à fait honnête. 2 Flamme, voyez page 11, note 1.

8 Rengrègement, archaïsme pour: augmentation, accroissement.

4 Pour: faites votre devoir. 6 Dans l'édition de 1662, qu'ont suivie la plupart des éditeurs, maître Jacques répète ces derniers mots.

U B0UB0E0I8 GENTILHOMME (ACTE III, SCÈNE in). 107

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